CCXII

Cannes, 3 janvier 1860.

Je vous la souhaite bonne et heureuse. Je voudrais que vous eussiez

le temps que j'ai. Je vous écris toutes mes fenêtres ouvertes et

cependant, le vent est du nord, assez fort pour donner à la mer de

petites vagues très-drôles. Je vous remercie des livres. Il paraît

qu'ils ont plu, car j'ai reçu une lettre de compliments d'Olga. Je

suppose que, selon mes intentions, vous l'avez favorisée. Le choix

pour l'année prochaine sera embarrassant, car vous avez dû épuiser la

littérature morale. Je vous écris dans une situation fort peu commode.

Il y a trois jours, en dessinant au bord de la mer, j'ai attrapé un

lumbago, qui m'est venu comme une bombe, sans dire gare. Je suis tout

de travers depuis ce moment, bien que je me frotte de toutes les herbes

de la Saint-Jean. Le soleil étant mon grand remède, je m'y rôtis toute

la journée. Nous avons ici le baron de Bunsen, avec ses deux filles,

l'une et l'autre montées sur des pieds de grue et des chevilles qui

ressemblent à la massue d'Hercule, mais il y en a une qui chante

très-bien. Il est assez homme d'esprit et il sait les nouvelles, dont

vous me tenez trop à court. Il m'a appris la déconfiture du congrès,

qui ne m'a guère étonné. J'ai lu la brochure de l'abbé ***, qui m'a

paru encore plus maladroite que violente. Il montre tellement le bout

de l'oreille, qu'il doit passer pour un enfant terrible à Rome, où ce

n'est ni le bon sens ni la finesse qui manquent. Là, les prêtres savent

intriguer. Les nôtres ont les instincts tapageurs de la nation, et

font tout hors de propos. Sa manière de se retirer dans les catacombes

m'a fait bien rire et les airs de martyr qu'il prend à propos d'argent

qu'on lui offre; vous verrez qu'il finira par en demander.

Voici une assez belle histoire de ce pays-ci. Un fermier des environs

de Grasse est trouvé mort dans un ravin où il était tombé, ou bien

avait été jeté la nuit. Un autre fermier vient voir un de mes amis, et

lui dit qu'il avait tué cet homme. «Comment? et pourquoi?--C'est qu'il

avait jeté un sort sur mes moutons. Alors, je me suis adressé à mon

berger, qui m'a donné trois aiguilles que j'ai fait bouillir dans un

petit pot et j'ai prononcé sur le pot des paroles qu'il m'a apprises.

La même nuit que j'ai mis le pot sur le feu, l'homme est mort.» Ne

vous étonnez pas qu'on ait brûlé mes livres à Grasse, sur la place de

l'Église.

Je vais, mardi prochain, passer quelques jours dans ce pays, malgré ses

mœurs. On m'y promet des monuments de toute sorte et des montagnes fort

belles. Je vous en rapporterai de la cassie, si vous appréciez toujours

ce parfum-là. Adieu, chère amie; je suis rompu pour vous avoir écrit

trois pages. C'est que je ne pose que sur un coude et que tous les

mouvements me répondent dans le dos. Adieu encore. Je vous remercie de

nouveau des livres. . . . . .

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Lettres à une inconnue, Tome Deuxième Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 51 / 183 题