CCXXVIII

Paris, 14 septembre 1860.

J'ai reçu votre lettre, chère amie. Je vous avoue que je trouve que

vous auriez pu rester un jour de moins à Lestaque et le passer à Paris.

. . .

Je suis ici avec Panizzi depuis une dizaine de jours. Je fais le métier

de cicérone et lui montre depuis le cèdre jusqu'à l'hysope. Il n'y a

plus un chat à Paris d'ailleurs, ce qui me plaît assez. Cependant, les

soirées commencent à devenir longues.

Je voudrais vous donner des nouvelles du grand brouillamini qui vient

de commencer. Mais je ne sais rien et ne comprends rien. Mon hôte croit

que le pape et les Autrichiens seront chassés. Pour le premier, les

apparences sont fort mauvaises; quant aux autres, je crois que, si

Garibaldi s'y frotte, il s'en mordra les doigts. On m'écrit de Naples

un mot très-philosophique du roi avant de s'embarquer: il recevait

toutes les cinq minutes la démission d'un général ou d'un amiral;

«Maintenant, ils sont trop Italiens pour se battre contre Garibaldi;

dans un mois, ils seront trop royalistes pour se battre contre les

Autrichiens.» Il est impossible de s'imaginer la fureur des carlistes

et des orléanistes. Un Italien assez sensé me dit que M. de Cavour a

fait entrer l'armée sarde dans les États de l'Église, parce que Mazzini

allait y faire une révolution. Je trouve à cela quelque vraisemblance.

Vous aurez vu probablement les fêtes de Marseille. On m'écrit que

c'était fort beau et que l'enthousiasme a été à la fois réfléchi et

bruyant; qu'il y a eu beaucoup d'ordre malgré une multitude immense,

exaltée et méridionale. Manger paraît avoir été la chose la plus

difficile, et coucher quelque part à peu près autant. Le spectacle

des Marseillais dans leur état ordinaire m'amuse toujours; leur état

d'excitation devait être encore plus drôle; et, pour cela, et pour

autre chose encore que vous devinerez, je regrette de n'avoir pas été

à Marseille ou aux environs. Panizzi, qui a un grand goût pour la

locomotion, pense à aller faire un voyage de huit jours à Turin et me

presse de l'accompagner. J'en aurais grande envie, mais je n'ose. Il me

paraît un peu délicat d'aller voir M. de Cavour et peut-être Garibaldi,

et, dans le doute, je prendrai sagement le parti de l'abstention.

J'aurai beaucoup de commissions à vous donner pour Alger lorsque vous y

serez installée. Vous savez les choses qui me conviennent, et, lorsque

vous en trouverez, ne perdez pas les bonnes occasions. Je me recommande

surtout à vous pour me trouver une robe de chambre pleine de caractère.

Je voudrais aussi que vous fissiez connaissance avec les femmes du pays

et que vous me racontassiez franchement ce que vous aurez vu et entendu.

Ma chouette est toujours très-aimable, mais très-peu propre, ce qui

fait mon malheur. Elle est désespérée quand on la met en cage, et

elle abuse de sa liberté; je ne sais qu'en faire. Elle ne veut pas

s'envoler. Je vais demain avec Panizzi chez Disdéri pour me faire

photographier. Je vous enverrai un exemplaire de mon portrait. On a

essayé à Glenquoich; mais il y a si peu de jour dans ce pays-là, qu'il

n'est venu qu'une espèce d'ombre surmontée d'une casquette parfaitement

modelée. Je ne suis pas très-content de votre photographie.

Adieu, chère amie; nous avons depuis huit jours un assez beau temps, un

peu froid; mais, de midi à quatre heures, on voit le soleil, et c'est

un spectacle si rare cette année, qu'on se tient pour heureux. Adieu;

portez-vous bien, ayez soin de vous et pensez un peu à moi.

Lettres à une inconnue, Tome Deuxième Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 69 / 183 题