Paris 19 mai 1859.
Il me semble qu'à votre place je serais à Paris, car c'est lÃ
qu'arrivent toutes les nouvelles. Pour moi, je cours après toute la
journée. L'emprunt a été souscrit non pour cinq cents millions, mais
pour deux milliards trois cent mille francs, outre quelques villes
dont on ne sait pas le chiffre. On a enrôlé depuis vingt-cinq jours
cinquante-quatre mille volontaires. Tenez ces chiffres pour certains.
Les Autrichiens se retirent et les paris sont ouverts sur la question
de savoir s'ils livreront bataille avant de lâcher Milan, ou s'ils
iront tout d'une traite se concentrer dans le triangle formé par
Mantoue, Vérone et Peschiera. Nos officiers se louent beaucoup de
l'accueil qu'on leur fait. L'Allemagne hurle contre nous. C'est un
mouvement comme en 1813. Les uns disent que c'est de la haine de
bon aloi, d'autres qu'il y a là -dessous une certaine quantité de
libéralisme rouge qui prend aujourd'hui la forme teutonique. Les
Russes font de grands armements, qui donnent à réfléchir à tout le
monde. Il y a une grande-duchesse Catherine qui vient faire une
visite à l'impératrice: dans cela, il y a du bon et du mal. La Russie
est un allié terrible qui mangerait bien l'Allemagne, mais qui nous
procurerait l'inimitié et peut-être l'hostilité de l'Angleterre.
Nous avons si longtemps vécu d'une vie de sybarites, que nous avons
désappris les émotions de nos pères. Il faudra en revenir à leur
philosophie. On dansait à Paris tandis qu'on se battait en Allemagne,
et cela a duré plus de vingt ans! Maintenant, les guerres ne peuvent
plus durer longtemps, parce que les révolutions s'en mêlent et parce
qu'elles coûtent trop d'argent. C'est pourquoi, si j'étais jeune,
je me ferais soldat.--Mais laissons ce vilain sujet. Le malheur qui
peut arriver ne peut être détourné, et le plus sage est d'y penser
le moins possible; c'est pourquoi je désire tant me promener avec
vous loin de la guerre, Ã ne penser qu'aux feuilles et aux fleurs qui
poussent, et à d'autres choses non moins agréables. Quoi qu'il puisse
arriver, n'est-ce pas le parti le plus raisonnable? Si vous avez lu
Boccace, vous aurez vu qu'après tous les grands malheurs, on en vient
là . Ne vaut-il pas mieux commencer? Les grandes vérités et les choses
les plus raisonnables ne trouvent pas tout de suite accès dans votre
tête. Je me rappellerai toujours votre étonnement lorsque je vous dis
qu'il y avait des bois dans les environs de Paris.--J'ai dîné chez un
Chinois qui m'a offert un pipe d'opium. J'avais des étouffements; à la
troisième bouffée, j'ai été guéri. Un Russe, qui a essayé l'opium après
moi, a changé complètement de physionomie en moins de dix minutes: de
très-laid, il est devenu vraiment beau. Cela lui a duré un bon quart
d'heure. N'est-ce pas quelque chose de singulier que ce pouvoir donné Ã
quelques gouttes d'un suc de pavot?
Adieu; répondez-moi vite.