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Cannes, 21 février 1860.

Deux de mes amis sont venus me rendre visite, et mes devoirs de

cicérone, qui m'ont entraîné dans de longues excursions, ne m'ont pas

laissé le temps de vous répondre immédiatement. D'ailleurs, je n'ai

reçu qu'avant-hier seulement une lettre de ma cousine au sujet des

agrafes byzantines. Je vous envoie son opinion textuelle. Elle trouve

que c'est charmant, trop charmant pour elle et beaucoup trop jeune.

Cependant, comme correctif à ce que cet arrêt a de trop sévère, elle

ajoute qu'elle vient de se commander une robe exprès pour les porter.

Si vous n'êtes pas satisfaite de votre succès, c'est que vous êtes

difficile.

Je suis toujours à peu près de même, c'est-à-dire assez souffrant. D'un

côté, un rhume; de l'autre, une douleur au cœur, variété rhumatismale

très-incommode et très-étrange, car cela ne m'empêche pas de marcher

et je ne souffre que lorsque je suis assis. Voilà ce que c'est que

de dessiner au bord de la mer après le coucher du soleil. Le temps

que nous avons n'est pas magnifique. Le soleil ne nous manque pas;

mais le fond de l'air est froid, et les matinées et les soirées sont

quelquefois très-désagréables à cause du vent qui nous arrive des

Alpes. Jamais je ne les avais vues avec tant de neige, de la base

au sommet. Ce matin, il est tombé de la neige sur la montagne de

l'Estérel, et même quelques flocons sur la place devant mes fenêtres.

C'est un scandale inouï à Cannes et dont les anciens n'avaient point

mémoire. La seule consolation que j'aie, c'est de penser que vous êtes

dans le Nord bien plus mal. Les journaux me font frissonner avec leurs

10 degrés au-dessous de zéro, les trois pieds de neige à Lyon et Ã

Valence, etc. Cependant, il va falloir quitter mon oasis pour aller

greloter à Paris. Je pense me mettre en route la semaine prochaine;

comme je dois m'arrêter pour voir des monuments, je ne serai pas rendu

à Paris pour la séance impériale, qui sans doute perdra beaucoup de

son intérêt par mon absence. J'arriverai, selon toute apparence, vers

le 3 ou le 4 mars, et j'espère vous trouver en bonne santé. Je vous

reverrai avec bien de la joie, vous pouvez vous y attendre. Écrivez-moi

à Marseille, poste restante. Il est probable que j'irai passer un ou

deux jours à Nice, pour me faire une opinion sur l'annexion, et je

reviendrai pour faire mes paquets. Vous ne m'avez pas envoyé votre

mémoire, qui est, je le crains, des plus formidables; quel que soit

le métal des agrafes, il paraît qu'elles sont considérables. J'espère

pourtant rapporter de quoi m'acquitter sans être obligé de vendre mes

livres. À propos, n'avez-vous pas à moi le _Voyage en Asie_ de M. de

Gobineau? On l'a cherché inutilement chez moi l'autre jour. Si vous

l'avez, gardez-le. Je suis allé avant-hier mener mes amis au pont

de Gardonne; c'est un pont naturel entre des rochers à la pointe de

l'Estérel. On entre par une petite porte dans une grotte d'où l'on sort

par une autre ouverture à la haute mer. Ce jour-là, la mer avait le

diable au corps, et la grotte avait l'air d'une chaudière bouillante.

Les matelots n'ont pas osé s'y risquer, et nous n'avons pu que

tournoyer autour du gouffre. C'était admirablement beau de couleur et

de mouvement. Adieu; portez-vous bien, ne sortez pas trop le soir.

Lettres à une inconnue, Tome Deuxième Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 54 / 183 题