CCXXVII

Glenquoich, 22 août 1860.

Je suis sans nouvelles de vous. . . . . .

. . . . . . . . . . . .

Ce n'est pas chose facile de partir d'ici. Outre les gens qui vous

retiennent, il y a les difficultés matérielles, les jours de bateaux

à vapeur pour aller gagner par les lacs les extrémités des chemins

de fer. Nous avons ici un temps presque toujours détestable, mais

qui n'empêche pas les gens de sortir. On est si habitué à la pluie,

que, lorsqu'il ne tombe pas des hallebardes, on croit qu'on peut se

promener. Les sentiers sont quelquefois des torrents, on ne voit pas

les montagnes à cent pas de soi, mais on rentre en disant: _Beautiful

walk._ Ce qu'il y a de pire en ce pays-ci, c'est un moucheron appelé

_midge_; et des plus vénimeux. Ils sont très-friands de mon sang

et j'ai la figure et les mains dévorées. Je suis ici avec deux

demoiselles, l'une blonde et l'autre rousse, toutes les deux avec

une peau de satin, et les horribles midges préfèrent s'attaquer Ã

moi. Notre principal amusement est la pêche. Elle a l'avantage que

les midges craignent l'eau et ne se hasardent jamais sur le lac.

Nous sommes ici quatorze personnes. Dans la journée, chacun s'en va

de son côté. Le soir, après le dîner, chacun prend un livre ou écrit

des lettres. Causer et chercher à s'amuser les uns par les autres est

chose inconnue aux Anglais. Je voudrais bien savoir quelque chose de

vos projets. Écrivez-moi à Londres dès que vous recevrez cette lettre.

Dites-moi quand vous partez et si je pourrai vous dire adieu. Je tiens

pour certain que vous ferez vos efforts pour que nous puissions passer

quelques heures ensemble avant votre grand voyage. L'air des Highlands

me fait du bien. Il me semble que je respire mieux que je ne faisais

avant de venir ici. Je ne puis me résigner à manger, et c'est le grand

plaisir dans ce temps de pluie et de brouillards. Nos chasseurs nous

tuent des cerfs sur les montagnes, souvent des grouses, et nous avons

tous les jours des oiseaux très-bons. Je soupire pour une soupe maigre

ou pour dîner seul chez moi ou à Saint-Chéron avec vous; ce dernier

souhait ne se réalisera pas, j'en ai bien peur. Je ne sais si je vous

ai dit que j'avais pour vous un voile bleu. J'ai eu le courage de ne

pas m'en servir pour vous le rapporter frais. Si vous saviez quelles

montagnes les _midges_ vous dessinent sur la figure, vous apprécieriez

la force d'âme dont j'ai fait preuve. Adieu.

Lettres à une inconnue, Tome Deuxième Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 68 / 183 题