Cannes, 4 février 1860.
Vous me jetez dans de grandes perplexités au sujet de la
Sainte-Eulalie, Ã laquelle je ne pensais plus. En effet, c'est le 11 ou
le 12. J'accepte avec beaucoup de reconnaissance l'offre aimable que
vous me faites; mais je ne comprends pas grand'-chose à ces affaires
byzantines, et je crains qu'il ne s'agisse de quelque brimborion
beaucoup trop moderne pour ma cousine. Il ne faut pas oublier qu'elle
ne sort guère et qu'elle s'habille en personne de son âge, qui est
extrêmement respectable. Peut-être voulez-vous parler de boucles ou
d'agrafes d'argent niellé comme il en vient du Caucase et d'ailleurs.
Enfin, vous avez carte blanche avec les instructions suivantes: 1°
que la chose ne soit pas trop voyante, pas trop moderne, pas trop
colifichet; 2° qu'elle ne coûte pas beaucoup plus de cent francs et
qu'elle ait l'air de valoir davantage; 3° enfin, que cela ne vous donne
pas trop de tracas. Je suis sûr que vous vous acquitterez de cette
commission avec votre ponctualité et votre discrétion ordinaires,
et je vous en remercie d'avance de tout cÅur. Cela me fait penser Ã
une chose, c'est que je ne vous ai jamais souhaité votre fête. Quand
arrive-T-elle? et d'abord, quel nom avez-vous? Il me semble que
vous avez un nom luthérien ou hérétique. Mais votre patron est-il
l'évangéliste ou le baptiste? et quand lui souhaite-t-on sa fête? Vous
devinez que je veux vous faire une surprise, ce qui est bien difficile.
Je suis en ce moment bien souffrant sur mon canapé. Quand je suis
assis, il me semble qu'on me brûle le côté avec un fer chaud. Le
docteur Maure me dit de me frotter avec du baume tranquille, mais cela
ne me tranquillise pas du tout.
J'attends deux de mes amis qui viennent passer une semaine avec moi,
et je meurs de peur que le temps ne se gâte. Il fait en ce moment
un soleil admirable, mais cette année est exceptionnelle et l'on ne
peut compter sur rien. Hier, il faisait un vent qui semblait venir de
Sibérie, tant il était glacé. Je trouve comme vous que la politique est
bien amusante. Les colères de certaines gens me donnent de la joie au
cÅur. Adieu; le mois prochain, je vous reverrai. Je suis, en attendant,
malade, mélancolique, ennuyé. Je perds la vue et je ne puis plus
dessiner, quand même ma santé le permettrait. C'est une triste chose
que de vieillir!
Adieu.