Cannes, 3 janvier 1860.
Je vous la souhaite bonne et heureuse. Je voudrais que vous eussiez
le temps que j'ai. Je vous écris toutes mes fenêtres ouvertes et
cependant, le vent est du nord, assez fort pour donner à la mer de
petites vagues très-drôles. Je vous remercie des livres. Il paraît
qu'ils ont plu, car j'ai reçu une lettre de compliments d'Olga. Je
suppose que, selon mes intentions, vous l'avez favorisée. Le choix
pour l'année prochaine sera embarrassant, car vous avez dû épuiser la
littérature morale. Je vous écris dans une situation fort peu commode.
Il y a trois jours, en dessinant au bord de la mer, j'ai attrapé un
lumbago, qui m'est venu comme une bombe, sans dire gare. Je suis tout
de travers depuis ce moment, bien que je me frotte de toutes les herbes
de la Saint-Jean. Le soleil étant mon grand remède, je m'y rôtis toute
la journée. Nous avons ici le baron de Bunsen, avec ses deux filles,
l'une et l'autre montées sur des pieds de grue et des chevilles qui
ressemblent à la massue d'Hercule, mais il y en a une qui chante
très-bien. Il est assez homme d'esprit et il sait les nouvelles, dont
vous me tenez trop à court. Il m'a appris la déconfiture du congrès,
qui ne m'a guère étonné. J'ai lu la brochure de l'abbé ***, qui m'a
paru encore plus maladroite que violente. Il montre tellement le bout
de l'oreille, qu'il doit passer pour un enfant terrible à Rome, où ce
n'est ni le bon sens ni la finesse qui manquent. Là , les prêtres savent
intriguer. Les nôtres ont les instincts tapageurs de la nation, et
font tout hors de propos. Sa manière de se retirer dans les catacombes
m'a fait bien rire et les airs de martyr qu'il prend à propos d'argent
qu'on lui offre; vous verrez qu'il finira par en demander.
Voici une assez belle histoire de ce pays-ci. Un fermier des environs
de Grasse est trouvé mort dans un ravin où il était tombé, ou bien
avait été jeté la nuit. Un autre fermier vient voir un de mes amis, et
lui dit qu'il avait tué cet homme. «Comment? et pourquoi?--C'est qu'il
avait jeté un sort sur mes moutons. Alors, je me suis adressé à mon
berger, qui m'a donné trois aiguilles que j'ai fait bouillir dans un
petit pot et j'ai prononcé sur le pot des paroles qu'il m'a apprises.
La même nuit que j'ai mis le pot sur le feu, l'homme est mort.» Ne
vous étonnez pas qu'on ait brûlé mes livres à Grasse, sur la place de
l'Ãglise.
Je vais, mardi prochain, passer quelques jours dans ce pays, malgré ses
mÅurs. On m'y promet des monuments de toute sorte et des montagnes fort
belles. Je vous en rapporterai de la cassie, si vous appréciez toujours
ce parfum-là . Adieu, chère amie; je suis rompu pour vous avoir écrit
trois pages. C'est que je ne pose que sur un coude et que tous les
mouvements me répondent dans le dos. Adieu encore. Je vous remercie de
nouveau des livres. . . . . .
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