an, il n'avait, disait-il, accepté la mission de Londres que parce que le
duc de Wellington était ministre; il y est resté, malgré la retraite du
Duc, parce que, disait-il, Martinez de la Rosa était président du Conseil
à Madrid; il n'a pas pu se retirer en même temps que Martinez de la Rosa
parce que, disait-il, celui-ci a été remplacé par Toreno qui était aussi
son ami! Il a conduit lui-même, en Espagne, la légion anglaise qu'il
avait formée à Londres, après avoir juré de se déclarer pour don Carlos,
le jour où la Régente appellerait un seul étranger à la défense de sa
cause, et enfin, il serait maintenant fait chef du Cabinet espagnol par
Mendizabal, qu'il chassait jadis de chez lui parce qu'il était un voleur
et un coquin! C'est, il faut en convenir, pousser la logique de
l'inconséquence à ses dernières limites.
_Valençay, 22 septembre 1835._--C'est la première fois depuis vingt et
un ans que cet anniversaire[68] se passe pour moi loin de M. de
Talleyrand, qui est parti hier pour le conseil général de Châteauroux. Je
suis restée seule avec la génération qui est destinée à lui succéder ici.
Cela m'a fait faire plus d'une réflexion, et surtout celle que le jour où
M. de Talleyrand ne serait plus, je viendrais bien rarement à Valençay,
non pas que j'aie la crainte qu'on y serait mal pour moi, mais parce que
les souvenirs du passé rendraient tout pénible et que le contraste que
déjà je remarquais hier tendra toujours à se marquer davantage. Je ne me
sentais point appelée à régler, à tenir le salon, je n'étais point chez
moi, et je voudrais avoir des ailes à déployer pour prendre mon vol vers
Rochecotte.
[68] Le 22 septembre, jour de la Saint-Maurice, était la fête de
M. de Talleyrand, dont ce saint était le patron.
M. Mennechet, jusqu'à présent rédacteur de _la Mode_, journal carliste,
diffamateur par principe, a dit ceci: «Figurez-vous que depuis cinq ans
que je combats sur la brèche pour le monde qui est à Prague, je n'ai eu
que deux lettres de leur part: la première du Roi Charles X, qui se
plaignait amèrement des caricatures que nous lui avions envoyées contre
le Roi Louis-Philippe, et qui nous recommandait de cesser d'en faire; la
seconde est de Madame la Dauphine, qui m'a écrit il y a deux mois une
lettre extrêmement sévère, et qui m'a renvoyé notre journal en déclarant
qu'elle cessait son abonnement parce que nous avions inséré un article
dans lequel nous disions avoir _vu_ ou _reçu_ une lettre d'elle qui
contenait de bonnes nouvelles de M. le duc de Bordeaux.» M. Mennechet,
navré de ces deux lettres, a quitté la rédaction du journal. Je trouve
les lettres de Prague très raisonnables, et très honorables pour ceux qui
les ont écrites.
_Valençay, 23 septembre 1835._--J'attends avec impatience le retour de M.
de Talleyrand de Châteauroux. Quoiqu'il soit devenu triste et irritable,
sa présence fait bien ici; elle remplit ce grand château, elle y
maintient le bon langage et la bonne tenue. Je sais d'ailleurs, alors,
pourquoi je suis ici.
_Valençay, 24 septembre 1835._--Le dire de Bretonneau s'est vérifié. M.
de Talleyrand est revenu de Châteauroux ranimé et satisfait de l'accueil
du préfet, de l'empressement de toute la ville et du succès d'une route
qui l'intéresse.
Madame Adélaïde me mande que la course que le Roi vient de faire à la
ville d'Eu avait été non seulement bonne pour sa santé, mais encore douce
à son cœur et consolante pour tous les siens, par les témoignages
d'affection impossibles à décrire qu'il a reçus tout le long de sa route.
Pépin a été enfin repris le 22 au matin, à ce que me mande aussi Madame,
mais elle venait de l'apprendre et n'ajoute aucun détail.
M. de Rigny est signalé à Toulon, ce qui prouve qu'il n'a pas réussi dans
la négociation du mariage napolitain.
_Valençay, 28 septembre 1835._--M. Brenier, qui arrive de Londres, me
racontait hier que le général Sébastiani a autant d'aversion pour la
musique que sa femme, au contraire, a de goût et de plaisir à l'entendre.
Le mari ne permet point à sa femme d'aller à l'Opéra ni au concert. Un
jour cependant, après de longues instances, Mme Sébastiani obtint la
permission de se rendre à un concert chez lady Antrobus; c'était le 18
juin. Le général devait venir, plus tard, y reprendre sa femme. En effet,
il s'y rendit au moment où entrait le duc de Wellington, en uniforme,
entouré de beaucoup d'officiers, qui venaient tous du grand dîner
militaire donné à l'occasion de l'anniversaire de la bataille de
Waterloo. Les chanteurs entonnent alors un hymne en l'honneur du
vainqueur. Sébastiani furieux dit à M. de Bourqueney, son premier
secrétaire d'ambassade, qui l'avait accompagné, d'avertir Mme Sébastiani
qu'il fallait se retirer. Celle-ci, qui n'entend pas l'anglais et ne
comprenait par conséquent pas les paroles de la cantate, se refusa
d'abord à quitter sa place; mais M. de Bourqueney, encouragé par les
gestes du général en colère, fit enjamber presque de force les banquettes
à la pauvre femme. Ayant enfin rejoint son mari, celui-ci lui dit, de
l'air doctoral et sentencieux qui lui est propre: «Je vous avais bien
dit, madame, que la musique vous porterait malheur!»
C'est ce même M. de Bourqueney, dont, il est ici question et qui écrivait
dernièrement dans le _Journal des Débats_, avant d'aller à Londres avec
Sébastiani, qui a eu le front d'insinuer que c'était lui qui avait, de
Paris, préparé pour M. de Talleyrand le discours que celui-ci a adressé
au Roi d'Angleterre, en lui remettant ses lettres de créance, en 1830.
Voici toute l'histoire de ce discours. M. de Talleyrand, achevant sa
toilette pour se rendre chez le Roi, me dit qu'il lui était venu à
l'esprit qu'il serait convenable de dire quelques mots, que c'était
l'ancien usage, et que dans la circonstance particulière de l'époque, il
y verrait de l'avantage, mais qu'il manquait de temps pour préparer
quelque chose, puis il ajouta: «Voyons, madame de Dino, mettez-vous là et
trouvez-moi deux ou trois phrases que vous écrirez de votre plus grosse
écriture.» C'est ce que je fis. Il changea deux ou trois mots à mon
brouillon; je recopiai le tout pendant qu'on lui attachait ses
décorations et qu'on lui donnait sa canne et son chapeau. Telle est
l'histoire exacte de ce petit discours qui, par des allusions heureuses
et un rapprochement entre 1688 et 1830, fut assez remarqué dans le
temps[69].
[69] Ce discours se trouve aux pièces justificatives de ce
volume. J'en détache seulement ici la phrase à laquelle l'auteur
fait allusion: «L'Angleterre, au dehors, répudie comme la France
le principe de l'intervention dans les affaires extérieures de
ses voisins; et l'ambassadeur d'une royauté votée unanimement par
un grand peuple, se sent à l'aise sur une terre de liberté, et
près d'un descendant de l'illustre maison de Brunswick.»
Il en est de même de la lettre de démission que M. de Talleyrand a écrite
il y a moins d'un an. On prétend généralement qu'elle est de M.
Royer-Collard, et voici encore ce qui s'est passé à cet égard. J'avais,
dans ma conscience, reconnu qu'il était d'une nécessité absolue pour M.
de Talleyrand de donner sa démission; je familiarisai peu à peu M. de
Talleyrand avec cette résolution; je savais qu'il était toujours
difficile pour lui de rédiger sa pensée, et qu'il lui convenait mieux
d'agir. Aussi depuis longtemps j'avais cherché les paroles qu'il faudrait
employer. Un jour enfin, au mois de novembre de l'année dernière, dans
notre solitude ici, je reparlai à M. de Talleyrand de la convenance qui,
chaque jour, devenait plus grande pour lui de donner cette démission,
devant laquelle il reculait un peu. Il me dit alors que la lettre pour
l'annoncer serait très difficile à faire. Je rassemblais immédiatement
tout ce que j'avais préparé en pensée, je le mis par écrit et retournant
une demi-heure après chez M. de Talleyrand, je le lui lus. Il en fut
frappé, et l'adopta en totalité à l'exception de deux mots qu'il trouvait
trop affectés. Je lui demandai alors de soumettre ce projet de lettre à
M. Royer-Collard; il le voulut bien. Je partis le lendemain pour
Châteauvieux. M. Royer-Collard trouva la lettre bien, seulement il mit à
la fin, _les pensées qu'il suggère_, au lieu de _les avertissements qu'il
donne_ que j'avais mis; puis, au commencement, il changea une expression
qu'il trouvait trop pompeuse, et la remplaça par un mot de meilleur goût.
Et c'est ainsi que, sans aucune nouvelle altération, cette lettre parut
ensuite au _Moniteur_ d'où elle a, pendant assez longtemps, occupé le
public. Toutes les lettres de cette époque écrites par M. de Talleyrand
au Roi, à Madame Adélaïde et au duc de Wellington ont été d'abord jetées
sur le papier et remaniées par M. de Talleyrand. La première seule,
contenant la démission, a été corrigée par M. Royer-Collard; les autres
lui ont été simplement communiquées, il les a toutes approuvées.
_Valençay, 1er octobre 1835._--Hier, j'ai été à Châteauvieux par un temps
épouvantable.
M. Royer-Collard disait que les deux hommes les plus semblables qu'il eût
rencontrés étaient Charles X et M. de la Fayette, tous deux également
fous, également entêtés, également honnêtes. En parlant de M. Thiers, il
a dit: «C'est un polisson, bon enfant, qui a beaucoup d'esprit, quelques
lueurs même de grand esprit, mais bon surtout à perdre un Empire par son
étourderie et son enivrement.» Revenant sur les dernières lois
répressives, il disait: «Je n'ai pas goût à la dictature, mais ma raison
me dit qu'elle peut parfois être nécessaire. Nous sommes peut-être dans
un de ces moments-là. Mais où prendre le Dictateur? Si on proposait
franchement le Roi, je comprendrais, mais les ministres d'aujourd'hui!»
_Valençay, 4 octobre 1835._--J'ai entendu conter hier de singulières
histoires sur M. Cousin dont les idées révolutionnaires d'autrefois sont
changées en sentiments monarchiques les plus exaltés. On cite de lui des
mots charmants à ce sujet. Il paraît que cet illustre Pair a composé un
catéchisme monarchique et catholique. L'ouvrage fait, il va le porter à
M. Guizot qui l'approuve, ainsi que M. Persil, ministre des cultes. On
l'imprime, on l'envoie aux collèges en le recommandant à tous les
établissements de l'Université. Tout cela fait, un pauvre prêtre vient,
le livre à la main, prouver que tous ces docteurs n'ont oublié qu'un seul
petit point de la doctrine catholique, celui du Purgatoire, dont il
n'était pas fait la moindre mention dans le catéchisme doctrinaire,
vérifié et approuvé par M. Guizot qui est ministre de l'Instruction
publique, et en même temps de la religion calviniste!
_Valençay, 10 octobre 1835._--Un préfet, pédant et maussade, refusa de
mauvaise grâce à M. de Talleyrand, l'autorisation de planter un bouquet
de bois, en disant qu'il était _à cheval sur la loi_.--«Ma foi!» répondit
M. de Talleyrand, «vous montez une fière rosse!»
Le célèbre Alfieri, après avoir donné dans les premières idées de la
Révolution française, s'en dégoûta, au point de vouloir quitter la
France, parce qu'un matin, menant lui-même à grandes guides quatre
chevaux au bois de Boulogne, on les lui avait pris violemment pour le
service public; le soir même, il annonça son départ, et aux instances
qu'on lui faisait de rester en France, il répondit: «Eh! que voulez-vous
qu'on fasse dans un pays où les nobles sont sans poignard et les prêtres
sans poison!»
_Valençay, 16 octobre 1835._--Me voici entrée dans de nouveaux soucis.
J'ai été avertie que la princesse de Talleyrand était dans un était de
santé alarmant, et qui menaçait d'une fin prochaine. La baronne de
Talleyrand, qui me le mande, me prie d'y préparer M. de Talleyrand.
J'avoue que j'ai reculé devant cette mission. Les idées sinistres
auxquelles M. de Talleyrand revient si souvent depuis quelque temps, la
tristesse que lui inspire son grand âge, l'inquiétude qu'il manifeste à
chaque petite souffrance, l'impression vive et pénible qu'il reçoit de
la mort de ses contemporains, m'ont fait redouter de lui montrer celle de
sa femme comme prochaine. Je ne craignais pas d'affliger son cœur qui
n'est nullement intéressé dans cette circonstance; mais la disparition
d'une personne à peu près de son âge, avec laquelle il a vécu, qu'il a
jadis assez aimée ou à laquelle il a été assez soumis pour lui donner son
nom, tout cela m'a fait croire que le danger de la Princesse lui
causerait une impression profonde.
Je me suis agitée, tourmentée pour trouver des insinuations détournées,
afin d'aborder la question sans causer de saisissement. Mes premières
paroles à ce sujet ont été écoutées en silence, sans réponse; puis M. de
Talleyrand a aussitôt parlé d'autre chose. Le lendemain cependant, il
m'en a reparlé, mais uniquement, le cas échéant, comme d'un embarras de
deuil, d'enterrement et de billets de part. Il m'a dit que si la
Princesse mourait, il irait passer huit ou quinze jours hors de Paris, et
tout cela, il l'a dit, non seulement avec la plus grande liberté
d'esprit, mais même avec un soulagement visible. Il a immédiatement
abordé les questions d'argent, assez importantes, qui se lient pour lui à
la succession de sa femme, par laquelle il rentrerait et dans la
jouissance d'une rente viagère, et encore dans d'autres sommes à la
propriété desquelles la mort de la Princesse mettrait fin pour elle. Tout
le reste du jour, M. de Talleyrand a montré une sorte de sérénité et
d'entrain, que je ne lui avais pas vue depuis longtemps, et qui m'a
tellement frappée que, l'entendant fredonner, je n'ai pu m'empêcher de
lui demander «si c'était son prochain veuvage qui le mettait si fort en
hilarité». Il m'a fait la grimace, comme un enfant qui joue, et a
continué à parler de ce qu'il y aurait à faire si la Princesse mourait.
Outre la satisfaction de retrouver par là plus de facilité dans son
revenu qui, par plusieurs causes, a notablement diminué depuis quelques
années, ce dont il dépitait extrêmement, il y a probablement, quoiqu'il
n'en convienne pas, même avec moi, dans la perspective de cette mort, le
soulagement de voir briser un lien qui a été le plus grand scandale de sa
vie, parce qu'il a été le seul irrémédiable.
_Valençay, 18 octobre 1835._--Après plusieurs mois de silence, pendant
lesquels le général Alava a échoué, à la tête des bandits anglais qu'il
avait conduits en Espagne, je reçois une lettre de lui, de Madrid, du 6
octobre; elle commence ainsi: «Vous aviez raison, chère Duchesse, de dire
dans le temps que c'était tenter la Providence que d'aller en Espagne
avec des troupes étrangères.» Cette lettre finit par un nouveau retour
vers ma prédiction, qui paraît s'être réalisée pour ce pauvre absurde
Alava, beaucoup plus qu'il ne peut le supporter. Il insiste cependant sur
ce que son honneur était engagé à cette vie de partisan qu'il ennoblit du
titre de chevaleresque et qui n'est qu'un mauvais don-quichottisme.
Il n'a pas besoin d'expliquer pourquoi il a refusé la Présidence, mais il
dit avoir accepté les Affaires étrangères, parce qu'il voyait la sûreté
de la Régente compromise, sans dire en quoi. Puis il ajoute qu'aussitôt
qu'il a été rassuré sur ce point, il s'est retiré entièrement du
Cabinet, qu'il ne songe plus qu'à aller reprendre son poste à Londres,
aussitôt après la session des Cortès. Il paraît sentir tout ce qu'il y a
d'incertain dans cette marche, car il s'écrie: «Dieu seul peut savoir ce
qui, d'ici là, peut se placer entre moi et Londres.» Il termine en disant
que s'il peut se rendre en Angleterre, ce sera par mer, pour éviter Paris
qui, d'après lui, est l'endroit le plus dangereux pour un diplomate
espagnol.
A l'occasion de la France, il dit ceci: «Puisqu'on a attendu le _casus
fœderis_ pour agir, le _casus mortis_ où nous nous trouvons dispense de
penser à notre libération, car les morts n'ont besoin de rien.»
_Paris, 23 octobre 1835._--Nous sommes revenus à Paris depuis quelques
jours.
M. le duc d'Orléans, me parlant hier du mariage manqué à Naples pour sa
sœur la princesse Marie, m'a dit qu'il s'était adressé à son beau-frère,
le Roi des Belges, qui est ici en ce moment, pour qu'il trouvât quelque
cadet de grande lignée en Allemagne, qui, en épousant la Princesse,
viendrait s'établir à Paris. La princesse Marie a de l'esprit, mais une
imagination vive et inquiète, le goût des arts, très peu l'habitude de la
gêne et de la représentation. On verrait dans son établissement à Paris
plus d'assurance de bonheur pour elle, et plus de facilité que dans un
établissement au dehors. Il ne s'en présente aucun de cette dernière
espèce, les chances même paraissent s'éloigner; la Princesse a
vingt-trois ans, la Reine s'afflige et s'inquiète.
Les prétentions pour les enfants du Roi se sont, en tout, fort
amoindries, car M. Guizot disait l'autre jour à M. de Bacourt qui part
pour Carlsruhe, où il faisait remarquer qu'il n'y avait pas d'affaires,
que cependant il y en avait une, celle de conserver la dernière princesse
de Bade pour M. le duc d'Orléans. Cette Princesse est la fille de
Stéphanie de Beauharnais. Je doute qu'un pareil mariage plût au jeune
Prince qui, hier encore, à propos des Leuchtenberg, ne s'est pas bien
exprimé sur les Beauharnais, les taxant tous d'aimer l'intrigue, et ne
voulant pas même faire une exception en faveur de la grande-duchesse
Stéphanie de Bade qui, cependant, dans mon opinion, mérite une place à
part, car elle a non seulement de la bonté, mais encore de l'élévation
d'âme, un peu trop d'activité à la vérité et un peu de prétention au bel
esprit, mais ses sentiments sont tous pris dans un ordre supérieur.
La princesse de Talleyrand est mieux, et si peu occupée de son état
qu'elle ne songe qu'à se faire assurer de nouveaux bienfaits après la
mort de son mari.
_Paris, 24 octobre 1835._--M. Pasquier nous disait hier que Fieschi, à
qui on a été obligé de couper la phalange d'un doigt à la suite des
blessures causées par l'éclat de la machine infernale, avait, de l'autre
main, pris le doigt malade, avant que les chirurgiens s'en emparassent,
et le regardant, avait dit: «Mon petit, j'en suis fâché, mais tu perdras
ta tête avant que je perde la mienne.» Son sang-froid, son courage, sa
force physique, ne sont égalés que par l'excès de sa vanité.
J'ai trouvé les Tuileries tristes, Madame Adélaïde vieillie, le Roi rouge
et bouffi, tous deux affligés du départ du Prince Royal pour l'Algérie.
Châtier un brigand africain ne paraît pas un motif suffisant pour exposer
une vie aussi précieuse. Ils en veulent aux ministres d'avoir plutôt
encouragé qu'arrêté le mouvement aventureux et fort naturel du jeune
Prince.
Le choléra n'est fini ni à Toulon ni en Afrique, il peut en arriver
quelque malheur au Roi. Le mariage manqué à Naples leur donne des
regrets; la froideur extrême du nouvel ambassadeur de Russie, tout les
jette dans le découragement.
L'Empereur de Russie, dans les trente-six heures passées à Vienne, en
hommage apparent au dernier Empereur d'Autriche, et en réalité pour
charmer M. de Metternich par sa femme, et l'archiduc Louis par
l'archiduchesse Sophie, a couru tout Vienne en fiacre, a forcé le caveau
où le dernier Empereur est déposé, et a trouvé moyen, en trente-six
heures, de changer quatre fois d'uniforme.
Les carlistes, à propos de la nomination du comte Pahlen comme
ambassadeur de Russie en France, disent que rien ne prouve mieux le
rapprochement de l'Empereur Nicolas avec le Roi Louis-Philippe, que le
choix d'un fils d'assassin comme ambassadeur près du fils d'un régicide.
_Paris, 27 octobre 1835._--M. de Talleyrand disait hier qu'à son retour
d'Amérique, après toutes les horreurs de la Révolution, rencontrant
Sieyès, il lui demanda comment il avait traversé cette cruelle époque,
ce qu'il avait fait pendant ces tristes années. «J'ai vécu,» répondit
Sieyès! C'était, en effet, ce qu'il y avait de mieux et de plus difficile
à faire!
Le gouvernement, désirant arriver à la mise en liberté des prisonniers de
Ham[70], a saisi ardemment quelques symptômes de dérangement mental qui
se manifestaient chez M. de Chantelauze, pour atteindre ce but. En
conséquence, M. Thiers, avec l'arrière-pensée de faire échanger aux
prisonniers, au bout de quelque temps, une maison de santé pour les
châteaux de quelques amis qui auraient répondu d'eux, avait nommé une
commission de médecins célèbres, pour constater l'état de M. de
Chantelauze d'abord, et par occasion, celui des autres anciens ministres;
mais M. de Chantelauze, aussitôt qu'il entendit parler de l'arrivée des
médecins, se hâta de déclarer, positivement, qu'il les recevrait
poliment, comme gens de mérite, mais nullement comme médecins; qu'il ne
répondrait à aucune de leurs questions, et qu'il veut sa liberté pleine,
entière, immédiate, ou rien du tout. Je ne pense pas que ses compagnons
d'infortune lui sachent bien bon gré de cette humeur dédaigneuse.
[70] En 1830, les signataires des fameuses ordonnances qui
amenèrent la chute de Charles X, MM. de Polignac, de Peyronnet,
Guernon de Ranville et Chantelauze, furent traduits devant la
Cour des Pairs, privés de tous leurs titres et condamnés à la
prison perpétuelle. Ils étaient alors enfermés à Ham.
_Paris, 14 novembre 1835._--Je viens de recevoir des lettres de lord et
de lady Grey, très amicales. Ils sont fort occupés de leur propriété de
Howick, d'où ils m'écrivent, et paraissent complètement détachés de la
politique.
Lady Grey dit une chose que je répète de bon cœur avec elle: «If my
friends will only love me, and that I can possess a garden in summer, and
an arm-chair in winter, I am perfectly happy in leading the life of an
oyster.--Don't expose me to Mme de Lieven, she would think me unfit to
live!»
_Paris, 16 novembre 1835._--M. de Barante est venu me dire adieu. Il part
demain pour Pétersbourg, le cœur gros, l'esprit préoccupé. Depuis le
fameux discours de l'Empereur Nicolas à Varsovie[71], que Mme de Lieven
elle-même appelle _une catastrophe_, et les articles du _Journal des
Débats_ qui ont commenté ce discours, la position de l'ambassadeur de
France n'est pas rendue facile. Il semble, du reste, dans une direction
fort sage et d'autant plus prudente qu'il l'a reçue directement du Roi.
[71] Le discours dont il est ici question a été prononcé le 10
octobre 1835 à Varsovie, par l'Empereur Nicolas, en présence du
Corps municipal de cette ville auquel il était adressé. Les
paroles de l'Empereur étaient remplies de menaces et de reproches
à l'adresse des Polonais, et formulées dans des termes si
violents qu'elles firent l'étonnement de l'Europe, où l'on
douta même de leur authenticité. Les allusions aux relations
clandestines entretenues par l'insurrection polonaise avec
l'étranger embarrassèrent plus d'un diplomate et plus d'un
gouvernement. Ce discours fut publié par le _Journal des Débats_
du 11 novembre 1835. On le trouvera aux pièces justificatives de
ce volume.
Nous avons dîné, hier, aux Tuileries; il n'y avait que la famille royale,
le service immédiat, et quelques élèves, amis des petits Princes. M. le
duc d'Aumale venait d'être premier, ce qui le mettait _in high spirits_.
C'était le seul qui me parût l'être, de toute la compagnie.
Le Roi a eu la bonté de faire apporter pour moi un portrait charmant de
Marie Stuart, d'autant plus curieux que son origine est touchante. Les
femmes de Marie Stuart passèrent d'Angleterre en Belgique, aussitôt après
l'exécution de leur maîtresse; elles portèrent avec elles ce portrait,
qu'elles placèrent dans un édifice public, où il est encore. La Reine des
Belges en a fait faire une copie parfaite qu'elle a donnée au Roi son
père, et c'est cette copie que j'ai vue.
Le Roi, dans le courant de la soirée, a longtemps causé avec M. de
Talleyrand, et lui a demandé de faire un voyage à Vienne, ce que celui-ci
a décliné, en se rejetant sur la saison, sur son âge et sur la présence
d'un autre ambassadeur déjà accrédité à Vienne.