Paris, 14 septembre 1860.
J'ai reçu votre lettre, chère amie. Je vous avoue que je trouve que
vous auriez pu rester un jour de moins à Lestaque et le passer à Paris.
. . .
Je suis ici avec Panizzi depuis une dizaine de jours. Je fais le métier
de cicérone et lui montre depuis le cèdre jusqu'à l'hysope. Il n'y a
plus un chat à Paris d'ailleurs, ce qui me plaît assez. Cependant, les
soirées commencent à devenir longues.
Je voudrais vous donner des nouvelles du grand brouillamini qui vient
de commencer. Mais je ne sais rien et ne comprends rien. Mon hôte croit
que le pape et les Autrichiens seront chassés. Pour le premier, les
apparences sont fort mauvaises; quant aux autres, je crois que, si
Garibaldi s'y frotte, il s'en mordra les doigts. On m'écrit de Naples
un mot très-philosophique du roi avant de s'embarquer: il recevait
toutes les cinq minutes la démission d'un général ou d'un amiral;
«Maintenant, ils sont trop Italiens pour se battre contre Garibaldi;
dans un mois, ils seront trop royalistes pour se battre contre les
Autrichiens.» Il est impossible de s'imaginer la fureur des carlistes
et des orléanistes. Un Italien assez sensé me dit que M. de Cavour a
fait entrer l'armée sarde dans les Ãtats de l'Ãglise, parce que Mazzini
allait y faire une révolution. Je trouve à cela quelque vraisemblance.
Vous aurez vu probablement les fêtes de Marseille. On m'écrit que
c'était fort beau et que l'enthousiasme a été à la fois réfléchi et
bruyant; qu'il y a eu beaucoup d'ordre malgré une multitude immense,
exaltée et méridionale. Manger paraît avoir été la chose la plus
difficile, et coucher quelque part à peu près autant. Le spectacle
des Marseillais dans leur état ordinaire m'amuse toujours; leur état
d'excitation devait être encore plus drôle; et, pour cela, et pour
autre chose encore que vous devinerez, je regrette de n'avoir pas été
à Marseille ou aux environs. Panizzi, qui a un grand goût pour la
locomotion, pense à aller faire un voyage de huit jours à Turin et me
presse de l'accompagner. J'en aurais grande envie, mais je n'ose. Il me
paraît un peu délicat d'aller voir M. de Cavour et peut-être Garibaldi,
et, dans le doute, je prendrai sagement le parti de l'abstention.
J'aurai beaucoup de commissions à vous donner pour Alger lorsque vous y
serez installée. Vous savez les choses qui me conviennent, et, lorsque
vous en trouverez, ne perdez pas les bonnes occasions. Je me recommande
surtout à vous pour me trouver une robe de chambre pleine de caractère.
Je voudrais aussi que vous fissiez connaissance avec les femmes du pays
et que vous me racontassiez franchement ce que vous aurez vu et entendu.
Ma chouette est toujours très-aimable, mais très-peu propre, ce qui
fait mon malheur. Elle est désespérée quand on la met en cage, et
elle abuse de sa liberté; je ne sais qu'en faire. Elle ne veut pas
s'envoler. Je vais demain avec Panizzi chez Disdéri pour me faire
photographier. Je vous enverrai un exemplaire de mon portrait. On a
essayé à Glenquoich; mais il y a si peu de jour dans ce pays-là , qu'il
n'est venu qu'une espèce d'ombre surmontée d'une casquette parfaitement
modelée. Je ne suis pas très-content de votre photographie.
Adieu, chère amie; nous avons depuis huit jours un assez beau temps, un
peu froid; mais, de midi à quatre heures, on voit le soleil, et c'est
un spectacle si rare cette année, qu'on se tient pour heureux. Adieu;
portez-vous bien, ayez soin de vous et pensez un peu à moi.