Cannes, 7 janvier 1859.
Je suis ici installé tellement quellement. Le temps est froid mais
magnifique. Depuis dix heures jusqu'à quatre, le soleil est très-chaud;
mais à peine touche-t-il à la pointe des montagnes de l'Estérel, qu'il
s'élève un petit vent des Alpes qui vous coupe en deux. Cependant, je
me trouve beaucoup mieux qu'Ã Paris. Je n'ai pas eu de spasmes, et le
rhume que j'avais emporté s'est guéri au grand air; seulement, je ne
mange pas du tout et je dors très-médiocrement. J'ai fait l'autre jour
un litre de mauvais sang en ma qualité de tempérament nerveux. J'ai
dû mettre mon domestique à la porte et le faire partir sur-le-champ.
Ces sortes d'individus-là s'imaginent être nécessaires et abusent de
votre patience. J'ai trouvé ici un gamin de Nice qui brosse mes habits
et qui est comme un chat chaussé de coquilles de noix sur la glace. Je
voudrais bien découvrir un trésor comme j'en ai vu quelquefois, surtout
en Angleterre: quelqu'un qui me comprît sans que j'eusse besoin de
parler.
Il y a ici grande quantité d'Anglais. J'ai dîné avant-hier chez
lord Brougham avec je ne sais combien de miss, fraîchement arrivées
d'Ãcosse, Ã qui la vue du soleil paraissait causer une grande surprise.
Si j'avais le talent de décrire les costumes, je vous amuserais
avec ceux de ces dames. Vous n'avez jamais rien vu de pareil depuis
l'invention de la crinoline.
Je lis ici les _Mémoires de Catherine II_, que je vous prêterai à mon
retour. C'est très-singulier comme peinture de mÅurs. Cela et les
_Mémoires de la margrave de Baireuth_ donnent une étrange idée des gens
du XVIIIe siècle et surtout des cours de ce temps-là . Catherine II,
lorsqu'elle était mariée au grand-duc qui fut depuis Pierre III, avait
une quantité de diamants et de belles robes de brocart, et, pour se
loger, une chambre servant de passage à celle de ses femmes, qui, au
nombre de dix-sept, couchaient dans une seule autre chambre à côté de
la reine. Il n'y a pas aujourd'hui une femme d'épicier qui ne vive plus
confortablement que ne faisaient les impératrices d'il y a cent ans.
Malheureusement, les _Mémoires de Catherine_ s'arrêtent au plus beau
moment, avant la mort d'Ãlisabeth. Cependant, elle en dit assez pour
donner les plus fortes raisons de croire que Paul Ier était le fils
d'un prince Soltikof. Ce qu'il y a de curieux, c'est que le manuscrit
où elle conte toutes ces belles choses était adressé par elle à son
fils, le même Paul Ier. J'ai appris que vous aviez fidèlement exécuté
ma commission de livres. J'en ai même reçu des compliments d'Olga, qui
paraît enchantée de son lot. Il y a un livre où il est question de
_Gems of poetry_ (?) qui a produit grand effet. Je vous transmets ces
éloges. Je voudrais bien que votre fertile imagination ne s'arrêtât
pas sur ce succès et qu'elle me trouvât quelque chose pour ma cousine
Sainte-Eulalie.
Adieu, chère amie; je voudrais vous envoyer un peu de mon soleil.
Soignez-vous bien et pensez à moi. Le prigadion se porte à merveille.
Il s'est remis à manger, après son jeûne de six semaines. Il a dévoré
trois mouches le jour de son arrivée à Cannes. à présent, il est devenu
si difficile, qu'il ne leur mange plus que la tête. Adieu encore. . . .
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