CXCVIII

Paris, jeudi 28 avril 1859.

J'ai reçu votre lettre hier au soir. Je suppose que vous vous arrêterez

à ***. Ce serait folie d'aller plus loin. Je ne vous dirai pas tout

ce que vous savez de la part que je prends à vos peines. Quand on est

la sœur d'un militaire, il faut se faire aux émotions du canon. Au

reste, depuis hier soir, on est plus à la paix qu'on ne l'était il y a

quelques jours. Il paraît même qu'il y a des chances de l'acceptation,

par l'Autriche, de l'arbitrage offert par l'Angleterre et même par

nous. Cependant, il part beaucoup de troupes, et il y a déjà deux

divisions à Gênes, débarquées sous une pluie de fleurs. Je crois à la

guerre toutefois. Je ne crois pas qu'elle soit longue, et j'espère

qu'après un premier choc toute l'Europe se mettra entre les parties

belligérantes. L'Autriche, d'ailleurs, n'a pas le moyen de soutenir

longtemps la lutte, faute d'argent, et bien des gens pensent que

son coup de tête n'a pour but principal qu'un prétexte pour faire

banqueroute. Il me semble que l'opinion ici est meilleure qu'elle ne

l'était. Le peuple est très-belliqueux et très-confiant. Les soldats

sont très-gais et remplis d'assurance. Les zouaves sont partis après

avoir découché et disparu de leurs casernes pendant huit jours, disant

qu'en temps de guerre il n'y avait plus de salle de police. Le jour du

départ, pas un homme ne manquait. Il y a dans notre armée une gaieté

et un entrain qui manquent absolument aux Autrichiens. Quelque peu

optimiste que je sois, j'ai bonne confiance dans notre succès. Notre

vieille réputation est si bien établie partout, que ceux qui se battent

contre nous n'y vont pas de bon cœur. N'employez pas votre imagination

à vous faire des romans tragiques. Croyez qu'il y a très-peu de balles

qui portent et que la guerre que nous allons faire donnera à votre

frère de très-bons moments. Ne dites pas à votre belle-sœur que les

belles dames italiennes vont se jeter à la tête de nos gens. Tenez

pour certain qu'ils seront choyés, qu'ils mangeront des _macaroni

stupendi_; tandis que les Autrichiens pourront trouver quelquefois du

vert-de-gris dans leur soupe. Si j'avais l'âge de votre frère, une

campagne en Italie serait pour moi la plus agréable manière de voir un

des spectacles toujours beaux, le réveil d'un peuple opprimé.

Adieu, chère amie; donnez-moi promptement de vos nouvelles et tenez-moi

au courant de vos projets.

Lettres à une inconnue, Tome Deuxième Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 37 / 183 题