princesse de Poix, ma belle-sœur, va aux lundis de la duchesse
d'Abrantès, où on rencontre Mme Victor Hugo! Le bel esprit et la
politique ont étrangement confondu toutes les compagnies, bonnes et
mauvaises!
M. le duc de Nemours va faire une course à Londres; joli, sérieux, digne
et réservé, avec le plus grand air de noblesse et de jeunesse possible,
il me semble qu'il devrait réussir en Angleterre, mais son excessive
timidité lui ôte tellement toute facilité et toute grâce dans la
conversation, qu'il sera peut-être jugé inférieur de beaucoup à ce qu'il
vaut réellement.
De toutes les lettres de félicitations écrites au Roi des Français par
les souverains étrangers, à l'occasion de l'attentat du 28 juillet, la
meilleure, la plus bienveillante est celle du Roi des Pays-Bas. C'est, ce
me semble, de très bon goût de sa part, et j'en suis fort aise; j'ai
toujours trouvé que depuis ses malheurs, le Roi des Pays-Bas avait montré
de l'esprit, de l'à-propos et une persévérance qui, quel qu'en soit le
succès définitif, lui assurera une belle page dans l'histoire de nos
jours, où j'en vois si peu pour qui que ce soit.
Pendant que le Roi des Français se soumet aux escortes, aux mesures de
sûreté, à des allures plus royales, son président du Conseil vient dîner
aux Tuileries, à des dîners d'ambassadeurs, en pantalon de couleur et
sans décorations, et ce ministre est le duc de Broglie!
Jérôme Bonaparte, avec toute sa famille, a quitté Florence, et se trouve
maintenant à Vevey; le choléra fait refluer toute l'Italie en Suisse.
_Bex, 24 août 1835._--Le temps s'étant éclairci, nous avons été voir des
salines près de Bex: ce sont les seules de la Suisse, et elles ne
suffisent pas à la consommation du pays. Nous n'avons pas pénétré fort
avant dans la mine, à cause du froid humide dont nous nous sommes sentis
saisis, mais nous avons vu en détail les étuves de graduation. Le sel m'a
paru être d'une grande blancheur.
On nous a ramenés par la vallée du Cretet, le long du torrent de
Davanson, qui est le plus abondant et le plus impétueux que j'aie vu dans
cette partie-ci des Alpes; son cours est assez long et sa pente
extrêmement rapide; il est resserré dans une gorge étroite, haute et
boisée. Il sert à faire aller beaucoup d'usines pour les besoins
desquelles il se divise en mille petits canaux et aqueducs. Ces
établissements sont presque toujours suspendus sur des quartiers de
rocher qui semblent s'être détachés des cimes supérieures et être restés
suspendus comme par miracle sur l'abîme. Toute cette route, jusqu'au
petit château de M. de Gautard, est charmante, et m'a un peu réconciliée
avec cette contrée qui m'avait désagréablement surprise au premier
aspect.
Je reviens d'une course qui est pleine d'intérêt. Le but principal était
la cascade de Pisse-Vache, belle gerbe d'eau, droite, écumeuse, jetant au
loin autour d'elle une poussière humide, s'élançant, en un seul jet,
d'une brèche de rochers, dont les deux pointes se dressent en longues
aiguilles; l'eau de cette cascade se mêle bientôt à celle du Rhône, près
du pont sur lequel on passe ce fleuve, également impétueux depuis sa
source jusqu'à son embouchure; il l'est remarquablement dans la gorge
étroite qu'il traverse en quittant le Valais, pour entrer dans le canton
de Vaud. La limite est à Saint-Maurice, village pittoresque dont les
couvents, le castel, la vieille tour, les fortifications inégalement
appuyées sur les flancs de rochers à pic sont d'un curieux aspect. La
porte de ce bourg est, pour ainsi dire, formée par l'étroit passage que
laissent entre eux deux grands rochers qui séparent les deux cantons. De
ce point, on voit, à droite, le canton de Vaud, terminé, au loin et par
delà le lac Léman, par le Jura, et à gauche, le sauvage Valais, fermé
par la chaîne neigeuse du Saint-Bernard.
Ce qui, cependant, a fort gâté cette course pour moi, a été la nature de
la population. Les crétins sont nombreux, et ceux-là même qui ne sont pas
aussi infortunés, sont encore affreusement défigurés par des goitres; les
femmes surtout en ont jusqu'à trois; les eaux, provenant des neiges
fondues, l'action incomplète du soleil, qui n'éclaire que peu les
étroites gorges du Valais, y rendent cette infirmité fort commune.
_Genève, 26 août 1835._--Partis de Bex ce matin, nous avons longé le
Rhône jusqu'au point où il se jette dans le lac Léman, de là à Thonon;
route charmante, hardie, taillée dans le roc, suspendue sur le lac,
mélange pittoresque de pelouses superbes, de châtaigniers admirables et
de rochers majestueux du plus bel effet. A partir de Thonon, la route
devient monotone jusqu'à deux lieues de Genève; aux beautés naturelles de
la contrée se joignent alors les nombreux embellissements de jardins
soignés comme en Angleterre, de jolies maisons de campagne, d'avenues
superbes, le tout groupé, ainsi que la ville de Genève, en amphithéâtre
autour du lac.
Nous sommes descendus à l'Hôtel des Bergues. Ma fenêtre donne sur un
nouveau pont en fil de fer, qui, en passant sur le Rhône, joint les deux
parties de la ville et conduit, en même temps, à une petite île sur
laquelle se trouve la statue de Jean-Jacques Rousseau, entourée d'un
bouquet de gros arbres. On aperçoit aussi une grande partie du lac
couvert de petites embarcations. Rien ne saurait être plus gai, plus
animé.
_Genève, 27 août 1835._--Le duc de Périgord, que j'ai rencontré hier,
ici, et qui est une bonne autorité pour ce qui regarde M. l'archevêque de
Paris, m'a expliqué, de la manière suivante, le rapprochement de celui-ci
avec le gouvernement actuel. Après l'attentat du 28 juillet, le curé de
Saint-Roch, dont l'église est devenue la paroisse de la famille royale,
depuis la destruction de Saint-Germain-l'Auxerrois, s'est rendu chez le
Roi, qui lui a dit ses intentions pour un service funèbre. Le curé, qui
se nomme l'abbé Olivier, a fait alors observer au Roi, qu'après le
service funèbre, un _Te Deum_ en action de grâces pour la conservation du
Roi et de ses enfants, serait aussi indiqué que convenable. Le Roi a
adopté cette idée, en ajoutant toutefois: «Ce _Te Deum_ aura donc lieu à
Saint-Roch, puisque l'Archevêque continue son opposition à mon
gouvernement.» Le curé de Saint-Roch a aussitôt prévenu l'Archevêque de
l'innovation qu'allait entraîner son éloignement. C'est alors que M. de
Quélen s'est décidé à aller chez le Roi: il a été reçu, et, depuis, il a
officié aux Invalides et à Notre-Dame. Je saurai, plus tard, ce qui s'est
passé entre le Roi et lui.
On m'écrit de Paris, que le maréchal Maison, qui ne se mêle pas des
débats de la Chambre, promène tous les jours, à la belle heure, en
phaéton, une demoiselle qu'il a ramenée de Saint-Pétersbourg. C'est
l'élégant du ministère.
_Genève, 29 août 1835._--Les environs de Genève ont autant gagné que
l'intérieur de la ville; chaque année, de nouvelles maisons de campagne
remplacent et augmentent celles qui peuplaient les bords du lac. La plus
soignée appartient à un banquier nommé Bartholony. C'est le goût italien
qui domine dans la construction de ces villas; les jardins et la
disposition des fleurs rappellent l'Angleterre; le cadre général seul
reste suisse, et l'on n'en saurait trouver un plus grandiose. Coppet,
plus éloigné de Genève, n'a aucun style; habité maintenant par la jeune
Mme de Staël, qui y vit dans toute l'austérité des premières veuves
chrétiennes, ce lieu semble désert et lugubre; le village sépare le
château du lac et en ôte la vue. M. et Mme Necker et la fameuse Mme de
Staël reposent dans une partie du parc défendue par des broussailles qui
en rendent les approches difficiles. D'ailleurs, d'après l'ordre des
défunts, personne, pas même leurs enfants, ne peut franchir cette
enceinte. Le reste du parc est plein de beaux arbres, mais trop
rapprochés: ils manquent d'air et de soin, comme tout l'ensemble de cette
demeure. On n'y laisse plus pénétrer les étrangers. J'y ai été jadis: les
appartements sont bien distribués et dans d'assez belles proportions,
mais arrangés sans goût, sans élégance; c'est, à tous les égards,
l'établissement d'un banquier puritain: vaste et austère, ni noble, ni
imposant.
La position de Ferney est très agréable; les terrasses et la végétation
embellissent cette demeure, qui, en elle-même, est petite; le tout est
sur l'ancien modèle français du siècle dernier. Le salon et la chambre à
coucher de M. de Voltaire sont restés seuls ouverts aux visiteurs et
consacrés au souvenir du grand esprit qui a fait, pendant trente ans, de
ce petit manoir, le foyer d'où sont parties tant d'étincelles brûlantes.
Nous sommes restés longtemps à examiner toutes les petites reliques
conservées par le jardinier. Il avait quatorze ans à la mort de M. de
Voltaire; il débite assez bien sa leçon: car je ne trouve pas que ses
récits aient un caractère original.
Il y a, dans une lettre que j'ai reçue hier de M. le duc d'Orléans, le
passage suivant: «C'est le jour où les lois en discussion seront votées,
où cette arme dangereuse sera remise entre les mains du pouvoir, que
commencera la difficulté. Ce n'est rien de les avoir fait voter, c'est
tout de les exécuter. Saura-t-on suffire à cette lutte de tous les
instants? Saura-t-on déjouer chaque jour toutes les ruses? résister à
toute la ténacité que déploieront, dans la défense de leurs dernières
ressources, des hommes poussés à bout, et n'ayant plus qu'une seule
pensée, qu'un seul but? Les mauvaises langues, ici, prétendent qu'il est
bien plus difficile de gouverner régulièrement et avec suite, que
d'emporter d'assaut, à coups de discours, des lois nouvelles, lorsqu'on
n'exécute pas même celles dont on est armé. Pour ma part, je me borne à
dire, que maintenant que les ministres nous ont engagés dans la lutte si
grave que nous venons de commencer, je n'aurais pas de mots pour
qualifier leur conduite, s'ils n'usaient pas convenablement de la force
qu'ils ont cru devoir demander, ou s'ils voulaient rejeter sur d'autres
le fardeau d'exécuter ce qu'eux seuls ont conçu et exigé dans ce qu'ils
croyaient être leur propre intérêt.»
_Lons-le-Saulnier, 31 août 1835._--Je suis arrivée ici hier au soir, bien
tard, après avoir traversé le sauvage, aride et triste Jura. De grands
efforts y ont créé une route facile, quoique lentement parcourue à cause
des montées et des descentes continuelles; mais les chemins, arrachés à
du roc pur, abrités par des encaissements habilement pratiqués entre les
infiltrations de l'eau, sont parfaitement unis, larges et bien défendus
contre les dangers d'une nature aussi âpre. Des hauteurs de Saint-Cergues
j'ai jeté un dernier regard sur le beau lac de Genève et des Alpes. Ce
grand tableau se déploie magnifiquement et laisse dans le souvenir une
belle image.
_Arlay, 1er septembre 1835._--Ce lieu-ci, qui faisait partie de l'ancien
duché d'Isenghien, est venu au prince Pierre d'Arenberg du fait de sa
grand'mère maternelle, héritière de la maison d'Isenghien, qui descendait
de celles de Châlons et d'Orange. Tout cela est fort noble d'origine, et
fort présent à la mémoire du propriétaire actuel. La vue, de ma chambre,
et celle de toute la maison, est étendue sans être pittoresque, de même
que la maison, qui est vaste et bien restaurée, est un peu nue
d'ameublement et un peu froide, le coteau qui la domine l'abritant du
midi.
Au sommet de ce coteau se voient les restes du gothique manoir tombé en
ruines qui n'ont pas assez de caractère. Les arrivées sont courtes. Il
n'y a pas d'autre avenue qu'une cour plantée. Beaucoup de choses
manquent à l'agrément et au bon air de l'établissement, mais c'est un bon
débris arraché au naufrage révolutionnaire. Les maîtres de la maison et
la duchesse de Périgord m'ont reçue avec la plus parfaite obligeance.
J'ai reçu ici une lettre de M. Royer-Collard. Il retournait chez lui, à
la campagne, «après avoir acquitté à la Chambre ce qu'il croyait être de
son devoir et de son honneur», et sans attendre le vote sur l'ensemble de
la loi. Son discours, que j'admire comme pensée, comme sentiment, comme
langage (il n'a pas voulu en faire un discours d'effet ou
d'entraînement), était pour satisfaire un cri de sa conscience, pour bien
faire comprendre sa position, qu'un long silence laissait incertaine dans
l'esprit de plusieurs; c'était pour tracer nettement sa ligne d'opinion,
qu'il a, quoique fort souffrant, prononcé ce discours peu étendu, mais si
plein de choses! Depuis cinq ans, c'est la première fois que, sans
exciter des murmures, sans paraître ridicule, hypocrite ou imprudent, on
a loué, défendu, honoré la Pairie, et que l'esprit religieux, les mots de
Dieu et de Providence se sont fait entendre dans l'enceinte de la Chambre
des députés. Le respect avec lequel de telles paroles ont été écoutées me
paraît, plus que toutes choses, placer M. Royer-Collard à part, dans la
haute région qui lui appartient.
L'homme qui semble avoir soudoyé Fieschi, et qui se nomme Pépin, avait
été enfin arrêté. C'était une grosse affaire, mais il s'est échappé! Sur
un ordre du Parquet, ce Pépin avait été extrait à minuit, peu d'heures
après son arrestation, de la Conciergerie où il avait été placé, afin de
faire, en sa présence, des perquisitions dans sa maison. Il a été
conduit, par un commissaire de police et deux hommes seulement; aussitôt
entré chez lui, il a disparu! Un homme dont l'arrestation était si
importante conduit à _minuit_ par deux gardes!... sans être attaché, et
conduit dans sa propre maison dont il connaissait des issues sans doute
inconnues à ceux qui le menaient, c'est d'une étrange imprudence! Il
paraît que depuis les affaires du 6 juin 1832[64], dans lesquelles cet
homme avait été impliqué, sa maison était disposée pour lui fournir les
moyens de s'échapper. Le juge d'instruction qui a laissé échapper Pépin,
en ne le faisant pas mieux surveiller, se nomme Legonidec; c'est un jeune
juge d'instruction de la Cour d'assises de Paris. Il y a des personnes
qui croient qu'il sera fortement compromis par la légèreté, si ce n'est
plus, qu'il a apportée dans une circonstance aussi grave.
[64] L'enterrement du général Lamarque, mort du choléra, le 2
juin, avait eu lieu le 5 juin, et avait été l'occasion d'une
insurrection qui se continua pendant toute la journée du 6.
On m'a menée voir les ruines du vieux château; elles ont plus d'étendue
et d'importance que je n'avais jugé en arrivant. C'était une forteresse
considérable, qui, sous Louis XI, dans le temps des guerres contre les
Bourguignons, a été démantelée par les ordres de ce souverain.
_Dijon, 3 septembre 1835._--J'ai quitté Arlay ce matin, emportant un
souvenir reconnaissant du bon accueil qui nous y a été fait, à Pauline et
à moi. La princesse d'Arenberg surtout m'a inspiré une véritable amitié;
sa politesse, sa bienveillance, sa simplicité, jointes à beaucoup de
raison et d'aplomb, embellies par l'instruction, des talents, le tout se
communiquant facilement, assurent à cette jeune femme une place
distinguée parmi les personnes de son âge et de son rang, dont bien peu
me paraissent la valoir.
J'ai parcouru la nouvelle route, qui passe par Saint-Jean-de-Losne et
abrège beaucoup. Le chemin est beau et facile, mais le pays qu'il
traverse, riche sans doute, et bien cultivé, n'offre cependant rien de
gracieux, et je dirais même rien d'intéressant, sans un assez grand
nombre de châteaux, et le canal de Bourgogne orné de beaux rideaux de
peupliers.
Pierres, le château de M. de Thiard, est le plus important de ceux qui se
trouvent sur cette route. Il m'a paru considérable et noblement entouré,
mais dans une position peu agréable; il est fâcheux qu'on abatte celui de
Seurre, placé au bord de la Saône: il m'a semblé offrir une jolie
situation; Toiran, la Bretonnière et quelques autres, prouvent que la
province est bien habitée.
Je regrette d'être arrivée trop tard ici pour visiter Dijon. Cette ville
se présente bien, elle renferme de beaux édifices, les rues sont animées;
le parc, belle promenade publique, à un quart de lieue de la ville, et
qui y tient par de longues avenues, doit être d'un grand agrément pour
les habitants.
_Tonnerre, 4 septembre 1835._--La route de Dijon à Montbard est unie,
dépouillée, fatigante à l'œil. Montbard est un vieux château féodal des
duc de Bourgogne, placé sur une hauteur considérable, et qui avait été
donné par Louis XV à M. de Buffon; celui-ci possédait déjà, au bas du
coteau, une assez grande et triste maison dans une des rues de la petite
ville. Il a continué d'habiter la maison d'en bas; elle n'a rien
d'intéressant, si ce n'est un assez beau portrait du célèbre
propriétaire. Il fit démolir quatre tours sur les cinq qui restaient
autour de l'enceinte du vieux château; une seule subsiste donc ainsi que
d'énormes murs de clôture: ceux-ci n'enferment plus, maintenant, qu'une
espèce de quinconce de beaux arbres plantés par M. de Buffon, avec de
belles allées qui y conduisent à partir de la maison d'en bas. Les beaux
arbres offrent d'épais ombrages et une promenade agréable. Au sommet du
quinconce est une petite maisonnette qui ne contient qu'une seule pièce
où M. de Buffon s'établissait chaque jour pendant plusieurs heures pour
travailler sans interruption. Il a fait construire une église, sur une
partie d'anciennes fondations du château fort; c'est dans cette église
qu'il est enterré. La maison de M. de Buffon est habitée par sa
belle-fille, veuve sans enfants.
Le pays devient plus varié, à mesure qu'on s'approche d'Ancy-le-Franc,
grand et noble château construit au seizième siècle par MM. de
Clermont-Tonnerre, acheté depuis par le fameux Louvois, et appartenant
encore à un de ses descendants. Ce château, parfaitement régulier, se
compose de quatre corps de bâtiment joints à chaque angle par une tour
carrée; il n'y a pas d'escalier principal, chaque tour en contient un
assez étroit; les chambres à coucher sont dans de belles proportions,
bien meublées, mais le grand appartement est mal distribué, les pièces ne
se lient pas, elles sont assez petites, surtout le salon, que de riches
dorures semblent encore rétrécir. Quelques anciens plafonds et des
lambris analogues donnent à quelques-unes des pièces un caractère
gothique et intéressant. Il entre peu de jour par les fenêtres, peu
nombreuses et assez étroites; la cour intérieure est resserrée et sombre;
le parc entoure tout le château, il est vaste et bien planté; les eaux
sont vilaines et bourbeuses; je n'ai vu ni serres, ni fleurs, mais les
dépendances sont considérables. La grande route traverse l'avant-cour à
dix pas du château, c'est pousser la facilité des communications un peu
trop loin.
Ce qui me plaît le moins dans cette demeure, c'est sa position: le
château, placé dans le fond d'un étroit vallon, manque de jour, d'air et
de vue; le mot anglais _gloomy_ semble fait pour Ancy-le-Franc. La
chapelle est belle. Il est inutile de dire qu'il y a une salle de
spectacle: comment M. de Louvois d'aujourd'hui pourrait-il s'en passer?
J'avais souvent entendu citer Ancy-le-Franc et Valençay comme étant les
deux châteaux les plus considérables et les plus remarquables de France.
Je ne puis admettre aucune comparaison entre eux; Valençay est bien
autrement imposant, et, en même temps, gai à habiter: sa situation est
pittoresque et saine; le château est bien plus riche d'ornements
d'architecture, et sa belle partie qui est du quinzième siècle, de cent
ans plus ancienne, par conséquent, qu'Ancy-le-Franc, est du pur style
Renaissance.
Je n'ai point vu de bibliothèque chez M. de Louvois. C'est une
observation qui me revient seulement à présent: je regrette de n'en avoir
pas fait la remarque au concierge; il avait cependant l'air de montrer en
conscience.
Je préfère non seulement Valençay à Ancy-le-Franc, mais même, tradition à
part, Chenonceaux et Ussé s'il était arrangé et meublé.
_Melun, 6 septembre 1835._--Les bords de l'Yonne sont assez agréables, et
reposent un peu de la triste route de Dijon; il est fâcheux, cependant,
que la végétation soit, pour ainsi dire, factice, car je n'ai guère vu,
jusqu'à Sens, d'autres arbres que des peupliers plantés en quinconces ou
en allées; cela finit par être extrêmement monotone, et par donner trop
d'apprêt et de raideur au paysage.
La cathédrale de Sens est belle, dans de justes proportions; deux objets
de sculpture y attirent particulièrement l'attention: le mausolée du
Dauphin, père de Louis XVI, et l'autel de saint Leu, où ce bon évêque de
Sens est représenté, subissant son martyre, qui lui fut, en effet, imposé
à Sens même; ce groupe en marbre blanc ne laisse pas que de faire
impression. Je trouve le mausolée du Dauphin lourd dans son ensemble,
manquant de simplicité dans sa composition, mais beau dans quelques-unes
de ses parties. Le trésor de la Cathédrale est non seulement fort riche
en reliques dont on peut contester l'authenticité, mais encore en
vieilleries qui m'ont intéressée, parce qu'elles portent un vrai cachet
d'ancienneté. Ainsi le siège de saint Leu, son anneau pastoral, sa
mitre, l'anneau pastoral de Grégoire VII, le peigne dont se servait saint
Leu aux ordinations, les vêtements d'église de Thomas Beckett, qui, comme
je l'ai lu dernièrement encore dans Lingard, s'était, à une première
persécution, réfugié sur le Continent, et avait surtout résidé en France;
ces vêtements sont renfermés dans une caisse en fer, avec beaucoup de
soin. Un beau Christ en ivoire par Girardon vaut bien la peine d'être
examiné.
Dans une lettre de la princesse de Lieven du 29 août, de Baden, que j'ai
trouvée à Sens, il y a ceci: «Les nouvelles qui nous parviennent
d'Angleterre sont étranges. Les ministres auront-ils bien le courage de
mettre à exécution leurs menaces contre les Pairs? Ceux-ci fléchiront-ils
devant ces menaces? J'en doute; mais voilà la collision, si longtemps
différée, qui arrive enfin.--En France on marche parfaitement bien, le
discours de M. de Broglie est superbe. Lord William Russell ne cesse de
dire: _Our alliance is at an end_; la France répudiant les principes
révolutionnaires, et l'Angleterre avançant rapidement dans cette
carrière, ne peuvent plus s'entendre; l'alliance était une alliance de
principes: cette identité de principes n'existant plus, l'alliance est
morte.»
_Paris 7 septembre 1835._--C'est toujours un grand événement pour moi que
de rentrer dans Paris, où j'ai passé tant de mauvais moments: tout mon
passé se déroule devant moi, à mesure que je traverse ces rues, ces
places, qui me rappellent des souvenirs presque tous pénibles.
En allant le long des boulevards, j'ai jeté les yeux, en frémissant, sur
cette maison d'où Fieschi a commis son crime. Elle est toute petite, de
mauvaise apparence; la trop fameuse fenêtre est fermée par des planches.
Dans quelques années, cette maison sera peut-être démolie; j'en serais
fâchée. Un monument expiatoire qu'on élèvera pour l'abattre, au premier
tour de girouette, parlera, ce me semble, bien moins à l'esprit que ne le
fait la conservation exacte des lieux: ils se mêlent mieux à la tradition
en la conservant; chacun en sait l'histoire, et peut y trouver une leçon.
La rue de la Ferronnerie existe encore. On a abattu la salle de l'Opéra
où M. le duc de Berry a été assassiné, pour démolir ensuite la chapelle
qui l'avait remplacée. Et cependant la chapelle d'où Charles IX tirait
sur le peuple est toujours là, toujours montrée, toujours citée. Pourquoi
les crimes des Rois resteraient-ils visibles et ceux des peuples ne le
seraient-ils pas?