malgré le bon souvenir qu'elle gardait à ce pays.
_Valençay, 30 octobre 1834._--Hier matin, tous les voisins de Tours, de
Blois, des environs, sont partis de bonne heure, ainsi que M. Motteux,
qui a laissé un joli chien anglais à M. de Talleyrand. Ce bon petit
Motteux nous a quittés avec des regrets infinis, s'étant parfaitement
amusé ici, passant sa vie à la cuisine, au pressoir, au marché; ne
causant guère, mais n'étant ni indiscret, ni importun, ni mal disant.
Avant le déjeuner, M. le duc d'Orléans a visité les deux ateliers de
bonneterie[51], y a acheté et fait des commandes. Après le déjeuner, il a
voulu voir nos écoles et l'établissement des Sœurs; il a beaucoup donné
pour les pauvres. Il a paru vraiment frappé de la bonne tenue du petit
couvent, et particulièrement des manières de la Supérieure. A cette
occasion, il m'a raconté qu'un de ses aïeux, ayant prêté de l'argent au
Saint-Siège, que celui-ci n'avait pas rendu au terme indiqué, le Pape
envoya, en compensation, une Bulle par laquelle il créait tous les
descendants mâles de la famille _sous-diacres-nés_, et chanoines de
Saint-Martin de Tours, avec le droit de toucher, sans gants, aux vases
sacrés, et de se placer à l'église du côté de l'évangile, au lieu du côté
de l'épître. Le Roi Louis-Philippe a été reçu chanoine de Tours, à l'âge
de sept ans.
[51] En entrant dans cette bonneterie, fort célèbre alors en
France, on pouvait voir, surmontées d'une inscription portant
leurs noms, les jambes moulées de toutes les amies du prince de
Talleyrand, que ces dames avaient fait faire, afin de donner un
modèle exact au fabricant de Valençay.
Plus tard nous avons conduit le Prince aux étangs de la forêt, auprès
desquels était un grand feu de bivouac.
Avant le dîner, le Prince a encore voulu causer seul avec M. Talleyrand,
puis avec moi. Après, on a joué une poule au billard, cela a été très
animé; les dames étaient de la partie. Le thé pris, et les lettres
arrivées par la poste reçues, celles-ci annonçant la retraite du maréchal
Gérard, M. le duc d'Orléans est rentré chez lui, a mis son costume de
voyage, et à onze heures et demie, après force gracieusetés, il est
parti.
Quoique tout se soit bien passé pendant son séjour ici, et que le Prince
ait vraiment été à merveille pour tout le monde, je n'en suis pas moins
singulièrement soulagée de son départ. Je craignais à chaque instant
quelque accident, ce qui m'a fait m'opposer formellement à toute chasse;
je craignais les mauvais cris, le mauvais temps, mille choses, et enfin,
j'étais harassée de fatigue.
Comme je le prévoyais, le voyage de M. le duc d'Orléans a éclairci notre
avenir, en ce sens que M. de Talleyrand a dit au Prince qu'il n'y avait
plus rien à faire pour lui à Londres, que le caractère personnel de lord
Palmerston, la route actuelle suivie par le Cabinet anglais, l'absence de
tout le haut Corps diplomatique de Londres, et la tendance évidente de
toutes les Cours de retirer leur action de cette capitale et de
centraliser la haute politique ailleurs; que, par-dessus tout cela, la
fatigue de ses jambes lui faisait une nécessité de ne plus retourner en
Angleterre, à moins d'une réaction qui le rendît, lui, M. de Talleyrand,
plus propre que tout autre à y traiter les affaires de la France; mais
que pour le moment, il croyait que n'importe qui ferait aussi bien, si ce
n'est mieux que lui. M. le duc d'Orléans nous a positivement dit qu'il
avait été chargé par le Roi de connaître les intentions de M. de
Talleyrand, et, en même temps, de lui exprimer, s'il ne retournait pas à
Londres, le désir de le voir à Paris pour causer avec lui; qu'il tenait
beaucoup à ce que M. de Talleyrand n'eût pas l'air de retirer son
intérêt et sa participation à l'œuvre à laquelle il avait tant
travaillé.
M. le duc d'Orléans m'a raconté un petit fait curieux: c'est que Lucien
Bonaparte lui avait écrit, il y a dix-huit mois, une lettre assez plate
pour le prier d'obtenir pour lui le poste de ministre de France à
Florence!
J'apprends, à l'instant, que le Roi a positivement refusé d'appeler le
duc de Broglie à la présidence du Conseil, en remplacement du maréchal
Gérard. Il est évident que c'est la crise ministérielle qui a empêché les
trois ministres qui devaient venir ici de s'y rendre. Je n'en suis pas
fâchée, car cela a ôté tout caractère politique au séjour du Prince.
Il m'a parlé beaucoup de Rochecotte et de son désir d'y revenir l'été
prochain.
_Valençay, 31 octobre 1834._--Nous avions ici M. le comte de la Redorte.
C'est un homme qui a du savoir positif; il a beaucoup étudié, beaucoup
voyagé; il se souvient de tout, mais, malheureusement, au lieu d'attendre
qu'on frappe à sa porte, comme ferait un Anglais, il l'ouvre toute grande
et force les gens à y entrer. Quoique d'une belle figure, et de manières
douces, avec un charmant son de voix, il est tout simplement assommant,
et par les faits, les dates, les chiffres dont il remplit sa
conversation, les détails minutieux dans lesquels il entre, les lourds
sujets d'économie politique dans lesquels il se plonge, tête baissée, il
fatigue, éteint, écrase ses auditeurs. Avec cela des opinions faites sur
tout, des jugements absolus, des rédactions arrangées d'avance; c'est
d'un ennui à périr! Nos Anglais, ici, le portaient sur leurs épaules! Il
est parti après le déjeuner. Au moment où il est sorti, M. de Talleyrand
a dit: «Voilà un esprit arrêté avant d'être arrivé.» Il a dit aussi un
mot assez piquant sur Mme de Sainte-Aldegonde, qui est également partie
ce matin. A propos de ses sourcils si noirs qui surmontent des yeux sans
beaucoup d'expression: «Ce sont», a-t-il dit, «des arcs sans flèches».
Voici l'extrait d'une lettre reçue de Paris hier soir; elle est du 29:
«Les chevaux de poste étaient, dimanche 26, dans la cour de M. de Rigny,
qui allait partir avec Bertin de Veaux, lorsque le Roi l'a fait chercher,
et lui a ordonné de différer son départ d'un jour; le moment opportun
pour partir ne s'est plus retrouvé. Hier, à quatre heures, le maréchal
Gérard a forcé le Roi à accepter sa démission. La résolution de M. de
Rigny est de ne pas accepter la Présidence qu'on veut bien lui offrir; il
ne se reconnaît ni les talents, ni la consistance nécessaires pour
remplir ce poste. Il ne peut pas se dissimuler que l'embarras seul d'un
choix le fait porter sur lui, et si ce refus doit lui faire perdre sa
place, il s'en consolerait, en pensant qu'il vaut mieux quitter les
affaires sur une pareille question que d'en sortir plus tard moins
honorablement. Mais comment cela va-t-il finir? Ce qui paraît le plus
vraisemblable, c'est l'entrée de M. Molé au ministère. M. Thiers voudrait
bien arriver à la Présidence, mais il n'ose pas encore y prétendre
formellement. M. Molé ne resterait pas longtemps; ses moyens, son
caractère, son entourage, tout le fera promptement tomber; ce sera
suffisant à M. Thiers pour arriver à son but, du moins il s'en flatte.
Il eût bien mieux aimé cependant que M. de Rigny se fût chargé du rôle
qu'il destine à M. Molé; mais là, toute son éloquence a échoué!»
_Valençay, 1er novembre 1834._--On m'écrit, de Paris, qu'un article très
injurieux pour M. de Talleyrand et pour moi vient de paraître dans une
revue périodique; il y a bien des années que je suis agonisée d'injures,
de libelles, de mille saletés, calomnies et horreurs, et j'en aurai ainsi
pour le reste de ma vie. Vivant dans la maison et dans la confiance de M.
de Talleyrand, me trouvant, d'ailleurs, à l'époque la plus libellique, la
plus vaniteuse, comment aurais-je échappé à la licence de la presse, à
ses attaques, à ses injures? J'ai été longtemps à m'y accoutumer: j'en ai
été cruellement atteinte, bouleversée, malheureuse; je n'arriverai même
jamais à y rester indifférente. Une femme ne saurait l'être, et aurait,
ce me semble, mauvaise grâce à le devenir; mais comme il serait également
absurde de laisser son repos à la merci des gens qu'on méprise, j'ai pris
le parti de ne rien lire en ce genre, et plus j'y suis directement
intéressée, plus je désire ignorer. Je ne veux pas savoir le mal qu'on
pense, qu'on dit ou qu'on écrit de moi ou de mes amis. Si ceux-ci font
des fautes, ou que moi j'aie des torts, je les connais de reste, et
désire les oublier. Quant à la calomnie, elle me dégoûte et m'indigne, et
je ne vois pas pourquoi j'en recevrais les éclaboussures dans mes
affections et dans mes intérêts les plus chers. Si on pouvait lutter,
combattre et éclairer, à la bonne heure; il faudrait alors savoir pour
être en état de répondre; mais comme répondre serait déplorable et que le
silence est prescrit, ne vaut-il pas mieux éviter une connaissance
pénible et stérile? Les peines, les amertumes sont si nombreuses dans la
vie, il en est un si grand nombre d'inévitables, que je ne songe plus
qu'à en écarter le plus que je puis, sûre qu'il restera toujours
suffisamment de quoi exercer mon courage et ma résignation.
Un autre de mes motifs pour ne pas approfondir la malveillance, c'est que
j'ai trop de peine à la pardonner; car si la reconnaissance est une des
qualités les plus profondément gravées dans la bonne partie de ma nature,
je crains toujours que la rancune lui serve de contrepoids: je n'ai
jamais oublié ni un service, ni un mot d'amitié, mais je me suis trop
souvent peut-être souvenue d'une injure ou d'une parole hostile. Ce n'est
pas, Dieu merci, que la rancune me conduise à la vengeance, non; ma
mémoire, quelque amère qu'elle puisse rester, ne m'a jamais inspirée
hostilement contre ceux qui m'ont offensée; mais alors c'est moi-même qui
souffre; je ne connais rien de plus douloureux au monde que d'éprouver de
la malveillance, et tout inoffensive et silencieuse qu'elle reste au
dehors, elle me ronge en dedans, et me fait mal en rongeant l'âme et
rompant l'équilibre.
Je n'ai eu, hélas! que trop d'occasions de scruter, d'analyser,
d'anatomiser, de disséquer mon _moi moral_. Qui est-ce qui n'a pas sa
maladie chronique morale, comme sa maladie physique? Et qui est-ce qui, à
un certain âge, ne sait pas ou ne doit pas savoir le régime qui convient
le mieux à son esprit comme à son corps?
_Valençay, 4 novembre 1834._--J'arrive d'une course que nous avons faite
à Blois et dans les environs, avec nos Anglais qui retournaient à Paris.
Avant-hier, nous avons visité Chambord, qui a paru, ce qu'il est en
effet, bizarre, original, curieux, riche de détails, du reste dans un
assez vilain pays et dans un état déplorable. La fenêtre de l'oratoire de
Diane de Poitiers, sur laquelle François Ier avait écrit ses deux vers
impertinents sur les femmes, existe encore[52], mais les carreaux sont
brisés; ces vers étaient peu honorables pour un Roi chevalier. Le lieu où
le _Bourgeois gentilhomme_ fut représenté pour la première fois devant
Louis XIV existe aussi, ainsi que la table sur laquelle on a ouvert et
embaumé le corps du maréchal de Saxe qui est mort à Chambord; c'est même
le seul objet mobilier qui soit resté dans le château.
[52] Souvent femme varie,
Bien fol est qui s'y fie!
Nous sommes revenus assez tard à Blois, et hier, dans la matinée, nous
avons visité le château de Blois, maintenant une caserne, et certes, un
des plus curieux monuments de France. Bâti des quatre côtés, il offre
quatre architectures différentes. La partie la plus ancienne date
d'Étienne de Blois, Roi d'Angleterre, souche des Plantagenet; la seconde
de Louis XII, où son emblème, un porc-épic avec le motto: _Qui s'y
frotte, s'y pique_, se trouve encore. Puis la partie François Ier, avec
tout l'élégant cachet de la Renaissance; c'est là que le duc de Guise a
été assassiné, que Catherine de Médicis est morte; c'est là qu'est la
salle des fameux États généraux de Blois: on voit la cheminée dans
laquelle on a brûlé le corps de Guise et le cachot où le cardinal et
l'archevêque de Lyon ont été enfermés; la petite niche où Henri III a
placé les moines auxquels il ordonnait de prier pour le succès de
l'assassinat; la fenêtre par laquelle Marie de Médicis s'est sauvée, et
l'appartement où la veuve de Jean Sobieski est morte[53]. Le quatrième
côté enfin, bâti par Gaston d'Orléans dans le style des Tuileries, n'a
jamais été achevé. Près du château est un vieux pavillon où étaient les
bains de Catherine de Médicis; à côté, une vieille masure qui servait de
retraite aux mignons de Henri III.
[53] Marie-Casimire d'Arquien, morte en 1716.
En revenant de cette course ici, j'ai eu la triste nouvelle de la mort de
la princesse Tyszkiewicz, qui a expiré avant-hier à Tours. C'est moi qui
ai dû l'apprendre à M. de Talleyrand. A son âge, de semblables pertes
frappent davantage la pensée que le cœur; on y voit plutôt un
avertissement personnel qu'on n'y trouve une affliction. Il était plus
saisi que moi; moi plus affligée que lui, car j'aimais réellement la
Princesse; je lui étais profondément reconnaissante de tout ce qu'elle a,
jadis, été pour moi et, quoiqu'elle se soit survécu à elle-même, je ne
puis songer sans peine à toute cette partie du passé qui s'enterre avec
elle. Car on perd, avec des amis, non seulement eux-mêmes, mais encore
une partie de soi-même.
M. de Talleyrand a été du même avis que moi, qu'il ne fallait pas laisser
reposer au milieu d'étrangers cette pauvre et illustre personne, nièce du
dernier Roi de Pologne, sœur unique de l'infortuné maréchal prince
Poniatowski: elle sera enterrée à Valençay.
Une lettre arrivée hier soir ici, de Paris, disait ceci: «Il n'y a rien
de fait pour le ministère; cela finit par être extrêmement ridicule; les
intrigues se continuent. Avant-hier, on croyait tout fait et que Thiers
partait pour Valençay; hier tout était changé, et on en est au même
point. Il n'y a jamais eu un dissolvant pareil à Thiers; nous payons cher
son talent de parole; il faudrait cependant bien en finir. M. de Rigny
est tout prêt à se retirer, M. Guizot porte toujours Broglie pour la
présidence du Conseil et Thiers pousse Molé.»
_Valençay, 6 novembre 1834._--L'autre jour, M. Royer-Collard m'a raconté
quelque chose d'amusant, parce que cela le peint très bien. Il me disait
que la seconde Mme Guizot lui reprochait vivement de renier la
_doctrine_, de se refuser à en être le père, l'appui, le défenseur, et de
ce qu'en se plaignant, comme il le faisait, d'être réclamé par eux, il
causait beaucoup d'embarras à ceux qui en étaient; que c'était mal et
qu'elle le priait, par cette considération, de ne plus les attaquer, les
tourner en ridicule et les renier, comme il le faisait à chaque occasion:
«Ah! madame! vous voulez donc qu'en laissant le public dans l'erreur, je
me prive de ma consolation et de ma vengeance!» Elle était furieuse... La
seule, mais très vive irritation de M. Royer-Collard est contre tout ce
qui touche à M. Guizot et tout ce qui en porte le nom; cette irritation
n'est peut-être pas sans quelque fondement. M. Royer n'a aucun goût pour
M. de Broglie, dont la haute vertu ne lui a pas paru être à la hauteur
des dernières circonstances; et quant à Mme de Broglie, il l'aime encore
moins, parce que sa dévotion ne la préserve d'aucune des agitations et
même des intrigues politiques; le contraste que cela produit lui déplaît.
_Valençay, 7 novembre 1834._--Voici une anecdote parfaitement certaine
qui m'a été contée par un témoin oculaire et qui m'a beaucoup frappée. M.
Casimir Perier est mort, comme on sait, du choléra; mais en outre il
était complètement fou dans les derniers dix jours de sa vie, disposition
qui s'était déjà manifestée chez plusieurs membres de sa famille. Eh
bien! quelques heures avant sa mort, deux des ministres ses collègues,
avec deux de ses frères, causaient dans un coin de sa chambre des
embarras que l'arrivée de Mme la duchesse de Berry produisait en Vendée,
des difficultés qui en résultaient pour le gouvernement, du parti qu'il y
aurait à prendre, de la responsabilité qui en résulterait, et de la
terreur de chacun de l'affronter. Cette conversation fut, tout à coup,
interrompue par le malade, qui, se dressant sur son lit, s'écria: «Ah! si
le président du Conseil n'était pas fou!» Puis, retombant sur son
oreiller, il se tut et mourut bientôt après. Cela n'est-il pas frappant
et ne fait-il pas frissonner comme le _Roi Lear_?
_Valençay, 9 novembre 1834._--J'ai été hier à Châteauvieux voir M.
Royer-Collard. Il avait reçu des lettres de plusieurs des ministres
démissionnaires. On lui mande qu'aussitôt les cinq démissions données,
toutes cinq _galamment_ acceptées, le Roi a fait chercher M. Molé, et lui
a confié, avec la présidence du Conseil, la recomposition totale du
Cabinet. M. Molé a demandé vingt-quatre heures pour réfléchir sur
lui-même et voir avec qui il pourrait s'entendre, mais chacun ayant
décliné le fardeau dont il offrait le partage, il a été obligé de s'y
soustraire également, et tout était retombé dans le vague et peut-être
l'impossible.
Il y a un déchaînement nouveau dans presque tous les journaux contre M.
de Talleyrand; les uns le tuent, les autres le disent malade de corps et
d'esprit, d'autres l'injurient grossièrement et salement. M.
Royer-Collard explique cette nouvelle reprise de fureur par la crainte
que la présidence du Conseil ne soit offerte à M. de Talleyrand et
acceptée par lui. Il paraît que beaucoup de gens, frappés de la pénurie
d'hommes, voudraient qu'on s'adressât ici, et que la terreur que cela
inspire à de certains autres envenime toutes leurs démarches, leurs
paroles et leurs écrits. Quel triste honneur que d'être ainsi le
pis-aller de quelques-uns et l'objet de la haine de plusieurs autres, et
cela à un âge où le besoin seul du repos doit dominer et où la seule et
dernière condition permise est de finir honorablement!
_Valençay, 10 novembre 1834._--Voici l'extrait d'une lettre que j'ai
reçue hier de M. Royer-Collard: «Je dirai fort sérieusement à M. de
Talleyrand, qu'après quatre années d'absence, je ne m'étonne pas qu'il
mette plus d'importance aux articles de journaux qu'ils n'en ont
réellement aujourd'hui. Il ne sait pas à quel point le prestige de la
presse est usé comme tous les autres; qui répondrait à un journal après
deux ou trois jours ne serait pas compris, on aurait oublié. Il n'est
plus donné à la témérité des paroles d'élever ou d'abaisser un
personnage; dans le débordement de la louange, comme de l'injure, on
reste ce que l'on est. C'est le procès de nos mauvais jours!
«Non, il n'y a rien de fait à Paris; c'est que rien de spécieux n'est
possible. Ici se révèlent les véritables conséquences de la dernière
révolution. M. de Talleyrand a eu l'habileté et le bonheur de la faire
tourner à sa gloire, mais il ne recommencerait pas ce miracle. Sa
dernière habileté sera de finir à temps, je dirais volontiers de rompre à
la fois avec l'Angleterre et la France, telles que cette année-ci les a
faites. Je reviens souvent à l'idée qu'il aurait fallu dénouer dès
l'année dernière, et se mettre en sûreté; il était naturel de s'y
tromper, je m'y suis trompé aussi. Vous seule, madame la Duchesse, disiez
vrai. Dans ce même fauteuil d'où je vous écris aujourd'hui, je vous
combattais en aveugle, car vous seule pouviez bien savoir, bien juger.
J'ai eu tort; c'est un hommage de plus que j'aime à vous rendre.»
_Valençay, 11 novembre 1834._--M. Damer mande de Paris ce qui suit:
«Avez-vous entendu une horrible histoire relative à Mme et à Mlle de
Morell, sœur et nièce de M. Charles de Mornay, et qui est arrivée à
l'École militaire de Saumur[54]? Un jeune homme de cette ville, nommé M.
de La Roncière, assez mauvaise tête, est devenu amoureux de Mme de
Morell; elle a fait, ou non, quelques coquetteries pour lui, c'est ce que
je ne sais pas exactement, mais finalement, elle lui a donné son congé.
Il a résolu alors de se venger, et a fait la cour à la fille, jeune
personne de dix-sept ans; il lui écrivait continuellement et la menaçait
de tuer son père et sa mère si elle ne l'écoutait pas. Elle a été
trouvée, une nuit, dans une espèce d'état de folie. Le jeune homme, ayant
appris son état, s'est enfui de l'École, mais a été arrêté depuis. Il a
montré alors des lettres, supposées ou non, qu'il prétend lui avoir été
écrites par la mère et par la fille et qui les compromettraient
gravement. On dit que Charles de Mornay est arrivé à Paris à cause de
cette affaire.»
[54] Cette affaire amena un procès criminel qui fit grand bruit.
Émile de La Roncière fut traduit devant le jury d'Angers en 1835,
et malgré l'habileté de son défenseur, Me Chaix-d'Est-Ange, il
fut condamné à dix ans de réclusion. En 1843, le Roi
Louis-Philippe lui fit remise de deux années de détention qui lui
restaient encore à faire.
_Valençay, 12 novembre 1834._--Une lettre écrite avant-hier de Paris,
pendant que le Roi signait, dans le cabinet voisin, l'ordonnance
créatrice du nouveau ministère, qui n'a pu paraître que dans les journaux
d'hier matin, nous est arrivée ici hier soir. Elle apporte des noms
inattendus et presque nouveaux. Il n'y aurait peut-être pas grand mal à
cela, s'ils l'étaient tous également, mais il en est un, vieilli dans
les fastes de l'Empire, et auquel on en a attribué la perte, le duc de
Bassano; il en est un autre, celui de M. Bresson, qui ébahira
probablement, et qui, pour l'invraisemblable, aurait mérité la fameuse
lettre sur le mariage de M. de Lauzun. Je n'ai pas besoin de dire les
réflexions qu'il nous a fait faire, à nous, gens de Londres, qui avons vu
naître, se perdre et ressusciter l'individu, le tout avec une si
merveilleuse rapidité! Je n'ai pas besoin de dire, non plus, que cette
solution ministérielle fixe toutes les irrésolutions de M. de Talleyrand
et donnera des ailes à sa démission de l'ambassade de Londres.
_Valençay, 13 novembre 1834._--Voici l'impression produite sur M.
Royer-Collard par la nouvelle phase ministérielle: «Mais c'est un
ministère Polignac! Je m'attendais à tout plutôt qu'à cette aventure. Je
suis bien étonné que M. Passy, qui a du mérite et de l'avenir, se soit
enrôlé dans cette troupe. Voilà l'ancien Cabinet jeté dans l'opposition;
mais soit qu'il attaque, soit qu'il appuie traîtreusement, il se fraye un
chemin au retour; il reviendra, cela me paraît infaillible.» Le mot
_aventure_ est le mot propre, car assurément, ce que tout ceci est le
moins, c'est une _combinaison_.
_Valençay, 16 novembre 1834._--Nous avons appris, par le courrier d'hier
au soir, que le ministère de fantaisie avait vécu «ce que vivent les
roses, l'espace d'un matin». La comparaison n'est pas choquante. Ce sont
MM. Teste et Passy qui, le 13 au soir, sont venus remettre au Roi leur
démission, motivée sur la situation pécuniaire du duc de Bassano. Ces
démissions devaient entraîner les autres, et, en effet, le lendemain
matin, M. Charles Dupin est venu offrir la sienne, et M. de Bassano a
reconnu qu'il ne pouvait plus rien faire et que, dès lors, «tout était
dit et fini».
Avant-hier 14, à quatre heures du soir, rien n'était arrangé, ni projeté,
ni espéré. Quelle cruelle et déplorable situation pour le Roi! Si on
voulait faire une pièce de théâtre de cette crise ministérielle, on ne
pourrait même pas lui appliquer la règle des vingt-quatre heures!
Je trouve la conduite de MM. Teste et Passy impardonnable! Il paraît que
c'est eux qui avaient le plus insisté, dans l'origine, pour que le duc de
Bassano obtînt la Présidence avec le ministère de l'Intérieur, et,
certes, ils n'en étaient pas alors à apprendre la situation pécuniaire de
M. de Bassano; car, depuis deux ans, elle était connue de tout le monde.