Gênes, 10 septembre 1858.
J'ai trouvé en arrivant ici votre lettre du 1er, dont je vous remercie.
Vous ne me parlez pas d'une que je vous ai écrite de Brescia vers le
1er de ce mois. Je vous y disais que j'avais quitté Venise avec regret
et que j'avais sans cesse pensé à vous.--Le lac de Côme m'a plu.
Je me suis arrêté à Bellaggio. J'ai retrouvé, dans une assez jolie
villa des bords du lac, madame Pasta, que je n'avais pas vue depuis
qu'elle faisait les beaux jours de l'Opéra italien. Elle a augmenté
singulièrement en largeur. Elle cultive ses choux, et dit quelle est
aussi heureuse que lorsqu'on lui jetait des couronnes et des sonnets.
Nous avons parlé musique, théâtre, et elle m'a dit, ce qui m'a frappé
comme une idée juste, que, depuis Rossini, on n'avait pas fait un opéra
qui eût de l'unité et dont tous les morceaux tinssent ensemble. Tout ce
que font Verdi et consorts ressemble à un habit d'arlequin.
Il fait un temps magnifique, et ce soir il part un bateau pour
Livourne. Je suis fort tenté d'aller passer huit jours à Florence. Je
reviendrai par Gênes et probablement par la Corniche. Cependant, si
je trouve des lettres pressantes, je pourrai bien prendre la route de
Turin et faire en trente heures le voyage de Paris. De toute façon,
je vous y attendrai le 1er octobre. Daignez ne pas l'oublier, ou vous
m'obligeriez à aller vous chercher au milieu de vos grèves. Vous ne me
parlez pas des épinards de Grenoble et des cinquante-trois manières
de les manger, usitées en Dauphiné. Y a-t-il encore quelqu'un qui
ait connu Bayle? J'ai reçu autrefois une lettre assez spirituelle,
contenant des anecdotes sur son compte, d'un homme dont j'ai oublié le
nom, mais qui est greffier de la cour impériale, je crois. Autrefois,
il y avait encore de l'esprit en province, comme au temps du président
de Brosses; maintenant, on n'y trouve pas une idée. Les chemins de fer
accélèrent encore l'abrutissement. Je suis sûr que, dans vingt ans,
personne ne saura plus lire. . . . . . . . . . . .