CCXI

Madrid, 21 octobre 1859.

J'ai reçu avec grand bonheur votre petite lettre et surtout votre

aimable souvenir. Je suis arrivé ici très-fatigué, non par la mer,

qui a été assez bénigne, mais par toute sorte d'ennuis et de petits

tracas qui viennent s'accumuler au moment d'un départ. Votre lettre,

qui m'avait précédé à Madrid, par excès de zèle de la part de mes

amis, s'est perdue quelques jours et il n'a pas été facile de la faire

revenir à bon port. Ici, j'ai trouvé tout fort changé. Les dames que

j'avais laissées minces comme des fuseaux sont devenues des éléphants,

car le climat de Madrid est des plus engraissants. Attendez-vous à me

revoir augmenté d'un tiers. Cependant, je ne mange guère et je ne vais

pas très-bien; il fait très-froid, pluie de temps en temps, rarement du

soleil, je passe presque toutes les journées à Carabouchel. Le soir,

nous allons à l'Opéra, qui est tout ce qu'il y a de plus pitoyable.

Je suis venu ce matin à Madrid pour assister à une séance académique

et je retourne demain à la campagne. Il me semble que les mœurs ont

changé notablement, et que la politique et le régime parlementaire

ont singulièrement altéré le pittoresque de la vieille Espagne. En

ce moment, on ne parle que de guerre. Il s'agit de venger l'honneur

national, et c'est un enthousiasme général qui rappelle les croisades.

On s'est imaginé que les Anglais voient avec déplaisir l'expédition

d'Afrique et même qu'ils la veulent empêcher. Cela redouble l'ardeur

guerrière. Les militaires veulent faire le siège de Gibraltar, après

avoir pris Tanger. Cela n'empêche pas qu'on ne spécule beaucoup à la

Bourse et que l'amour de l'argent n'ait fait des progrès immenses

depuis mon dernier voyage. C'est encore une importation française

très-malheureuse pour ce pays-ci. J'ai assisté lundi à un combat de

taureaux, qui m'a fort peu amusé. J'ai eu le malheur de connaître trop

tôt la beauté parfaite, et, après avoir vu Montés, je ne puis plus

regarder ses successeurs dégénérés. Les bêtes ont dégénéré comme les

hommes. Les taureaux sont devenus des bœufs, et le spectacle ressemble

un peu trop à un abattoir. J'y ai mené mon domestique, qui a eu toutes

les émotions d'un débutant, et qui a été deux jours sans pouvoir manger

de viande. Ce que j'ai revu avec le même plaisir qu'autrefois , c'est

le musée. En revoyant chaque tableau connu, il me semblait retrouver

un ancien ami! Ceux-là, du moins, ne changent pas. Je vais aller la

semaine prochaine faire une excursion dans la Manche, pour visiter un

vieux château de l'impératrice. De là, j'irai à Tolède pour y chercher

de vieux livres dans une vente qu'on m'annonce, et je serai de retour Ã

Madrid pour la fin du mois. Je cherche à combiner le moyen de revenir Ã

Paris vers le 15 novembre.

Adieu.

Lettres à une inconnue, Tome Deuxième Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 50 / 183 题