CCIII

Paris, 3 juillet.

Pourquoi êtes-vous si longtemps à me donner de vos nouvelles?

Comme il me paraît évident que vous ne quitterez pas ***, je meurs

d'envie d'aller vous y voir. Nous pourrions arranger avec lady ***

une excursion dans les montagnes du Dauphiné. Je vous soumets cette

proposition. Vous ne sauriez croire tous les fantômes que je vois

depuis que le beau temps est revenu: tantôt ceux d'Abbeville, tantôt

ceux de Versailles.

. . . . . . . . . . . .

On me croit prophète pour avoir annoncé, il y trois jours, que la

paix ne se ferait qu'entre les deux empereurs aux dépens des neutres.

J'avoue que la dernière partie de la prophétie me paraît quelque peu

difficile à réaliser. Elle n'est pas impossible pourtant, et ce serait

très-moral, car Solon a dit que celui qui ne prenait pas part à la

guerre civile devait être déclaré ennemi public. Mon pauvre diable de

domestique a eu une balle dans la jambe à la bataille de Solférino,

avec un os cassé. Comme il écrit neuf jours après la bataille et qu'on

ne lui a pas fait l'amputation, j'espère qu'il s'en tirera. On est en

pleurs dans ma maison et je ne sais comment on me donnera à manger.

Je suis, d'ailleurs, assez souffrant. Je dors très-mal et j'étouffe

souvent. Je m'ennuie fort de vous, pour me servir de votre style.

Adieu.

Lettres à une inconnue, Tome Deuxième Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 42 / 183 题