les mille traits animés qui peignent si bien son époque et son genre
d'esprit. Sa conversation en était semée; ils se lient, presque toujours,
à des scènes, à des personnages et à des situations qui leur ôtent toute
trivialité et en font de vraies données historiques. Si j'avais été en
train alors, je n'aurais pas, certes, passé sous silence l'apparition
bavarde, pompeuse, médisante, en somme grotesque, quoique travaillant sur
un fond spirituel et animé, du comte Alexis de Saint-Priest, contraste
frappant avec la mesure, le bon goût et la malice incisive de Mme de
Balbi. Le manque de toute convenance est ce qui choque le plus dans M. de
Saint-Priest, qui se croit diplomate par droit de naissance et qui ne
l'est sûrement pas par tempérament. Il s'occupe aussi de littérature, de
Mémoires historiques, pour lesquels il s'est cru le droit de demander à
Mme de Balbi, dès le premier jour de leur rencontre à Rochecotte, de lui
communiquer les lettres que, sans doute, elle devait avoir, en grand
nombre, de Louis XVIII. La prétention était trop forte pour ne pas faire
changer en sérieux la gaieté habituelle de Mme de Balbi, qui lui
répondit, fort sèchement, qu'elle manquerait à tous les sentiments de
respect et de reconnaissance qu'elle conservait pour le feu Roi, si une
seule de ces lettres était publiée ou seulement montrée tant qu'elle
vivrait.
Pendant le mois de juin, que j'ai passé à Paris, Versailles, que le Roi a
eu la bonté de nous montrer, aurait dû me donner le besoin de retracer
ici l'impression profonde que m'avait faite la pensée première et la
restauration actuelle. A Paris, où tout s'efface si vite, Versailles
cependant est resté net et éblouissant dans ma pensée, mais c'était le
_trop à dire_ que j'ai craint. Il est douteux que je revoie ce château
d'une manière aussi curieuse, entre M. de Talleyrand qui refaisait le
Versailles de Louis XV, de Louis XVI et de l'Assemblée constituante, et
le Roi Louis-Philippe, au milieu de la salle de 1792, reporté aux
premiers souvenirs de sa jeunesse, et les faisant revivre par ses récits
aussi bien que par les beaux portraits et les curieux tableaux qu'il leur
a consacrés. Au mois d'avril 1812, j'avais visité Versailles avec
l'Empereur Napoléon, lorsque, rêvant d'y établir sa Cour, il était allé y
inspecter les travaux qu'il y faisait exécuter et qui, les premiers, ont
retiré Versailles du désordre et de la destruction que la Révolution y
avait portés! Cette première visite méritait bien de me revenir à la
mémoire lors de la seconde. M. Fontaine, l'habile architecte, et moi,
étions les seuls qui pouvions faire le rapprochement de ces deux
restaurations.
_Berne, 19 août 1835._--Le mois de juin, passé à Paris, a été assez
rempli d'événements divers. Je me reproche vraiment d'en avoir laissé
l'impression s'affaiblir au point d'en avoir à peine conservé une trace
légère; plusieurs conversations en tiers entre le Roi et Madame Adélaïde,
les petites intrigues des doctrinaires tournant avec défiance autour de
moi, par l'entremise de M. Guizot, en qui j'ai souvent remarqué une
_hypocrisie dégagée_ qui me paraît être un charlatanisme assez nouveau;
les accès de découragement et d'enivrement de M. Thiers; mille
circonstances enfin qui donnaient à chaque jour un mouvement particulier,
auraient bien mérité quelques notes. J'aurais dû dire un mot d'un dîner
à la villa Orsini, chez M. Thiers, où quinze personnes, bizarrement
rapprochées, donnaient à cette partie un cachet de mauvais goût qui l'a
rendue embarrassante pour moi et qui a fait dire à M. de Talleyrand:
«Nous venons de faire un dîner du Directoire.»
Des intérêts personnels aussi ont été touchés. La mort de la jeune Marie
Suchet, la douleur de sa mère; la confirmation de ma fille Pauline, qui
m'a fait rencontrer, après cinq années de séparation, Mgr l'archevêque de
Paris, ont été autant d'événements qui ont marqué les jours, en les
détachant, pour ainsi dire, les uns des autres, ne permettant pas de les
confondre.
J'ai été plus particulièrement frappée de mon entrevue avec M. de Quélen,
parce qu'elle a amené une conversation que je ne veux pas livrer à
l'oubli. L'Archevêque, revenant sur un sujet qui, de tout temps, l'a
fortement préoccupé, celui de la conversion de M. de Talleyrand, m'en a
reparlé avec la même vivacité que du temps de M. le cardinal de Périgord.
A tous ses vœux, à l'assurance que toutes les tribulations de sa vie
épiscopale avaient été acceptées avec joie dans l'espérance d'obtenir de
Dieu, par ses propres souffrances, le retour de M. de Talleyrand dans le
sein de l'Église; à d'instantes exhortations pour me faire travailler à
une œuvre aussi méritoire, il a ajouté que, connaissant la sûreté de mon
caractère, et croyant, d'ailleurs, bien faire de me prévenir sur sa
conduite dans cette question, il devait me confier qu'ayant cru trouver,
dans la dernière phrase de la lettre de démission de M. de Talleyrand,
du 13 novembre dernier, un retour vers des idées graves, il s'était, lui,
M. de Quélen, flatté que le moment d'agir efficacement était venu, et
qu'il avait alors écrit à Rome, directement au Pape, pour demander quelle
ligne le Saint-Père lui tracerait: «La réponse du Saint-Père ne s'est pas
fait attendre», m'a dit M. de Quélen, «elle est en termes doux et
affectueux pour M. de Talleyrand; elle me donne le droit d'absoudre et de
réconcilier, et elle étend même mes pouvoirs jusqu'à me permettre de les
déléguer aux prélats dans les diocèses desquels M. de Talleyrand pourrait
être atteint de sa dernière maladie, nommément aux archevêques de Bourges
et de Tours; enfin le Pape m'a même témoigné la disposition d'écrire
lui-même à M. de Talleyrand.» Mes réponses à M. de Quélen n'ont pu être
que dilatoires. J'ai montré cependant d'une manière précise que toute
démarche directe provoquerait probablement un effet opposé à celui désiré
et que, quant à moi personnellement, je ne pourrais jamais me renfermer
que dans un rôle purement passif.
Assurément, je ne puis que me tenir également éloignée de toute action
contraire au but désiré par l'Église, et de toute action qui pourrait
troubler un repos qui m'est confié, sans amener le résultat souhaité. Si
jamais ce résultat peut être atteint, c'est à une voix plus haute et plus
puissante que la voix humaine à l'obtenir.
L'Archevêque m'a aussi parlé de ses propres tribulations, de celles qu'il
a éprouvées depuis 1830: elles ont été étranges et douloureuses. Je
regrette que, dernièrement, il ne les ait pas un peu plus oubliées,
lorsque, retournant aux Tuileries après l'attentat du 28 juillet[61], et
rouvrant Notre-Dame au Roi, il n'a pas accompagné ses actes de paroles
plus franches, plus nettement pacifiques. Il aurait évité ainsi le
reproche d'avoir parlé à deux adresses, l'une à Prague, l'autre à Paris.
Le malheur de l'Archevêque, c'est de n'avoir pas tout à fait la portée
d'esprit nécessaire pour le rôle difficile dans lequel les circonstances
l'ont placé; il n'a pas, non plus, le degré d'énergie qui supplée,
souvent avec avantage, à ce qui manque à l'esprit. Il n'est, certes,
point dépourvu d'excellents sentiments, ni des meilleures intentions; il
est doux, charitable, affectueux, reconnaissant, sincèrement attaché à
ses devoirs et toujours prêt au martyre; mais il reçoit trop facilement
toutes les impressions. Il est aisé d'obtenir sa confiance et d'en
abuser, en le poussant dans une route dont il ne découvre pas assez vite
le but; il s'intimide du blâme et sans cesse le provoque, par une
hésitation et un manque d'équilibre qui tiennent à l'incertitude de
l'esprit et aux scrupules d'une conscience qui ne sait jamais si le bien
d'hier est encore le bien d'aujourd'hui. Bon pasteur en temps ordinaire,
il n'a eu, à notre époque, où personne ne semble fait pour la place qu'il
occupe, qu'une attitude sans force publique et sans tranquillité privée.
Cependant, comme il a beaucoup de nobles et bonnes qualités et qu'il
porte à tout ce qui se nomme Talleyrand un intérêt extrême et qui lui
fait honneur, puisqu'il est puisé dans sa reconnaissance pour le
cardinal de Périgord, je lui souhaite de bien bon cœur une vie plus
douce que celle des dernières années et la fin de toutes ses
tribulations. Un autre aurait su, peut-être, en tirer parti; il ne sait,
lui, qu'y succomber...
[61] Tentative criminelle de Fieschi, pour tuer le Roi
Louis-Philippe.
Le séjour de quatre semaines que j'ai fait dernièrement à Baden-Baden m'a
plu. J'y ai trouvé d'anciennes connaissances, j'y ai fait quelques
rencontres agréables. C'est bien là encore que j'aurais dû fixer mes
souvenirs par quelques lignes consacrées à Mme la princesse d'Orange, ce
chef-d'œuvre d'éducation de princesse; au Roi de Würtemberg, à ses
filles les princesses Sophie et Marie, à l'hostilité assez mal dissimulée
entre Mmes de Lieven et de Nesselrode, à la douce philosophie de M. de
Falk, au bon langage de M. et de Mme de Zea, enfin à tout ce qui, en bien
et en mal, m'a frappée dans cette réunion de personnes dont chacune avait
sa part de distinction.
Elles se groupaient toutes, plus ou moins, autour de Mme de Lieven dont
l'éclat passé et l'infortune récente (la mort de ses deux plus jeunes
fils dans la même semaine), excitaient l'intérêt ou imposaient des
devoirs. Elle m'a fait grande pitié et m'est apparue, d'ailleurs, comme
un grand enseignement. Déroutée, jetée au hasard, sans résignation, ne se
complaisant pas dans ses regrets, et ne trouvant qu'un vide cruel dans
des distractions qu'elle ne se lasse pas de demander à chacun, sans goût
d'occupation, sans satisfaction pour elle-même, elle vit dans la rue,
dans les promenades, cause sans suite, n'écoute guère, rit, sanglote, et
fait, au hasard, des questions sans intérêt. Cette douleur est d'autant
plus lourde qu'elle est sans patience au bout de quatre mois d'infortune.
Elle s'étonne déjà de la durée de ses regrets; ne voulant pas subir le
mal, il ne s'use pas; elle le prolonge en luttant avec hostilité. Dans le
combat la douleur triomphe et la victime crie, mais le son est discordant
et ne fait vibrer aucune corde sympathique dans l'âme d'autrui. J'ai vu
chacun se lasser de la plaindre et de la soigner: elle s'en apercevait et
en était humiliée. Elle a paru me savoir gré d'avoir eu pour elle des
soins plus durables, et elle m'a laissé la conviction de lui avoir été,
non pas une consolation, mais du moins une ressource, et j'en suis bien
aise.
J'ai revu avec plaisir, il y a quelques jours, le beau lac de Constance;
j'y avais rêvé, il y a trois ans, un petit château: il a brûlé. J'y rêve
maintenant une chaumière; je serais fâchée qu'un asile manquât sur ce
promontoire, d'où la vue est si riche, si variée, si calme, où il serait
si doux de se reposer.
Du Wolfsberg que j'habitais, j'ai été plusieurs fois à Arenenberg, chez
la duchesse de Saint-Leu; elle m'a paru un peu plus calme qu'il y a trois
ans. L'élève prétentieuse de Mme Campan, la Reine de théâtre a fait place
à une bonne grosse Suissesse, qui babille assez facilement, reçoit avec
cordialité et sait gré à ceux qui font diversion à sa solitude. Sa petite
demeure est pittoresque, mais elle n'est calculée que pour la belle
saison; elle y passe cependant presque toute l'année. L'intérieur est
petit et réduit, et ne semble être fait que pour des fleurs, des joncs,
des nattes et des divans; ce n'est vraiment qu'un pavillon. Les débris
des magnificences impériales qui y sont entassés n'y font pas trop bien.
La statue en marbre de l'Impératrice Joséphine, par Canova, aurait besoin
d'un plus grand cadre. J'aurais voulu, d'un coup de baguette, transporter
dans le musée de Versailles le portrait de l'Empereur, comme général
Bonaparte, par Gros (sans contredit le plus admirable portrait moderne
que je connaisse); il devrait être une propriété nationale, car la vie
guerrière et politique, et toutes les gloires et les destinées de la
France se rattachent à ce portrait, si parfait, de Napoléon. Dans un
petit cabinet, sous un châssis de glace, se trouvent quelques reliques
précieuses, mêlées à d'assez insignifiantes babioles. L'écharpe de
cachemire portée par le général Bonaparte à la bataille des Pyramides, le
portrait de l'Impératrice Marie-Louise et de son fils sur lequel le
dernier regard de l'exilé de Sainte-Hélène s'est porté, et plusieurs
autres souvenirs intéressants, sont réunis là avec de mauvais petits
scarabées et mille petites nippes sans valeur et sans mérite: ainsi un
lorgnon oublié par l'Empereur Alexandre à la Malmaison, et un éventail
donné par le citoyen Talleyrand à Mlle Hortense de Beauharnais, conservés
au milieu des traditions de l'Empire, prouvent une grande liberté
d'esprit et pas mal d'insouciance, ou une grande facilité d'humeur et de
caractère.
Il est vrai que j'ai vu l'Impératrice Joséphine et Mme de Saint-Leu
demander à être reçues par Louis XVIII quinze jours après la chute de
Napoléon. J'ai vu, à Londres, Lucien Bonaparte se faire présenter par
lady Aldborough au duc de Wellington, et au congrès de Vienne, Eugène de
Beauharnais chanter des romances. Les anciennes dynasties peuvent manquer
d'habileté, les nouvelles manquent toujours de dignité.
_Fribourg, 20 août 1835._--Il y aurait, ce me semble, si ce n'est
dignité, du moins bon goût, de la part de Mme de Saint-Leu, à restituer à
la ville d'Aix-la-Chapelle le magnifique reliquaire porté par Charlemagne
et trouvé à son cou, lors de l'ouverture de son tombeau. Ce reliquaire,
qui sous un gros saphir contient un morceau de la vraie Croix, a été
donné à l'Impératrice Joséphine par le Chapitre de la Cathédrale pour se
la rendre favorable; se séparer de cette relique a dû être un douloureux
sacrifice. Il y aurait eu délicatesse et convenance à le faire cesser; ce
qui pouvait convenir au successeur de Charlemagne ne sied guère à
l'habitante d'Arenenberg!
J'ai peu à dire de la tournée qui m'a amenée ici. Saint-Gall est dans une
position charmante, l'intérieur de la ville assez laid, l'église,
reconstruite trop nouvellement ainsi que les bâtiments qui y tiennent, et
qui maintenant servent de siège au gouvernement cantonal, ont manqué leur
effet sur moi. Rien n'y retrace la grande et singulière existence des
anciens princes-évêques de Saint-Gall; l'église a cependant un beau
vaisseau, mais rien d'ancien, rien de recueilli. Le pont qu'on passe pour
prendre la route nouvellement tracée qui conduit à Heinrichsbad est un
accident pittoresque dans un pays boisé.
Heinrichsbad est un établissement tout nouveau; on y prend des bains
ferrugineux et la situation alpestre de cette maison isolée permet d'y
faire des cures de petit-lait. La partie de l'Appenzell qu'on traverse
pour atteindre Meynach m'a plus rappelé les Pyrénées qu'aucune autre
partie de la Suisse.
J'ai revu avec plaisir le lac de Zurich; celui de Zug, que j'ai longé le
lendemain, plus ombragé, plus retiré, m'a semblé plus gracieux. On le
voit presque en entier du couvent des dames de Saint-François dont la
maison domine et la ville et le lac. Je suis arrivée chez ces Dames
pendant une messe chantée, médiocrement, j'en conviens; mais l'orgue,
mais ces voix qui partent de lieux et de personnes invisibles s'emparent
toujours trop vivement de moi pour me disposer à la critique. Ces
religieuses s'occupent de l'éducation de la jeunesse; la sœur Séraphin,
qui m'a promenée, parle bien le français; sa cellule était très propre.
La règle du couvent ne m'a pas paru très austère.
La chapelle de Kussnach, à l'endroit même où Gessler fut tué par
Guillaume Tell, a un mérite historique sans doute, mais comme situation
elle est fort inférieure à celle construite sur le lac des
Quatre-Cantons, à la place où Tell, s'élançant hors de la barque de son
persécuteur, rejeta celle-ci dans l'orage et les flots.
La position de Lucerne, que je connaissais, m'a encore frappée par le
tableau pittoresque qu'elle présente. Le lion, sculpté dans le roc, près
de Lucerne, d'après le dessin de Thorwaldsen, est un monument imposant,
une belle pensée bien rendue.
Berne, où je suis arrivée par l'Immersthal, gracieuse vallée, riche de la
plus belle végétation et embellie de charmants villages, a l'aspect
grande ville, grâce à de nombreux édifices et à la beauté des avenues.
Mais la ville est triste, et même en été on sent combien elle doit être
froide en hiver. La terrasse plantée et suspendue à une grande hauteur
sur le cours de l'Aar, en face des montagnes et des glaciers de
l'Oberland, est une belle promenade, que l'Hôtel de la Monnaie d'un côté
et la Cathédrale de l'autre, terminent noblement.
La route de Berne ici n'offre rien de remarquable. Fribourg se présente
d'une façon assez frappante et originale. Sa position âpre et sauvage,
les tours jetées sur les hauteurs qui l'environnent, la profondeur de la
rivière, ou, pour mieux dire, du torrent qui coule au pied du rocher sur
lequel pose la ville, le pont suspendu qui s'élève au-dessus de la ville,
tout cela est pittoresque. L'intérieur de la ville, avec ses nombreux
couvents et sa population de Jésuites à longues robes noires et à grands
chapeaux, ressemble à un vaste monastère, auquel ne manque même pas, au
besoin, une petite odeur d'Inquisition; ce n'est pas sur ce point
mystérieux et claustral de la Suisse qu'on se sent respirer l'air de la
liberté classique de l'Helvétie. Le nouveau collège des Jésuites, par sa
position, domine la ville, et, par son importance, y exerce une grande
influence. A en juger par le peu qu'il est permis au voyageur de visiter,
cet établissement est sur la plus grande échelle et parfaitement bien
tenu; trois cent cinquante enfants, la plupart français, y sont élevés;
la maison me paraît destinée à en contenir un plus grand nombre. Outre
ce grand pensionnat, les Jésuites ont à côté leur propre maison, et, de
plus, à une lieue de la ville, une maison de campagne.
J'ai été voir la Cathédrale, qui serait tout à fait indigne d'être
visitée, sans un orgue dont on jouait au moment où je suis entrée et dont
le son m'a paru le plus harmonieux et le moins aigre et sifflant que
j'aie entendu.
Je suis fort aise d'avoir vu Fribourg; je l'avais traversé, il y a onze
ans, pour l'examiner. Je comprends mieux, maintenant, l'espèce de rôle
que cette ville joue dans l'histoire religieuse du temps actuel.
_Lausanne, 21 août 1835._--La route large et facile de Fribourg traverse
un pays boisé en partie, cultivé aussi, riant et varié, mais il n'est pas
précisément pittoresque, si j'en excepte le point de Lussan. La nature ne
se grandit qu'au moment où la chaîne de montagnes qui couronne le lac
Léman apparaît à la sortie d'un bois de sapins, qui cache assez longtemps
le lac et la ville de Lausanne.
Comme toutes les villes de Suisse, Lausanne est laid au dedans, mais dans
une situation pittoresque, sur un terrain inégal, qui en rend
l'habitation incommode, mais qui offre plusieurs terrasses d'où la vue
est fort belle: celles de la Cathédrale et du Château sont les plus
citées. Je préfère celle de la promenade Montbadon, moins élevée, mais
d'où l'on distingue mieux la campagne; les toits tiennent trop de place
dans les autres vues.
_Bex, 23 août 1835._--Un peu moins de murs et de vignes, quelques arbres
de plus, rendraient la route de Lausanne à Vevey charmante; ce n'est qu'à
Vevey que le pays me plaît tout à fait. Chillon surtout m'a frappée par
sa position, et ses souvenirs. J'aurais voulu y relire les vers de lord
Byron en parcourant le fameux souterrain; son nom, seul, barbouillé avec
du charbon sur un des piliers de la prison, le même auquel François de
Bonnivard a été attaché pendant six ans, suffit déjà à rendre ce cachot
poétique.
On quitte le lac Léman à Villeneuve pour s'enfoncer dans une gorge
étroite et sauvage. La dentelure aiguë et bizarre des rochers entre
lesquels passe la route est la seule beauté des quatre grandes lieues
après lesquelles on arrive ici. Tout auprès, sur une saillie du rocher
veiné de diverses couleurs, s'aperçoit, à demi cachée dans une touffe
d'arbres, la ruine du château de Saint-Triphon, qui m'a paru d'un bel
effet.
Bex même est un village qui ne ressemble en rien aux beaux villages
suisses du canton de Berne. Tout se ressent déjà du voisinage piémontais.
Nous sommes tous à l'auberge de l'Union, la seule du lieu, ni bonne, ni
mauvaise. L'établissement des bains sulfureux ne s'est pas soutenu, celui
du petit-lait, pas davantage. En fait, c'est un endroit dénué de
ressources, et assez triste et sombre, éclairé cependant pour moi par la
bonne petite mine couleur de rose de Pauline et par l'éclat de ses beaux
yeux bleus; j'ai été charmée de m'y trouver.
On m'a remis ici une lettre que l'amiral de Rigny y avait laissée pour
moi, en passant pour se rendre à Naples. Il me dit qu'il trouve partout
sur sa route l'opinion fort arrêtée que la duchesse de Berry était le 24
à Chambéry, et que le 30 Berryer, qui allait aux eaux d'Aix-en-Savoie, en
a disparu, quelques heures après l'attentat de Paris, et qu'il a reparu
ensuite, fort effaré, à Aix. J'ai trouvé, ainsi que M. de Rigny, cette
version établie partout. Les journaux suisses signalent aussi Mme la
duchesse de Berry; il n'y a, cependant, rien de constaté.
Il vient d'y avoir, à Maintenon, chez le duc de Noailles, une réunion de
gens d'esprit et d'intrigue. M. de Chateaubriand, Mme Récamier, la
vicomtesse de Noailles, M. Ampère, enfin tout ce qui va, le matin, à
l'Abbaye-aux-Bois[62]. J'en suis fâchée; le duc de Noailles ne devrait
pas quitter une route large pour entrer dans un sentier.
[62] L'Abbaye-aux-Bois était une communauté religieuse de femmes,
située à Paris, rue de Sèvres, à l'angle de la rue de la Chaise.
Elle servit de prison d'arrêt pendant la Révolution. Rendue, plus
tard, à sa destination première, elle offrit, en dehors du
cloître réservé aux religieuses, un asile paisible à des dames du
grand monde: c'est là que Mme Récamier vint s'établir.
D'après ce que l'on me mande de Touraine, je vois que les atrocités de
Paris, du 28 juillet[63], y ont créé de l'indignation, mais une
indignation qui craignait de se manifester hautement et qui est peut-être
effacée aujourd'hui. Nous vivons dans un temps où l'on voit tant de
monstruosités sur la scène, les livres en sont tellement remplis, elles
descendent si régulièrement dans la rue, que le peuple, blasé sur
l'horrible, y devient indifférent et se trouve ainsi familiarisé avec le
crime. Cette ville de Tours, dans le fond si calme, s'est signalée
cependant par le refus d'adresses du Tribunal, du Conseil municipal, du
Conseil d'arrondissement. Il a suffi de deux hommes de chicane,
argumentant sur la lettre de la loi, pour mettre à leur aise tous les
indifférents. Il paraît cependant que la garde nationale s'est montrée en
grand nombre le jour du service funèbre et qu'elle a fait une adresse
d'assez bonne grâce. Quand on voit, d'une part, les passions les plus
violentes et les plus criminelles, de l'autre des masses paresseuses ou
indifférentes, on se demande si les lois répressives demandées par le
ministère français suffiront. Peut-être ne feront-elles qu'irriter!
[63] Attentat Fieschi.
C'est un fort vilain temps que le nôtre; les bons siècles sont rares,
mais il n'y a guère d'exemple d'un plus vilain que celui-ci. Je plains de
tout mon cœur ceux qui sont chargés de le museler, M. Thiers, par
exemple, dont la fatigue et l'inquiétude se montrent, dans une lettre que
j'ai reçue de lui, hier, et dont voici un extrait. Après m'avoir parlé
des dangers personnels auxquels il a échappé lors de l'attentat du 28
juillet, il ajoute: «Mais le seul chagrin, chagrin accablant, c'est
l'immense responsabilité attachée à mes fonctions; je suis debout jour et
nuit. Je suis à la Préfecture de police, aux Tuileries, aux Chambres,
sans me reposer jamais, et sans être sûr d'avoir pourvu à tout, car la
fécondité du mal est infinie, comme dans toute société déréglée, où on a
donné à tous les bandits l'espoir d'arriver à tout, en mettant le feu au
monde; les misérables feraient sauter la planète si on les laissait
faire; ils n'avaient d'autre combinaison, le lendemain de cette horrible
boucherie, que celle-ci: «Nous «verrons;» c'est le principal assassin qui
me l'a dit lui-même. Pour prix de tant de tourments, je ne sais quel jour
je me reposerai, ni par quelle issue j'échapperai à mon supplice.»
Un mot qui me paraît digne de notre excellente Reine, aussitôt après
l'explosion de la machine infernale, et quand elle sut que le Roi et ses
enfants n'avaient pas succombé, a été celui-ci: «Comment mes enfants se
sont-ils conduits?» Les jeunes Princes ont été dévoués et touchants. Ils
se sont serrés autour du Roi; le lendemain, lorsqu'on reconnut la trace
d'une balle sur le front du Roi, le duc d'Orléans dit: «Pourtant, hier,
je me suis fait _le plus grand_ qu'il m'a été possible.»