m'attendaient à Paris: «Vous trouverez ici dans le ministère plus de
politesse que d'amitié. Être lié intimement avec M. Royer-Collard et ne
pas l'avoir empêché de parler contre les lois de la presse, c'est bien
mal! Voilà notre véritable délit! Thiers même n'est pas venu ici depuis
deux jours. Je ne l'ai pas regretté, parce que je lui aurais dit, fort
net, que je trouvais les articles du _Journal de Paris_, qu'il fait ou
qu'il inspire, fort inconvenants, et qu'il devrait respecter assez M.
Royer-Collard pour garder au moins le silence. La confiance des Tuileries
est aussi une des causes du refroidissement ministériel... Thiers a
beaucoup perdu aux dernières séances de la Chambre! Arriver à la tribune
avec le _National_ d'avant 1830 pour établir qu'on n'a pas dit!!... c'est
se placer bien petitement. Les hommes qui n'ont pas eu une première
éducation ont bien de la peine à se grandir: à la première contradiction
le bout de l'oreille passe... Vous ne pouvez trop louer le discours de M.
de Broglie: tous les encensoirs de Paris ont traversé son salon...
L'affaire de l'évasion de Pépin a beaucoup diminué la consistance du
ministère; il s'est montré incapable dans une circonstance grave, ce qui
fait dire: «Si le gouvernement ne sert pas mieux que cela le Roi, où sera
notre appui à nous autres?» Thiers, au lieu d'employer son esprit à faire
sa position, l'a employé à la diminuer et à la réduire seulement à de
l'esprit. Il s'est mal tiré des dernières séances de la Chambre: d'abord
il a été battu dans un amendement de Firmin Didot, puis il a apporté ses
titres de journaliste à la tribune, ce qui a fait mauvais effet partout.
Et c'est cependant lui qui vaut le mieux dans le ministère, parce qu'il a
du cœur, outre tout son esprit: il aime ses amis, il est bon enfant,
dans la bonne acception du mot, mais il aurait besoin d'être bien entouré
et il l'est très mal... Souvenez-vous que l'espionnage, dans les
Chambres, dans les rues, dans les lettres, est poussé au dernier degré...
Le Roi, la Reine, Madame Adélaïde comptent le plaisir de vous voir parmi
leurs meilleures consolations. Ils en ont besoin, car ils sont, je vous
assure, bien malheureux.--Les Guizot et Broglie vous parleront peut-être
de ma froideur: vous pouvez leur dire que la froideur n'est pas venue de
mon côté; je l'ai reçue.»
Voici maintenant l'extrait d'une lettre de Mme de Lieven, de Bade, du 2
septembre: «J'ai lieu de croire, d'après quelques mots reçus
d'Angleterre, que Peel et lord Grey s'entendent; la querelle des deux
Chambres s'arrangera, à ce que me mande lady Cowper. On trouve en
Angleterre M. le duc de Nemours très bien.»
_Paris, 8 septembre 1835._--M. Thiers est vieilli, souffrant; il n'est
malade que de fatigue et d'épuisement, mais aussi, quelle existence! Il
en veut à ses collègues de marchander les jours de repos qu'il réclame;
il les accuse tout simplement de lâcheté, parce qu'ils reculent devant
trois semaines d'une responsabilité qui pèse toute l'année sur lui, mais
aussi, quelle responsabilité! Celle de préserver le Roi des coups des
assassins! chaque jour voit surgir de nouveaux complots; les déjouer
efficacement est une tâche écrasante.
Jusqu'à présent, le crime de Fieschi ne se rattache à rien d'important;
quelques obscurs complices de cabaret, et voilà tout; les ministres ne
peuvent arriver à rien de plus élevé. M. Thiers trouve même que c'est là
le plus funeste symptôme, que pareille atrocité soit le fruit, non des
passions exaltées, non du fanatisme, ni même d'une combinaison politique
profonde, mais tout simplement le produit de la licence et de l'anarchie
qui règnent dans les esprits.
Fieschi a répondu, au médecin qui le pressait sur le motif qui lui avait
fait commettre le crime: «Je l'ai fait comme un gamin fait sauter un
pétard.» Horrible insouciance! Il est positif que tous les clubs et
sociétés secrètes, carlistes et autres, étaient informés que le 28
juillet il y aurait une tentative faite pour tuer le Roi. Fieschi avait
eu des relations avec quelques brigands comme lui; ceux-ci avaient parlé
à leurs amis, et ainsi un bruit vague s'était répandu dans le public, qui
était même arrivé jusqu'au gouvernement, mais sans détails, sans noms
propres, sans rien de précis. Quant à Fieschi même, c'est tout simplement
une nature de sbire ou de bravo italien, qui prête volontiers son bras
pour commettre un crime, même sans grande récompense.
M. Guizot, qui a été chargé d'annoncer l'événement à la Reine, me disait
qu'elle avait été saisie de maux de nerfs; Madame Adélaïde d'un désespoir
et d'une sorte de rage, qui lui avait ôté tout empire sur elle-même, et
qu'à la lettre, elle ne se connaissait plus. Quant à la duchesse de
Broglie, qui était aussi à la Chancellerie, sur la place Vendôme, avec la
Reine, elle avait été fort émue, mais plus forte que son émotion. A cette
occasion, M. Guizot m'a dit qu'il comparait l'âme de Mme de Broglie à un
grand désert avec de belles oasis, qu'il y avait en elle de grandes
lacunes, mais cependant beaucoup de force et de puissance.
_Paris, 9 septembre 1835._--Les ridicules de Sébastiani se font jour
jusque dans le cabinet de Madame Adélaïde; ils paraissent être, en effet,
hors de proportions. On se moque fort de lui à Londres et il s'y déplaît
beaucoup. Il dit, avec sa parole dogmatique et paralytique: «La société
anglaise m'est indigeste.» Quant à sa femme, ses bêtises et ses naïvetés
sont devenues proverbiales. Ils reçoivent peu, on les délaisse; lord
Palmerston est le seul qui, pour faire contraste avec les insolences dont
il honorait M. de Talleyrand, soit aux petits soins avec le général, lui
fasse sans cesse des visites du matin, le tienne au courant, avec
empressement, de toutes les nouvelles insignifiantes. Enfin, c'est du
noir au blanc!
La légion anglaise soulevée par le général Alava vient d'être battue en
Espagne; cette abominable canaille qu'il avait enrôlée a lâché pied tout
de suite.
Le compromis entre les deux Chambres en Angleterre a lieu: c'est une
trève jusqu'à la session prochaine.
J'ai vu le Roi, qui m'a raconté le 28 juillet. Ce qui est fort singulier,
c'est qu'il ait, dès la veille, averti ses ministres qu'on tirerait sur
lui par une fenêtre, parce que cela serait plus sûr pour l'assassiner. M.
Thiers et le général Athalin craignaient une attaque à bout portant, et
désiraient que le Roi prît des précautions contre ce genre de tentative,
à quoi il s'est absolument refusé, comme étant inutile. Ces messieurs se
rendirent en partie à l'avis du Roi, mais dirent qu'ils croyaient que le
coup, s'il avait lieu, partirait d'une rue étroite; le Roi, au contraire,
soutint qu'ils se trompaient, que la tentative aurait lieu sur le
boulevard, à cause des arbres qui masqueraient mieux l'assassin; enfin,
toutes les prédictions du Roi se sont vérifiées. Il m'a dit que, dans une
vie aussi remplie que la sienne, le moment le plus cruel avait été celui
où l'ordre de la revue l'ayant ramené au bout d'une demi-heure sur la
place même du crime, il avait été obligé de passer au milieu des mares de
sang des morts et des blessés, des cris et des larmes de cette population
mitraillée à cause de lui; son premier mot, en revoyant les siens, a été,
en fondant en larmes: «Mon pauvre maréchal Mortier est mort.» Il est
impossible d'avoir été moins occupé de lui-même, plus simplement
courageux et cependant plus ému des malheurs des autres: il a été
vraiment admirable et il n'y a qu'une voix à ce sujet.
L'Empereur de Russie s'est borné à faire faire un compliment de
condoléances par un chargé d'affaires, sans écrire lui-même, ce qui est
d'autant plus mal qu'il a écrit de sa propre main une lettre de
condoléances à la veuve du duc de Trévise, celui-ci ayant été ambassadeur
à Pétersbourg. Plusieurs petits souverains se sont également tus. Les
lettres de l'Autriche ont été cordiales, celles de la Prusse excellentes,
celles de la Saxe, tendres; de l'Angleterre, convenables; de La Haye,
aimables, d'ailleurs insignifiantes.
Le Roi, qui, avec raison, craint toute secousse, désire garder le
ministère actuel aussi longtemps que possible, mais il croit déjà
remarquer quelques nouveaux germes de division qu'il redoute de voir se
développer pendant le congé de santé qu'a demandé M. Thiers, et qu'il
obtiendra. La recomposition d'un nouveau Cabinet serait extrêmement
difficile, la difficulté gisant surtout dans la question de la présidence
qui met toutes les vanités en jeu. Le Roi voudrait abolir tout à fait
cette présidence, et, pour cela, il voudrait la confier, momentanément,
à quelqu'un hors de ligne, qui n'admettrait pas de concurrents et pas de
successeurs, et c'est alors qu'il pense à M. de Talleyrand. Du reste, le
Roi a au moins autant d'aigreur que par le passé contre le parti
doctrinaire du Cabinet, et craint, avant tout, que dans une décomposition
partielle, ce ne soit cette fraction-là qui se recrute.
Je suis toujours surprise du mensonge, quand il porte sur des choses qui
n'ont aucune utilité. Que les journalistes s'amusent à tromper le public,
à la bonne heure; mais que les ministres s'amusent à faire des contes,
c'est étrange! Ainsi, M. Guizot m'a dit, avant-hier, que c'était lui qui
avait annoncé à la Reine la catastrophe du 28 juillet à l'hôtel de la
Chancellerie. Eh bien! c'est encore aux Tuileries, et au moment de se
rendre à la Chancellerie, que les Princesses ont été informées par deux
aides de camp envoyés par le Roi du danger que celui-ci venait de courir!
La vanité fait faire de bien petites choses! Y a-t-il rien de plus puéril
que de faire une histoire sur un fait de ce genre?
_Paris, 10 septembre 1835._--M. le duc d'Orléans regrette le projet de
mariage manqué en Wurtemberg. Il veut, dit-il, avoir le cœur net à
l'égard de la princesse Sophie, et passer par Stuttgart, au premier
voyage en Allemagne. Il dit que s'il en épousait une autre sans l'avoir
vue, il croirait avoir manqué sa destinée.
M. le duc d'Orléans est assez aigre sur le ministère en général; la
famille royale est disposée à s'en prendre à la négligence, à
l'étourderie, si ce n'est pire, de la police. Il est sûr qu'elle n'a pas
été bien habile depuis quelque temps, mais quant à l'évasion de Pépin, la
faute en est uniquement à la négligence de M. Pasquier qui donne,
négligemment et rejeté dans son fauteuil, des ordres incomplets, et aussi
un peu à M. Martin du Nord qui les transmet, avec encore moins de
détails, à des agents inférieurs qui les exécutent avec paresse. M.
Legonidec, pour se disculper, porte des charges assez graves contre ses
supérieurs; aussi y a-t-il des personnes qui vont jusqu'à expliquer
l'incurie de M. Pasquier, par sa crainte de trouver quelque carliste au
fond de l'affaire Fieschi. C'est tout ce que désirerait Madame Adélaïde,
c'est tout ce que redouterait la Reine. L'opinion du Roi est que le coup
est républicain. Arriver, s'il se peut, à la vérité, voilà l'essentiel,
et le parti-pris des ministres de ne voir dans toute cette affaire qu'une
conspiration de cabaret est peu propre à conduire à de nouvelles
découvertes.
Le prince Léopold de Naples, dans la question de son mariage, est accusé
d'une duplicité qui aurait pu en dégoûter toute autre que la princesse
Marie, mais elle tient à s'établir, il ne se présente pas d'autre parti
et, comme dit le Roi: «Vous ne savez donc pas qu'il faut absolument
marier des Princesses napolitaines.» Sa fille l'est à moitié.
L'aînée de nos Princesses, la Reine des Belges, avait si peu de goût à
épouser le Roi, son mari, qu'elle ne veut plus retourner à Compiègne, où
son mariage a été célébré, et c'est pour cela principalement qu'on
arrange cette année-ci un voyage à Fontainebleau. Cependant,
l'éloignement de la Reine Louise pour son mari s'est transformé depuis en
une passion conjugale, au point qu'elle vit à peu près enfermée avec le
Roi dans un tête-à-tête non interrompu, pas même par ses dames ou par le
grand-maître de la maison. Tout se traite par écrit avec eux. Le Roi et
la Reine s'occupent dans deux cabinets contigus dont la porte reste
ouverte. Le Roi, casanier et méfiant, aime assez cette vie qui est
surtout du goût de sa femme, car elle n'est qu'aimée, au lieu qu'elle
adore. Je tiens ces détails de son frère, M. le duc d'Orléans.
_Paris, 11 septembre 1835._--Mon fils Alexandre, qui arrive d'Italie, dit
qu'elle est couverte de moines, fuyant d'Espagne et apportant les
richesses de leurs couvents: les pierres précieuses qui en proviennent se
vendent à vil prix.
La Reine des Français, quoique d'une santé délicate, se couche tard; elle
ne se met au lit qu'après avoir parcouru elle-même toutes les pétitions
qui lui sont adressées, et cela surtout par la crainte de manquer un avis
utile pour la sûreté du Roi, qui pourrait lui être donné sous cette
forme.
Au moment même où le Roi a vu, le 28 juillet, ses trois fils autour de
lui, il s'est tourné vers Thiers et lui tendant la main il lui a dit:
«Soyez tranquille, je vis et je me porte bien.» Ce sont des paroles de
Henri IV!
_Maintenon, 12 septembre 1835._--Ce lieu-ci est tout arrangé, tout
meublé; l'appartement est beau, l'établissement considérable, la rivière
vive, les aqueducs grandioses; pour qui n'a pas besoin de vue, et pour
qui ne craint pas l'humidité, ce vieux château, si riche en souvenirs,
est une des meilleures et des plus nobles habitations.
_Courtalin, 13 septembre 1835[65]._--Ici, où on est fort au courant de ce
qui se passe à la Cour de Charles X, on assure que le langage sur le
crime du 28 juillet y a été très doux et très convenable. Cette
malheureuse Cour exerce son animosité contre son propre intérieur dans
une sorte de guerre intestine; ce sont les mêmes intrigues, les mêmes
rivalités qu'autrefois à Rome, à la Cour du Prétendant.
[65] Ce château appartenait au duc de Montmorency.
_Rochecotte, 14 septembre 1835._--J'ai été ce matin voir le prince de
Laval dans son joli manoir de Montigny, qu'il arrange et qu'il orne à
merveille, en cherchant à lui conserver son caractère gothique. C'est un
lieu qui sied bien aux goûts héraldiques du propriétaire.
J'ai trouvé, à Tours, le préfet un peu irrité d'un ordre ministériel qui
provoque un compte rendu exact des journaux auxquels les employés de
l'administration sont abonnés; en effet, cette petite inquisition sent un
peu la curiosité de la Restauration.
_Valençay, 15 septembre 1835._--J'ai dîné aujourd'hui à Beauregard, chez
Mme de Sainte-Aldegonde; c'est un beau château, ancien rendez-vous de
chasse de François Ier, lorsque, de Chambord, il allait courre le cerf
dans la forêt de Roussé. Il y a une galerie avec cent vingt portraits,
assez mauvais, mais curieux, parce qu'ils représentent tous les
personnages célèbres de l'époque dans toute l'Europe. Cette galerie est
carrelée en faïence du temps. Le château renferme de vieux lambris et de
vieux meubles très bien conservés par la propriétaire actuelle.
Je suis arrivée tard à Valençay, où j'ai trouvé M. de Talleyrand maigri,
se plaignant de palpitations de cœur et d'une gêne assez pénible dans le
bras gauche. Il venait de recevoir une lettre du Roi, qui lui annonçait
la nomination de M. de Bacourt au poste de ministre à Carlsruhe. Voici
les expressions du Roi qui ont trait au peu de déférence de M. de Broglie
pour lui[66]: «Mon cher Prince, le moyen auquel mon _impuissance_ m'a
décidé à recourir a eu un plein succès, et ce que vous désiriez est fait:
j'ai voulu avoir au moins le plaisir de vous l'annoncer moi-même en vous
renouvelant de tout mon cœur l'assurance de cette vieille amitié qui
vous est connue depuis si longtemps.»
[66] Allusion à la démarche que le prince de Talleyrand avait
faite auprès du Roi pour faire nommer M. de Bacourt à Carlsruhe.
Le Roi des Français n'est pas le seul souverain qui n'aime guère ses
ministres; celui d'Angleterre déteste les siens; il parle tout haut, à
table, contre eux, ainsi que contre sa belle-sœur, la duchesse de Kent,
qui, pendant ce temps-là, promène sa fille de comté en comté, écoute les
harangues, y répond, et fait déjà la Régente.
_Valençay, 16 septembre 1835._--Mlle Sabine de Noailles a seize ans, de
la grosse beauté, une voix d'homme, de l'esprit, de l'instruction, de la
mémoire comme tous les Noailles, et enfin de la brusquerie dans les
manières. A dîner, à Courtalin, elle élève la voix et, s'adressant à M.
de Talleyrand dont elle n'était pas la voisine, elle lui dit: «Mon oncle,
voulez-vous boire un verre de vin avec moi?--Très volontiers, mon neveu,»
lui répond M. de Talleyrand.
Le duc de Modène fait le petit tyran dans ses États. Une de ses vexations
les plus habituelles est de faire couper les favoris et la moustache de
ceux dont les passeports offrent la moindre irrégularité; la mode du
temps rend cette tonte plus douloureuse que ne le serait la prison;
celle-ci y est, du reste, jointe assez ordinairement.
La grand'mère du duc d'Arenberg actuel, amie intime de Marie-Thérèse,
grande et noble dame à tous égards, vint en France sous le Consulat pour
obtenir sa radiation de la liste des émigrés et la restitution de ses
biens qui étaient encore sous le séquestre. Elle vint demeurer chez la
maréchale de Beauvau avec laquelle elle était liée. Il lui fallut écrire
à Fouché et demander une audience; celle-ci accordée, elle vint à l'hôtel
de police; on ne permit pas à sa voiture d'y entrer, elle fut obligée de
descendre à la porte et de se crotter en traversant la cour. Le ministre
étant occupé ne put recevoir la duchesse d'Arenberg et la renvoya à son
premier commis. Celui-ci lui dit qu'elle pouvait s'asseoir pendant qu'il
chercherait le carton qui contenait les papiers relatifs à son affaire.
Il se mit à feuilleter un registre, puis s'écria: «Mais votre affaire
est rayée depuis quinze jours! Vous êtes toute rayée. Oh! bien! citoyenne
d'Arenberg, puisque je suis le premier à vous donner cette bonne
nouvelle, il faut que je vous embrasse!» Et le voilà prenant la duchesse
par la tête et lui baisant les joues. Mais Mme d'Arenberg n'était point
encore au bas de l'escalier qu'il la rappelle en lui criant: «Eh!
citoyenne d'Arenberg, je me suis trompé; ce n'est pas vous, c'est une
d'Alembert qui est rayée!» Et voilà la pauvre Duchesse revenant chez Mme
de Beauvau après avoir été embrassée et non rayée! Le Premier Consul, qui
sut cette histoire le lendemain, fit aussitôt rayer la Duchesse, qui
rentra dans ses biens.
_Valençay, 17 septembre 1835._--La princesse de Lieven a eu, à Bade, une
conversation assez curieuse avec M. Berryer, l'avocat-député: «Que
pensez-vous, monsieur, des nouvelles lois proposées par le gouvernement
français à l'occasion de l'attentat du 28 juillet?--J'en approuve le
principe, et c'est pour cela que ne vais pas siéger à la Chambre où, par
ma situation, je serais obligé de les combattre.--Croyez-vous à la durée
du gouvernement actuel?--Non.--A la République?--Non.--A Henri
V?--Non.--Mais à quoi croyez-vous donc?--A rien; car, en France, rien
n'est possible à établir!» M. Berryer est parti le lendemain pour Ischl y
voir Mme la duchesse de Berry, et de là à Naples.
_Valençay, 18 septembre 1835._--M. de Talleyrand m'inquiète, non que je
croie grave l'incommodité dont il se plaint, mais il en est frappé. Il
parle souvent de sa fin, il en a évidemment effroi, il en repousse
l'image avec horreur. Il soupire souvent et hier je l'ai entendu s'écrier
avec une profonde tristesse: «Ah! mon Dieu!» Les nouvelles, la politique
l'intéressent, mais nous ne sommes pas en fonds pour cela ici.
_Valençay, 19 septembre 1835._--Lord Alvanley, revenant en fiacre du lieu
où il s'était battu avec le fils d'O'Connell, donna une pièce d'or au
cocher; celui-ci, surpris de cette générosité, dit: «Comment, my lord,
une pièce d'or pour vous avoir mené si près?--Non, mon ami, mais pour
m'en avoir ramené!»
Le bon et excellent docteur Bretonneau que j'ai appelé, de Tours, vient
d'examiner M. de Talleyrand; il déclare que son mal n'est que dans les
muscles, tiraillés et fatigués par les efforts que M. de Talleyrand est
obligé de faire pour s'aider de ses bras, à défaut de ses jambes. De
plus, il le trouve dans un état nerveux de langueur et d'ennui, mais,
enfin, rien de dangereux. Ce qu'il y a de pis, c'est la faiblesse
croissante des extrémités qui peut, d'un instant à l'autre, faire
craindre une impotence complète. Bref, toutes les conditions d'une
existence difficile, mais aucune d'une existence qui touche à sa fin.
J'espère que la présence et les douces et spirituelles paroles de
Bretonneau auront calmé l'esprit de M. de Talleyrand.
_Valençay, 20 septembre 1835._--Le général Sébastiani a manqué de sauter
dans Manchester-Square à Londres. Un nouveau Fieschi y avait établi une
petite machine infernale; une pauvre femme seule aurait été blessée, on
ne sait encore rien de plus. Tout est crime et mystère dans le temps
actuel!
M. Royer-Collard nous a parlé hier de son dernier discours à la Chambre
des députés. Il dit qu'il se serait cru déshonoré s'il s'était tu, qu'il
se serait fait porter à la tribune plutôt que de se taire dans une
circonstance qui intéressait la gloire de toute sa vie; enfin, qu'il
serait mort s'il n'avait pas parlé, et qu'il ne se porte mieux que parce
qu'il a pu dire toute sa pensée.
J'ai eu le courage de toucher la question des cours prévôtales[67] à
l'époque de la seconde Restauration, qu'on lui a tant reprochées
dernièrement, et voici ce que M. Royer-Collard m'a répondu: «J'ai été, en
effet, nommé, avec plusieurs conseillers d'État, pour examiner le projet
de loi, avant que le ministère le portât à la Chambre. M. Cuvier et moi
combattîmes le projet dans son principe et nous le fîmes beaucoup
modifier dans les détails. M. de Marbois, alors garde des sceaux, qui
n'aimait guère cette loi, désirant la faire porter aux Chambres par des
hommes qui y étaient opposés, me nomma Commissaire du gouvernement sans
me consulter. Je ne l'appris que par le _Moniteur_ et je m'en plaignis
avec amertume. Je n'ai point paru à la Chambre comme Commissaire pendant
la discussion de la loi, et je porte le défi à qui que ce soit de citer
un mot de moi en faveur de cette loi.» Il a ajouté que M. Guizot, alors
secrétaire général du ministère de la Justice, n'aurait pas dû se borner
à citer charitablement à ses collègues du Cabinet actuel le _Moniteur_
qui contient son nom, mais qu'il aurait dû, en même temps, dire de quelle
manière les choses s'étaient passées. Si cette accusation, au lieu d'être
portée simplement dans les journaux ministériels, l'avait été à la
Chambre, M. Royer serait monté à la tribune pour rétablir la vérité des
faits.
[67] Les cours prévôtales étaient, en 1789, des tribunaux chargés
de punir, promptement et sans appel, certains crimes et délits
définis par une ordonnance de 1731. Sous le Consulat et l'Empire,
on institua, sous le même nom, des juridictions exceptionnelles
pour les désertions, les insoumissions, les délits politiques et
la contrebande. Les cours prévôtales de la Restauration,
composées de juges de tribunaux de première instance, et dirigées
par un prévôt, officier supérieur de l'armée, jugèrent, de 1815 à
1817, sans appel et avec rétroactivité, les crimes et délits
portant atteinte à la sûreté publique. Elles furent un instrument
de réaction et de vengeances politiques.
Il est peiné d'avoir blessé M. Thiers dans son discours; ce n'était pas
contre lui qu'il était dirigé, et il aurait désiré pouvoir lui faire une
place à part.
M. Royer, qui n'a pas toujours bien pensé ni bien parlé du Roi
Louis-Philippe, est fort revenu sur son compte. Il disait, hier, devant
le beau portrait du Roi qui est ici, qu'il s'était fort grandi dans sa
pensée, et à tel point qu'il n'aimait pas à se l'avouer à lui-même, tant
il se trouvait en contradiction avec le passé à cet égard, et sa raison
en opposition avec ses goûts.
_Valençay, 21 septembre 1835._--M. de Talleyrand, qui, le premier jour,
avait été rassuré par le dire satisfaisant et consciencieux de
Bretonneau, est retombé dans ses préoccupations sur sa santé. Il
convient qu'il ne songe pas à autre chose et dit que cela tient à
l'ensemble de sa disposition morale qui est triste et ennuyée. En
rentrant chez lui, hier au soir, je l'ai trouvé lisant des ouvrages de
médecine, étudiant l'article des maladies de cœur et se figurant y avoir
un polype. Il souffre cependant fort peu, à de longs intervalles, et ses
souffrances s'expliquent tout naturellement. Ce qu'il a, c'est
évidemment, pour moi qui m'y connais, mal aux nerfs. Cet étrange Protée
lui était inconnu, il le niait chez les autres, il le subit maintenant
sans vouloir le reconnaître.