CCXIV

Cannes, 4 février 1860.

Vous me jetez dans de grandes perplexités au sujet de la

Sainte-Eulalie, à laquelle je ne pensais plus. En effet, c'est le 11 ou

le 12. J'accepte avec beaucoup de reconnaissance l'offre aimable que

vous me faites; mais je ne comprends pas grand'-chose à ces affaires

byzantines, et je crains qu'il ne s'agisse de quelque brimborion

beaucoup trop moderne pour ma cousine. Il ne faut pas oublier qu'elle

ne sort guère et qu'elle s'habille en personne de son âge, qui est

extrêmement respectable. Peut-être voulez-vous parler de boucles ou

d'agrafes d'argent niellé comme il en vient du Caucase et d'ailleurs.

Enfin, vous avez carte blanche avec les instructions suivantes: 1°

que la chose ne soit pas trop voyante, pas trop moderne, pas trop

colifichet; 2° qu'elle ne coûte pas beaucoup plus de cent francs et

qu'elle ait l'air de valoir davantage; 3° enfin, que cela ne vous donne

pas trop de tracas. Je suis sûr que vous vous acquitterez de cette

commission avec votre ponctualité et votre discrétion ordinaires,

et je vous en remercie d'avance de tout cœur. Cela me fait penser Ã

une chose, c'est que je ne vous ai jamais souhaité votre fête. Quand

arrive-T-elle? et d'abord, quel nom avez-vous? Il me semble que

vous avez un nom luthérien ou hérétique. Mais votre patron est-il

l'évangéliste ou le baptiste? et quand lui souhaite-t-on sa fête? Vous

devinez que je veux vous faire une surprise, ce qui est bien difficile.

Je suis en ce moment bien souffrant sur mon canapé. Quand je suis

assis, il me semble qu'on me brûle le côté avec un fer chaud. Le

docteur Maure me dit de me frotter avec du baume tranquille, mais cela

ne me tranquillise pas du tout.

J'attends deux de mes amis qui viennent passer une semaine avec moi,

et je meurs de peur que le temps ne se gâte. Il fait en ce moment

un soleil admirable, mais cette année est exceptionnelle et l'on ne

peut compter sur rien. Hier, il faisait un vent qui semblait venir de

Sibérie, tant il était glacé. Je trouve comme vous que la politique est

bien amusante. Les colères de certaines gens me donnent de la joie au

cœur. Adieu; le mois prochain, je vous reverrai. Je suis, en attendant,

malade, mélancolique, ennuyé. Je perds la vue et je ne puis plus

dessiner, quand même ma santé le permettrait. C'est une triste chose

que de vieillir!

Adieu.

Lettres à une inconnue, Tome Deuxième Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 53 / 183 题