CLXXXIV

Innspruck, 25 juillet 1858.

Je suis arrivé hier soir ici, où j'ai trouvé une lettre de vous de date

ancienne. . . . . . .

Mon itinéraire a beaucoup changé. Après avoir parcouru

très-complètement l'Oberland, je suis allé à Zurich. Là, l'envie de

voir Salzbourg m'a pris, et j'ai traversé le lac de Constance pour

gagner Lindau, d'où Munich, où je me suis arrêté quelques jours à voir

les musées. Salzbourg m'a paru mériter sa réputation, c'est-à-dire la

réputation qu'on lui fait en Allemagne. Pour la plupart des touristes,

c'est heureusement une terre inconnue. Il y a auprès une montagne

nommée le Gagsberg, placée à peu près dans les mêmes conditions que

le Righi, d'où l'on a également la vue d'un panorama de lacs et de

montagnes. Les lacs sont misérables, il est vrai, mais les montagnes

beaucoup plus belles que celles qui entourent le Righi. Ajoutez à cela

qu'il n'y a pas d'Anglais pour vous ennuyer de leurs figures, et qu'on

est dans la solitude la plus complète, ayant, ce qui est un grand

point, la certitude qu'en trois heures de marche, on aura à Salzbourg

un bon dîner. Hier, je suis allé dans la Zitterthal. C'est une belle

vallée, fermée à l'un de ses bouts par un grand glacier. Les montagnes

à droite et à gauche sont bien découpées, mais c'est toujours le

même inconvénient qu'en Suisse: pas de premier plan, pas de moyen de

découvrir la hauteur réelle des objets qui vous entourent. C'est dans

la Zitterthal, dit-on, que sont les plus belles femmes du Tyrol. J'en

ai vu beaucoup de fort jolies, en effet, mais trop bien nourries. Les

jambes, qu'elles montrent jusqu'à la jarretière (ce n'est pas aussi

haut que vous pourriez le croire), sont d'une grosseur ébouriffante.

Pendant que je dînais à Fügen, notre hôte est entré avec sa fille,

faite comme un tonneau de Bourgogne, son fils, une guitare, et deux

garçons d'écurie. Tout ce monde a _aidoulé_ d'une façon merveilleuse.

Le tonneau, qui n'a que vingt-deux ans, a un contralto de cinquante

mille francs. Le concert, d'ailleurs, a été gratis. Chanter, pour ces

gens-là, est un plaisir qu'ils ne mettent pas sur leur carte. Demain,

je pars pour Vérone par un grand détour, afin de voir le Stelvio. Il

s'agit de passer en calèche à sept mille ou huit mille pieds au-dessus

de la mer. Si je ne tombe pas dans quelque trou, je serai à Venise vers

le 5 ou le 6 août, peut-être avant. Je ferai votre commission, qui me

paraît compliquée. Je vous choisirai la plus jolie résille possible.

Je vous remercie des renseignements sur les Aide. J'aurais préféré

cependant que vous m'en donnassiez sur vos tournées. Adieu.

Lettres à une inconnue, Tome Deuxième Précédée d'une étude sur P. Mérimée par H. Taine · 第 23 / 183 题