8 août 1860. Londres, 18, _Arlington street._

Je reçois votre lettre au moment de partir pour Glenquoich. Je n'ai pas

besoin de vous dire qu'elle ne me fait nul plaisir. Mais je ne vous

ferai cependant pas de reproches. Pour le moment, je ne suis préoccupé

que d'une chose, c'est de chercher comment je pourrai vous dire adieu.

De votre côté, tâchez de faire aussi quelque chose afin de gagner

un peu de temps. Je ne désespère pas qu'en nous y mettant tous les

deux nous ne parvenions à nous retrouver et à passer quelques heures

ensemble. Plus je réfléchis à votre expédition d'Algérie, plus elle me

paraît folle. Il est évident que les affaires d'Orient, compliquées

comme elles le sont, et devant se compliquer encore davantage Ã

tout instant, pourront obliger votre frère à partir sur un signe du

télégraphe, et vous demeurerez fort empêchée de votre personne au

milieu de vos Arabes. Il me paraît probable que le débarquement des

Français en Syrie serait suivi d'une explosion générale de pillages et

de massacres dans tout l'Orient; très-vraisemblablement encore, les

provinces turques de la Grèce, c'est-à-dire la Thessalie, la Macédoine

et l'Albanie chrétienne feront quelque mouvement en représailles. Tout

sera en feu cet hiver en Orient. Aller à Alger dans un pareil moment,

cela, je vous le répète, me semble aussi fou que possible. Encore

si vous trouviez à ce voyage quelque attrait particulier! mais vous

paraissez maintenant le regretter. . . . . .

. . . . . . . . . . . .

Il fait un temps atroce. Hier, le soleil s'est montré pour la

première fois depuis mon arrivée en Angleterre; mais, ce matin, en me

réveillant, j'entendais la pluie fouetter sur ma fenêtre. Le baromètre

est à grande pluie, et je ne vois pas à cent pas. Je ne comprends pas

trop ce que deviendra le blé avec le vent et la pluie et le froid.

Le _Times_ me dit qu'il est tombé quatre pieds de neige à Inverness,

où je coucherai lundi prochain. Y aura-t-il assez de charbon de

terre et assez de plaids en Écosse pour remédier à tant de maux?

Malgré le temps froid et couvert que j'ai eu à Bath et aux environs,

le pays m'a beaucoup plu. J'ai vu des collines très-découpées, des

arbres magnifiques, et une richesse de verdure dont on n'a pas d'idée

ailleurs, si ce n'est peut-être dans les hautes vallées de la Suisse.

Mais tout cela ne vaut pas Saint-Cloud ou Versailles par un beau temps.

Adieu, chère amie; je suis bien triste et je voudrais être en colère.

Je n'en ai pas la force, car je ne vous accuse pas. . . . . .

. . . . . . . . . . . .

Voici mon adresse à Glenquoich, mais je n'y serai que dans quelques

jours: _Care of Rt. Hon. E. Ellice, Glenquoich, fort Augustus._

Lettres à une inconnue, Tome Deuxième Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 67 / 183 题