Paris, jeudi, 12 juillet 1860.
Voilà , je crois, le beau temps tout à fait revenu. Je partirai, selon
toute apparence, au commencement de la semaine prochaine. Si l'idée
vous venait d'aller voir lady *** sur le bord de la mer, dans les
premiers jours d'août, j'espère que vous voudriez bien m'en faire part.
Je me figure que la campagne anglaise doit être belle en ce moment,
et qu'il serait agréable de passer quelques jours chez votre amie Ã
flâner et à regarder la mer, à manger des crevettes et à prendre le thé
les fenêtres ouvertes. Je suis toujours un peu malade. Hier surtout,
j'étais très-mal à mon aise. J'ai cependant mon nouvel ami pour me
tenir compagnie. C'est un hibou que j'élève, et qui a des sentiments.
Je le lâche après dîner et il vole par ma chambre, et, faute de petits
oiseaux, prend des mouches très-adroitement. Il a une physionomie
très-drôle et ressemble aux gens remplis de prétentions, par son air et
son expression ultra-graves.--Nous avons eu un enterrement terrible.
Nous avons été sept quarts d'heure à défiler entre le Palais-Royal et
les Invalides, puis la messe, puis une oraison funèbre de l'abbé CÅur,
qui a loué les principes de 89, tout en disant que nos soldats étaient
prêts à mourir pour défendre le pape. Il a dit encore que le premier
Napoléon n'aimait pas la guerre et qu'on l'a toujours contraint à se
défendre. Le plus beau delà cérémonie a été un _De profundis_ chanté
dans le puits que vous savez et que nous entendions au travers d'un
crêpe noir, qui nous séparait du tombeau. Il me semble que, si j'étais
musicien, je profiterais de l'effet admirable de ce crêpe sur le son,
pour un opéra à grand' spectacle.--Il n'y a plus guère de monde Ã
Paris. Le soir, on va aux Champs-Ãlysées entendre la musique de Musard,
les belles dames et les lorettes assez pêle-mêle, et très-difficiles Ã
distinguer. On va encore au Cirque, voir les chiens savants qui font
monter une boule sur un plan incliné, en sautant dessus. Ce siècle
perd toute espèce de goût pour les amusements intellectuels. Avez-vous
lu le livre que je vous ai prêté et vous a-t-il amusé? l'_Histoire de
madame de la Guette_ me plaît plus que _la Juive de Hollande_, où il
y a des choses qui ont dû vous scandaliser. On me demande le titre
d'un roman anglais pour un malade qui ne peut lire que cela. Peut-être
pourrez vous m'en dire un. Je viens de fabriquer un grand rapport sur
la bibliothèque de Paris. C'est, je crois, ce qui m'a rendu si malade.
Je perds mon temps à me mêler de ce qui ne me regarde pas et on me
met sur le dos toutes les affaires des autres. J'ai quelquefois envie
de faire un roman avant de mourir; mais tantôt le courage me manque,
tantôt, quand je suis en bonne disposition, on me donne des bêtises
administratives à arranger. Je vous écrirai avant mon départ. Adieu. .
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