CCI

Paris, 28 mai 1859.

Vous avez une manière à vous d'annoncer les mauvaises nouvelles qui

me fait enrager. Vous avez grand soin, peut-être pour les faire

mieux passer, de dire tout ce que vous auriez fait, _si!_ C'est

comme l'histoire du cheval de Roland, qui avait toutes les qualités,

mais qui était mort. S'il n'avait pas été mort, il aurait couru plus

vite que le vent. Je trouve ce genre de plaisanterie très-mauvais:

premièrement, parce que votre bonne volonté m'est suspecte; ensuite,

parce que je suis bien assez contrarié de vous savoir si loin, sans

avoir à regretter encore toutes les heures que j'aurais pu passer avec

vous. Votre retour, probablement, n'est pas très-éloigné. En attendant,

tenez-moi au courant de vos actions et de vos projets, car il est

impossible que vous n'en fassiez pas de toutes les couleurs.

Point de nouvelles. On nous dit qu'il ne faut pas en attendre avant une

douzaine de jours. L'Allemagne est toujours en grande fermentation;

mais il y a apparence qu'il en résultera plus de bierre bue que

de sang versé. La Prusse résiste tant qu'elle peut à la pression

des _Franzosenfressen._ Ils disent maintenant qu'il faut reprendre

non-seulement l'Alsace, mais encore les provinces allemandes de la

Russie. Cette dernière facétie semble indiquer que le mouvement

d'enthousiasme teutonique n'est ni réfléchi ni sérieux. M. Yvan

Tourguenieff, qui vient d'arriver à Paris, de Moscou en droite ligne,

dit que toute la Russie fait des vœux pour nous, et que l'armée serait

charmée d'avoir affaire aux Autrichiens. Les popes prêchent que Dieu

va les punir des persécutions qu'ils font aux Grecs orthodoxes de

race slave, et on ouvre des souscriptions pour envoyer aux Croates

des Bibles slavonnes et des _tructs_, pour les préserver de l'hérésie

papiste. Cela ressemble un peu à une propagande politique du

panslavisme.

Une grande attaque contre le ministère Derby s'organise en ce moment.

Lord Palmerston et lord John seraient réconciliés (fait assez peu pro

bable), ou, ce qui le paraîtrait davantage, seraient d'accord pour la

destruction du cabinet actuel. Les radicaux s'engagent à les seconder.

Les _whigs_ prétendent alors avoir 350 voix contre 280. De quelque

façon que la chose tourne, je ne crois pas que nous ayons beaucoup Ã

gagner à un changement. Lord Palmerston, bien que le premier promoteur

de l'agitation italienne, ne la soutiendra pas plus que lord Derby.

Seulement, il ne ménagera peut-être pas autant l'Autriche, et ne

cherchera pas à nous créer des embarras.

Je reçois une lettre de Livourne. Nous sommes entrés sous une pluie de

fleurs et de _poudre d'or_ que les dames jetaient des fenêtres.

Adieu; écrivez-moi bientôt, raisonnablement, sans diplomatie. Je tiens

beaucoup à savoir ce que vous ferez, car cela influera sur mes propres

projets.

Lettres à une inconnue, Tome Deuxième Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 40 / 183 题