CXCIX

Paris, 7 mai 1859.

Je ne vous ai pas répondu tout de suite, parce que je m'attendais Ã

recevoir de vous une nouvelle adresse. Je ne puis croire que vous soyez

encore à ***; mais j'espère que cette lettre vous rattrapera quelque

part, fût-ce à Turin, si vous êtes allée jusque-là. Maintenant que la

guerre est déclarée, figurez-vous bien que tous les coups de canon ne

portent pas, et qu'il y a beaucoup de place en haut et à côté d'un

homme. Si vous avez lu _Tristram Shandy_, vous aurez vu que chaque

balle a son billet, et, heureusement, la plupart ont le leur pour

tomber à terre. Votre frère reviendra avec de la graine d'épinards, et

fera la plus belle campagne qu'on ait faite depuis la Révolution et le

général Bonaparte. Je regrette qu'il ne soit pas là en personne; ce

serait une assez grande témérité. Pourtant, en pesant le pour et le

contre, les apparences sont plutôt en notre faveur. Si, comme je le

suppose, nous avons quelques succès en commençant, selon l'usage de la

_furia francese_, il est à croire que toute l'Europe fera des efforts

inouïs pour arrêter les hostilités. L'Autriche, qui est déjà à bout

de ressources et prête à faire banqueroute, ne se fera peut-être pas

trop tirer l'oreille, et probablement, de notre côté, il y aura de la

modération. Si la guerre se prolongeait, elle deviendrait une guerre

de révolution, et alors ferait le tour du globe. Mais cela me paraît

beaucoup plus improbable que l'autre chance.

Si vous voulez savoir des nouvelles, on est assez surpris des noms

des nouveaux ministres; on leur cherche une signification et on n'en

trouve pas. Les Anglais se calment beaucoup; les Allemands beaucoup

moins. Je crains bien plus les premiers que les autres. On parle

toujours de l'alliance russe; je n'y crois nullement; les Russes n'ont

rien à perdre dans la querelle, et, de quelque façon que cela tourne,

ils trouveront toujours leur avantage. En attendant, ils s'amusent Ã

faire des intrigues panslavistes parmi les sujets autrichiens, qui

regardent l'empereur Alexandre comme leur pape. Le général Klapka est

parti de Paris, il y a trois semaines, pour aller fonder une banque Ã

Constantinople. Plusieurs autres officiers hongrois ont pris le même

chemin; ce qui me semble un assez mauvais signe. Une révolution en

Hongrie n'est pas impossible; mais je crois qu'il y aurait pour nous

plus de mal que de bien.

Rien de nouveau de la guerre. Les Autrichiens ont l'air un peu honteux

et modestes. On s'attend à ce que, avant la fin du mois, il y ait une

affaire. Nos gens sont très-dispos et d'un entrain admirable. Ici, le

peuple et les petits marchands sont belliqueux. La grande masse prend

un vif intérêt à la crise et fait des vœux pour nos succès. Les salons,

et particulièrement les orléanistes, sont parfaitement antifrançais et,

de plus, archifous. Ils s'imaginent qu'ils reviendront sur l'eau et que

leurs burgraves reprendront le fil de leurs discours interrompus en

1848. Pauvres gens qui ne voient pas qu'après ceci, il n'y a plus que

la république, l'anarchie et le partage.

Je voudrais bien être au courant de vos projets. Il me semble que c'est

à Paris que vous serez au centre des nouvelles, et, dans un temps comme

celui-ci, cela est essentiel. Je crois que, pour cette raison, je

n'irai pas en Espagne; je m'y mangerais les ongles jusqu'au coude en

attendant les dépêches.

Si vous êtes allée jusqu'à ***, ce qui me paraîtrait peu raisonnable,

je ne doute pas que vous ne reveniez bientôt. Au milieu de toutes vos

tribulations, pensez-vous à une retraite de quelques jours au milieu

d'une oasis?

Vous et moi, nous aurions grand besoin, ce me semble, de nous reposer

quelques jours, en attendant que nous ayons à subir des émotions

guerrières. Rien ne vous serait plus facile dans ce moment, si vous

vouliez faire cette bonne action. Pourvu que vous m'en donniez avis un

peu à l'avance, je serais prêt à vous ramener ici ou ailleurs, partout

où vous voudriez; je trouverais moyen de disposer d'une semaine.

Veuillez examiner la question avec impartialité et me faire connaître

votre décision; je l'attends en très-grande impatience.

Adieu, chère amie; ayez bon courage. Ne vous bâtissez pas des fantômes

et ayez de la confiance. Je vous embrasse bien tendrement, comme je

vous aime.

Lettres à une inconnue, Tome Deuxième Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 38 / 183 题