CXCII

Marseille, 29 décembre 1858.

J'ai passé mon dernier jour à Paris, au milieu d'une foule de gens qui

ne m'ont pas laissé le temps de faire mes paquets et de vous écrire.

J'ai remis chez vous, en allant au chemin de fer, vos deux volumes non

enveloppés, histoire de la grande précipitation où j'étais. J'espère

que votre concierge se sera borné à regarder les images et qu'il vous

les aura donnés avec le temps. J'ai eu un froid terrible en route. À

Dijon, j'ai rencontré la neige, que je n'ai quittée qu'à Lyon. Ici, il

fait un peu de mistral, mais un soleil splendide. On m'écrit de Cannes

que le temps est magnifique, bien que froid pour le pays, c'est-à-dire

un temps de mai. J'ai indignement souffert dans le chemin de fer de

Paris à Marseille, et, toute la nuit, j'ai cru que j'allais étouffer.

Ce matin, je me sens beaucoup mieux. C'est un grand plaisir de revoirie

soleil et de sentir sa vraie chaleur. Vous ne m'avez rien trouvé pour

la Sainte-Eulalie, et je crois avoir oublié de vous rappeler cette

importante affaire. Plus de mouchoirs, plus de boîtes, tout a été donné

en ce genre depuis vingt ans. En cas d'extrémité, on pourrait encore

revenir aux broches; mais, s'il était possible de trouver quelque

chose de plus nouveau, cela vaudrait mieux. Je continue à compter sur

vous pour les livres à mesdemoiselles de Lagrené. Pensez à toute la

responsabilité que vous avez acceptée. Je vous ai toujours reconnue

digne de ma confiance. Vos choix de livres pour les jeunes filles ont

toujours été trouvés exquis. Quand je repasserai par Marseille, je

ferai vos commissions, si vous en avez, en fait de burnous ou d'étoffes

de Tunis. J'ai ici un juif très-voleur, mais très-bien pourvu, que

j'honore de ma protection. Je viens de voir un arrivant de Cannes qui

me dit que les chemins sont atroces. J'ai la chair de poule de partir

ce soir et d'être au moins vingt-quatre heures en route. Si vous allez

à Florence l'année prochaine, prévenez-moi. C'est mon rêve que de m'y

retrouver avec vous. Je vous en ferai les honneurs.

Adieu; donnez-moi bientôt de vos nouvelles et, contez-moi tout ce qu'on

dit à Paris.

Lettres à une inconnue, Tome Deuxième Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 31 / 183 题