Paris, dimanche soir, 2 juillet 1860.
J'ai reçu votre lettre ce matin. La mer agitée que vous dites diminue
un peu mes regrets de rester à Paris. Cependant, il est impossible
que ce temps de chien dure toujours, malgré les taches du soleil que
m'apprend mon journal.
Notre session se prolonge indéfiniment, ce dont j'enrage. Je cherche
des moyens d'échapper, mais cela est fort difficile, vu ma grandeur qui
m'attache au rivage. Cela ne veut pas dire que je ne sois toujours prêt
à faire cinquante lieues pour aller dîner avec vous si l'on m'en priait
et si l'on voulait bien m'attendre; c'est une insinuation fort humble
que je prends la liberté de vous adresser. En partant si tôt, vous
perdrez un bien beau spectacle, celui de me voir passer _in fiocchi_
et en gants noirs dans la rue de Rivoli au milieu des populations
admiratrices[1]. Je ne sais combien de vacances cette pompe fera dans
nos rangs, mais je crains fort qu'elle ne tourne qu'au profit des
croque-morts. Il est venu avant-hier trente mille personnes jeter de
l'eau bénite, et davantage aujourd'hui. Cela montre bien la badauderie
de cette magnanime nation! Elle est toujours plus bête qu'on ne le
croit, et c'est beaucoup dire.
Les orléanistes prétendent que M. Brénier a été assommé par un mari peu
débonnaire; ce qui me paraît peu probable, vu l'énorme ventre qu'il a.
Le plus croyable, c'est que les lazzaroni ont cru venger ainsi leur roi
violenté. Les libéraux ont assassiné, en représailles, les commissaires
de police, ce qui a fait beaucoup de bien à M. Brénier. Les Italiens
du Nord n'ont point la vivacité de sentiments des Napolitains. Ils
ont du sens commun et de la logique, comme disait Stendhal, tandis
que les Napolitains sont des enfants de douze ans mal élevés. Nous en
verrons de belles probablement cet automne, et ce serait bien le cas
d'y aller faire un tour, au lieu d'aller en Afrique. Je vous attends
au moment où votre salon sera plein des curiosités du pays, où vous
aurez une robe de chambre à ramages et des babouches. Vous regretterez
bien les boues de Paris. Au reste, je ne veux pas vous parler encore de
votre expédition. Il peut arriver bien des choses qui feront changer
vos projets. Vous connaissez les miens. Je resterai au British Museum
jusqu'à la fin de juillet; puis j'irai passer quelques jours à Bath,
puis en Ãcosse, où j'attendrai le mois de septembre et une invitation
de votre part.
Adieu.
[1] à l'occasion de l'enterrement du prince Jérôme.