[50] La duchesse de Dino n'est jamais retournée en Angleterre

malgré le bon souvenir qu'elle gardait à ce pays.

_Valençay, 30 octobre 1834._--Hier matin, tous les voisins de Tours, de

Blois, des environs, sont partis de bonne heure, ainsi que M. Motteux,

qui a laissé un joli chien anglais à M. de Talleyrand. Ce bon petit

Motteux nous a quittés avec des regrets infinis, s'étant parfaitement

amusé ici, passant sa vie à la cuisine, au pressoir, au marché; ne

causant guère, mais n'étant ni indiscret, ni importun, ni mal disant.

Avant le déjeuner, M. le duc d'Orléans a visité les deux ateliers de

bonneterie[51], y a acheté et fait des commandes. Après le déjeuner, il a

voulu voir nos écoles et l'établissement des Sœurs; il a beaucoup donné

pour les pauvres. Il a paru vraiment frappé de la bonne tenue du petit

couvent, et particulièrement des manières de la Supérieure. A cette

occasion, il m'a raconté qu'un de ses aïeux, ayant prêté de l'argent au

Saint-Siège, que celui-ci n'avait pas rendu au terme indiqué, le Pape

envoya, en compensation, une Bulle par laquelle il créait tous les

descendants mâles de la famille _sous-diacres-nés_, et chanoines de

Saint-Martin de Tours, avec le droit de toucher, sans gants, aux vases

sacrés, et de se placer à l'église du côté de l'évangile, au lieu du côté

de l'épître. Le Roi Louis-Philippe a été reçu chanoine de Tours, à l'âge

de sept ans.

[51] En entrant dans cette bonneterie, fort célèbre alors en

France, on pouvait voir, surmontées d'une inscription portant

leurs noms, les jambes moulées de toutes les amies du prince de

Talleyrand, que ces dames avaient fait faire, afin de donner un

modèle exact au fabricant de Valençay.

Plus tard nous avons conduit le Prince aux étangs de la forêt, auprès

desquels était un grand feu de bivouac.

Avant le dîner, le Prince a encore voulu causer seul avec M. Talleyrand,

puis avec moi. Après, on a joué une poule au billard, cela a été très

animé; les dames étaient de la partie. Le thé pris, et les lettres

arrivées par la poste reçues, celles-ci annonçant la retraite du maréchal

Gérard, M. le duc d'Orléans est rentré chez lui, a mis son costume de

voyage, et à onze heures et demie, après force gracieusetés, il est

parti.

Quoique tout se soit bien passé pendant son séjour ici, et que le Prince

ait vraiment été à merveille pour tout le monde, je n'en suis pas moins

singulièrement soulagée de son départ. Je craignais à chaque instant

quelque accident, ce qui m'a fait m'opposer formellement à toute chasse;

je craignais les mauvais cris, le mauvais temps, mille choses, et enfin,

j'étais harassée de fatigue.

Comme je le prévoyais, le voyage de M. le duc d'Orléans a éclairci notre

avenir, en ce sens que M. de Talleyrand a dit au Prince qu'il n'y avait

plus rien à faire pour lui à Londres, que le caractère personnel de lord

Palmerston, la route actuelle suivie par le Cabinet anglais, l'absence de

tout le haut Corps diplomatique de Londres, et la tendance évidente de

toutes les Cours de retirer leur action de cette capitale et de

centraliser la haute politique ailleurs; que, par-dessus tout cela, la

fatigue de ses jambes lui faisait une nécessité de ne plus retourner en

Angleterre, à moins d'une réaction qui le rendît, lui, M. de Talleyrand,

plus propre que tout autre à y traiter les affaires de la France; mais

que pour le moment, il croyait que n'importe qui ferait aussi bien, si ce

n'est mieux que lui. M. le duc d'Orléans nous a positivement dit qu'il

avait été chargé par le Roi de connaître les intentions de M. de

Talleyrand, et, en même temps, de lui exprimer, s'il ne retournait pas à

Londres, le désir de le voir à Paris pour causer avec lui; qu'il tenait

beaucoup à ce que M. de Talleyrand n'eût pas l'air de retirer son

intérêt et sa participation à l'œuvre à laquelle il avait tant

travaillé.

M. le duc d'Orléans m'a raconté un petit fait curieux: c'est que Lucien

Bonaparte lui avait écrit, il y a dix-huit mois, une lettre assez plate

pour le prier d'obtenir pour lui le poste de ministre de France à

Florence!

J'apprends, à l'instant, que le Roi a positivement refusé d'appeler le

duc de Broglie à la présidence du Conseil, en remplacement du maréchal

Gérard. Il est évident que c'est la crise ministérielle qui a empêché les

trois ministres qui devaient venir ici de s'y rendre. Je n'en suis pas

fâchée, car cela a ôté tout caractère politique au séjour du Prince.

Il m'a parlé beaucoup de Rochecotte et de son désir d'y revenir l'été

prochain.

_Valençay, 31 octobre 1834._--Nous avions ici M. le comte de la Redorte.

C'est un homme qui a du savoir positif; il a beaucoup étudié, beaucoup

voyagé; il se souvient de tout, mais, malheureusement, au lieu d'attendre

qu'on frappe à sa porte, comme ferait un Anglais, il l'ouvre toute grande

et force les gens à y entrer. Quoique d'une belle figure, et de manières

douces, avec un charmant son de voix, il est tout simplement assommant,

et par les faits, les dates, les chiffres dont il remplit sa

conversation, les détails minutieux dans lesquels il entre, les lourds

sujets d'économie politique dans lesquels il se plonge, tête baissée, il

fatigue, éteint, écrase ses auditeurs. Avec cela des opinions faites sur

tout, des jugements absolus, des rédactions arrangées d'avance; c'est

d'un ennui à périr! Nos Anglais, ici, le portaient sur leurs épaules! Il

est parti après le déjeuner. Au moment où il est sorti, M. de Talleyrand

a dit: «Voilà un esprit arrêté avant d'être arrivé.» Il a dit aussi un

mot assez piquant sur Mme de Sainte-Aldegonde, qui est également partie

ce matin. A propos de ses sourcils si noirs qui surmontent des yeux sans

beaucoup d'expression: «Ce sont», a-t-il dit, «des arcs sans flèches».

Voici l'extrait d'une lettre reçue de Paris hier soir; elle est du 29:

«Les chevaux de poste étaient, dimanche 26, dans la cour de M. de Rigny,

qui allait partir avec Bertin de Veaux, lorsque le Roi l'a fait chercher,

et lui a ordonné de différer son départ d'un jour; le moment opportun

pour partir ne s'est plus retrouvé. Hier, à quatre heures, le maréchal

Gérard a forcé le Roi à accepter sa démission. La résolution de M. de

Rigny est de ne pas accepter la Présidence qu'on veut bien lui offrir; il

ne se reconnaît ni les talents, ni la consistance nécessaires pour

remplir ce poste. Il ne peut pas se dissimuler que l'embarras seul d'un

choix le fait porter sur lui, et si ce refus doit lui faire perdre sa

place, il s'en consolerait, en pensant qu'il vaut mieux quitter les

affaires sur une pareille question que d'en sortir plus tard moins

honorablement. Mais comment cela va-t-il finir? Ce qui paraît le plus

vraisemblable, c'est l'entrée de M. Molé au ministère. M. Thiers voudrait

bien arriver à la Présidence, mais il n'ose pas encore y prétendre

formellement. M. Molé ne resterait pas longtemps; ses moyens, son

caractère, son entourage, tout le fera promptement tomber; ce sera

suffisant à M. Thiers pour arriver à son but, du moins il s'en flatte.

Il eût bien mieux aimé cependant que M. de Rigny se fût chargé du rôle

qu'il destine à M. Molé; mais là, toute son éloquence a échoué!»

_Valençay, 1er novembre 1834._--On m'écrit, de Paris, qu'un article très

injurieux pour M. de Talleyrand et pour moi vient de paraître dans une

revue périodique; il y a bien des années que je suis agonisée d'injures,

de libelles, de mille saletés, calomnies et horreurs, et j'en aurai ainsi

pour le reste de ma vie. Vivant dans la maison et dans la confiance de M.

de Talleyrand, me trouvant, d'ailleurs, à l'époque la plus libellique, la

plus vaniteuse, comment aurais-je échappé à la licence de la presse, à

ses attaques, à ses injures? J'ai été longtemps à m'y accoutumer: j'en ai

été cruellement atteinte, bouleversée, malheureuse; je n'arriverai même

jamais à y rester indifférente. Une femme ne saurait l'être, et aurait,

ce me semble, mauvaise grâce à le devenir; mais comme il serait également

absurde de laisser son repos à la merci des gens qu'on méprise, j'ai pris

le parti de ne rien lire en ce genre, et plus j'y suis directement

intéressée, plus je désire ignorer. Je ne veux pas savoir le mal qu'on

pense, qu'on dit ou qu'on écrit de moi ou de mes amis. Si ceux-ci font

des fautes, ou que moi j'aie des torts, je les connais de reste, et

désire les oublier. Quant à la calomnie, elle me dégoûte et m'indigne, et

je ne vois pas pourquoi j'en recevrais les éclaboussures dans mes

affections et dans mes intérêts les plus chers. Si on pouvait lutter,

combattre et éclairer, à la bonne heure; il faudrait alors savoir pour

être en état de répondre; mais comme répondre serait déplorable et que le

silence est prescrit, ne vaut-il pas mieux éviter une connaissance

pénible et stérile? Les peines, les amertumes sont si nombreuses dans la

vie, il en est un si grand nombre d'inévitables, que je ne songe plus

qu'à en écarter le plus que je puis, sûre qu'il restera toujours

suffisamment de quoi exercer mon courage et ma résignation.

Un autre de mes motifs pour ne pas approfondir la malveillance, c'est que

j'ai trop de peine à la pardonner; car si la reconnaissance est une des

qualités les plus profondément gravées dans la bonne partie de ma nature,

je crains toujours que la rancune lui serve de contrepoids: je n'ai

jamais oublié ni un service, ni un mot d'amitié, mais je me suis trop

souvent peut-être souvenue d'une injure ou d'une parole hostile. Ce n'est

pas, Dieu merci, que la rancune me conduise à la vengeance, non; ma

mémoire, quelque amère qu'elle puisse rester, ne m'a jamais inspirée

hostilement contre ceux qui m'ont offensée; mais alors c'est moi-même qui

souffre; je ne connais rien de plus douloureux au monde que d'éprouver de

la malveillance, et tout inoffensive et silencieuse qu'elle reste au

dehors, elle me ronge en dedans, et me fait mal en rongeant l'âme et

rompant l'équilibre.

Je n'ai eu, hélas! que trop d'occasions de scruter, d'analyser,

d'anatomiser, de disséquer mon _moi moral_. Qui est-ce qui n'a pas sa

maladie chronique morale, comme sa maladie physique? Et qui est-ce qui, à

un certain âge, ne sait pas ou ne doit pas savoir le régime qui convient

le mieux à son esprit comme à son corps?

_Valençay, 4 novembre 1834._--J'arrive d'une course que nous avons faite

à Blois et dans les environs, avec nos Anglais qui retournaient à Paris.

Avant-hier, nous avons visité Chambord, qui a paru, ce qu'il est en

effet, bizarre, original, curieux, riche de détails, du reste dans un

assez vilain pays et dans un état déplorable. La fenêtre de l'oratoire de

Diane de Poitiers, sur laquelle François Ier avait écrit ses deux vers

impertinents sur les femmes, existe encore[52], mais les carreaux sont

brisés; ces vers étaient peu honorables pour un Roi chevalier. Le lieu où

le _Bourgeois gentilhomme_ fut représenté pour la première fois devant

Louis XIV existe aussi, ainsi que la table sur laquelle on a ouvert et

embaumé le corps du maréchal de Saxe qui est mort à Chambord; c'est même

le seul objet mobilier qui soit resté dans le château.

[52] Souvent femme varie,

Bien fol est qui s'y fie!

Nous sommes revenus assez tard à Blois, et hier, dans la matinée, nous

avons visité le château de Blois, maintenant une caserne, et certes, un

des plus curieux monuments de France. Bâti des quatre côtés, il offre

quatre architectures différentes. La partie la plus ancienne date

d'Étienne de Blois, Roi d'Angleterre, souche des Plantagenet; la seconde

de Louis XII, où son emblème, un porc-épic avec le motto: _Qui s'y

frotte, s'y pique_, se trouve encore. Puis la partie François Ier, avec

tout l'élégant cachet de la Renaissance; c'est là que le duc de Guise a

été assassiné, que Catherine de Médicis est morte; c'est là qu'est la

salle des fameux États généraux de Blois: on voit la cheminée dans

laquelle on a brûlé le corps de Guise et le cachot où le cardinal et

l'archevêque de Lyon ont été enfermés; la petite niche où Henri III a

placé les moines auxquels il ordonnait de prier pour le succès de

l'assassinat; la fenêtre par laquelle Marie de Médicis s'est sauvée, et

l'appartement où la veuve de Jean Sobieski est morte[53]. Le quatrième

côté enfin, bâti par Gaston d'Orléans dans le style des Tuileries, n'a

jamais été achevé. Près du château est un vieux pavillon où étaient les

bains de Catherine de Médicis; à côté, une vieille masure qui servait de

retraite aux mignons de Henri III.

[53] Marie-Casimire d'Arquien, morte en 1716.

En revenant de cette course ici, j'ai eu la triste nouvelle de la mort de

la princesse Tyszkiewicz, qui a expiré avant-hier à Tours. C'est moi qui

ai dû l'apprendre à M. de Talleyrand. A son âge, de semblables pertes

frappent davantage la pensée que le cœur; on y voit plutôt un

avertissement personnel qu'on n'y trouve une affliction. Il était plus

saisi que moi; moi plus affligée que lui, car j'aimais réellement la

Princesse; je lui étais profondément reconnaissante de tout ce qu'elle a,

jadis, été pour moi et, quoiqu'elle se soit survécu à elle-même, je ne

puis songer sans peine à toute cette partie du passé qui s'enterre avec

elle. Car on perd, avec des amis, non seulement eux-mêmes, mais encore

une partie de soi-même.

M. de Talleyrand a été du même avis que moi, qu'il ne fallait pas laisser

reposer au milieu d'étrangers cette pauvre et illustre personne, nièce du

dernier Roi de Pologne, sœur unique de l'infortuné maréchal prince

Poniatowski: elle sera enterrée à Valençay.

Une lettre arrivée hier soir ici, de Paris, disait ceci: «Il n'y a rien

de fait pour le ministère; cela finit par être extrêmement ridicule; les

intrigues se continuent. Avant-hier, on croyait tout fait et que Thiers

partait pour Valençay; hier tout était changé, et on en est au même

point. Il n'y a jamais eu un dissolvant pareil à Thiers; nous payons cher

son talent de parole; il faudrait cependant bien en finir. M. de Rigny

est tout prêt à se retirer, M. Guizot porte toujours Broglie pour la

présidence du Conseil et Thiers pousse Molé.»

_Valençay, 6 novembre 1834._--L'autre jour, M. Royer-Collard m'a raconté

quelque chose d'amusant, parce que cela le peint très bien. Il me disait

que la seconde Mme Guizot lui reprochait vivement de renier la

_doctrine_, de se refuser à en être le père, l'appui, le défenseur, et de

ce qu'en se plaignant, comme il le faisait, d'être réclamé par eux, il

causait beaucoup d'embarras à ceux qui en étaient; que c'était mal et

qu'elle le priait, par cette considération, de ne plus les attaquer, les

tourner en ridicule et les renier, comme il le faisait à chaque occasion:

«Ah! madame! vous voulez donc qu'en laissant le public dans l'erreur, je

me prive de ma consolation et de ma vengeance!» Elle était furieuse... La

seule, mais très vive irritation de M. Royer-Collard est contre tout ce

qui touche à M. Guizot et tout ce qui en porte le nom; cette irritation

n'est peut-être pas sans quelque fondement. M. Royer n'a aucun goût pour

M. de Broglie, dont la haute vertu ne lui a pas paru être à la hauteur

des dernières circonstances; et quant à Mme de Broglie, il l'aime encore

moins, parce que sa dévotion ne la préserve d'aucune des agitations et

même des intrigues politiques; le contraste que cela produit lui déplaît.

_Valençay, 7 novembre 1834._--Voici une anecdote parfaitement certaine

qui m'a été contée par un témoin oculaire et qui m'a beaucoup frappée. M.

Casimir Perier est mort, comme on sait, du choléra; mais en outre il

était complètement fou dans les derniers dix jours de sa vie, disposition

qui s'était déjà manifestée chez plusieurs membres de sa famille. Eh

bien! quelques heures avant sa mort, deux des ministres ses collègues,

avec deux de ses frères, causaient dans un coin de sa chambre des

embarras que l'arrivée de Mme la duchesse de Berry produisait en Vendée,

des difficultés qui en résultaient pour le gouvernement, du parti qu'il y

aurait à prendre, de la responsabilité qui en résulterait, et de la

terreur de chacun de l'affronter. Cette conversation fut, tout à coup,

interrompue par le malade, qui, se dressant sur son lit, s'écria: «Ah! si

le président du Conseil n'était pas fou!» Puis, retombant sur son

oreiller, il se tut et mourut bientôt après. Cela n'est-il pas frappant

et ne fait-il pas frissonner comme le _Roi Lear_?

_Valençay, 9 novembre 1834._--J'ai été hier à Châteauvieux voir M.

Royer-Collard. Il avait reçu des lettres de plusieurs des ministres

démissionnaires. On lui mande qu'aussitôt les cinq démissions données,

toutes cinq _galamment_ acceptées, le Roi a fait chercher M. Molé, et lui

a confié, avec la présidence du Conseil, la recomposition totale du

Cabinet. M. Molé a demandé vingt-quatre heures pour réfléchir sur

lui-même et voir avec qui il pourrait s'entendre, mais chacun ayant

décliné le fardeau dont il offrait le partage, il a été obligé de s'y

soustraire également, et tout était retombé dans le vague et peut-être

l'impossible.

Il y a un déchaînement nouveau dans presque tous les journaux contre M.

de Talleyrand; les uns le tuent, les autres le disent malade de corps et

d'esprit, d'autres l'injurient grossièrement et salement. M.

Royer-Collard explique cette nouvelle reprise de fureur par la crainte

que la présidence du Conseil ne soit offerte à M. de Talleyrand et

acceptée par lui. Il paraît que beaucoup de gens, frappés de la pénurie

d'hommes, voudraient qu'on s'adressât ici, et que la terreur que cela

inspire à de certains autres envenime toutes leurs démarches, leurs

paroles et leurs écrits. Quel triste honneur que d'être ainsi le

pis-aller de quelques-uns et l'objet de la haine de plusieurs autres, et

cela à un âge où le besoin seul du repos doit dominer et où la seule et

dernière condition permise est de finir honorablement!

_Valençay, 10 novembre 1834._--Voici l'extrait d'une lettre que j'ai

reçue hier de M. Royer-Collard: «Je dirai fort sérieusement à M. de

Talleyrand, qu'après quatre années d'absence, je ne m'étonne pas qu'il

mette plus d'importance aux articles de journaux qu'ils n'en ont

réellement aujourd'hui. Il ne sait pas à quel point le prestige de la

presse est usé comme tous les autres; qui répondrait à un journal après

deux ou trois jours ne serait pas compris, on aurait oublié. Il n'est

plus donné à la témérité des paroles d'élever ou d'abaisser un

personnage; dans le débordement de la louange, comme de l'injure, on

reste ce que l'on est. C'est le procès de nos mauvais jours!

«Non, il n'y a rien de fait à Paris; c'est que rien de spécieux n'est

possible. Ici se révèlent les véritables conséquences de la dernière

révolution. M. de Talleyrand a eu l'habileté et le bonheur de la faire

tourner à sa gloire, mais il ne recommencerait pas ce miracle. Sa

dernière habileté sera de finir à temps, je dirais volontiers de rompre à

la fois avec l'Angleterre et la France, telles que cette année-ci les a

faites. Je reviens souvent à l'idée qu'il aurait fallu dénouer dès

l'année dernière, et se mettre en sûreté; il était naturel de s'y

tromper, je m'y suis trompé aussi. Vous seule, madame la Duchesse, disiez

vrai. Dans ce même fauteuil d'où je vous écris aujourd'hui, je vous

combattais en aveugle, car vous seule pouviez bien savoir, bien juger.

J'ai eu tort; c'est un hommage de plus que j'aime à vous rendre.»

_Valençay, 11 novembre 1834._--M. Damer mande de Paris ce qui suit:

«Avez-vous entendu une horrible histoire relative à Mme et à Mlle de

Morell, sœur et nièce de M. Charles de Mornay, et qui est arrivée à

l'École militaire de Saumur[54]? Un jeune homme de cette ville, nommé M.

de La Roncière, assez mauvaise tête, est devenu amoureux de Mme de

Morell; elle a fait, ou non, quelques coquetteries pour lui, c'est ce que

je ne sais pas exactement, mais finalement, elle lui a donné son congé.

Il a résolu alors de se venger, et a fait la cour à la fille, jeune

personne de dix-sept ans; il lui écrivait continuellement et la menaçait

de tuer son père et sa mère si elle ne l'écoutait pas. Elle a été

trouvée, une nuit, dans une espèce d'état de folie. Le jeune homme, ayant

appris son état, s'est enfui de l'École, mais a été arrêté depuis. Il a

montré alors des lettres, supposées ou non, qu'il prétend lui avoir été

écrites par la mère et par la fille et qui les compromettraient

gravement. On dit que Charles de Mornay est arrivé à Paris à cause de

cette affaire.»

[54] Cette affaire amena un procès criminel qui fit grand bruit.

Émile de La Roncière fut traduit devant le jury d'Angers en 1835,

et malgré l'habileté de son défenseur, Me Chaix-d'Est-Ange, il

fut condamné à dix ans de réclusion. En 1843, le Roi

Louis-Philippe lui fit remise de deux années de détention qui lui

restaient encore à faire.

_Valençay, 12 novembre 1834._--Une lettre écrite avant-hier de Paris,

pendant que le Roi signait, dans le cabinet voisin, l'ordonnance

créatrice du nouveau ministère, qui n'a pu paraître que dans les journaux

d'hier matin, nous est arrivée ici hier soir. Elle apporte des noms

inattendus et presque nouveaux. Il n'y aurait peut-être pas grand mal à

cela, s'ils l'étaient tous également, mais il en est un, vieilli dans

les fastes de l'Empire, et auquel on en a attribué la perte, le duc de

Bassano; il en est un autre, celui de M. Bresson, qui ébahira

probablement, et qui, pour l'invraisemblable, aurait mérité la fameuse

lettre sur le mariage de M. de Lauzun. Je n'ai pas besoin de dire les

réflexions qu'il nous a fait faire, à nous, gens de Londres, qui avons vu

naître, se perdre et ressusciter l'individu, le tout avec une si

merveilleuse rapidité! Je n'ai pas besoin de dire, non plus, que cette

solution ministérielle fixe toutes les irrésolutions de M. de Talleyrand

et donnera des ailes à sa démission de l'ambassade de Londres.

_Valençay, 13 novembre 1834._--Voici l'impression produite sur M.

Royer-Collard par la nouvelle phase ministérielle: «Mais c'est un

ministère Polignac! Je m'attendais à tout plutôt qu'à cette aventure. Je

suis bien étonné que M. Passy, qui a du mérite et de l'avenir, se soit

enrôlé dans cette troupe. Voilà l'ancien Cabinet jeté dans l'opposition;

mais soit qu'il attaque, soit qu'il appuie traîtreusement, il se fraye un

chemin au retour; il reviendra, cela me paraît infaillible.» Le mot

_aventure_ est le mot propre, car assurément, ce que tout ceci est le

moins, c'est une _combinaison_.

_Valençay, 16 novembre 1834._--Nous avons appris, par le courrier d'hier

au soir, que le ministère de fantaisie avait vécu «ce que vivent les

roses, l'espace d'un matin». La comparaison n'est pas choquante. Ce sont

MM. Teste et Passy qui, le 13 au soir, sont venus remettre au Roi leur

démission, motivée sur la situation pécuniaire du duc de Bassano. Ces

démissions devaient entraîner les autres, et, en effet, le lendemain

matin, M. Charles Dupin est venu offrir la sienne, et M. de Bassano a

reconnu qu'il ne pouvait plus rien faire et que, dès lors, «tout était

dit et fini».

Avant-hier 14, à quatre heures du soir, rien n'était arrangé, ni projeté,

ni espéré. Quelle cruelle et déplorable situation pour le Roi! Si on

voulait faire une pièce de théâtre de cette crise ministérielle, on ne

pourrait même pas lui appliquer la règle des vingt-quatre heures!

Je trouve la conduite de MM. Teste et Passy impardonnable! Il paraît que

c'est eux qui avaient le plus insisté, dans l'origine, pour que le duc de

Bassano obtînt la Présidence avec le ministère de l'Intérieur, et,

certes, ils n'en étaient pas alors à apprendre la situation pécuniaire de

M. de Bassano; car, depuis deux ans, elle était connue de tout le monde.

Chronique de 1831 à 1862, Tome 1 (de 4) · 第 17 / 32 段