CCXIX

Mardi soir, 1er mai 1860.

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Le bal de l'hôtel d'Albe était splendide. Les costumes étaient

très-beaux; beaucoup de femmes très-jolies et le siècle montrant

de l'audace. 1° On était décolleté d'une façon outrageuse par en

haut et par en bas aussi. À cette occasion, j'ai vu un assez grand

nombre de pieds charmants et beaucoup de jarretières dans la valse.

2° La crinoline est en décadence. Croyez que, dans deux ans, les

robes seront courtes et que celles qui ont des avantages naturels se

distingueront de celles qui n'en ont que d'artificiels. Il y avait des

Anglaises incroyables. La fille de lord ***, qui est charmante, était

en nymphe dryade, ou quelque chose de mythologique, avec une robe qui

aurait laissé toute la gorge à découvert si on n'y eût remédié par un

maillot. Cela m'a semblé presque aussi vif que le décolletage de la

maman, dont on pénétrait tout l'estomac d'un coup d'œil. Le ballet

des _Eléments_ se composait de seize femmes, toutes assez jolies, en

courts jupons et couvertes de diamants. Les Naïades étaient poudrées

avec de l'argent qui, tombant sur leurs épaules, ressemblait à des

gouttes d'eau. Les Salamandres étaient poudrées d'or. Il y avait une

mademoiselle Errazu merveilleusement belle. La princesse Mathilde était

en Nubienne, peinte en couleur bistre très-foncé, beaucoup trop exacte

de costume. Au milieu du bal, un domino a embrassé madame de S..., qui

a poussé les hauts cris. La salle à manger avec une galerie autour,

les domestiques en costume de pages du XVIe siècle, et de la lumière

électrique, ressemblait au festin de Balthazar dans le tableau de

Wrowthon. L'empereur avait beau changer de domino, on le reconnaissait

d'une lieue. L'impératrice avait un bournous blanc et un loup noir

qui ne la déguisait nullement. Beaucoup de dominos, et, en général,

fort bêtes. Le duc de *** se promenait en arbre, vraiment assez bien

imité. Je trouve qu'après l'histoire de sa femme, c'est un déguisement

un peu trop remarquable. Si vous ne savez pas l'histoire, la voici en

deux mots: sa femme, qui est une demoiselle *** (dont, par parenthèse,

la mère devait être ma marraine, à ce qu'on m'a dit), est allée chez

Bapst, et a acheté une parure de soixante mille francs, en disant

qu'elle la renverrait le lendemain si elle ne lui convenait pas. Elle

n'a rien renvoyé, ni argent ni parure. Bapst a redemandé ses diamants:

on lui a répondu qu'ils étaient partis pour le Portugal, et, en fin

de compte, on les a retrouvés au Mont-de-Piété, d'où la duchesse de

*** les a retirés pour quinze mille francs. Cela fait l'éloge du temps

et des femmes! Autre scandale. Au bal de M. d'Aligre, une femme a été

pincée _black and blue_ par un mari, non moins ombragé de panaches que

M. de ***, mais plus féroce. La femme a crié et s'est évanouie; tableau

général! On n'a pas jeté le jaloux par la fenêtre, ce qui eût été la

seule chose sensée à faire.

Adieu.

Lettres à une inconnue, Tome Deuxième Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 58 / 183 题