Venise, 18 août 1858.
Vous couriez les monts, et vous faisiez des comparaisons inconvenantes
du mont Blanc avec un pain de sucre, lorsque je m'exterminais à vous
chercher des coquilles. Je n'ai jamais rien vu de plus laid que ce que
je vous apporte. Il est probable que cela sera pris par les douanes que
j'aurai à traverser, ou que cela sera cassé en route. Je m'en réjouis,
car on n'a jamais donné une commission semblable à un homme de goût.
Venise m'a rempli d'un sentiment de tristesse dont je ne suis pas bien
remis depuis près de quinze jours. L'architecture à effet, mais sans
goût et sans imagination, des palais m'a pénétré d'indignation pour
tous les lieux communs qu'on en dit. Les canaux ressemblent beaucoup Ã
la Bièvre, et les gondoles à un corbillard incommode. Les tableaux de
l'Académie m'ont plu, j'entends ceux des maîtres de second ordre. Il
n'y a pas un Paul Véronèse qui vaille_les Noces de Cana_, pas un Titien
qui soit à comparer avec _le Denier de César_, de Dresde, ou même _le
Couronnement d'épines_, de Paris. J'ai cherché un Giorgione. Il n'y
en a pas un à Venise. En revanche, la physionomie du peuple me plaît.
Les rues fourmillent de filles charmantes, nu-pieds et nu-tête, qui,
si elles étaient baignées et frottées, feraient des Vénus Anadyomènes.
Ce qui me déplaît le plus, c'est l'odeur des rues. Ces jours-ci, on
faisait frire partout des beignets et c'était insupportable. J'ai
assisté à une fonction[1] assez amusante en l'honneur de l'archiduc.
On lui a donné une sérénade depuis la Piazzetta jusqu'au pont de fer.
Nous étions six cents gondoles à suivre le bateau colossal qui portait
la musique. Toutes avaient des fanaux et beaucoup brûlaient des feux
de Bengale rouges ou bleus, qui coloraient d'une teinte féerique les
palais du grand canal. Le passage du Rialto est surtout très-amusant.
Il faut passer en masse. Personne ne veut reculer ni céder; il en
résulte que, pendant une heure un quart, tout l'espace entre le palais
Loredan et le Rialto est un pont immobile. Dès qu'il y a une fente
large comme la main entre deux poupes, une proue s'y met comme un
coin. Ã chaque instant, on entend craquer les bordages et, de temps
en temps, les rames cassent. Le curieux, c'est que, parmi toute cette
presse, qui, en France, occasionnerait une bataille générale, il n'y
a pas une injure échangée, pas même un mot de mauvaise humeur. Ce
peuple est pétri de lait et de maïs. J'ai vu aujourd'hui, en pleine
place Saint-Marc, un moine tomber aux genoux d'un caporal autrichien
qui l'arrêtait. Il n'y avait rien de si déplorable, et en face du lion
de Saint-Marc! J'attends ici Panizzi. Je vais un peu dans le monde.
Je cours les bibliothèques, je passe mon temps assez doucement. J'ai
vu hier les Arméniens, très-beaux gaillards, que la vue d'un sénateur
a changés en Arméniens de Constantinople: ils m'ont donné un poème
épique d'un de leurs Pères. Adieu; je serai à Gênes probablement le 1er
septembre, et certainement à Paris en octobre, à Vienne aussitôt que
j'aurai de vos nouvelles. Je me porte assez bien depuis quatre ou cinq
jours. J'ai été très-souffrant pendant plus de quinze. Adieu encore.
[1] _Funzione_, espèce de représentation.