_Valençay, 18 novembre 1834._--Voici le passage important d'une lettre

écrite hier par M. de Talleyrand à Madame Adélaïde: «Quel soulagement! Je

remercie de bon cœur le maréchal Mortier d'avoir accepté la présidence

du Conseil! Je voudrais faire comme lui, et remonter à la brèche; mais

l'Angleterre pour moi est hors de question! Vienne me plairait, sans

doute, à beaucoup d'égards, et conviendrait d'ailleurs à Mme de Dino, que

tout son dévouement pour moi console difficilement de quitter Londres, où

elle a été si bien appréciée; mais, à mon âge, on ne va plus chercher

les affaires si loin de ses foyers! S'il ne s'agissait que d'une mission

spéciale, auprès d'un Congrès; d'une réunion telle que celles de Vérone

et d'Aix-la-Chapelle, je serais prêt. Et si pareille circonstance, qui

n'est rien moins qu'invraisemblable, se présentait et que le Roi me crût

encore capable de bien représenter la France, qu'il me donne ses ordres

et je pars à l'instant, heureux de lui consacrer mes derniers jours. Mais

une mission permanente ne peut plus me convenir, à Vienne surtout, où

l'on m'a vu, il y a vingt ans, l'homme de la Restauration. Mademoiselle

a-t-elle bien songé à un pareil rapprochement? Et cela en regard de

Charles X, de Madame la Dauphine qui vient souvent à Vienne, et qui

reçoit tous les honneurs dus à son rang, à ses malheurs, et à sa proche

parenté? Simples particuliers en Angleterre, les Bourbons de la branche

aînée sont des Princes, presque des prétendants en Autriche; c'est, pour

l'ambassadeur du Roi, une énorme différence; peu sensible peut-être pour

tel ou tel, mais décisive pour moi dans la vie duquel 1814 reste écrit en

gros caractères.--Non, Madame, il n'y a plus pour moi d'autre existence

que celle d'une retraite sincère et complète, d'une vie privée simple et

paisible. Ceux qui voudront me supposer quelque arrière-pensée seront de

mauvaise foi: à mon âge, on ne s'occupe plus que de ses souvenirs,

etc.[55]...»

[55] Cette lettre, dont il n'est cité ici qu'une partie, a été

donnée tout entière par la comtesse de Mirabeau dans son livre:

_Le prince de Talleyrand et la Maison d'Orléans_, et se trouve

aussi dans le tome V des _Mémoires_ du prince de Talleyrand,

parus en 1892.

Le _Journal des Débats_ annonce la démission de M. de Talleyrand, et,

dans son intrigue, cherche à la rattacher au ministère Bassano[56].

Assurément, de tout, c'est ce qui l'aurait le mieux expliquée, mais elle

n'a été motivée par aucun des noms français qui ont successivement occupé

le public depuis quinze jours. Il y avait une manière plus convenable,

plus élevée, plus vraie d'en parler; mais l'esprit de parti dénature tout

à son propre profit! A la bonne heure, nous n'avons plus à y regarder.

[56] Voici, en entier, cette lettre de démission, quoiqu'elle ait

déjà paru dans les _Mémoires_ de M. de Talleyrand:

_Lettre du prince de Talleyrand à M. le ministre des Affaires

étrangères._

MONSIEUR LE MINISTRE,

Lorsque la confiance du Roi m'appela, il y a quatre ans, à

l'ambassade de Londres, la difficulté même me fit obéir; je crois

l'avoir accomplie utilement pour la France et pour le Roi, deux

intérêts toujours présents à ma pensée. Dans ces quatre années, la

paix générale maintenue a permis à toutes nos relations de se

simplifier; notre politique, d'isolée qu'elle était, s'est mêlée à

celle des autres nations; elle a été acceptée, appréciée, honorée

par tous les honnêtes gens de tous les pays. La coopération que

nous avons obtenue de l'Angleterre n'a rien coûté ni à notre

indépendance, ni à nos susceptibilités nationales; et tel a été

notre respect pour le droit de chacun, telle a été la franchise de

nos procédés, que loin d'inspirer de la méfiance, c'est notre

garantie que l'on réclame aujourd'hui, contre cet esprit de

propagandisme qui inquiète la vieille Europe. C'est assurément à la

haute sagesse du Roi, à sa grande habileté, qu'il faut attribuer des

résultats aussi satisfaisants. Je ne réclame pour moi-même d'autre

mérite que celui d'avoir deviné, avant tous, la pensée profonde du

Roi, et de l'avoir annoncée à ceux qui se sont convaincus, depuis,

de la vérité de mes paroles. Mais aujourd'hui que l'Europe connaît

et admire le Roi; que, par cela même, les principales difficultés

sont surmontées; aujourd'hui que l'Angleterre a, peut-être, un

besoin égal au nôtre, de notre alliance mutuelle, et que la route

qu'elle paraît vouloir suivre doit lui faire préférer un esprit à

traditions moins anciennes que le mien; aujourd'hui, je crois

pouvoir, sans manquer de dévouement au Roi et à la France, supplier

respectueusement Sa Majesté d'accepter ma démission, et vous prie,

Monsieur le Ministre, de la lui présenter. Mon grand âge, les

infirmités qui en sont la suite naturelle, le repos qu'il conseille,

les pensées qu'il suggère, rendent ma démarche bien simple, ne la

justifient que trop, et en font même un devoir. Je me confie à

l'équitable bonté du Roi pour en juger.

Agréez, Monsieur le Ministre, l'assurance de ma très haute

considération.

Le prince DE TALLEYRAND.

Valençay, 13 novembre 1834.

(Le _Moniteur universel_ du 7 janvier 1835 donna cette lettre.)

On assure que, pendant la crise ministérielle, M. de Rigny s'est conduit

avec fermeté, dignité et convenance. Il n'en a pas été ainsi de tout le

monde, et voici un détail curieux sur l'exactitude duquel on peut

compter. Dans ce fameux Conseil d'il y a dix jours, dans lequel chacun a

jeté son masque et où M. Guizot a voulu imposer M. de Broglie au Roi,

comme ministre des Affaires étrangères, le Roi a dit en levant la main:

«Jamais cette main ne signera l'ordonnance qui rappellera M. de Broglie

aux Affaires étrangères.» Alors M. Guizot a sommé le Roi de déclarer

pourquoi il s'y refusait: «Parce que, a répondu celui-ci, M. de Broglie a

failli me brouiller avec l'Europe. J'en appelle au témoignage de M. de

Rigny ici présent (lequel a fait silencieusement un signe

d'acquiescement), et si on voulait me faire violence, je parlerais.--Et

nous, Sire, nous écrirons,» a repris M. Guizot... Peut-on rien imaginer

de semblable? Et voit-on après cela toutes ces mêmes figures assises au

même tapis vert et réglant, d'un commun accord, les destinées de

l'Europe?

_Valençay, 19 novembre 1834._--Nous avons appris, hier au soir, par une

lettre de Londres, le grand événement du changement de ministère en

Angleterre, et le retour des Tories au pouvoir[57]. Ce matin déjà, un

courrier du Roi est arrivé ici, porteur d'une lettre de la main même de

Sa Majesté, et d'une de Mademoiselle. Caresses, prières, supplications,

il y a de tout dans ces lettres. Mon nom même, répété sans cesse, est

appelé à l'aide. Tout cela est employé pour déterminer M. de Talleyrand à

reprendre son ambassade de Londres. Le Prince royal m'écrit dans ce sens

de la manière la plus pressante; toutes les autres lettres reçues par la

poste sont dans le même esprit. Mme Dawson Damer m'écrit qu'elle espère

que le changement du Cabinet anglais fera retirer la démission de M. de

Talleyrand, et que la Reine d'Angleterre ne me pardonnerait pas s'il en

était autrement. Lady Clanricarde me dit qu'elle a d'autant plus peur de

voir échouer les Tories dans leur essai, que cela ferait retomber

l'Angleterre dans les griffes de lord Durham, et qu'elle ne voit qu'un

côté agréable à tout ceci, c'est la presque certitude de mon retour à

Londres. C'est fort gracieux, mais nullement concluant.

[57] Le Cabinet whig, présidé par lord Melbourne, était tombé le

15 novembre, et fit place à un ministère tory, qui ne devait pas,

d'ailleurs, durer plus de trois mois. Il était présidé par sir

Robert Peel et, au ministère des Affaires étrangères, le duc de

Wellington remplaçait lord Palmerston.

M. de Rigny m'écrit des excuses de son long silence et me paraît fort en

dégoût de la dernière quinzaine, peu rassuré sur les chances futures du

ministère français, quoique M. Humann eût accepté et que le replâtrage

fût consommé; puis il ajoute le morceau obligé sur l'_impossibilité_

pour nous de ne pas retourner à Londres, et sur la _volonté_ positive du

Roi à cet égard.

M. Raullin, de son petit coin, croit aussi devoir faire sa petite hymne

d'occasion; il dit que les doctrinaires, chez Mme de Broglie, en disaient

autant, mais que, du reste, toute cette coterie, ainsi que la Bourse et

les Boulevards, étaient dans la plus grande agitation des nouvelles

d'Angleterre. Il me mande des drôleries sur le duc de Bassano et sur M.

Humann. Le courrier qui est parti pour aller trouver celui-ci l'a trouvé

à Bar; il a dit qu'il ne répondrait que de Strasbourg. J'aime ce flegme

alsacien.

On dit aussi que l'amiral Duperré se fait tirer l'oreille pour accepter

la marine. Jusqu'à hier matin, il n'y avait que des ministres _in petto_.

M. de Bassano signait imperturbablement et travaillait au ministère de

l'intérieur avec la plus belle ardeur.

M. de Talleyrand a reçu aussi beaucoup de lettres. M. Pasquier, en

réponse à la lettre d'excuse de ne pouvoir assister au procès[58],

insinue une phrase sur les immenses services qu'on est encore appelé à

rendre. Mme de Jaucourt écrit quatre lignes sous la dictée de M. de

Rigny, pour dire: «Venez, on ne peut se passer de vous; sauvez-nous.» Et

enfin M. de Montrond, qui se taisait depuis longtemps, mande que les

nouvelles d'Angleterre sont venues tomber sur tout le monde comme des

flots d'eau bouillante, qu'on déraisonne à l'envi, que lord Granville

prend le changement chez lui de travers. Il se dit aussi chargé par le

Roi de nous faire comprendre la _nécessité_ de notre retour en

Angleterre; que MM. Thiers et de Rigny le désirent comme leur salut.

[58] D'Armand Carrel, du _National_.

_Valençay, 24 novembre 1834._--M. de Talleyrand persiste, heureusement,

dans sa démission; mais tel est le singulier prestige qui s'attache à lui

que la Bourse de Paris baisse ou se relève selon les chances plus ou

moins probables de son départ pour Londres, que les lettres de toutes

parts l'appellent au secours, et que des gens que nous ne connaissons pas

même de nom, lui écrivent pour le supplier de ne pas abandonner la

France. Cela tient évidemment à deux choses: c'est que le public français

ne veut jamais voir dans le duc de Wellington qu'un croquemitaine en

personne, et dans M. de Talleyrand que quelqu'un que le diable emportera

un jour, mais qui, en attendant, grâce au pacte qu'ils ont ensemble,

ensorcelle à son gré l'univers. Que c'est bête, le public! Il est si

crédule dans sa foi! si cruel dans les vengeances de ses mécomptes!

_Valençay, 27 novembre 1834._--Une lettre du Roi, arrivée hier et qui est

la réponse à celle où M. de Talleyrand persistait dans sa démission, dit,

entre autres choses ceci: «Mon cher Prince, je n'ai rien vu de plus

parfait, de plus noble, de plus honorable, de mieux exprimé que la lettre

que je viens de recevoir de vous. J'en suis profondément touché. Sans

doute, il m'en coûte beaucoup de reconnaître la justesse de la plupart de

vos motifs pour ne pas retourner à Londres, mais je suis trop sincère et

trop ami de mes amis pour ne pas dire que vous avez raison[59].»

[59] Cette lettre, dont on ne cite ici que le commencement, porte

la date du 25 novembre, et a été donnée tout entière dans le

livre de la comtesse de Mirabeau: _Le prince de Talleyrand et la

Maison d'Orléans_; elle se trouve aussi dans le Ve volume des

_Mémoires_ du Prince.

A la suite de cet exorde vient une nouvelle invitation à arriver au plus

vite à Paris, pour causer de toutes choses. M. Bresson écrit à M. de

Talleyrand une lettre fort spirituelle et fort habile, où il lui demande

de vouloir bien lui écrire toutes les moqueries que, sans doute, sa

_gloire rapide_ lui aura inspirées; il n'en veut perdre aucune.

M. de Montrond mande que le Roi dit qu'il n'y a rien de plus beau que la

lettre de M. de Talleyrand et qu'il faut se rendre à ses raisons; que du

reste, les embarras sont grands; que l'on regrette le maréchal Soult;

qu'on cherche à le ravoir. Quelle nouvelle ignominie pour nos petits

ministres! Il paraît que l'armée se désorganise.

Les Polonais qui sont venus ici pour l'enterrement de la princesse

Tyszkiewicz disent, à ce qu'il paraît, du bien de nous à Paris. Il n'y a

qu'auprès du Prince Royal que Valençay ait eu un succès contesté par

l'influence Flahaut; M. de Montrond enrage du bien qu'on dit de Valençay,

dont il a fait tant de moqueries!

_Valençay, 1er décembre 1834._--Lorsque je passai, il y a trois mois, à

Paris, j'y vis M. Daure qui écrivait, en assez mauvaise compagnie, dans

le _Constitutionnel_ et me parut assez pauvre garçon. Je lui offris de

m'intéresser auprès de M. Guizot pour lui faire obtenir de l'emploi dans

la recherche des anciens manuscrits et chartiers du Midi, dont le

ministère de l'Instruction publique s'occupe. Je fis en effet ma demande;

elle fut bien accueillie. Je partis pour ici et n'entendis plus parler de

Daure ni de ma demande à M. Guizot; mais, il y a quinze jours, je reçus

une lettre de ce dernier pour m'annoncer la nomination de Daure à la

place que j'avais demandée pour lui. J'écrivis tout de suite à Daure en

lui envoyant la lettre ministérielle, mais ne connaissant pas son

adresse, je fis faire à Paris des démarches qui restèrent infructueuses

et ma lettre attendait quelques lumières sur ce pauvre homme, lorsque

hier au soir j'ai reçu deux lettres, timbrées de Montauban, l'une de

l'écriture de Daure, l'autre inconnue. J'ouvris d'abord cette dernière:

elle est d'un abbé, ami de Daure, qui d'après les dernières volontés de

ce malheureux, m'annonce sa mort; mais quelle mort! Le suicide! La lettre

de Daure, écrite peu avant cet acte de folie, est la plus touchante, je

dirai même la plus honorable pour moi. Il y a un mot sur ceux qu'il

aimait à Londres. Je me reproche très vivement de ne l'avoir point engagé

à venir ici cette année, cela l'aurait sans doute détourné de cette

cruelle fin!

Il m'est revenu cette nuit à l'esprit que l'automne dernier, à

Rochecotte, marchant avec lui tête à tête en allant visiter mes écoles,

je lui parlais de sa destinée, de son avenir, je le prêchais sur son

désordre, sur son manque d'économie. Il me répondit avec beaucoup de

reconnaissance, en me priant de n'être nullement inquiète de lui, qu'il

avait une ressource en réserve dont il ne pouvait parler à personne, qui

était préparée depuis longtemps, et qui lui demeurerait, tout le reste

manquant; qu'il n'était pas aussi imprévoyant qu'il en avait l'air, et

qu'il était sans souci de l'avenir parce qu'il pouvait l'être. Je crus,

tout bonnement, qu'il avait amassé un peu d'argent... Sotte que j'étais!

Il s'est tué précisément au moment où nous enterrions ici la pauvre

princesse Tyszkiewicz. Quel triste mois de novembre!

Voici un petit passage de politique, extrait d'une lettre d'hier: «La

position des ministres français sera décidée dans huit jours; ils

comptent profiter de la première petite circonstance et elle ne tardera

pas à se présenter, pour parler franchement de tout ce qu'ils ont fait,

de tout ce qui s'est passé, de manière à arranger leur position pour

qu'elle soit tolérable, ou bien pour se retirer tout à fait. Ils ne

tiennent pas à rester au pouvoir, de la manière dont ils sont abreuvés de

dégoûts. Il faut voir ce que la Chambre va faire et quelle sera son

attitude. Il avait été question de faire un discours du trône, mais il a

été décidé que cela ne serait pas, et je crois qu'on a sagement fait.»

_Valençay, 2 décembre 1834._--Me voici à la veille d'une nouvelle peine:

la mort, probable, du duc de Gloucester m'en sera une réelle. Comment ne

pas regretter une estime, une confiance, une amitié aussi sincères, aussi

solidement éprouvées?

M. Daure a aussi écrit à M. Raullin. Il paraît qu'il était

particulièrement préoccupé de l'idée de ne pas reposer dans un

cimetière; il a cherché un lieu isolé et désert. Il finit sa lettre à

Raullin par le salut des gladiateurs au peuple romain: «_Ave, morituri te

salutant!_» Ses dernières lettres ne sont rien moins que d'un fou, et

cependant, comment ne pas supposer du désordre de tête? car il était

religieux, il avait toujours la Bible dans sa poche et la lisait souvent.

Il faut que son imagination inquiète et maladive ait un instant égaré son

courage et obscurci sa foi.

On m'écrit de Paris qu'on ne nommera de nouvel ambassadeur pour Londres

que quand sir Robert Peel aura constitué un gouvernement. Il a dû

traverser Paris hier, à ce que l'on croyait. Une autre raison pour

laquelle on ne nommera pas de huit à dix jours, c'est que personne ne se

soucierait d'accepter, avant que le sort des ministres français ne soit

éclairci, et il est des plus précaires. On remarque le peu d'empressement

que mettent les députés à se rendre à la Chambre, comme symptôme du peu

de goût qu'ils ont à s'occuper des querelles des ministres. Celles-ci

sont sourdes, mais réelles; toujours même révolte contre l'orgueil

pédantesque de l'un et les intrigues croisées de l'autre; l'effroi seul

de la Chambre les fait encore aller ensemble.

On dit le Roi fort attristé, et peut-être ces messieurs ne doivent-ils

leur conservation qu'à ce que la peur de la Chambre agit sur lui comme

sur eux. Il paraît qu'on se moque beaucoup à Paris d'une lettre de M.

Bresson en réponse à un mot de _la Quotidienne_. On me mande sur cette

lettre: «Voilà M. Bresson qui nous fait sa généalogie et qui nous

apprend qu'il a toujours été un homme important depuis le jour où il

remettait les dépêches au _malheureux et trop méconnu Bolivar_, jusqu'à

celui où il a failli être ministre des Affaires étrangères! Nous voilà

bien heureux d'être représentés à Berlin par quelqu'un d'aussi

considérable! Comprenez-vous cette manie de correspondre avec les

journaux? Et puis on s'étonne de la prodigieuse importance de ceux-ci!»

M. de Talleyrand est dans une véritable colère de ce que les

communications diplomatiques se colportent à la Bourse et à l'Opéra.

C'est ce qui, avec tant d'autres choses, rend de certaines gens

impossibles à servir.

_Paris, 7 décembre 1834._--Nous voici rentrés dans ce Paris dont la vie

dévorante et hachée convient si peu à M. de Talleyrand et à moi-même.

Hier déjà nous avons été envahis par mille devoirs et visites.

A midi, j'ai reçu M. Royer-Collard qui, en allant à la Chambre, venait

savoir de mes nouvelles. Il n'a fait qu'entrer et sortir, et n'était venu

réellement, je crois, que pour s'acquitter d'une commission de M. Molé.

Celui-ci l'a chargé de me dire qu'il désirait revenir chez nous, mais,

pour début, venir d'abord chez moi et me trouver seule. Ce rendez-vous a

été fixé à demain lundi, entre quatre et cinq heures.

M. Royer-Collard sorti, M. le duc d'Orléans est arrivé, et, à peine

assis, il est revenu sur un commérage de Mme de Flahaut. Tout cela s'est

passé de fort belle humeur, de fort bonne grâce, mais sans que j'aie, ce

me semble, perdu de mes avantages. J'ai été douce, mesurée, à mille

lieues de l'hostilité. Mon terrain principal a été celui-ci: «Les propos

de Mme de Flahaut sur moi ne sauraient m'atteindre, je n'y regarde pas;

il n'y a pas chance que des personnes de mondes, d'habitudes et de

situations si différents qu'elle et moi, puissions jamais nous combattre,

ni moi être heurtée par elle. Je ne lui en veux que du tort qu'elle vous

fait à vous, Monseigneur.--Mais ma principale raison pour l'aimer, c'est

qu'elle ne l'est par personne.--Ah! si c'est comme calcul de proportion,

Monseigneur doit en effet l'adorer!» Nous nous sommes mis à rire et tout

a fini là.

Il m'a parlé d'autre chose, par exemple du tort qu'il avait eu d'être

resté si longtemps sans nous écrire, après son voyage à Valençay. J'ai

répondu: «En effet, Monseigneur, cela n'était pas trop bien élevé de la

part de votre jeunesse, à l'égard du grand âge de M. de Talleyrand, mais

il y a une grâce et une franchise dans vos procédés, qui font qu'on est

ravi de vous pardonner.»

Il est arrivé alors aux questions générales. Il est fort embarrassé et

peiné de l'état des choses, irrité contre son cher ami Dupin de l'étrange

façon dont, la veille, il avait traité la Royauté, étonné de lord

Brougham dont il m'a rapporté le fait suivant. Le jour de l'arrivée de

lord Brougham à Paris, M. le duc d'Orléans l'a rencontré chez lord

Granville; il fut question (je ne trouve pas que le lieu fût bien

convenable) de l'amnistie, dont l'ex-Chancelier se déclara le partisan

violent. Le duc d'Orléans contesta, mais sans, du moins en apparence, le

convaincre. Le lendemain, aux Tuileries, lord Brougham tira un papier de

sa poche et, en montrant un coin au Prince Royal, lui dit: «Voici mes

réflexions sur l'amnistie, que je vais montrer au Roi.» (Autre manque de

convenances de la part d'un étranger.) Il remit en effet ce papier.

C'était le plaidoyer le plus animé contre l'amnistie! Quand la mobilité

va jusqu'à un certain point, elle est, ce me semble, un symptôme évident

de démence!

M. le duc d'Orléans a fini sa visite chez moi en voulant me faire sentir

l'indispensable obligation dans laquelle était M. de Talleyrand de se

rattacher d'une manière publique au gouvernement. J'ai répondu par l'état

de ses jambes. Nous nous sommes fort bien quittés.

En redescendant, j'ai trouvé l'entresol plein: Frédéric Lamb, Pozzo,

Mollien, Bertin de Veaux, le général Baudrand. Malgré ces échantillons si

divers, on parlait aussi librement de toutes choses que si on eût été sur

la place publique. Le plus vif était Pozzo, déversant un inconcevable

mépris sur le ministère français, plaignant le Roi et en parlant très

bien, gémissant sur les embarras de ses ambassadeurs au dehors à travers

tout ce qui se passe ici, et fort irrité de certains passages du discours

prononcé la veille par M. Thiers.

Nous avons été plus tard dîner chez le comte Mollien où se trouvaient M.

Pasquier, le baron Louis, Bertin de Veaux et M. de Rigny qui est arrivé

tard, apportant le vote de la Chambre; vote favorable si on veut, mais

qu'on fera payer cher au ministère, et dont M. de Rigny, du moins, a le

bon sens de ne rien conclure pour le courant de la session.

Il paraît qu'après le discours de M. Sauzet, qui a été admirable, à ce

que l'on dit, la Chambre a été hésitante, et que le ministère s'est cru

perdu. M. Thiers n'osait plus se risquer; cependant, il l'a fait, presque

en désespoir de cause, et il a, dit-on, parlé _miraculeusement_ et fait

virer de bord tout le monde. La veille, il avait fait _fiasco_, et les

Anglais surtout jettent feu et flamme contre lui de sa très singulière

phrase sur l'Angleterre qui, en effet, est inconcevable; mais hier, il a

eu évidemment le triomphe le plus complet.

Un fait singulier, et dont je suis certaine, c'est celui-ci: M. Dupin

avait promis au Roi, il y a trois jours, de soutenir l'ordre du jour

motivé. Avant-hier, il a voté contre; hier il a parlé encore une fois

contre, et... il a voté pour!--Pourquoi? Parce qu'après le discours de M.

Sauzet, les ministres, se croyant perdus, ont été dire à M. Dupin:

«Monsieur le Président, préparez-vous à aller chez le Roi, et ayez votre

Cabinet tout prêt, car d'ici à une heure, nous aurons donné nos

démissions.» M. Dupin, très empêtré, a dit: «Mais je ne croyais pas que

tout ceci deviendrait si sérieux; je ne veux pas votre chute, car je ne

me soucie nullement que le «paquet» me retombe sur les bras.» En disant

cela, il cherchait à s'esquiver, et à laisser un vice-président à sa

place, lorsque Thiers, le prenant par le bras, lui a dit: «Non, monsieur

le Président, vous ne sortirez pas d'ici que la question ne soit vidée;

si elle l'est contre nous, vous n'irez pas ailleurs que chez le Roi où

vous serez condamné à être ministre.» C'est, sans doute, fort curieux;

mais quel monde! Quelles gens!

_Paris, 8 décembre 1834._--Hier, en rentrant chez moi, à quatre heures,

j'ai été étonnée d'y voir arriver le duc d'Orléans, que je croyais déjà

sur la route de Bruxelles; mais il ne devait partir qu'une heure plus

tard, et il était venu pour me dire que sir Robert Peel avait passé par

Paris et avait envoyé son frère, à lui, duc d'Orléans, qu'il connaît

beaucoup, prier le Prince Royal de l'excuser auprès du Roi, s'il ne

demandait pas à avoir l'honneur de lui faire sa cour, mais Sa Majesté

comprendrait aisément que dans les circonstances actuelles, les heures

étaient des siècles. Nous avons conclu deux choses de cette démarche. La

première, c'est que sir Robert Peel était décidé à accepter le ministère,

puisqu'un simple particulier ne se serait pas cru assez d'importance pour

envoyer un tel message; et la seconde, c'est que la courtoisie des

paroles prouvait plutôt de bonnes dispositions pour la France que le

contraire.

A propos de sir Robert Peel, j'ai reçu hier une lettre de lui, écrite de

Rome, à l'occasion du ministère Bassano, très polie, obligeante, et dans

laquelle il dit que ce qui l'effraye le plus dans cette combinaison,

c'est la crainte qu'elle n'empêche M. de Talleyrand de retourner à

Londres.

Chronique de 1831 à 1862, Tome 1 (de 4) · 第 18 / 32 段