_Paris, 20 novembre 1835._--L'effet du fameux discours de l'Empereur

Nicolas à la municipalité de Varsovie a été non moins grand et non moins

désagréable à Vienne qu'à Berlin. Les journaux anglais l'ont attaqué

violemment: le _Morning Chronicle_, qui est le journal du Cabinet whig, a

été bien plus violent encore que le _Journal des Débats_. A propos de

celui-ci, il s'est passé quelque chose de singulier. Le gouvernement,

ennuyé de toutes les imprudences et inconvenances que commettent les

_Débats_, et qui deviennent gênantes, à cause de sa couleur

semi-officielle, a pensé à donner un peu plus d'importance au _Moniteur_,

à y faire insérer des articles soignés, et à ôter ainsi aux _Débats_ de

leur importance ministérielle. Cette pensée était celle du Roi qui

l'avait fait adopter par son Cabinet, mais lorsqu'il s'est agi de savoir

sous la direction immédiate de qui se trouverait le _Moniteur_, le duc de

Broglie l'a réclamé comme président du Conseil. Le Roi a, alors, aussitôt

abandonné et fait abandonner le projet et les choses sont demeurées comme

auparavant.

Les lettres d'Angleterre disent le ministère anglais fort embarrassé. Le

timide discours de lord John Russell à Bristol, sans satisfaire les

conservatifs, a irrité les radicaux et les catholiques d'Irlande à un

point extrême, et l'existence du Cabinet paraît sérieusement menacée,

quoique la solution soit ajournée jusqu'à la réunion du Parlement.

Plus je vois le comte de Pahlen, le nouvel ambassadeur de Russie, plus je

lui trouve les allures d'un homme comme il faut. Je vais en citer une

preuve. Je sais de source certaine qu'il a écrit à sa Cour en termes

nets, simples, droits, bienveillants sur ce qu'il a trouvé et sur ce qui

s'est présenté à lui dans ces derniers temps. Il n'a pas laissé ignorer

combien sa situation sociale souffrait des instructions qu'il avait

reçues; il a ajouté qu'il ne se sentait pas appelé à rester dans une

semblable position et il a déclaré nettement que son gouvernement devait

ou changer ses premières directions, ou le rappeler. C'est hier que cette

déclaration est partie. Le Roi et Madame Adélaïde attendent avec

impatience la réponse qui décidera, nécessairement, de la nature des

relations futures entre ce gouvernement et celui de Russie.

_Paris, 23 novembre 1835._--Voici les traits saillants d'une lettre que

je viens de recevoir du duc de Wellington, qui me devait une réponse

depuis longtemps: «Nous sommes toujours sur la grande route où nous

sommes entrés il y a cinq ans; tout ce que nous pouvons espérer, c'est

que notre marche ne sera pas trop rapide. L'arrêt et le retour surtout

sont impossibles. Robespierre était au moins honnête homme en fait

d'argent; sa puissance était fondée sur le désintéressement; mais ceux

qui veulent et viendront à nous gouverner, ne seront pas touchés par la

même considération. Je le crains du moins.»

_Paris, 24 novembre 1835._--J'ai passé hier une matinée singulière, dont

je veux rendre un compte détaillé. Il faut avant, pour l'intelligence du

récit, que je fasse une petite préface.

J'ai, de par le monde, une cousine qui s'appelle Louisa de Chabannes.

Dans sa première jeunesse, elle avait été fort jolie; chantant,

dessinant, très bien élevée, mais pauvre, elle ne trouva pas à se marier,

devint retirée, sauvage, souffrante et presque laide. Je la voyais jadis,

trois ou quatre fois l'an, et toujours j'étais frappée de cette personne

affaissée, maigrie, ternie, nerveuse, silencieuse. Il y a sept ans,

j'appris qu'elle était entrée aux Grandes Carmélites. Je n'en fus pas

surprise, car quoiqu'elle n'eût pas précisément les allures dévotes, il

était bien visible qu'elle se sentait froissée dans le monde; mais, ainsi

que tous ses parents, je fus bien convaincue que les austérités de cet

ordre rigoureux détruiraient bientôt cette organisation délicate et

souffrante. J'entendais cependant, de loin en loin, son frère Alfred dire

qu'elle vivait et se portait mieux que dans le monde.

Hier matin, on me remet une lettre commençant par: «Ma chère cousine,» et

finissant par: «Sœur Thérèse de Jésus.» Je fus d'abord un petit moment

sans comprendre, puis je me souvins de Louisa de Chabannes. Elle me

disait dans cette lettre, qu'ayant enfin obtenu de ses Supérieures la

permission de me voir, elle me suppliait de venir aussitôt, la journée

d'hier étant une de celles qui, en si petit nombre, sont accordées aux

visiteurs; elle ajoutait que, pour ne pas m'effaroucher, elle avait, par

grande faveur, obtenu de me voir à visage découvert, et sans témoins. Je

me serais fort reproché de désappointer cette pauvre fille, et une visite

à M. l'archevêque me conduisant dans ce quartier, je résolus de faire les

deux choses le même jour.

Je suis sortie à deux heures et me suis arrêtée au haut de la rue d'Enfer

devant un portail surmonté d'une croix. La tourière m'a dit que les

vêpres n'étaient pas finies, car ces religieuses disent chaque jour le

grand office, je devrais entrer à la chapelle. Je m'y suis placée. Au

fond du chœur est une grille armée de pointes en saillie, derrière

laquelle est un grand voile brun. C'est de là que partaient les voix des

Sœurs. Il n'y avait, en plus de moi, que deux vieilles dames dans la

chapelle, qui est ornée d'une statue du cardinal de Bérulle agenouillé,

en marbre blanc, et de plusieurs portraits de sainte Thérèse. Je n'avais

pas vu ma cousine assez souvent pour reconnaître sa voix; d'ailleurs,

l'office a fini presque aussitôt. Je suis rentrée chez la tourière, où le

médecin du couvent est arrivé.

Pendant qu'on allait avertir de sa présence et de la mienne, il a vu que

je tremblais de froid, car, dans cette maison, il n'y a jamais de feu

qu'à l'infirmerie et dans la cuisine. Le docteur m'a parlé alors du

régime intérieur, qu'il prétend ne pas être malsain, et, pour preuve, il

me disait qu'après beaucoup d'observations, il avait constaté que l'âge

moyen auquel les femmes parvenaient dans le monde était trente-sept ans

et que, chez les Carmélites, il allait à cinquante-quatre ans. Il m'a

quittée pour aller à l'infirmerie, et bientôt après, on m'a menée au

parloir, toujours sans feu. Un petit fauteuil de jonc, sous lequel

s'étendait une natte également en jonc, était placé auprès d'une grille

en fer, doublée de petits montants en bois, et derrière cette double

séparation un rideau de laine brune.

Au bout de quelques instants, j'ai entendu tourner un verrou, quelqu'un

s'avancer vers la grille, et une voix très claire dire: «Deo gratias». Je

ne savais ce qu'il fallait répondre, je me suis tue; la même voix a

repris: «Deo gratias». Alors, je me suis résignée à dire: «Je ne suis pas

prévenue de ce qu'il faut répondre.» Un petit éclat de rire m'a

déconcertée: «Ma cousine, c'était pour m'assurer que vous étiez là!» Le

rideau a été tiré, et je me suis trouvée en face d'un visage rond, frais,

de deux yeux bleus brillants, d'une bouche souriante. Au lieu d'une voix

éteinte, j'ai entendu des accents timbrés, animés, une parole rapide,

des pensées douces et bienveillantes, avec des assurances d'un bien-être

et d'une satisfaction que ne démentait pas l'aspect le plus consolant

qu'on pût avoir d'une religieuse sévèrement cloîtrée. Elle a

quarante-huit ans, mais ne paraît pas en avoir trente-six. Elle m'a

beaucoup remerciée d'être venue, m'a remis une petite médaille à

l'effigie de la sainte Vierge, en me suppliant de la faire porter, à son

insu, par M. de Talleyrand. «Cette médaille, a-t-elle dit, ramène à la

foi les plus égarés.» Je ne l'ai pas refusée, je n'ai pas refusé d'en

faire l'usage désiré, c'eût été une dureté odieuse. D'ailleurs, il y a

quelque chose de contagieux dans une foi aussi sincère et aussi vive!

J'ai dit que je guetterais un moment favorable pour remplir ces saintes

intentions.

Je suis repartie fort touchée, fort préoccupée, après avoir dit un adieu

probablement éternel à cette douce et heureuse personne, qui couche sur

une planche, ne se chauffe jamais, fait maigre toute l'année, et qui

serait bien fâchée de ne pas dire avec sainte Thérèse: «Souffrir ou

mourir.»

J'ai été, de là, rue Saint-Jacques, au couvent des Dames Saint-Michel,

pour voir Monseigneur l'Archevêque, auquel je voulais parler d'un projet

de mariage pour mon second fils avec Mlle de Fougères. J'ai été menée par

une des Sœurs, vêtue de blanc de la tête aux pieds, dans un petit

bâtiment séparé, qui donne sur l'immense jardin de ces dames. C'est là

que vit habituellement M. de Quélen, depuis la destruction de son palais.

L'appartement est joli, propre, très soigné.

J'ai trouvé l'Archevêque en bonne santé et en bonne disposition d'humeur,

fort aise de ma visite. Il m'a aussitôt parlé de mes enfants, de leur

avenir, de leur mariage. Je n'ai pas hésité à entrer dans des détails

avec lui à ce sujet. Il a bien écouté et m'a dit qu'il serait heureux en

toute circonstance de témoigner l'intérêt qu'il prenait à la famille de

feu M. le cardinal de Périgord et particulièrement à mes enfants; que je

devais bien savoir qu'il avait pour moi un intérêt à part, qui tenait à

mes qualités, et à ce qu'il avait toujours vu en moi l'instrument dont la

Providence se servirait probablement pour accomplir l'œuvre de sa grâce

et de sa miséricorde sur M. de Talleyrand. Je l'ai engagé à venir

quelquefois, le matin, de loin en loin, chez M. de Talleyrand, comme il

le faisait avant notre départ pour l'Angleterre. Quand je suis partie, il

m'a dit: «Traitez-moi, comme jadis, en grand parent, si ce n'est en ami,

et laissez-moi croire que vous reviendrez me voir aux approches du jour

de l'an.» J'ai dit que oui, et que je lui demanderais alors de lui

présenter ma fille, qui avait été baptisée et confirmée par lui. «Et qui,

je l'espère, ne sera mariée que par moi», a-t-il repris, et là-dessus je

me suis retirée.

_Paris, 6 décembre 1835._--Voici une histoire que M. Molé m'a contée hier

soir. Mme de Caulaincourt (Mlle d'Aubusson) s'est mariée en 1812. En

sortant de la cérémonie, elle est rentrée au couvent où elle avait été

élevée et son mari est parti pour l'armée. Il a été tué à la bataille de

la Moskowa, où son beau-frère, jeune page de l'Empereur, a disparu, sans

qu'on ait pu constater son sort. Mme de Caulaincourt, après son année de

veuvage, est entrée dans le monde, sans cependant y aller beaucoup. Elle

tenait la maison de son père, veuf depuis longtemps. Son frère aîné, peu

de temps après avoir épousé Mlle de Boissy, est devenu fou furieux, et sa

sœur, la duchesse de Vantadour, languit dans une lente consomption. Le

père, frappé ainsi dans tous ses enfants, a voulu se remarier. Il a, en

effet, épousé Mme Greffulhe, mère de Mme de Castellane. Mme de

Caulaincourt s'est retirée alors dans un couvent, où elle voulait prendre

le voile. Son père s'y opposa, et l'archevêque de Paris, dont le

consentement était nécessaire, n'ayant pas voulu le donner aussi

longtemps que M. d'Aubusson refusait le sien, Mme de Caulaincourt fut

obligée d'y renoncer. Elle suivait cependant tous les exercices de la

communauté, en portait l'habit, et ne quittait le couvent que lorsque son

père était malade. Le chagrin de se voir contrariée dans sa vocation a

miné sa santé, au point d'attaquer mortellement sa poitrine. Sur son lit

de mort, elle a enfin obtenu la permission de son père; alors, elle a

fait demander l'Archevêque et lui a exprimé le désir de prendre le voile

en recevant l'extrême-onction. Cela a éprouvé quelques difficultés, qui

cependant ont été levées, et quarante-huit heures avant d'expirer, elle a

reçu les derniers sacrements et le voile tant désiré! Hier matin elle est

morte, jeune encore, en vraie sainte.

_Paris, 9 décembre 1835._--Mme la princesse de Talleyrand est morte il y

a une heure. Je n'ai encore parlé à M. de Talleyrand que d'agonie. Là

même où il n'y a pas d'affection, le mot _mort_ est sinistre à prononcer,

et je n'aime pas à l'adresser à quelqu'un d'âgé et de souffrant, d'autant

plus qu'en se réveillant, il a eu encore une petite angoisse au cœur,

qui a cédé, du reste, quand il a mis ses jambes dans la moutarde. Il

s'est rendormi, et je ne lui dirai la mort qu'à son réveil. Du reste, il

a, je crois, grande hâte d'être, à tout prix, hors des agitations de ces

derniers jours.

_Paris, 15 décembre 1835._--M. Guizot, qui est venu, hier, chez M. de

Talleyrand, a raconté qu'on avait trouvé dans les papiers de M. Réal,

ancien chef de la police impériale, le manuscrit original des _Mémoires_

du cardinal de Retz, raturé par les religieux de Saint-Mihiel; que le

gouvernement l'avait acheté, remis au plus habile chimiste de Paris, qui,

après avoir essayé, infructueusement, de divers procédés, en avait enfin

trouvé un, qui lui a permis d'enlever les surcharges et de lire le texte

primitif. On va faire une nouvelle édition des _Mémoires_ d'après ce

manuscrit.

Mme d'Esclignac, qui se conduit fort mal à propos de la succession de la

princesse de Talleyrand, a eu hier une explication avec la duchesse de

Poix. Celle-ci a essayé de lui faire sentir l'inconvenance de sa

conduite, l'odieux d'un procès et de la publicité, son ingratitude envers

M. de Talleyrand qui l'a dotée et qui paye encore, en ce moment, une

pension à sa nourrice qu'elle laissait mourir de faim. A tout cela, Mme

d'Esclignac a répondu: «Je ne crains pas le scandale pour moi, et je le

désire pour mon oncle; j'aurai le faubourg Saint-Germain, puisque j'ai

fait administrer Mme de Talleyrand par l'archevêque de Paris.»

_Paris, 21 décembre 1835._--Le comte de Pahlen a reçu, hier, de son

gouvernement, des dépêches fort satisfaisantes, et dans lesquelles on

l'assure qu'on ne confond pas les extravagances du _Journal des Débats_

avec la pensée du Roi et de son Conseil. Ces dépêches, arrivées par la

poste, étaient, bien décidément, destinées à être connues du public.

L'Ambassadeur attend, d'un jour à l'autre, un courrier, qui apportera

sans doute, la pensée secrète du Czar.

La princesse de Lieven, que j'ai rencontrée hier chez Mme Apponyi, m'a

parlé de ses propres affaires et m'a dit que, depuis longtemps, son mari

et elle avaient placé toutes leurs économies hors de Russie pour être à

l'abri des ukases.

Le prince de Laval disait, hier, assez drôlement que l'esprit de M. de

Montrond «se nourrissait de chair humaine!» M. de Talleyrand trouvait

cela _très vrai_ et _très joli_!

_Paris, 30 décembre 1835._--J'ai vu, hier, Madame Adélaïde qui était très

satisfaite de la séance d'ouverture des Chambres, qui avait eu lieu ce

matin même. Elle était contente de l'accueil fait au Roi, à l'arrivée et

à la sortie, et, pendant toute sa route, par la garde nationale. On

avait eu beaucoup de peine à s'entendre sur le discours de la Couronne,

auquel on travaillait encore, dix minutes avant la séance. Les mots:

«L'aîné de ma race», qui font grande sensation, qu'on trouve hardis, mais

qui plaisent au Corps diplomatique, et aux gens dont l'esprit veut de la

stabilité, ne sortent ni du Château, ni du Conseil. Ils étaient fondus

dans une phrase entière que M. de Talleyrand et moi avions rédigée et que

le Roi avait adoptée avec attendrissement, mais le Conseil n'a voulu

garder que les mots indiqués: «L'aîné de ma race». Les carlistes les

trouvent insolents! Ils reculent, épouvantés, devant une quatrième race!

Les républicains ne les aiment guère mieux, peut-être moins encore... Le

reste approuve beaucoup.

Nous avions hier, à dîner, Mme de Lieven, M. Edouard Ellice, le comte de

Pahlen, Matuczewicz et M. Thiers, qui était _in high spirits_ et fort

brillant de conversation. Il m'a dit, dans un coin, que le Bergeron,

celui du Port-Royal, avait voulu tenter une nouvelle entreprise; qu'il

s'était déguisé en femme, avec un de ses amis, que leur projet était que

l'on présenterait une pétition au Roi, pendant que l'on tirerait à bout

portant. Le projet a manqué, parce que le Roi, au lieu de se rendre à

cheval à la Chambre, comme il le devait, y a été en voiture, à cause du

verglas. On a fait quelques arrestations, mais comme il n'y a pas eu

commencement d'exécution, on suppose qu'il faudra finir par relâcher les

gens arrêtés.

On a été frappé des huit chevaux qui, pour la première fois, étaient

attelés à la voiture du Roi. En voici la raison, inconnue du public. Pour

plus de sûreté, on a fait monter le Roi (qui ne s'en doutait pas), dans

l'ancienne voiture de l'Empereur Napoléon, qui était toute doublée de

fer, pour le mettre à l'abri des coups de feu; elle est extrêmement

lourde et exige huit chevaux.

Le comte de Pahlen a reçu hier un courrier qui lui a apporté des

modifications à ses premières instructions, si sèches et qui rendaient sa

position ici odieuse. Il paraît qu'on a bien compris cela à Pétersbourg

et qu'on lui laisse plus de facilités. Cela mettait Mme de Lieven de fort

bonne humeur!

FIN DU TOME PREMIER

PIÈCES JUSTIFICATIVES

I

Page 375.

_Discours adressé au Roi d'Angleterre par M. de Talleyrand, le 6

octobre 1830, en lui remettant les lettres de créance qui

l'accréditaient comme ambassadeur de France auprès de S. M. le Roi

d'Angleterre[72]._

[72] Ce discours fut d'abord inséré dans le _National_; le

_Moniteur_ le reproduisit quelques jours après.

Sire,

Sa Majesté le Roi des Français m'a choisi pour être l'interprète des

sentiments qui l'animent pour Votre Majesté.

J'ai accepté avec joie une mission qui donnait un si noble but aux

derniers pas de ma longue carrière.

Sire, de toutes les vicissitudes que mon grand âge a traversées, de

toutes les diverses fortunes auxquelles quarante années, si fécondes en

événements, ont mêlé ma vie, rien, peut-être, n'avait aussi pleinement

satisfait mes vœux, qu'un choix qui me ramène dans cette heureuse

contrée.--Mais quelle différence entre les époques! Les jalousies, les

préjugés qui divisèrent si longtemps la France et l'Angleterre, ont fait

place aux sentiments d'une estime et d'une affection éclairée. Des

principes communs resserrent, encore plus étroitement, les liens des deux

pays. L'Angleterre, au dehors, répudie, comme la France, le principe de

l'intervention dans les affaires extérieures de ses voisins, et

l'ambassadeur d'une Royauté votée unanimement par un grand peuple, se

sent à l'aise, sur une terre de liberté, et près d'un descendant de

l'illustre maison de Brunswick.

J'appelle avec confiance, Sire, votre bienveillance sur les relations que

je suis chargé d'entretenir avec Votre Majesté, et je la prie d'agréer

l'hommage de mon profond respect.

II

Page 385.

_Discours adressé par S. M. l'Empereur Nicolas au Corps municipal de la

ville de Varsovie, le 10 octobre 1835[73]._

Je sais, Messieurs, que vous avez voulu me parler; je connais même le

contenu de votre discours, et c'est pour vous épargner un mensonge, que

je ne désire pas qu'il me soit prononcé.--Oui, Messieurs, c'est pour vous

épargner un mensonge, car je sais que vos sentiments ne sont pas tels que

vous voulez me les faire accroire.

Et comment y pourrais-je ajouter foi, quand vous m'avez tenu ce même

langage la veille de la Révolution?--N'est-ce pas vous-mêmes qui me

parliez, il y a cinq ans, il y a huit ans, de fidélité, de dévouement, et

qui me faisiez les plus belles protestations? Quinze jours après, vous

aviez violé vos serments, vous avez commis des actions horribles.

L'Empereur Alexandre, qui avait fait pour vous plus qu'un empereur de

Russie n'aurait dû faire, a été payé de la plus noire ingratitude.

Vous n'avez jamais pu vous contenter de la position la plus avantageuse,

et vous avez fini par briser vous-même votre bonheur.--Je vous dis ici la

vérité, car je vous vois et je vous parle pour la première fois depuis

les troubles.

Messieurs, il faut des actions et non pas des paroles, il faut que le

repentir vienne du cœur; je vous parle sans m'échauffer; vous voyez que

je suis calme; je n'ai pas de rancune et je vous ferai du bien malgré

vous.

[73] Nous reproduisons cette pièce d'après le _Journal des

Débats_ du 11 novembre 1835.

Le Maréchal, que voici, remplit mes intentions, me seconde, dans mes

vues, et pense aussi à votre bien-être.

(A ces mots, les membres de la députation saluent le Maréchal.)

Eh bien, Messieurs, que signifient ces saluts? Avant tout, il faut

remplir ses devoirs, il faut se conduire en honnêtes gens.--Vous avez,

Messieurs, à choisir entre deux partis: ou persister dans vos illusions

d'une Pologne indépendante, ou vivre tranquillement, en sujets fidèles,

sous mon gouvernement.

Si vous vous obstinez à conserver vos rêves de nationalité distincte, de

Pologne indépendante et de toutes ces chimères, vous ne pouvez qu'attirer

sur vous de grands malheurs. J'ai fait élever ici la citadelle, et je

vous déclare qu'à la moindre émeute, je ferai foudroyer la ville, je

détruirai Varsovie, et, certes, ce n'est pas moi qui la rebâtirai.

Il m'est bien pénible de vous parler ainsi; il est bien pénible à un

souverain de traiter ainsi ses sujets, mais je vous le dis pour votre

bien.--C'est à vous, Messieurs, de mériter l'oubli du passé; ce n'est que

par votre conduite, et par votre dévouement à mon gouvernement que vous

pouvez y parvenir.

Je sais qu'il y a des correspondances avec l'étranger, qu'on envoie ici

de mauvais écrits et que l'on tâche de pervertir les esprits; mais la

meilleure police du monde, avec une frontière comme vous en avez une, ne

peut empêcher les relations clandestines; c'est à vous-mêmes à faire le

police, à écarter le mal.

C'est en élevant bien vos enfants, en leur inculquant des principes de

religion et de fidélité à leur souverain, que vous pouvez rester dans le

bon chemin.

Et au milieu de tous ces troubles qui agitent l'Europe, et de toutes ces

doctrines qui ébranlent l'édifice social, il n'y a que la Russie qui

reste forte et intacte.

Croyez-moi, Messieurs, c'est un vrai bonheur d'appartenir à ce pays et de

jouir de sa protection.--Si vous vous conduisez bien, si vous remplissez

tous vos devoirs, ma sollicitude paternelle s'étendra sur vous tous, et,

malgré tout ce qui s'est passé, mon gouvernement pensera toujours à votre

bien-être.

Rappelez-vous bien ce que je vous ai dit!

INDEX BIOGRAPHIQUE

DES NOMS DES PERSONNAGES MENTIONNÉS DANS CETTE CHRONIQUE

A

ABERCROMBY (George-Ralph), 1800-1852. Colonel dans l'armée

anglaise, il fut aussi membre du Parlement et lord-lieutenant. Il

fit partie du cabinet de lord Grey.

ABERDEEN (George-Hamilton-Gordon, lord), 1784-1860. Il servit avec

distinction dans la diplomatie anglaise; fit partie de plusieurs

ministères, et, en 1852, fut appelé aux fonctions de premier

ministre qu'il exerça pendant trois ans.

ABERGAVENNY (Henry, comte), 1755-1843. Il épousa, en 1781, Marie,

fille unique de lord Robinson. Le nom de famille est Neville.

ABRANTÈS (Laure de Saint-Martin-Permon, duchesse D'), 1784-1838.

Par sa mère, elle descendait de la famille impériale des Comnènes.

Née à Montpellier, elle épousa le général Junot à son retour

d'Égypte, le suivit dans ses campagnes, étudia et observa beaucoup,

et après la mort de son mari en 1813, se voua à l'éducation de ses

enfants. Elle composa plusieurs romans, plus faits pour les

cabinets de lecture que pour les bibliothèques.

ADÉLAÏDE D'ORLÉANS (Madame), 1777-1847. Sœur cadette du roi

Louis-Philippe, dont elle fut constamment l'amie dévouée. Cette

princesse exerçait sur l'esprit de son frère un grand ascendant, on

la surnommait son _Egérie_. Femme de tête, elle contribua, sous la

Restauration, à rallier autour de Louis-Philippe les hommes les

plus distingués du parti libéral, et, en 1830, à le décider à

accepter la couronne. Elle ne se maria pas et laissa son immense

fortune à ses neveux.

ADÉLAÏDE (la reine), 1792-1849. Fille du duc de Saxe-Meiningen,

elle épousa en 1818 le duc de Clarence qui monta sur le trône

d'Angleterre sous le nom de Guillaume IV.

AGOULT (la vicomtesse D'), Anne-Henriette-Charlotte de Choisy,

morte en 1841. Dame d'atour de Madame la Dauphine, qu'elle suivit

dans son exil, elle mourut à Goritz. Elle avait épousé le vicomte

Antoine-Jean d'Agoult qui mourut en 1828. Il fut grand-croix de

l'ordre de Saint-Louis, gouverneur de Saint-Cloud, pair de France

en 1823 et chevalier du Saint-Esprit en 1825.

ALAVA (don Ricardo DE), 1780-1843. Lieutenant-général de l'armée

espagnole. Il fut, en même temps que le prince d'Orange, aide de

camp du duc de Wellington pendant la guerre et contracta alors avec

le futur roi des Pays-Bas une vive amitié. Il fut ministre

plénipotentiaire d'Espagne en Hollande, à Londres et à Paris, après

la mort de Ferdinand VII. En 1834, il fut fait sénateur par la reine

régente Marie-Christine. Après l'insurrection de La Granja, il se

retira des affaires et vint se fixer en France où il mourut.

Chronique de 1831 à 1862, Tome 1 (de 4) · 第 25 / 32 段