CCIV

Paris, mardi soir, 20 juillet 1859.

Vous seule me faites prendre la paix en bonne part. Peut-être

était-elle nécessaire; mais il ne fallait pas commencer si bien pour

finir par établir un gâchis pire que ce qu'il y avait auparavant. À

tout prendre, que nous importe la liberté d'un tas de fumistes et

de musiciens? Ce soir, nous avons entendu ce que vous lirez dans

_le Moniteur._[1] Cela a été bien dit, avec un grand air, un air de

franchise et de bonne foi. Il y a du bon et du vrai. Les officiers qui

reviennent disent que les Italiens sont des braillards et des poltrons,

que les Piémontais seuls se battent, mais qu'ils prétendent que nous

les gênions, et que, sans nous, ils eussent mieux fait.

L'impératrice m'a demandé, en espagnol, comment je trouvais le

discours; d'où je conclus quelle en était en peine. J'ai répondu, pour

concilier la courtisanerie et la franchise: _Muy necesario._ Au fond,

il m'a plu, et il est d'un galant homme de dire; «Croyez-vous qu'il ne

m'en a pas coûté, etc., etc.»

Quand je vous fais une proposition, je suis toujours très-sérieux.

Tout dépend de vous. On m'invite à aller en Écosse et en Angleterre.

Si vous revenez à Paris, je ne bougerai pas. Je vous en aurai une

obligation extraordinaire, et, si vous vous doutiez du plaisir que

vous me feriez, j'aime à croire que vous n'hésiteriez pas. Enfin,

j'attends votre dernier mot.--Ce matin, j'ai eu une peur horrible. Il

est venu chez moi un homme habillé de noir, l'air fort convenable,

pourvu de linge blanc et de la figure la plus belle et la plus noble

du monde, se disant avocat. Dès qu'il a été assis, il m'a dit que Dieu

l'inspirait, qu'il en était l'indigne instrument et qu'il lui obéissait

en tout. On l'avait accusé d'avoir voulu tuer son portier, un poignard

à la main; mais c'était seulement un crucifix qu'il avait montré. Ce

diable d'homme roulait des yeux terribles et me faisait subir une vraie

fascination. Tout en parlant, il mettait continuellement la main dans

la poche de sa redingote, et je m'attendais à l'en voir retirer un

poignard. Par malheur, il n'avait qu'à en choisir un sur ma table. Je

n'avais qu'une pipe turque, et je calculais le moment où la prudence

voudrait que je la lui cassasse sur le chef. Enfin, il a sorti de cette

terrible poche un chapelet. Il s'est mis à mes genoux. J'ai gardé un

sang-froid glacial, mais j'avais peur, car que faire à un fou? Il est

parti me faisant beaucoup d'excuses et me remerciant de l'intérêt que

je lui avais témoigné. Malgré ma peur, qui tenait au brillant des

yeux de l'animal, tout à fait terribles, je vous jure, et pénétrants,

j'ai fait une observation curieuse. Je lui ai demandé s'il était bien

sûr d'être inspiré et s'il avait fait quelque expérience pour s'en

assurer. Je lui ai rappelé que Gédéon, appelé par Dieu, avait pris

ses sûretés et exigé quelques petits miracles. «Savez-vous le russe?

lui dis-je.--Non.--Bien; je vais écrire en russe deux phrases sur des

morceaux de papier. Une de ces phrases sera une impiété. Suivant ce que

vous dites, un de ces morceaux de papier vous causera de l'horreur.

Voulez-vous essayer?» Il a accepté. J'ai écrit. Il s'est mis à genoux

et a fait une prière; puis, tout d'un coup, il m'a dit: «Mon Dieu ne

veut pas accepter une expérience frivole. Il faudrait qu'il s'agît d'un

grand intérêt.» N'admirez-vous pas la prudence de ce pauvre fou qui

craignait, à son insu, que l'expérience ne tournât pas bien!

Adieu; j'attends une prompte réponse.

[1] Le discours de l'empereur, au retour d'Italie.

Lettres à une inconnue, Tome Deuxième Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 43 / 183 题