J'aurais dû, pendant les jours que Mme de Balbi a passés chez moi, écrire

les mille traits animés qui peignent si bien son époque et son genre

d'esprit. Sa conversation en était semée; ils se lient, presque toujours,

à des scènes, à des personnages et à des situations qui leur ôtent toute

trivialité et en font de vraies données historiques. Si j'avais été en

train alors, je n'aurais pas, certes, passé sous silence l'apparition

bavarde, pompeuse, médisante, en somme grotesque, quoique travaillant sur

un fond spirituel et animé, du comte Alexis de Saint-Priest, contraste

frappant avec la mesure, le bon goût et la malice incisive de Mme de

Balbi. Le manque de toute convenance est ce qui choque le plus dans M. de

Saint-Priest, qui se croit diplomate par droit de naissance et qui ne

l'est sûrement pas par tempérament. Il s'occupe aussi de littérature, de

Mémoires historiques, pour lesquels il s'est cru le droit de demander à

Mme de Balbi, dès le premier jour de leur rencontre à Rochecotte, de lui

communiquer les lettres que, sans doute, elle devait avoir, en grand

nombre, de Louis XVIII. La prétention était trop forte pour ne pas faire

changer en sérieux la gaieté habituelle de Mme de Balbi, qui lui

répondit, fort sèchement, qu'elle manquerait à tous les sentiments de

respect et de reconnaissance qu'elle conservait pour le feu Roi, si une

seule de ces lettres était publiée ou seulement montrée tant qu'elle

vivrait.

Pendant le mois de juin, que j'ai passé à Paris, Versailles, que le Roi a

eu la bonté de nous montrer, aurait dû me donner le besoin de retracer

ici l'impression profonde que m'avait faite la pensée première et la

restauration actuelle. A Paris, où tout s'efface si vite, Versailles

cependant est resté net et éblouissant dans ma pensée, mais c'était le

_trop à dire_ que j'ai craint. Il est douteux que je revoie ce château

d'une manière aussi curieuse, entre M. de Talleyrand qui refaisait le

Versailles de Louis XV, de Louis XVI et de l'Assemblée constituante, et

le Roi Louis-Philippe, au milieu de la salle de 1792, reporté aux

premiers souvenirs de sa jeunesse, et les faisant revivre par ses récits

aussi bien que par les beaux portraits et les curieux tableaux qu'il leur

a consacrés. Au mois d'avril 1812, j'avais visité Versailles avec

l'Empereur Napoléon, lorsque, rêvant d'y établir sa Cour, il était allé y

inspecter les travaux qu'il y faisait exécuter et qui, les premiers, ont

retiré Versailles du désordre et de la destruction que la Révolution y

avait portés! Cette première visite méritait bien de me revenir à la

mémoire lors de la seconde. M. Fontaine, l'habile architecte, et moi,

étions les seuls qui pouvions faire le rapprochement de ces deux

restaurations.

_Berne, 19 août 1835._--Le mois de juin, passé à Paris, a été assez

rempli d'événements divers. Je me reproche vraiment d'en avoir laissé

l'impression s'affaiblir au point d'en avoir à peine conservé une trace

légère; plusieurs conversations en tiers entre le Roi et Madame Adélaïde,

les petites intrigues des doctrinaires tournant avec défiance autour de

moi, par l'entremise de M. Guizot, en qui j'ai souvent remarqué une

_hypocrisie dégagée_ qui me paraît être un charlatanisme assez nouveau;

les accès de découragement et d'enivrement de M. Thiers; mille

circonstances enfin qui donnaient à chaque jour un mouvement particulier,

auraient bien mérité quelques notes. J'aurais dû dire un mot d'un dîner

à la villa Orsini, chez M. Thiers, où quinze personnes, bizarrement

rapprochées, donnaient à cette partie un cachet de mauvais goût qui l'a

rendue embarrassante pour moi et qui a fait dire à M. de Talleyrand:

«Nous venons de faire un dîner du Directoire.»

Des intérêts personnels aussi ont été touchés. La mort de la jeune Marie

Suchet, la douleur de sa mère; la confirmation de ma fille Pauline, qui

m'a fait rencontrer, après cinq années de séparation, Mgr l'archevêque de

Paris, ont été autant d'événements qui ont marqué les jours, en les

détachant, pour ainsi dire, les uns des autres, ne permettant pas de les

confondre.

J'ai été plus particulièrement frappée de mon entrevue avec M. de Quélen,

parce qu'elle a amené une conversation que je ne veux pas livrer à

l'oubli. L'Archevêque, revenant sur un sujet qui, de tout temps, l'a

fortement préoccupé, celui de la conversion de M. de Talleyrand, m'en a

reparlé avec la même vivacité que du temps de M. le cardinal de Périgord.

A tous ses vœux, à l'assurance que toutes les tribulations de sa vie

épiscopale avaient été acceptées avec joie dans l'espérance d'obtenir de

Dieu, par ses propres souffrances, le retour de M. de Talleyrand dans le

sein de l'Église; à d'instantes exhortations pour me faire travailler à

une œuvre aussi méritoire, il a ajouté que, connaissant la sûreté de mon

caractère, et croyant, d'ailleurs, bien faire de me prévenir sur sa

conduite dans cette question, il devait me confier qu'ayant cru trouver,

dans la dernière phrase de la lettre de démission de M. de Talleyrand,

du 13 novembre dernier, un retour vers des idées graves, il s'était, lui,

M. de Quélen, flatté que le moment d'agir efficacement était venu, et

qu'il avait alors écrit à Rome, directement au Pape, pour demander quelle

ligne le Saint-Père lui tracerait: «La réponse du Saint-Père ne s'est pas

fait attendre», m'a dit M. de Quélen, «elle est en termes doux et

affectueux pour M. de Talleyrand; elle me donne le droit d'absoudre et de

réconcilier, et elle étend même mes pouvoirs jusqu'à me permettre de les

déléguer aux prélats dans les diocèses desquels M. de Talleyrand pourrait

être atteint de sa dernière maladie, nommément aux archevêques de Bourges

et de Tours; enfin le Pape m'a même témoigné la disposition d'écrire

lui-même à M. de Talleyrand.» Mes réponses à M. de Quélen n'ont pu être

que dilatoires. J'ai montré cependant d'une manière précise que toute

démarche directe provoquerait probablement un effet opposé à celui désiré

et que, quant à moi personnellement, je ne pourrais jamais me renfermer

que dans un rôle purement passif.

Assurément, je ne puis que me tenir également éloignée de toute action

contraire au but désiré par l'Église, et de toute action qui pourrait

troubler un repos qui m'est confié, sans amener le résultat souhaité. Si

jamais ce résultat peut être atteint, c'est à une voix plus haute et plus

puissante que la voix humaine à l'obtenir.

L'Archevêque m'a aussi parlé de ses propres tribulations, de celles qu'il

a éprouvées depuis 1830: elles ont été étranges et douloureuses. Je

regrette que, dernièrement, il ne les ait pas un peu plus oubliées,

lorsque, retournant aux Tuileries après l'attentat du 28 juillet[61], et

rouvrant Notre-Dame au Roi, il n'a pas accompagné ses actes de paroles

plus franches, plus nettement pacifiques. Il aurait évité ainsi le

reproche d'avoir parlé à deux adresses, l'une à Prague, l'autre à Paris.

Le malheur de l'Archevêque, c'est de n'avoir pas tout à fait la portée

d'esprit nécessaire pour le rôle difficile dans lequel les circonstances

l'ont placé; il n'a pas, non plus, le degré d'énergie qui supplée,

souvent avec avantage, à ce qui manque à l'esprit. Il n'est, certes,

point dépourvu d'excellents sentiments, ni des meilleures intentions; il

est doux, charitable, affectueux, reconnaissant, sincèrement attaché à

ses devoirs et toujours prêt au martyre; mais il reçoit trop facilement

toutes les impressions. Il est aisé d'obtenir sa confiance et d'en

abuser, en le poussant dans une route dont il ne découvre pas assez vite

le but; il s'intimide du blâme et sans cesse le provoque, par une

hésitation et un manque d'équilibre qui tiennent à l'incertitude de

l'esprit et aux scrupules d'une conscience qui ne sait jamais si le bien

d'hier est encore le bien d'aujourd'hui. Bon pasteur en temps ordinaire,

il n'a eu, à notre époque, où personne ne semble fait pour la place qu'il

occupe, qu'une attitude sans force publique et sans tranquillité privée.

Cependant, comme il a beaucoup de nobles et bonnes qualités et qu'il

porte à tout ce qui se nomme Talleyrand un intérêt extrême et qui lui

fait honneur, puisqu'il est puisé dans sa reconnaissance pour le

cardinal de Périgord, je lui souhaite de bien bon cœur une vie plus

douce que celle des dernières années et la fin de toutes ses

tribulations. Un autre aurait su, peut-être, en tirer parti; il ne sait,

lui, qu'y succomber...

[61] Tentative criminelle de Fieschi, pour tuer le Roi

Louis-Philippe.

Le séjour de quatre semaines que j'ai fait dernièrement à Baden-Baden m'a

plu. J'y ai trouvé d'anciennes connaissances, j'y ai fait quelques

rencontres agréables. C'est bien là encore que j'aurais dû fixer mes

souvenirs par quelques lignes consacrées à Mme la princesse d'Orange, ce

chef-d'œuvre d'éducation de princesse; au Roi de Würtemberg, à ses

filles les princesses Sophie et Marie, à l'hostilité assez mal dissimulée

entre Mmes de Lieven et de Nesselrode, à la douce philosophie de M. de

Falk, au bon langage de M. et de Mme de Zea, enfin à tout ce qui, en bien

et en mal, m'a frappée dans cette réunion de personnes dont chacune avait

sa part de distinction.

Elles se groupaient toutes, plus ou moins, autour de Mme de Lieven dont

l'éclat passé et l'infortune récente (la mort de ses deux plus jeunes

fils dans la même semaine), excitaient l'intérêt ou imposaient des

devoirs. Elle m'a fait grande pitié et m'est apparue, d'ailleurs, comme

un grand enseignement. Déroutée, jetée au hasard, sans résignation, ne se

complaisant pas dans ses regrets, et ne trouvant qu'un vide cruel dans

des distractions qu'elle ne se lasse pas de demander à chacun, sans goût

d'occupation, sans satisfaction pour elle-même, elle vit dans la rue,

dans les promenades, cause sans suite, n'écoute guère, rit, sanglote, et

fait, au hasard, des questions sans intérêt. Cette douleur est d'autant

plus lourde qu'elle est sans patience au bout de quatre mois d'infortune.

Elle s'étonne déjà de la durée de ses regrets; ne voulant pas subir le

mal, il ne s'use pas; elle le prolonge en luttant avec hostilité. Dans le

combat la douleur triomphe et la victime crie, mais le son est discordant

et ne fait vibrer aucune corde sympathique dans l'âme d'autrui. J'ai vu

chacun se lasser de la plaindre et de la soigner: elle s'en apercevait et

en était humiliée. Elle a paru me savoir gré d'avoir eu pour elle des

soins plus durables, et elle m'a laissé la conviction de lui avoir été,

non pas une consolation, mais du moins une ressource, et j'en suis bien

aise.

J'ai revu avec plaisir, il y a quelques jours, le beau lac de Constance;

j'y avais rêvé, il y a trois ans, un petit château: il a brûlé. J'y rêve

maintenant une chaumière; je serais fâchée qu'un asile manquât sur ce

promontoire, d'où la vue est si riche, si variée, si calme, où il serait

si doux de se reposer.

Du Wolfsberg que j'habitais, j'ai été plusieurs fois à Arenenberg, chez

la duchesse de Saint-Leu; elle m'a paru un peu plus calme qu'il y a trois

ans. L'élève prétentieuse de Mme Campan, la Reine de théâtre a fait place

à une bonne grosse Suissesse, qui babille assez facilement, reçoit avec

cordialité et sait gré à ceux qui font diversion à sa solitude. Sa petite

demeure est pittoresque, mais elle n'est calculée que pour la belle

saison; elle y passe cependant presque toute l'année. L'intérieur est

petit et réduit, et ne semble être fait que pour des fleurs, des joncs,

des nattes et des divans; ce n'est vraiment qu'un pavillon. Les débris

des magnificences impériales qui y sont entassés n'y font pas trop bien.

La statue en marbre de l'Impératrice Joséphine, par Canova, aurait besoin

d'un plus grand cadre. J'aurais voulu, d'un coup de baguette, transporter

dans le musée de Versailles le portrait de l'Empereur, comme général

Bonaparte, par Gros (sans contredit le plus admirable portrait moderne

que je connaisse); il devrait être une propriété nationale, car la vie

guerrière et politique, et toutes les gloires et les destinées de la

France se rattachent à ce portrait, si parfait, de Napoléon. Dans un

petit cabinet, sous un châssis de glace, se trouvent quelques reliques

précieuses, mêlées à d'assez insignifiantes babioles. L'écharpe de

cachemire portée par le général Bonaparte à la bataille des Pyramides, le

portrait de l'Impératrice Marie-Louise et de son fils sur lequel le

dernier regard de l'exilé de Sainte-Hélène s'est porté, et plusieurs

autres souvenirs intéressants, sont réunis là avec de mauvais petits

scarabées et mille petites nippes sans valeur et sans mérite: ainsi un

lorgnon oublié par l'Empereur Alexandre à la Malmaison, et un éventail

donné par le citoyen Talleyrand à Mlle Hortense de Beauharnais, conservés

au milieu des traditions de l'Empire, prouvent une grande liberté

d'esprit et pas mal d'insouciance, ou une grande facilité d'humeur et de

caractère.

Il est vrai que j'ai vu l'Impératrice Joséphine et Mme de Saint-Leu

demander à être reçues par Louis XVIII quinze jours après la chute de

Napoléon. J'ai vu, à Londres, Lucien Bonaparte se faire présenter par

lady Aldborough au duc de Wellington, et au congrès de Vienne, Eugène de

Beauharnais chanter des romances. Les anciennes dynasties peuvent manquer

d'habileté, les nouvelles manquent toujours de dignité.

_Fribourg, 20 août 1835._--Il y aurait, ce me semble, si ce n'est

dignité, du moins bon goût, de la part de Mme de Saint-Leu, à restituer à

la ville d'Aix-la-Chapelle le magnifique reliquaire porté par Charlemagne

et trouvé à son cou, lors de l'ouverture de son tombeau. Ce reliquaire,

qui sous un gros saphir contient un morceau de la vraie Croix, a été

donné à l'Impératrice Joséphine par le Chapitre de la Cathédrale pour se

la rendre favorable; se séparer de cette relique a dû être un douloureux

sacrifice. Il y aurait eu délicatesse et convenance à le faire cesser; ce

qui pouvait convenir au successeur de Charlemagne ne sied guère à

l'habitante d'Arenenberg!

J'ai peu à dire de la tournée qui m'a amenée ici. Saint-Gall est dans une

position charmante, l'intérieur de la ville assez laid, l'église,

reconstruite trop nouvellement ainsi que les bâtiments qui y tiennent, et

qui maintenant servent de siège au gouvernement cantonal, ont manqué leur

effet sur moi. Rien n'y retrace la grande et singulière existence des

anciens princes-évêques de Saint-Gall; l'église a cependant un beau

vaisseau, mais rien d'ancien, rien de recueilli. Le pont qu'on passe pour

prendre la route nouvellement tracée qui conduit à Heinrichsbad est un

accident pittoresque dans un pays boisé.

Heinrichsbad est un établissement tout nouveau; on y prend des bains

ferrugineux et la situation alpestre de cette maison isolée permet d'y

faire des cures de petit-lait. La partie de l'Appenzell qu'on traverse

pour atteindre Meynach m'a plus rappelé les Pyrénées qu'aucune autre

partie de la Suisse.

J'ai revu avec plaisir le lac de Zurich; celui de Zug, que j'ai longé le

lendemain, plus ombragé, plus retiré, m'a semblé plus gracieux. On le

voit presque en entier du couvent des dames de Saint-François dont la

maison domine et la ville et le lac. Je suis arrivée chez ces Dames

pendant une messe chantée, médiocrement, j'en conviens; mais l'orgue,

mais ces voix qui partent de lieux et de personnes invisibles s'emparent

toujours trop vivement de moi pour me disposer à la critique. Ces

religieuses s'occupent de l'éducation de la jeunesse; la sœur Séraphin,

qui m'a promenée, parle bien le français; sa cellule était très propre.

La règle du couvent ne m'a pas paru très austère.

La chapelle de Kussnach, à l'endroit même où Gessler fut tué par

Guillaume Tell, a un mérite historique sans doute, mais comme situation

elle est fort inférieure à celle construite sur le lac des

Quatre-Cantons, à la place où Tell, s'élançant hors de la barque de son

persécuteur, rejeta celle-ci dans l'orage et les flots.

La position de Lucerne, que je connaissais, m'a encore frappée par le

tableau pittoresque qu'elle présente. Le lion, sculpté dans le roc, près

de Lucerne, d'après le dessin de Thorwaldsen, est un monument imposant,

une belle pensée bien rendue.

Berne, où je suis arrivée par l'Immersthal, gracieuse vallée, riche de la

plus belle végétation et embellie de charmants villages, a l'aspect

grande ville, grâce à de nombreux édifices et à la beauté des avenues.

Mais la ville est triste, et même en été on sent combien elle doit être

froide en hiver. La terrasse plantée et suspendue à une grande hauteur

sur le cours de l'Aar, en face des montagnes et des glaciers de

l'Oberland, est une belle promenade, que l'Hôtel de la Monnaie d'un côté

et la Cathédrale de l'autre, terminent noblement.

La route de Berne ici n'offre rien de remarquable. Fribourg se présente

d'une façon assez frappante et originale. Sa position âpre et sauvage,

les tours jetées sur les hauteurs qui l'environnent, la profondeur de la

rivière, ou, pour mieux dire, du torrent qui coule au pied du rocher sur

lequel pose la ville, le pont suspendu qui s'élève au-dessus de la ville,

tout cela est pittoresque. L'intérieur de la ville, avec ses nombreux

couvents et sa population de Jésuites à longues robes noires et à grands

chapeaux, ressemble à un vaste monastère, auquel ne manque même pas, au

besoin, une petite odeur d'Inquisition; ce n'est pas sur ce point

mystérieux et claustral de la Suisse qu'on se sent respirer l'air de la

liberté classique de l'Helvétie. Le nouveau collège des Jésuites, par sa

position, domine la ville, et, par son importance, y exerce une grande

influence. A en juger par le peu qu'il est permis au voyageur de visiter,

cet établissement est sur la plus grande échelle et parfaitement bien

tenu; trois cent cinquante enfants, la plupart français, y sont élevés;

la maison me paraît destinée à en contenir un plus grand nombre. Outre

ce grand pensionnat, les Jésuites ont à côté leur propre maison, et, de

plus, à une lieue de la ville, une maison de campagne.

J'ai été voir la Cathédrale, qui serait tout à fait indigne d'être

visitée, sans un orgue dont on jouait au moment où je suis entrée et dont

le son m'a paru le plus harmonieux et le moins aigre et sifflant que

j'aie entendu.

Je suis fort aise d'avoir vu Fribourg; je l'avais traversé, il y a onze

ans, pour l'examiner. Je comprends mieux, maintenant, l'espèce de rôle

que cette ville joue dans l'histoire religieuse du temps actuel.

_Lausanne, 21 août 1835._--La route large et facile de Fribourg traverse

un pays boisé en partie, cultivé aussi, riant et varié, mais il n'est pas

précisément pittoresque, si j'en excepte le point de Lussan. La nature ne

se grandit qu'au moment où la chaîne de montagnes qui couronne le lac

Léman apparaît à la sortie d'un bois de sapins, qui cache assez longtemps

le lac et la ville de Lausanne.

Comme toutes les villes de Suisse, Lausanne est laid au dedans, mais dans

une situation pittoresque, sur un terrain inégal, qui en rend

l'habitation incommode, mais qui offre plusieurs terrasses d'où la vue

est fort belle: celles de la Cathédrale et du Château sont les plus

citées. Je préfère celle de la promenade Montbadon, moins élevée, mais

d'où l'on distingue mieux la campagne; les toits tiennent trop de place

dans les autres vues.

_Bex, 23 août 1835._--Un peu moins de murs et de vignes, quelques arbres

de plus, rendraient la route de Lausanne à Vevey charmante; ce n'est qu'à

Vevey que le pays me plaît tout à fait. Chillon surtout m'a frappée par

sa position, et ses souvenirs. J'aurais voulu y relire les vers de lord

Byron en parcourant le fameux souterrain; son nom, seul, barbouillé avec

du charbon sur un des piliers de la prison, le même auquel François de

Bonnivard a été attaché pendant six ans, suffit déjà à rendre ce cachot

poétique.

On quitte le lac Léman à Villeneuve pour s'enfoncer dans une gorge

étroite et sauvage. La dentelure aiguë et bizarre des rochers entre

lesquels passe la route est la seule beauté des quatre grandes lieues

après lesquelles on arrive ici. Tout auprès, sur une saillie du rocher

veiné de diverses couleurs, s'aperçoit, à demi cachée dans une touffe

d'arbres, la ruine du château de Saint-Triphon, qui m'a paru d'un bel

effet.

Bex même est un village qui ne ressemble en rien aux beaux villages

suisses du canton de Berne. Tout se ressent déjà du voisinage piémontais.

Nous sommes tous à l'auberge de l'Union, la seule du lieu, ni bonne, ni

mauvaise. L'établissement des bains sulfureux ne s'est pas soutenu, celui

du petit-lait, pas davantage. En fait, c'est un endroit dénué de

ressources, et assez triste et sombre, éclairé cependant pour moi par la

bonne petite mine couleur de rose de Pauline et par l'éclat de ses beaux

yeux bleus; j'ai été charmée de m'y trouver.

On m'a remis ici une lettre que l'amiral de Rigny y avait laissée pour

moi, en passant pour se rendre à Naples. Il me dit qu'il trouve partout

sur sa route l'opinion fort arrêtée que la duchesse de Berry était le 24

à Chambéry, et que le 30 Berryer, qui allait aux eaux d'Aix-en-Savoie, en

a disparu, quelques heures après l'attentat de Paris, et qu'il a reparu

ensuite, fort effaré, à Aix. J'ai trouvé, ainsi que M. de Rigny, cette

version établie partout. Les journaux suisses signalent aussi Mme la

duchesse de Berry; il n'y a, cependant, rien de constaté.

Il vient d'y avoir, à Maintenon, chez le duc de Noailles, une réunion de

gens d'esprit et d'intrigue. M. de Chateaubriand, Mme Récamier, la

vicomtesse de Noailles, M. Ampère, enfin tout ce qui va, le matin, à

l'Abbaye-aux-Bois[62]. J'en suis fâchée; le duc de Noailles ne devrait

pas quitter une route large pour entrer dans un sentier.

[62] L'Abbaye-aux-Bois était une communauté religieuse de femmes,

située à Paris, rue de Sèvres, à l'angle de la rue de la Chaise.

Elle servit de prison d'arrêt pendant la Révolution. Rendue, plus

tard, à sa destination première, elle offrit, en dehors du

cloître réservé aux religieuses, un asile paisible à des dames du

grand monde: c'est là que Mme Récamier vint s'établir.

D'après ce que l'on me mande de Touraine, je vois que les atrocités de

Paris, du 28 juillet[63], y ont créé de l'indignation, mais une

indignation qui craignait de se manifester hautement et qui est peut-être

effacée aujourd'hui. Nous vivons dans un temps où l'on voit tant de

monstruosités sur la scène, les livres en sont tellement remplis, elles

descendent si régulièrement dans la rue, que le peuple, blasé sur

l'horrible, y devient indifférent et se trouve ainsi familiarisé avec le

crime. Cette ville de Tours, dans le fond si calme, s'est signalée

cependant par le refus d'adresses du Tribunal, du Conseil municipal, du

Conseil d'arrondissement. Il a suffi de deux hommes de chicane,

argumentant sur la lettre de la loi, pour mettre à leur aise tous les

indifférents. Il paraît cependant que la garde nationale s'est montrée en

grand nombre le jour du service funèbre et qu'elle a fait une adresse

d'assez bonne grâce. Quand on voit, d'une part, les passions les plus

violentes et les plus criminelles, de l'autre des masses paresseuses ou

indifférentes, on se demande si les lois répressives demandées par le

ministère français suffiront. Peut-être ne feront-elles qu'irriter!

[63] Attentat Fieschi.

C'est un fort vilain temps que le nôtre; les bons siècles sont rares,

mais il n'y a guère d'exemple d'un plus vilain que celui-ci. Je plains de

tout mon cœur ceux qui sont chargés de le museler, M. Thiers, par

exemple, dont la fatigue et l'inquiétude se montrent, dans une lettre que

j'ai reçue de lui, hier, et dont voici un extrait. Après m'avoir parlé

des dangers personnels auxquels il a échappé lors de l'attentat du 28

juillet, il ajoute: «Mais le seul chagrin, chagrin accablant, c'est

l'immense responsabilité attachée à mes fonctions; je suis debout jour et

nuit. Je suis à la Préfecture de police, aux Tuileries, aux Chambres,

sans me reposer jamais, et sans être sûr d'avoir pourvu à tout, car la

fécondité du mal est infinie, comme dans toute société déréglée, où on a

donné à tous les bandits l'espoir d'arriver à tout, en mettant le feu au

monde; les misérables feraient sauter la planète si on les laissait

faire; ils n'avaient d'autre combinaison, le lendemain de cette horrible

boucherie, que celle-ci: «Nous «verrons;» c'est le principal assassin qui

me l'a dit lui-même. Pour prix de tant de tourments, je ne sais quel jour

je me reposerai, ni par quelle issue j'échapperai à mon supplice.»

Un mot qui me paraît digne de notre excellente Reine, aussitôt après

l'explosion de la machine infernale, et quand elle sut que le Roi et ses

enfants n'avaient pas succombé, a été celui-ci: «Comment mes enfants se

sont-ils conduits?» Les jeunes Princes ont été dévoués et touchants. Ils

se sont serrés autour du Roi; le lendemain, lorsqu'on reconnut la trace

d'une balle sur le front du Roi, le duc d'Orléans dit: «Pourtant, hier,

je me suis fait _le plus grand_ qu'il m'a été possible.»

Chronique de 1831 à 1862, Tome 1 (de 4) · 第 21 / 32 段