habitants. Il me semble que j'entends les cris de tous ses vieux
serviteurs, que je connais et pour qui elle était la troisième génération
qu'ils servaient. Les pauvres, les malades, les gens aisés, tous la
chérissaient. Elle était si secourable, si obligeante, si gracieuse!
C'est plus qu'une mort: c'est la destruction d'un jeune bonheur et d'une
race antique et illustre! Je suis vraiment ébranlée très profondément.
_Paris, 31 décembre 1834._--J'ai eu, hier matin, une bonne longue visite
de M. Royer-Collard. Il m'a raconté toute l'histoire de son professorat;
il m'a montré un coin de son système philosophique, puis il m'a beaucoup
parlé de Port-Royal. Ce sont vraiment des heures précieuses que celles
qu'il me donne; trop rares et trop courtes pour tout ce qu'il y a à
apprendre d'un esprit comme le sien.
Mme de Castellane est venue ensuite; si je m'y prêtais le moins du monde,
elle se ferait ma garde-malade! J'ai su, par elle, que M. Molé écrivait
ses _Mémoires_ et qu'il y en avait déjà cinq volumes.
M. le duc d'Orléans m'est venu ensuite; il m'a raconté beaucoup de choses
de son bal de la veille. Voici ce qui, comparé à ce qui m'a été dit
d'ailleurs, m'est resté: la plus grande élégance, la plus grande
recherche; de la magnificence, du joli monde; un souper superbe, des
fleurs, des statues groupées avec art, des lumières à aveugler, du blanc
et or partout; des livrées neuves, des valets de chambre en habits
habillés, l'épée au côté, vêtus de velours, tous poudrés à blanc, et
beaucoup de diamants dans les parures des femmes; la Reine charmée,
Madame Adélaïde piquée, disant: «C'est du Louis XV»; tous les hommes en
uniforme, mais en pantalons et bottes, et M. le duc de Nemours arrivant
en habit d'officier général, extrêmement brodé, en culottes courtes, bas
et souliers, joli, à ce que l'on dit, ayant bonne grâce et l'air fort
noble. M. le duc d'Orléans m'a demandé si, pour un militaire, je ne
préférais pas le pantalon et les bottes; voici ma réponse: «L'Empereur
Napoléon, qui a gagné quelques batailles, était tous les soirs, quand il
dînait seul avec l'Impératrice, en bas de soie et en souliers à
boucles.--Vraiment?--Oui, Monseigneur!--Ah! c'est différent.»
Mais voici le revers de la médaille: c'est que des députés priés (je
veux dire priés comme simples députés, car il y en avait d'autres comme
ministres et généraux), comme simples députés, donc, il n'y en avait que
trois: MM. Odilon Barrot, Bignon et Étienne: le premier en frac pour
faire plus d'effet!
Il y a de singuliers contrastes dans le Prince Royal: le goût et les
prétentions aristocratiques dans ses habitudes et une détestable tendance
dans la politique. Hier même, nous avons eu pour la première fois maille
à partir ensemble à l'occasion du duc de Wellington. Il m'a dit: «_Vous
voilà comme le Roi._ Aussi mon père sait-il que vous me parlez toujours
dans son sens et vous aime-t-il beaucoup.--Monseigneur, je ne parle
jamais que dans mon propre sens et dans celui de votre intérêt, mais je
n'en suis pas moins très fière de l'approbation et de la justice du Roi.»
Cela a, du reste, très bien fini entre nous, puisqu'il m'a demandé la
permission d'ajouter son portrait à ceux que j'ai réunis à Rochecotte.
Me voici donc finissant l'année 1834, mémorable dans ma vie, puisqu'elle
termine cette part de mon existence consacrée à l'Angleterre. Ces quatre
années, que je viens d'y passer, m'ont placée dans un autre cadre, offert
un nouveau point de départ, dirigée vers une nouvelle série d'idées;
elles ont modifié le jugement du monde sur moi. Ce que je dois à
l'Angleterre ne me quittera plus, j'espère, et traversera, avec moi, le
reste de ma vie. Maintenant, faisons des provisions de forces pour les
mauvais jours qui ne manqueront pas probablement et pour lesquels il est
convenable de se préparer.
1835
_Paris, le 3 janvier 1835._--J'ai eu hier la visite du duc de Noailles
qui m'avait écrit un billet fort aimable pour me prier de le recevoir. Il
est venu me parler de la nièce de sa femme, Mme de Chalais, qu'il aimait
comme son enfant et qu'il savait être vivement regrettée par moi. Nous
avons pleuré ensemble; puis il m'a parlé un peu de politique avec bon
sens et bon goût; un peu de la société; beaucoup de Maintenon. Il est
resté très longtemps et paraissait à son aise et se plaire fort. Il m'a
exprimé le désir de me voir souvent et d'entrer un peu dans nos
habitudes. C'est un des hommes que M. Royer-Collard compte davantage: il
est fort laid et a l'air vieux sans l'être; il est studieux, distingué
et de très bonne compagnie. J'ai beaucoup vu sa femme quand elle
s'appelait Mlle Alicia de Mortemart et qu'elle demeurait chez sa sœur la
duchesse de Beauvilliers, qu'elle suivait à Saint-Aignan. Nous sommes,
d'ailleurs, fort parents des Mortemart, la vieille princesse de Chalais,
chez laquelle M. de Talleyrand a été élevé, étant Mortemart, fille de M.
de Vivonne, frère de Mme de Montespan.
J'ai été hier à la grande réception du soir aux Tuileries, la Reine
m'ayant fait dire par Mme Mollien que je pourrais arriver et m'en aller
par les appartements particuliers, et, par conséquent, ne pas attendre ma
voiture. C'était le dernier jour de réception; j'y ai mené ma
belle-fille, Mme de Valençay. Le palais, éclairé, est vraiment superbe;
beaucoup de choses ont très bon air; beaucoup d'autres font contraste.
Ainsi, par exemple, les fracs isolés à travers la grande majorité des
uniformes, quelques femmes fort parées, puis d'autres en bonnet de
comptoir; point de désordre, mais aucune distinction de salles, de
places; on ne défile pas, c'est la Cour qui entre quand tout le monde est
arrivé et qui fait le tour des dames, après quoi, les hommes seuls
défilent; il y a un petit monsieur en uniforme qui précède et qui demande
à chaque dame son nom, ce qui me paraît pour les trois quarts et demi
indispensable.
On a été très gracieux pour moi et je crois qu'on attachait du prix à ce
que j'allasse un jour de grande réception qu'on peut bien appeler
_publique_. On craignait que je ne voulusse me borner aux audiences
particulières. C'eût été, ce me semble, de mauvais goût; peut-être
aimerais-je mieux ne pas aller du tout, mais, quand on trouve bon de voir
les gens en particulier, il ne faut pas avoir l'air de s'en cacher et de
les renier en public. Aussitôt vue, la Reine m'a elle-même dit de m'en
aller, on m'a fait ouvrir la petite porte et je me suis sauvée, ravie
d'être quitte de cette corvée!
_Paris, 7 janvier 1835._--M. Molé est venu me voir hier, il m'a dit bien
des choses singulières, et entre autres, celle-ci, qu'il se croyait «la
mission de purger le gouvernement de l'influence doctrinaire». Il a une
terrible haine pour les doctrinaires; car il sait haïr. Il m'a même
surprise à ce sujet et je me suis demandé s'il savait aussi bien aimer.
Je suis restée embarrassée devant la réponse.
_Paris, 8 janvier 1835._--Madame Adélaïde m'ayant demandé de lui mener
Pauline, je l'ai fait hier. Le Roi m'a fait dire de l'attendre chez sa
sœur, ce qui fait que j'y ai passé trois heures. Le Roi venait
d'apprendre la scène étrange qui a eu lieu parmi les amnistiés du
Mont-Saint-Michel: le jour même de leur délivrance, tous les amnistiés
républicains (les carlistes ont dit des prières et sont retournés
tranquillement dans la Vendée) ont chanté des chansons atroces, et ont
fini par jurer sur leurs couteaux de table l'assassinat du Roi. Celui-ci
avait sous les yeux les rapports de police et nous en a dit tous les
détails.
Il a causé longtemps, et de toutes choses; je dois dire avec beaucoup de
bon sens, d'esprit, de lucidité et de prudence; comprenant parfaitement
les destinées anglaises, jugeant bien l'Europe, parlant de son fils avec
une grande raison. Il m'a particulièrement dit deux choses qui m'ont
frappée. La première, c'est que, sans avoir été entraîné aussi loin que
son fils, il avait lui-même, cependant, donné dans de certaines erreurs
dont la pratique l'avait guéri. Il est revenu sur la Révolution de
Juillet, et a mis du prix à s'en montrer étranger dans le principe, aussi
m'a-t-il raconté que lors de la décoration de Juillet, ses ministres
avaient voulu la lui faire porter, et qu'il s'y était refusé, disant
qu'il ne la porterait jamais, n'y ayant eu aucune part que celle d'en
arrêter les résultats destructeurs. Il a ajouté: «Madame, vous ne me
l'avez jamais vu porter, cette décoration!»
Il est de plus en plus embarrassé pour son ambassadeur à Londres, car les
nouvelles reçues hier matin même de Naples prouvent que Sébastiani est
hors d'état. Je crois que le Roi aimerait M. de Latour-Maubourg, mais
celui-ci est malade et ne parle que de se retirer à la campagne. M. de
Sainte-Aulaire arrivera dans trois ou quatre jours et je m'imagine que la
chance tournera vers lui. Il a été question, entre le Roi et moi, de M.
de Rigny pour Londres, mais le Roi dit à cela: «Le seul ministre possible
aux Affaires étrangères pour remplacer Rigny serait Molé, mais Guizot
n'oserait pas rester avec lui à cause de la fureur de Broglie, et on ne
croit pas pouvoir se passer de Guizot à la Chambre.» L'objection contre
Sainte-Aulaire, c'est l'influence qu'exerce sur lui M. Decazes, qui est
mauvaise en elle-même et à juste titre désagréable au Roi.
La lettre de M. de Talleyrand du 13 novembre a été enfin lue au Conseil
hier, elle paraîtra dans le _Moniteur_ d'aujourd'hui, et sa publication
sera accompagnée d'une réponse très polie de M. de Rigny. On a seulement
demandé le changement d'un mot qui a été accordé, parce qu'en réalité, il
ne fait qu'éclaircir la pensée sans l'altérer. On a prié M. de Talleyrand
de permettre qu'on mît: _cet esprit de propagande_, au lieu de _certaines
doctrines_.
J'ai été hier soir au grand bal des Tuileries. M. le duc d'Orléans m'a
encore attaquée sur les élections anglaises: il a une peur étrange
qu'elles ne tournent au profit du Cabinet tory. Voici la seconde fois que
nous avons maille à partir à ce sujet; hier, je cherchais à décliner la
discussion, mais lui a voulu l'entamer, disant que «peut-être je le
convertirais». A quoi j'ai répondu: «J'en serais d'autant plus fière,
Monseigneur, que ce serait vous convertir à votre propre cause.»
Il venait de relire la lettre de démission de M. de Talleyrand. Il a dit
que c'était un chef-d'œuvre, un vrai document historique; qu'elle aurait
un grand retentissement au dehors; que rien ne pouvait être si noble, si
simple, si bien pour le Roi que personne ici n'avait le courage de louer;
mais que M. de Talleyrand s'y montrait terriblement conservatif, et que
cela allait donner lieu à une grande controverse dans les journaux. Je
lui ai répondu: «Cela se peut, Monseigneur, mais qu'importe. Que M. de
Talleyrand parle ou se taise, il est toujours attaqué par la mauvaise
presse. A son âge, et quand on fait ses adieux au public, on a bien le
droit de le faire de manière à se satisfaire soi-même et à se montrer tel
qu'on est, tel qu'on a toujours été, un homme d'un bon esprit, ami de son
pays et du bon ordre, et qui plus est, un homme de sa caste, ce qui
n'implique pas nécessairement un homme à préjugés. Enfin, M. de
Talleyrand, _seul_, dites-vous, a le courage ici de louer le Roi, et
pourquoi? Parce qu'il est un gentilhomme, un grand seigneur, et par
conséquent un conservatif. Il faudra toujours que la Royauté revienne à
ceux-là; soyez-en bien sûr.» Il a repris: «Oh! au dehors, cette lettre
sera extrêmement admirée.--Oui, Monseigneur, elle le sera au dehors,
mais elle le sera aussi par tous les honnêtes gens du dedans, et
Monseigneur me permettra de ne compter que ceux-là!» Voilà encore un
échantillon de mes conversations avec ce jeune Prince, qui ne manque ni
d'intelligence, ni de courage, ni de grâce, mais dont le jugement est
encore bien dépourvu de prudence et d'équilibre.
Le Roi qui, lui, est prudent par excellence, et de plus fort gracieux
pour moi, est venu à moi et, en riant, m'a dit: «Avez-vous raconté à M.
de Talleyrand notre longue conversation?--Sans doute, Sire; elle était
trop riche et trop curieuse pour que je ne lui procurasse pas le plaisir
d'en apprendre quelque chose.--Ah! ah! je suis sûr que vous n'aurez pas
oublié mon anecdote sur la décoration de Juillet.--En effet, Sire, c'est
la première chose que j'ai citée à M. de Talleyrand; je la conterai à mon
fils, à mon petit-fils; je veux que mes descendants s'en souviennent pour
répéter un jour ce que je dis sans cesse, c'est que le Roi a un _grand_
esprit.» Il y a longtemps qu'on a dit que, lorsque la flatterie ne
réussissait pas, c'était la faute du flatteur et non de la flatterie; il
me semble qu'hier, le flatteur n'était pas en défaut.
_Rochecotte, 12 mars 1835._--Nos lettres de Paris nous disent que le
refus de M. Thiers de rester au ministère, avec le duc de Broglie,
président du Conseil et ministre des Affaires étrangères, refus auquel le
Roi ne veut pas entendre pour ne pas se trouver livré si uniquement aux
doctrinaires, arrête de nouveau toute la machine. La Chambre des députés
commence à s'émouvoir, et il est impossible de bien apprécier où tout
ceci précipite.
Il doit y avoir, à Saint-Roch, une quête pour les salles d'asile dirigées
par Madame Adélaïde, c'est donc elle qui choisit les quêteuses. Elle a
désigné Mmes de Flahaut et Thiers. La première, furieuse, dit-on, du
_pendant_, a refusé; et cette petite difficulté a trouvé moyen de se
faire remarquer à travers toutes les grandes impossibilités du moment.
_Rochecotte, 14 mars 1835._--Les lettres d'hier ne laissent plus aucun
doute sur le dénouement de la crise ministérielle.
C'est, à peu de chose près, la répétition du mois de novembre dernier: le
maréchal Gérard fut alors remplacé par le maréchal Mortier; aujourd'hui
M. de Broglie remplace Mortier à la présidence et Rigny lui cède les
Affaires étrangères, pour prendre l'intérim de la Guerre, jusqu'à
l'arrivée de Maison, auquel on a envoyé un courrier. Si celui-ci accepte,
l'ambassade de Pétersbourg serait à donner, mais on croit qu'il refusera.
Alors Rigny restera-t-il définitivement à la Guerre ou ira-t-il à Naples
en cédant la place à quelque général secondaire? C'est ce qu'on ignore
encore. Ainsi, avec Broglie et Maison de plus et Rigny de moins, ou à peu
près, chacun reste à son poste. C'était bien la peine de faire tant de
bruit.
Voici ce qu'on mande relativement à M. Thiers, qui, d'abord, s'était
refusé à entrer avec M. de Broglie. Il a été travaillé, tiraillé en tous
sens, Mignet et Cousin pour le dissuader, Salvandy pour le faire
accepter. Pendant ce temps-là, une réunion nombreuse de députés
s'assemblait chez M. Fulchiron. Thiers, le sachant, a dit que si cette
réunion le demandait, il accepterait; Salvandy d'y courir et de revenir
avec une députation, pour obtenir le consentement de Thiers, qui, cette
fois enfin, l'a donné pour ne pas être accusé de faire manquer la seule
combinaison possible, et fort, d'ailleurs, d'une expression solennelle de
la majorité parlementaire. On croit qu'il ne tardera pas, cependant, à se
repentir d'avoir cédé... La balance n'est plus en équilibre; ils vont
être deux contre un dans le Conseil. Il n'y a pas là condition de durée.
J'ai reçu une lettre de M. Molé qui me mande: «Vous laissez ici un vide
que rien ne peut ni ne saurait remplir; personne ne l'a senti et n'en a
souffert comme je l'ai fait depuis quelques jours. J'ai l'espérance que
vous m'auriez approuvé, j'ose dire que j'en suis sûr; vous êtes du très
petit nombre pour lesquels je me pose la question avant d'agir. Ce n'est
plus pour des noms propres qu'on a lutté, c'est pour l'amnistie.
L'amnistie pleine et entière était ma condition; ceux qui se retiraient,
pour s'imposer, ont provoqué, à la Chambre, un hourra contre; moi seul ai
soutenu qu'il tomberait devant la réalité. Quelques-uns, qui voulaient
l'amnistie avec moi, ont cependant perdu courage, et, en ce moment,
l'ancien ministère va se reformer sous la présidence de M. de Broglie.
Plusieurs de ses membres montrent en cela peu de fierté, tous acceptent
une position que l'avenir jugera, ainsi que bien d'autres choses.»
_Rochecotte, 16 mars 1835._--M. Royer-Collard m'écrit ceci, sur la
dernière crise ministérielle: «C'est mardi 10 que le Roi a chargé Guizot
d'avertir M. de Broglie. Vous vous attendez à l'insolence d'un vainqueur?
Point du tout. M. de Broglie, instruit par Guizot, avait déposé, non
seulement son arrogance, mais cette dignité personnelle à laquelle il ne
faut pas renoncer, même pour être président du Conseil. Il s'est aussi
excusé fort humblement du passé, il a promis d'être sage à l'avenir.
Tenez cela pour certain, l'orgueil Necker, qui est le type de l'orgueil
Broglie, a fléchi.»
Plus loin, et à propos du papier signé par la soi-disant réunion
Fulchiron chez Thiers, il y a ceci: «C'est sur cette pièce que Thiers a
capitulé; il rentre donc, mais séparé et dégagé des doctrinaires qu'il a
humiliés. Il _rentre_ au lieu que Guizot _reste_. Personne ne gagne, je
crois, à ce replâtrage.»
Plus loin encore ceci: «Quand M. Molé est entré hier chez moi, je l'ai
embrassé comme un naufragé sauvé. Il sort de là plus considéré, il s'est
surpassé.»
_Rochecotte, 23 mars 1835._--J'ai eu, hier soir, une très gracieuse
réponse de la duchesse de Broglie à la lettre de félicitations que je lui
avais adressée. Le triomphe politique se dissimule sous d'humbles
citations bibliques; la bienveillance y domine, et, au fait, je suis
contente d'elle, elle est une personne de mérite.
J'avais écrit aussi à M. Guizot, à l'occasion de la mort de son frère; il
a attendu la fin de son deuil pour répondre, mais enfin il a répondu, et
hier m'est arrivée une lettre de lui très cajolante. Voici la seule
phrase politique: «Je suis de ceux qui doivent dire que la crise est
finie; mais je suis aussi de ceux qui savent qu'il n'y a jamais rien de
fait en ce monde, et qu'il faut recommencer chaque jour. Un effort
continuel pour un succès toujours incomplet et incertain, voilà notre
vie. Je l'accepte sans illusion, comme sans découragement.»
J'ajouterai un extrait d'une lettre de M. Royer-Collard, arrivée aussi
hier soir: «Ce qui s'est passé est fort triste, le dénouement comme la
crise. Voyez-y le Roi et Thiers vaincus par Guizot, et par contre-coup M.
de Talleyrand dans ce qui lui reste de vie politique. Il est vrai que
cette victoire n'a pas l'aspect et ne fait pas le bruit d'un triomphe;
elle est obscurcie par l'incertitude de la Chambre; mais Guizot est
savant dans l'intrigue et obstiné de toute la force de sa présomption, de
toute l'ardeur de sa soif de domination personnelle: il ne s'arrêtera que
vaincu lui-même par la force des choses, et je ne sais pas s'il y a
quelque part aujourd'hui une telle force. Thiers a eu le plaisir de se
faire attendre trente-six heures et de se séparer à la tribune; mais il
reste qu'il a reculé, et que c'est la peur que lui fait Guizot avec les
petits doctrinaires qui l'a empêché d'entrer, malgré sa bonne volonté,
dans le ministère Gérard-Molé; jusqu'à nouvelle circonstance, il est
absorbé dans la soumission. M. Molé est sorti de ce chaos avec un
surcroît de considération, dont il vous doit, soyez-en sûre, une partie:
vous lui avez apparu plus d'une fois et vous l'avez secouru. Il vous aime
fort et a besoin de votre approbation; ce qui me l'a tout à fait donné,
c'est d'avoir contribué, à ce qu'il croit, à le rapprocher de vous.»
_Rochecotte, 10 mai 1835._--J'ai reçu, hier, un assez curieux compte
rendu de ce qui s'est passé au comité secret de la Chambre des Pairs à
l'occasion de la forme du jugement[60]. Plusieurs Pairs ont déclaré qu'on
ne pouvait en finir en jugeant les prévenus par défaut, c'est-à-dire en
jugeant les banquettes. De cet avis ont été MM. Barthe, Sainte-Aulaire,
Séguier et, à ce que l'on croit, de Bastard. M. Decazes et quelques
autres ont prétendu qu'il fallait les juger un à un. M. Cousin a adressé
les plus violents reproches à M. Pasquier, pour n'avoir pas admis les
défenseurs, et à la Chambre pour avoir eu la faiblesse de maintenir la
décision de son président. M. Pasquier, dans sa réponse, a fait de la
sensibilité, du pathétique. Mais l'incident le plus grave est la
déclaration de M. Molé, qui a dit, formellement, que si on jugeait les
prévenus en son absence, il se récuserait. Cette déclaration a fait le
plus grand effet, et plusieurs Pairs, parmi lesquels le duc de Noailles,
se sont rangés à cette opinion. On ajoute ceci: «Vous voyez bien que dans
cette déclaration, il y a le noyau d'un nouveau ministère Molé, dans le
cas où l'impossibilité du procès forcerait les ministres actuels à céder
leurs places; mais, d'un autre côté, faiblir devant de tels accusés
serait si dangereux, que la nécessité de résister l'emportera sur toute
autre considération: reste à savoir comment! Ce procès est une hydre!»
[60] Une ordonnance royale avait chargé la Cour des Pairs de
juger les auteurs des insurrections républicaines qui eurent lieu
du 7 au 13 avril 1834 dans plusieurs villes de province et à
Paris. Les arrêts de condamnation ne furent rendus qu'en décembre
1835 et janvier 1836.
* * * * *
_Langenau (Suisse), 18 août 1835._--Il y a quelque temps que cette petite
_Chronique_ a été interrompue. J'ai été souvent malade, toute application
m'était impossible; ma paresse a augmenté, puis est survenu le dégoût de
la plume et de rédiger ma propre pensée, après avoir si longtemps mis en
œuvre celle des autres, ou, pour parler plus exactement, leur avoir
prêté la mienne; puis les déplacements, les voyages, tout enfin a
concouru à rompre mes habitudes. Trop de tableaux nouveaux ont distrait
mon esprit, le temps m'a manqué pour la vie recueillie et appliquée,
toute inspiration d'ailleurs était éteinte. J'avais vécu en prodigue
pendant quatre années; mes provisions étaient courtes, elles se sont
trouvées épuisées! Bref, pour me servir du mot, peu filial, de M. Cousin
parlant de son père, devenu imbécile, _l'animal seul est resté_.
Mes lettres ont raconté, dans le temps, le séjour de M. le duc d'Orléans
à Valençay; le drame (je peux bien le nommer ainsi) de la démission de M.
de Talleyrand de son ambassade de Londres; le changement du ministère, à
Paris, qui n'a eu que trois jours de durée; celui du Cabinet anglais,
qui, au bout de trois mois, s'est retiré devant un Parlement imprudemment
renouvelé; le mécontentement de tous ces événements autour de moi;
l'intrigue à facettes qui a fait Sébastiani ambassadeur à Londres,
tandis que M. de Rigny y aspirait en cachette; tout cela est bien connu,
je n'en dirai donc plus rien.
A Maintenon, où j'ai passé quelques heures chez le duc de Noailles, j'ai
eu plaisir à entendre un long récit du séjour que Charles X y fit en
1830, en quittant Rambouillet pour s'embarquer à Cherbourg. Le duc de
Noailles raconte avec émotion, et par conséquent avec talent, cette scène
dramatique. Je ne l'ai malheureusement pas écrite le jour même où il me
l'a contée et aujourd'hui je craindrais que ma mémoire ne la défigurât.
Je repasserai un jour ou l'autre par Maintenon et, à défaut du récit que
je n'entendrai plus, je dirai ce que cette ancienne et curieuse demeure
sera devenue entre les mains du duc de Noailles, qui y fait beaucoup
d'embellissements.
Notre paisible séjour à Rochecotte aurait pu aussi fournir quelques
pages, dues aux récits piquants de M. de la Besnardière, à la
correspondance souvent agitée de Madame Adélaïde pendant la rentrée, en
mars dernier, du ministère doctrinaire, et à quelques traits
caractéristiques de M. de Talleyrand, aux prises avec une solitude
comparative, cherchant, presque toujours, à mettre les autres dans leurs
torts pour se créer des émotions, s'y plaçant lui-même et guerroyant
ainsi tout seul dans une atmosphère toute pacifique.