_Paris, 9 décembre 1834._--Frédéric Lamb, qui est venu chez moi hier

matin, m'a raconté des choses fort curieuses; il m'a appris encore pis

que ce que je savais déjà sur lord Palmerston; des détails inconcevables,

par exemple, sur la conduite de celui-ci dans la question d'Orient, dont

nous n'avions pu, nous autres, à Londres, juger que la superficie, et sur

mille autres choses. Il m'a dit que, lors de la querelle entre

l'Angleterre et la Russie, à propos de sir Stratford Canning, Mme de

Lieven avait désiré que la chose pût s'arranger, de façon à ce que

Frédéric Lamb fût à Pétersbourg et sir Stratford Canning à Vienne. Cela

fut proposé au prince de Metternich qui répondit: «Cet arrangement

n'arrangera rien, car le seul ambassadeur que nous soyons décidés à ne

jamais recevoir, c'est sir Stratford Canning.»

Il m'a dit encore que M. de Metternich disait de lord Palmerston: «C'est

un tyran, et nous ne sommes plus au siècle de la tyrannie.»

Frédéric Lamb déteste lord Granville; du reste, il ne croit pas au succès

du Cabinet tory, mais il ne croit pas non plus que son héritage tombe

nécessairement aux radicaux. Il croit à la rentrée de lord Grey et

cherche les moyens d'évincer lord Palmerston et lord Holland. Il dit,

comme Pozzo, comme M. Molé, des choses inouïes de M. de Broglie; jamais

on n'a fait plus de fautes que celui-ci, à les en croire.

En rentrant chez moi, hier à quatre heures, j'ai reçu M. Molé. Tout s'est

passé comme si nous nous étions vus la veille: lui, me parlant, comme

jadis, de lui, de ses affections, intimités, dispositions d'esprit, avec

ce charme qui lui est propre. Il m'a dit que j'étais beaucoup plus

aimable qu'il y a quatre ans; il est resté près d'une heure. J'ai

toujours trouvé qu'on ne causait avec personne aussi parfaitement bien,

rapidement, agréablement, qu'avec lui; il est de très bon goût, à une

époque à laquelle personne ne l'est plus; il n'a, peut-être, pas l'âme

assez haute pour dominer, mais il a l'esprit assez élevé pour ne pas se

dégrader, et c'est déjà beaucoup.

Bien des noms propres, bien des faits et des choses ont repassé devant

nos yeux dans cette heure, et j'ai été très satisfaite du naturel avec

lequel il a tout abordé. Il m'a dit que j'avais dans l'esprit une équité

qui rassurait toujours, ceux même qui pourraient craindre mon inimitié;

enfin, tout a été pour le mieux. Je ne suis pas sûre que cela se passe

aussi bien entre M. de Talleyrand et lui. Je suis chargée d'arranger leur

entrevue, et tous deux, ce qui est assez drôle, m'ont priée d'être

présente à cette première rencontre.

M. Molé m'a raconté avoir, la veille, écrit à M. Dupin pour refuser de

dîner chez lui, en motivant son refus sur la manière dont celui-ci avait,

à la tribune, travesti les rapports purement officieux et nullement

officiels qu'ils avaient eus ensemble, il y a quinze jours. M. Molé m'a

dit encore qu'il ne songeait pas du tout, comme quelques personnes le

prétendaient, à l'ambassade d'Angleterre, parce qu'il ne voulait rien

accepter du ministère actuel.

Il ne voit plus du tout le duc de Broglie. Il croit que Rayneval est le

seul ambassadeur possible à Londres en ce moment et compte aussi en

parler au Roi, avec lequel il dit qu'il est très bien. Il salue à peine

Guizot et n'est que très froidement avec Thiers.

_Paris, 10 décembre 1834._--C'était, hier soir, une défilade

assourdissante de visites chez M. de Talleyrand. Il s'est dit beaucoup de

choses, dont voici les seules qui m'ont paru piquantes.

C'est Frédéric Lamb, qui est venu le premier, et avec lequel nous avons

été assez longtemps seuls, qui nous les a contées. Il nous a beaucoup

parlé de M. de Metternich et de son dire, il y a quatre mois, sur le Roi

Louis-Philippe: «Je l'ai cru un intrigant, mais je vois bien que c'est un

Roi.» Il nous a dit encore que le jour de la chute du dernier ministère

anglais, lord Palmerston en avait mandé la nouvelle au chargé d'affaires

d'Angleterre, à Vienne, en l'invitant à la transmettre à M. de

Metternich, et en ajoutant: «Vous ne serez jamais dans le cas de faire à

M. de Metternich une communication qui lui fasse plus de joie.» Le chargé

d'affaires porte cette dépêche au Prince, et, je ne sais pourquoi, la lit

tout entière, même cette dernière phrase. M. de Metternich a répondu

ceci, que je trouve de très bon goût: «Voici une nouvelle preuve de

l'ignorance dans laquelle lord Palmerston est des hommes et des choses;

car je ne puis me réjouir d'un événement dont je ne puis mesurer encore

les conséquences. Dites-lui que ce n'est pas avec joie que je l'accepte,

mais bien avec espérance.»

_Paris, 12 décembre 1834._--Nous avons dîné hier aux Tuileries, M. de

Talleyrand, les Mollien, les Valençay, le baron de Montmorency et moi.

J'étais assise entre le Roi et le duc de Nemours; ce dernier a un peu

vaincu sa timidité; il lui en reste cependant beaucoup. Il est blanc,

blond, rose, mince et transparent comme une jeune fille, pas joli à mon

gré.

On ne saurait avoir une conversation plus intéressante que celle du Roi,

surtout lorsque, laissant la politique de côté, il veut bien fouiller

dans les nombreux souvenirs de son extraordinaire vie. J'ai été frappée

de deux anecdotes qu'il m'a racontées à merveille, et quoique je craigne

de les défigurer en les racontant moins bien, je veux cependant les dire.

Un portrait de M. de Biron, duc de Lauzun, qu'il vient de faire copier

sur celui que M. de Talleyrand lui a prêté, était là, et a fait

naturellement parler de l'original. A ce sujet, le Roi m'a conté qu'en

revenant à Paris en 1814, à sa première réception, il vit approcher un

homme âgé qui lui demanda de vouloir bien lui accorder quelques minutes

d'entretien un peu à part de la foule. Le Roi se plaça dans l'embrasure

d'une croisée, et là, l'inconnu tira de sa poche une bague montée avec le

portrait de M. le duc d'Orléans, père du Roi, et dit: «Lorsque le duc de

Lauzun fut condamné à mort, j'étais au Tribunal révolutionnaire; en

sortant, M. de Biron s'arrêta devant moi qu'il avait quelquefois

rencontré, et me dit: «Monsieur, prenez cette bague et promettez-moi que,

si jamais l'occasion s'en présente, vous la remettrez aux enfants de M.

le duc d'Orléans, en les assurant que je meurs fidèle ami de leur père et

serviteur dévoué de leur maison.» Le Roi fut, comme de raison, touché du

scrupule avec lequel, après tant d'années, la mission avait été

accomplie. Il demanda à l'inconnu de se nommer; il s'y refusa en disant:

«Mon nom ne peut vous être utile à savoir; il réveillerait peut-être des

souvenirs fâcheux; j'ai acquitté ma parole donnée à un mourant, vous ne

me reverrez ni n'entendrez jamais parler de moi.» En effet, il ne s'est

jamais manifesté depuis.

Voici la seconde anecdote. Lorsque le Roi actuel était encore en

Angleterre, ainsi que Louis XVIII et M. le comte d'Artois, celui-ci

voulait absolument obliger son cousin à porter l'uniforme des émigrés

français et notamment la cocarde blanche, ce à quoi M. le duc d'Orléans

s'est constamment refusé, disant que jamais il ne la prendrait. Il était

toujours en frac; cela avait même donné lieu à quelques explications

assez aigres. En 1814, M. le duc d'Orléans prit la cocarde blanche avec

toute la France, et M. le comte d'Artois l'habit de colonel-général de la

garde nationale. Le premier jour que M. le duc d'Orléans fut chez M. le

comte d'Artois, celui-ci lui dit: «Donnez-moi votre chapeau.» Il le prit,

le retourna, et jouant avec la cocarde blanche dit: «Ah! ah! mon cousin!

qu'est-ce que c'est donc que cette cocarde? Je croyais que vous ne deviez

jamais la porter?--Je le croyais aussi, Monsieur, et je croyais en outre

que vous ne deviez jamais porter l'habit que je vous vois; je regrette

bien que vous n'y ayez pas joint la cocarde qu'il entraîne.--Mon cher,»

reprit Monsieur, «ne vous y trompez pas: un habit ne signifie rien. On le

prend, on le quitte, et c'est assez égal. Mais une cocarde, c'est

différent: c'est un symbole de parti, un signe de ralliement, et votre

signe particulier ne devait pas être vaincu.» Ce que j'ai aimé chez le

Roi, qui avait la bonté de me raconter cette scène, c'est qu'il s'est

hâté d'ajouter: «Eh bien, madame, Charles X avait raison, et il avait

trouvé là une explication plus spirituelle qu'on ne l'aurait

attendue.--Le Roi dit vrai,» ai-je repris, «l'explication de Charles X

était celle d'un gentilhomme et d'un chevalier, et il est certain qu'il

avait de l'un et de l'autre.--Oui, sûrement,» a ajouté le Roi, «et même

il a très bon cœur.» J'ai été bien aise de voir cette justice rendue là.

A neuf heures, j'ai été avec Mme Mollien chez la comtesse de Boigne. Elle

était venue la première chez moi et m'avait fait dire, par Mme Mollien,

qu'elle serait très flattée si je voulais venir quelquefois chez elle le

soir. C'est le salon important du moment; la seule maison comme il faut,

qui appartienne, je ne dirais pas à la Cour, mais au Ministère, comme

celle de Mme de Flahaut appartient à M. le duc d'Orléans et celle de Mme

de Massa à la Cour proprement dite. Il n'y en a pas une quatrième. Chez

Mme de Boigne, qui reçoit tous les soirs, on s'occupe avant tout de

politique, on en parle toujours; la conversation m'a paru tendue, assez

incommode par les questions directes poussées jusqu'à l'indiscrétion,

qu'on se jette à la tête: «Le duc de Wellington se maintiendra-t-il?

Croyez-vous que M. Stanley se joindra à sir Robert Peel? S'ils croulent,

cela tournera-t-il au profit des whigs ou des radicaux? Pensez-vous que

lord Grey veuille se réconcilier avec lord Brougham?» Voilà par quelles

questions j'ai été naïvement assaillie. Je me suis tirée d'affaire en

plaidant ignorance complète, et en finissant par dire, en riant, que je

ne m'attendais pas, dans une belle soirée, à répondre à des _questions

de conscience_. Cela a fini là, mais je n'en avais pas moins reçu une

impression désagréable, malgré les excessives gracieusetés de la

maîtresse de maison, et j'ai été bien aise de m'en aller.

_Paris, 14 décembre 1834._--Hier, lady Clanricarde a déjeuné chez moi, et

nous sommes parties à onze heures et demie pour l'Académie française. M.

Thiers, le récipiendaire, nous avait fait garder les meilleures places,

et, ce dont je lui ai su gré, loin de sa famille, qui était dans une

petite tribune du haut avec la duchesse de Massa. Il n'y avait, dans

notre groupe, que Mme de Boigne, M. et Mme de Rambuteau, le maréchal

Gérard, M. Molé, M. de Celles et Mme de Castellane. Celle-ci est

engraissée, épaissie, alourdie, mais elle a toujours une physionomie

agréable, et de jolis mouvements dans le bas du visage. Elle a eu l'air

si ravie, si émue, si touchée de me revoir (j'ai été intimement liée avec

elle, et au courant de ses intérêts à un point incroyable pour

l'imprudence de sa brouillerie subséquente), que cette émotion m'a

gagnée; nous nous sommes serré la main. Elle m'a dit: «Me permettez-vous

de revenir chez vous?» J'ai dit: «Oui, de très bon cœur.»

Voici notre histoire. Dans le moment du récri des Tuileries contre moi,

sous la Restauration, Mme de Castellane m'a reniée et, sans se souvenir

du tort qu'il était en mon pouvoir de lui faire, elle a rompu avec moi.

J'ai été amèrement blessée parce que je l'aimais tendrement, mais me

venger eût été une bassesse, et, à travers toutes mes fautes, je suis

incapable d'une vilenie; je crois qu'au fond du cœur, elle m'a su gré de

l'avoir ménagée.

M. de Talleyrand, comme membre de l'Institut, est entré dans la salle,

appuyé sur le bras de M. de Valençay. On ne saurait croire quel effet il

a produit! Spontanément, tout le monde s'est levé, dans les tribunes

comme dans l'enceinte, et cela, avec un certain mouvement de curiosité

sans doute, mais aussi de considération, auquel il a été très sensible.

J'ai su que, malgré la foule qui obstruait les avenues, tout le monde lui

avait fait faire place.

A une heure, la séance a commencé. M. Thiers est si petit qu'entouré de

Villemain, de Cousin et de quelques autres, il est entré sans qu'on l'ait

vu venir; on ne l'a aperçu que lorsque, seul, debout, il a commencé son

discours. Il l'a dit avec le meilleur accent, la prononciation la plus

nette; avec une voix soutenue, peu de gestes, pas trop de volubilité. Il

était pâle comme la mort, et, dans les premiers moments, tremblant de la

tête aux pieds, ce qui lui a beaucoup mieux réussi que s'il avait eu de

cette insolence qu'on lui reproche souvent. Malgré son mauvais son de

voix, il n'a jamais frappé l'oreille désagréablement, il n'a été ni

monotone, ni glapissant, et enfin lady Clanricarde en était à le trouver

_beau_!

M. de Talleyrand et M. Royer-Collard étaient en face de lui, et il

semblait ne parler que pour eux! Son discours est éclatant. Je ne sais

pas s'il est précisément académique, quoiqu'il soit plein d'esprit, de

goût et de beau langage dans de certaines parties; mais ce qu'il est sans

aucun doute, c'est politique, et il l'a dit bien plus comme une

improvisation que comme une lecture. Il a eu de ces mouvements de tribune

qui ont produit aussi, sur l'assemblée, un effet bien plus parlementaire

que littéraire, mais toujours favorable, et, par moments, cela a été

jusqu'à l'enthousiasme. M. de Talleyrand en était à l'émotion, et M.

Royer-Collard faisait faire à sa perruque des hauts et des bas qui

prouvaient la plus vive approbation! Le passage sur la calomnie a été dit

avec une conviction intime qui a été contagieuse et a valu une salve

d'applaudissements.

Le discours est anti-révolutionnaire au plus haut degré; il est orthodoxe

dans les principes littéraires; il est--et c'est ce que j'en aime

surtout--il est traversé d'un bout à l'autre par un sentiment honnête qui

m'a fait plaisir et qui doit être utile à M. Thiers dans le reste de sa

carrière. Enfin, ce beau discours, pour ressortir, pouvait se passer de

l'ennuyeuse réponse de M. Viennet, que personne n'a écoutée et qui a

permis à tout le monde de s'apercevoir qu'il était tard et qu'il faisait

une chaleur affreuse.

On m'a dit que, pendant le discours de M. Thiers, M. de Broglie faisait

force quolibets; M. Guizot était renfrogné, et médiocrement satisfait, je

pense, de voir à son rival, dans la même semaine, un double succès,

politique et littéraire.

_Paris, 16 décembre 1834._--Hier, j'ai fait quelques visites; j'ai trouvé

Mme de Castellane qui ne m'avait pas rencontrée chez moi. Elle a voulu

que j'entendisse son histoire des douze dernières années; elle la raconte

bien. Il m'a semblé qu'elle avait dû la roucouler ainsi à d'autres qu'à

moi. Elle n'a plus de jeunesse du tout, c'est une grosse personne,

courte, trapue; ce n'est plus du tout, au sourire près, celle que j'avais

connue, au physique du moins; moralement, il m'a paru qu'elle s'était

faite grave plutôt qu'elle n'était devenue sérieuse. Elle est

spirituelle, caressante, comme toujours; elle a beaucoup parlé, moi très

peu. J'avais le cœur serré par mille souvenirs du passé, et, quoiqu'elle

ait été douce, je n'ai pu reprendre confiance, mais j'ai bien reçu toutes

ses paroles et je ne suis pas fâchée de ne plus en être à l'amertume avec

elle.

_Paris, 17 décembre 1834._--Je me suis laissé décider par Mme Mollien, à

aller, hier, avec elle, à la Cour des Pairs, non pas dans une tribune en

évidence, mais dans une tribune retirée d'où on voyait et entendait sans

être vu, celle de la duchesse Decazes. Je n'y avais jamais été, les

séances n'étant pas publiques avant 1830. La journée d'hier était fort

annoncée et excitait la curiosité générale; aussi la salle était remplie.

A quelque époque qu'on arrive à Paris, on est toujours sûr d'y trouver

quelque drame scandaleux qui amuse le public. Hier, c'était le procès

contre Armand Carrel du _National_.

M. Carrel n'a nullement répondu à mon attente. Il a été impertinent, il

est vrai, mais sans cette espèce d'insolence courageuse et énergique,

sans cette verve de talent qui frappe, même alors que le sujet en

lui-même déplaît. Il n'a produit que peu d'effet par son discours écrit,

et a très positivement choqué, dans sa mauvaise improvisation. C'est le

général Exelmans qui a vociféré sur l'_assassinat_ du maréchal Ney, au

scandale de tout le monde, car il y allait comme un homme ivre; il était

hors de lui, et cela était d'autant plus ridicule qu'on ne pouvait

s'empêcher de se souvenir de ses platitudes pendant la Restauration,

qu'on a, du reste, assuré lui avoir été très durement reprochées, hier au

soir, chez le ministre de la Marine. Le matin, à la Chambre des Pairs, il

n'a été soutenu que par M. de Flahaut, qui s'agitait beaucoup et dont le

maintien a été très inconvenant; il a révolté tout le monde par ses cris

de: «_Continuez, continuez_,» adressés à Carrel, lorsque le Président lui

ôtait la parole. C'est même cet encouragement qui a fait résister Carrel

et qui l'a fait argumenter avec M. Pasquier, sur ce que celui-ci n'avait

pas le droit de lui ôter la parole, lorsqu'un membre de la Chambre, un de

ses juges enfin, l'engageait à continuer.

A cette occasion, j'ai appris de toutes les bouches que M. de Flahaut

était insupportable à tout le monde, par son arrogance, son humeur, son

aigreur et son ignorance; il deviendra bientôt aussi _impopular_ que sa

femme.

M. Pasquier a présidé avec fermeté, mesure, dignité et sang-froid, mais

j'avoue que je partage l'opinion de ceux qui auraient préféré qu'il

arrêtât M. Carrel, lorsqu'il a parlé des _jeunes gens qui avaient

glorieusement combattu dans les troubles d'avril_, au lieu de le faire à

propos du procès du maréchal Ney: la première question, touchant à des

intérêts matériels, aurait trouvé, ce me semble, plus d'écho au dehors

comme au dedans.

Nous avions du monde à dîner hier: une douzaine de personnes; Pauline, ma

fille, faisait la douzième. Il n'y a pas de mal à ce qu'elle apprenne à

écouter sans ennui de la conversation sérieuse; elle a bon maintien dans

le monde, où elle me paraît plaire par sa physionomie ouverte et ses

manières bienveillantes. Après le dîner, les visites ont recommencé,

comme si nous étions des ministres. Le fait est que c'était jeudi, jour

de réception aux Affaires étrangères et à la Marine, et que, sur le

chemin des deux, on nous a pris, je suppose, en allant et en venant.

_Paris, 19 décembre 1834._--M. le duc d'Orléans est revenu de Bruxelles:

il est venu me voir, hier, et m'a invitée à un bal qu'il donne le 29. Il

n'est resté qu'un instant, le Roi l'ayant envoyé chercher; j'ai su, plus

tard, à quel propos.

M. Guizot est venu ensuite; il avait l'air moins à son aise que de

coutume; il a cherché à s'y mettre en faisant de la doctrine sur

l'Angleterre, sur la France, sur toutes choses, mais il m'aura trouvée

peu digne de l'entendre; en effet, j'écoutais froidement, parce que

c'était parfaitement ennuyeux, et il est parti.

Mme de Castellane m'est arrivée, tout essoufflée, de la part de M. Molé,

pour que je prévienne M. de Talleyrand de ce qui se passait. M. le duc

d'Orléans, entraîné par cette déplorable influence Flahaut, se proposait

aujourd'hui, à l'ouverture de la séance de la Chambre des Pairs, et à la

lecture du procès-verbal de la séance d'hier, de protester, avec son

groupe, contre l'_assassinat_ du maréchal Ney, et de demander la revision

du procès. Heureusement que M. Decazes en a été averti; il a été en

prévenir M. Pasquier, celui-ci a couru chez M. Molé, un des vingt-trois

Pairs restants du procès du Maréchal. Grande et juste rumeur dans le

camp; on a été à Thiers, celui-ci a couru chez le Roi, qui ignorait tout

et qui est entré en grande colère. Il a fait chercher son fils partout,

et, après une scène très vive, lui a défendu toute démarche. Son grand

argument a été celui-ci: «Si vous demandez la revision du procès du

maréchal Ney, que répondrez-vous à tel ou tel Pair carliste qui viendra

(et il s'en trouvera) demander la revision du procès de Louis XVI, bien

autrement un assassinat?» J'ai su cette dernière partie de l'incident par

M. Thiers, qui est venu chez M. de Talleyrand, tout à la fin de la

matinée. Bertin de Veaux, qui avait eu vent de la chose, arrivait aussi

tout épouffé.

Enfin le bon sens du Roi a arrêté cette belle équipée; mais qu'elle se

soit présentée à l'esprit de quelqu'un, et de qui? est une des grandes

étrangetés du temps!

_Paris, 20 décembre 1834._--J'ai reçu hier une lettre de Londres, du 18,

et l'ai portée tout de suite à M. de Talleyrand. Je lui ai lu ce qui

était relatif à l'effroi causé par ce nom de M. de Broglie comme

ambassadeur à Londres, et à la nécessité de nommer un successeur à M. de

Talleyrand. Il a très bien senti cela, et a écrit immédiatement qu'il

désirait voir le Roi. A ce moment est arrivé M. de Rigny, lui apportant

une autre lettre particulière. M. de Talleyrand a insisté sur le choix de

Rayneval, ce qui n'a pas plu, je crois, à M. de Rigny, si j'en juge par

ce que celui-ci m'a dit à dîner: «Il y a un inconvénient immense à

envoyer M. de Rayneval à Londres, mais c'est le secret du ministre des

Affaires étrangères; si c'était le secret de l'amiral, je vous le

dirais.» Je n'ai pas insisté.

Je sais que chez le Roi, à cinq heures, il a été convenu que Rigny

écrirait à Londres une lettre à la fois ostensible et confidentielle,

dans laquelle on dirait que le Roi portera son choix sur Molé,

Sainte-Aulaire ou Rayneval et qu'on serait bien aise de savoir lequel de

ces trois noms serait le plus agréable au duc de Wellington. Je me suis

permis de dire à M. de Talleyrand que cela me paraissait fort maladroit,

puisque si le choix du Duc porte sur Rayneval, on sera très embarrassé

ici de ne pas le nommer, et cependant on me paraît décidé à ne pas le

faire; que si le Duc désire Molé, on éprouvera un refus de ce dernier,

et, qu'en définitive, il faudra nommer Sainte-Aulaire, qui n'est désiré

ni par le Roi, ni par le Conseil, ni par le Duc. Comme tout est mal

dirigé et mal conduit ici! Il n'y a nulle part ni bon sens, ni

simplicité, ni élévation, et on prétend, cependant, gouverner non

seulement trente-deux millions de sujets, mais encore l'Europe tout

entière!

_Paris, 21 décembre 1834._--J'ai su, de bien bonne part, ces trois faits:

que l'on ne veut pas envoyer Rayneval comme ambassadeur à Londres, et que

c'est la fraction doctrinaire et Broglie en sous-main qui s'y opposent;

que l'on a, officiellement, propose hier Londres à Molé, qui l'a

officiellement et formellement refusé; et qu'enfin ce matin, on en était

à Sébastiani, sans rien d'arrêté cependant.

_Paris, 24 décembre 1834._--On parlait de Sébastiani, hier, comme devant

être dans le _Moniteur_ de demain, mais à mesure que ce nom circule dans

le public, il excite une véritable rumeur. M. de Rigny grille de se

démettre de son ministère pour demander l'ambassade de Londres, mais on

craint de voir la machine, ici, se détraquer sur nouveaux frais, par la

sortie d'un des membres importants du Cabinet. Il paraît que c'est l'état

des affaires financières de Rayneval qui empêche de songer à lui; on le

dit criblé de dettes et presque en banqueroute.

_Paris, 28 décembre 1834._--J'ai su, par M. Molé, que M. de Broglie avait

une influence étonnante dans le ministère actuel, dont le Roi ne se

doutait pas; que M. Decazes allait, chaque matin, lui rendre compte de ce

qui se passait au ministère; que M. de Rigny et M. Guizot se laissaient

beaucoup influencer par lui, et qu'aucun choix ne se faisait sans lui

avoir été préalablement soumis.

Comment comprendre que dans le _Journal des Débats_ on traduise tout le

discours de sir Robert Peel et qu'on en retranche, quoi? Le passage

flatteur pour le duc de Wellington et qui, certes, n'avait rien de

choquant pour la France! Et cela quand le Duc est ministre des Affaires

étrangères, qu'il est à merveille pour la France et que les _Débats_

sont réputés organe officieux du gouvernement! On est ici, malgré tout

l'esprit français, d'une merveilleuse gaucherie!

_Paris, 29 décembre 1834._--Cette pauvre petite Mme de Chalais est morte

cette nuit. Elle était si heureuse, de ce bonheur honnête et régulier

qu'il n'est donné qu'à certaines femmes de rencontrer! La vie se retire

toujours trop lentement de ceux qui sont fatigués de leur pèlerinage,

toujours trop rapidement de ceux qui la parcourent joyeusement. Sous

quelque forme qu'on implore la Providence, soit qu'on l'importune de ses

prières, soit qu'on se laisse deviner dans un discret silence, elle dit

presque toujours non, et le plus souvent un non irrévocable.

Chronique de 1831 à 1862, Tome 1 (de 4) · 第 19 / 32 段