Paris, 3 juillet.
Pourquoi êtes-vous si longtemps à me donner de vos nouvelles?
Comme il me paraît évident que vous ne quitterez pas ***, je meurs
d'envie d'aller vous y voir. Nous pourrions arranger avec lady ***
une excursion dans les montagnes du Dauphiné. Je vous soumets cette
proposition. Vous ne sauriez croire tous les fantômes que je vois
depuis que le beau temps est revenu: tantôt ceux d'Abbeville, tantôt
ceux de Versailles.
. . . . . . . . . . . .
On me croit prophète pour avoir annoncé, il y trois jours, que la
paix ne se ferait qu'entre les deux empereurs aux dépens des neutres.
J'avoue que la dernière partie de la prophétie me paraît quelque peu
difficile à réaliser. Elle n'est pas impossible pourtant, et ce serait
très-moral, car Solon a dit que celui qui ne prenait pas part à la
guerre civile devait être déclaré ennemi public. Mon pauvre diable de
domestique a eu une balle dans la jambe à la bataille de Solférino,
avec un os cassé. Comme il écrit neuf jours après la bataille et qu'on
ne lui a pas fait l'amputation, j'espère qu'il s'en tirera. On est en
pleurs dans ma maison et je ne sais comment on me donnera à manger.
Je suis, d'ailleurs, assez souffrant. Je dors très-mal et j'étouffe
souvent. Je m'ennuie fort de vous, pour me servir de votre style.
Adieu.