J'ai eu, dans la soirée, une autre visite qui m'a été droit au cœur:
celle d'une Sœur de l'Ordre des religieuses qui sont à Valençay. Elle y
a fait son noviciat, et, quoiqu'elle n'ait que trente-trois ans, elle est
déjà première assistante de la maison mère, d'où elle vient en inspection
ici. Elle regarde Valençay comme son berceau; elle y est venue, à
l'époque où j'ai fondé ce petit établissement; elle était alors d'une
beauté et d'une fraîcheur remarquables; maintenant, elle est maigre et
pâle, mais toujours avec le plus doux regard. Malgré sa sainteté, qui l'a
élevée si vite dans son ordre, elle m'aime beaucoup, et m'a embrassée
comme si j'en étais digne, avec la plus grande joie du monde de retrouver
une pauvre pécheresse telle que moi!
_Valençay, 7 octobre 1834._--J'ai eu, hier, une longue conversation avec
M. de Talleyrand sur ses projets de retraite; elle m'a conduite à traiter
avec lui plusieurs points importants de sa position, et à lui parler avec
sincérité. J'ai eu le courage de lui dire la vérité; il en faut toujours
pour la dire à un homme de son grand âge.
C'est pourtant une utile chose que la vérité, ce premier des biens,
toujours inconnu par les âmes qui ne sont pas fortement trempées; que
l'esprit dédaigne souvent, que les caractères élevés savent seuls
apprécier; qui effarouche la jeunesse, qui effraye la vieillesse; qu'on
n'aime et qu'on n'accueille que lorsqu'on joint aux leçons de
l'expérience toute la vigueur de l'âge et de la santé. Que de réflexions
j'ai faites, depuis hier, sur ce sujet! et que j'ai béni l'homme, habile
et bon[44], qui a guidé mes premières années, et qui m'a donné cette
habitude précieuse, devenue depuis un besoin, de me rendre un compte
sévère de moi-même, d'être la première à me maltraiter; c'est ce qui a
sauvé mon âme, car cela m'a toujours empêchée de confondre le bien avec
le mal; je ne les ai jamais mis à la place l'un de l'autre dans mon
esprit, ni dans ma conscience, et si j'ai chargé celle-ci de fautes, je
l'ai, du moins, tenue libre d'erreurs. Grande différence, qui permet
toujours de revenir sur ses pas; car, ce qui perd, c'est la _fausse
conscience_. Vérité de l'esprit, vérité du cœur, voilà ce qu'il s'agit
de préserver: c'est ce qui conserve de la dignité au caractère, et fait
arriver au terme, non sans fautes, mais bien sans lâchetés.
[44] Scipion Piattoli, qui avait été précepteur de l'auteur de
cette _Chronique_.
_Valençay, 9 octobre 1834._--M. de Montrond, qui est ici depuis plusieurs
jours, a demandé hier matin à me voir, pour me parler d'une chose
importante. Je l'ai vu, et après quelques plaisanteries que j'ai reçues
assez froidement, il m'a dit qu'il venait pour m'annoncer son départ; que
je ne serais probablement pas étonnée, d'après la manière inconcevable
dont M. de Talleyrand le traitait. Il s'est fort étendu en plaintes, en
aigreurs; il est profondément blessé et cela lui fait dire beaucoup de
mauvaises choses. Il a ajouté qu'il savait bien que je ne l'aimais guère,
mais que j'avais, cependant, été polie et obligeante pour lui, qu'il
venait m'en remercier et me dire que, quoiqu'il pensât bien que je ne
voudrais pas en convenir, il était impossible que je ne m'ennuyasse pas à
la mort, et que la vie que je menais devait m'être insupportable,
quoiqu'il fût difficile de la prendre de meilleure grâce. Enfin, il a
mis, je ne sais trop pourquoi, du prix à se faire bien venir de moi.
J'avoue que je me suis sentie fort mal à mon aise pendant ce discours,
qui, quoique haché et saccadé, à sa manière, a été long. Voici en résumé,
ma ou mes réponses: «Que je regrettais tout ce qui ressemblait à de la
brouillerie, parce que je ne la trouvais bonne pour personne, mauvaise
surtout pour lui, M. de Montrond, à qui le monde donnerait tort, puisque
son ton rude avec M. de Talleyrand expliquerait le manque de patience de
celui-ci; que, de se plaindre, et d'expliquer ses griefs par les motifs
qu'il venait de me donner serait de bien mauvais goût, et qu'il y avait
de certaines choses, qui, lors même qu'elles auraient une apparence de
vérité, ne se disaient pas, ou ne devaient jamais se dire, après quarante
années d'une liaison qui, du côté de M. de Talleyrand, pouvait s'appeler
du patronage; que pour ce qui me regardait, je ne pouvais m'ennuyer, au
centre de mes devoirs et de mes intérêts de famille; que, d'ailleurs, il
y avait fort longtemps que ma vie, mes habitudes, et toute mon
existence, étaient absorbées dans les convenances de M. de Talleyrand;
que c'était là ma destinée, que je m'en satisfaisais très fort et que je
n'en admettais pas d'autre.»
A cela, il a repris: «Il est clair que vous êtes destinée à l'enterrer;
puis, vous avez beaucoup d'esprit, un grand savoir-faire et savoir-dire,
et vous êtes assez grande dame pour savoir prendre les choses d'une
certaine manière; mais quant à moi, je n'ai qu'à m'en aller.»
J'ai répliqué alors: «Vous avez quelque chose de plus à faire, c'est de
vous en aller poliment, sans esclandre, et de ne dire à personne que vous
l'avez fait par humeur; vous avez, surtout, à ne jamais parler, je ne dis
pas seulement mal, mais encore légèrement de M. de Talleyrand.» Il a dit:
«Vous faites de fort jolis discours ce matin; mais si je fais ce que vous
voulez, que ferez-vous de moi?--Je vous garderai le secret sur la vraie
raison de votre départ.--Vous êtes trop habile, madame de Dino.--Je suis
de bon conseil.» Il m'a demandé si je voulais lui donner la main, et lui
promettre d'être _good-natured_ pour lui. «Oui, si vous ne parlez pas de
travers de M. de Talleyrand.--Alors, je n'irai pas tout droit à Paris; je
vais aller aux Ormes, chez d'Argenson, me faire passer la bile, et quand
j'aurai retrouvé _ma nature d'agneau_, j'irai causer avec le Roi, et
m'excuser sur quelque affaire de n'avoir pas attendu son fils
ici.--Faites ce que vous voudrez, mais faites ce qui convient à un
_gentleman_.» Il est parti.
A déjeuner, il a dit qu'il avait reçu une lettre qui l'obligeait à partir
aujourd'hui.
Le fait est que je m'attendais à quelque chose de semblable. M. de
Talleyrand, après des années d'une longanimité déplacée, a versé
subitement vers l'autre extrémité, sans mesure aucune; et, avant-hier, il
lui a si fort indiqué qu'il était de trop ici, qu'il a bien fallu
comprendre. Il est possible que M. de Montrond prenne quelques
précautions de langage, tout juste ce qu'il faudra pour ne pas être tracé
comme mauvais procédé, mais il me paraît impossible qu'il n'y ait pas
quelque vengeance sourde, car il est blessé et dérangé. Partir la veille
de l'arrivée d'une nombreuse société anglaise, à laquelle il se préparait
à faire les honneurs de Valençay, ne pas être ici quand M. le duc
d'Orléans y est attendu, voilà deux sensibles mécomptes, qu'il ne
pardonnera pas à M. de Talleyrand.
Dans la première et très virulente partie de sa conversation, le nom du
Roi et celui de M. de Flahaut sont revenus fort souvent, et de façon à me
persuader qu'il va se ranger absolument du côté du dernier, pour rendre
auprès du premier de mauvais offices à M. de Talleyrand. Qu'attendre d'un
pareil être? Mais aussi quel enfantillage de perdre patience au bout de
quarante ans![45] M. de Montrond me disait: «Il devait me traiter avec la
douceur et l'intimité d'une ancienne amitié, ou bien avec la politesse
d'un maître de maison.» Mais à cela, j'ai répliqué: «M. de Talleyrand
n'aurait-il pas aussi le droit de vous dire qu'il n'a trouvé en vous, ni
la déférence due à un hôte, ni la bonne grâce due à son âge et à vos
anciens rapports? Dans quelle autre maison auriez-vous blâmé toutes
choses comme vous le faites ici? Vous avez critiqué ses voisins, ses
domestiques, son vin, ses chevaux, toutes choses enfin. S'il a été rude,
vous avez été hargneux; et, en vérité, il y a trop de témoins de votre
perpétuelle contradiction, pour que vous puissiez vous plaindre de
l'humeur qu'elle a causée.»
[45] En 1793, Montrond s'était réfugié en Angleterre, et s'y
était mis sous la protection de M. de Talleyrand; de là provenait
leur longue amitié.
_Valençay, 14 octobre 1834._--Nous avons en visite lady Clanricarde, M.
et Mme Dawson Damer et M. Henry Greville. Je me suis longtemps promenée
en calèche hier avec lady Clanricarde; j'ai beaucoup causé avec elle de
son père, le célèbre M. Canning; de sa mère, non moins distinguée, mais
que sa fille paraît aimer peu. Lady Clanricarde a de l'esprit, de la
mesure, du bon goût, de la dignité, mais, à ce qu'il semble, assez de
sécheresse de cœur, et un peu de raideur d'esprit; ses manières, son
caractère, je crois, ont une valeur réelle, sans abandon, ni séduction;
mais, à tout prendre, c'est assurément une personne distinguée, et de la
meilleure et plus exquise compagnie. Quant à Mme Damer, c'est une bonne
enfant, mais rien que cela.
_Valençay, 18 octobre 1834._--En causant avec lady Clanricarde de lord
Palmerston et de lady Cowper, nous sommes arrivées à nous demander ce
qui faisait conserver à de certaines personnes tant d'influence sur
telles autres. Je lui ai fait alors une observation sur la justesse de
laquelle elle s'est récriée. Je lui disais que «c'était par l'exigence
que les hommes conservaient leur influence sur les femmes, mais que
c'était par des concessions que celles-ci conservaient la leur sur les
hommes.»
_Valençay, 21 octobre 1834._--On a reçu, hier, la nouvelle du terrible
incendie de Westminster à Londres. C'est une horrible catastrophe, et qui
semble d'un caractère tout _ominous_; l'édifice matériel croulant avec
l'édifice politique! Ces vieilles murailles ne voulant plus se déshonorer
en prêtant asile aux profanes doctrines du temps! Il y a là de quoi
frapper, non seulement l'esprit de la multitude, mais encore celui de
toute personne sérieuse.
Les Anglais qui sont ici sont tentés de croire à la malveillance comme
cause de ce feu, parce qu'il a commencé par la Chambre des Pairs. Le
_Globe_, qu'on avait envoyé à M. de Talleyrand, nous a tous fait veiller
fort tard, car nous avons voulu connaître toutes les versions. Il paraît
que la perte en papiers et documents a été énorme, non seulement par le
feu, mais aussi par l'éparpillement. Quel dommage! On dit que cela va
jeter du trouble et de grandes lacunes dans le cours de la justice.
J'ai mené, hier, lady Clanricarde et Mme Damer voir le petit couvent,
l'école et tout le petit établissement des Sœurs de Valençay; c'est un
genre de choses qui touche peu les Anglaises; elles ont beau avoir de
l'esprit, de la bonté, elles ne sont pas charitables dans le vrai sens du
mot; elles ont une aversion singulière pour se mettre en contact avec la
pauvreté, la misère, le malheur, la maladie, la souffrance, et cet
éloignement, de leur part, pour les petites gens, qui, socialement, a
tant d'avantages, me glace et me froisse quand je le vois s'étendre
jusqu'à l'indigence. Ainsi, lady Clanricarde, si agréable en société, n'a
rien trouvé à dire à mes pauvres Sœurs, si simples et si dévouées; elle
a à peine mis le nez à la porte de l'école, et rangeait sa belle robe,
pour ne pas être froissée par les petites filles qui étaient à l'entrée
de la classe; ces deux dames n'en revenaient pas de tout ce que j'avais
trouvé à dire, et elles étaient surtout fort surprises de m'avoir vue
arrêtée plusieurs fois dans le bourg par des gens qui voulaient me parler
de leurs affaires. Cette façon de vivre est complètement incompréhensible
pour une Anglaise, et, dans ce moment-là, lady Clanricarde, malgré tout
son esprit et sa bienveillance pour moi, s'est étonnée, j'en suis sûre,
que je susse manger proprement à table, et que je portasse une robe faite
par Mlle Palmyre.
_Valençay, 23 octobre 1834._--Il a plu outrageusement hier toute la
journée; il n'y a pas eu moyen de sortir. Nos Anglais ont fait une
musique assez barbare pendant toute la matinée; le soir sont arrivées
trois lettres au château. L'une, de lord Sidney à Henry Greville, disant
que M. de Montrond était de retour à Paris, y répétant à tout le monde
que Valençay était devenu inhabitable, que les Damer et Greville s'y
ennuieraient à la mort, que lady Clanricarde seule s'en arrangerait. H.
Greville a lu cela à demi-voix: lady Clanricarde a repris tout haut, M.
de Talleyrand a demandé ce que c'était, on lui a lu tout le passage.
La seconde lettre, de M. de Montrond à M. Damer, pour lui demander
comment il se trouvait à Valençay; que quant à H. Greville, qui aimait
les caquets, il n'en était pas inquiet, parce qu'il y trouverait de quoi
se satisfaire: ceci a été lu tout haut par M. Damer.
La troisième lettre, de M. de Montrond à moi, calme au possible. Je
l'avais passée à M. de Talleyrand, qui, d'humeur de ce qu'il venait
d'entendre, a lu, à son tour, tout haut. Cela m'a fait souvenir du billet
de Célimène! Je ne sais quelles réflexions cette petite scène aura
provoquées, car j'ai été me coucher aussitôt après.
_Valençay, 26 octobre 1834._--Le temps s'est un peu rajusté hier: en ce
moment, il fait un froid vif, mais sec, avec un soleil éclatant. Pourvu
que cela dure pour l'arrivée de M. le duc d'Orléans que nous attendons ce
soir! Car les populations d'une quarantaine de communes, et du monde de
Châteauroux, même d'Issoudun, à dix ou douze lieues d'ici, sont en
mouvement. Le dimanche facilite cette satisfaction de curiosité, et, quoi
qu'en disent les journaux, nous n'aurons d'autres magnificences, d'autres
fêtes, d'autres préparatifs que ceux du nombre. Je crois que M. le duc
d'Orléans sera très bien reçu par les populations rurales. Jamais, depuis
la Grande Mademoiselle, aucun Prince, d'aucune dynastie, n'est venu ici:
tout le pays entre Blois et Châteauroux, si bien traité par les Valois,
était comme frappé de disgrâce, d'oubli; jamais aucune des
administrations n'a voulu rien faire pour ce coin de Berry. Quand je suis
venue ici pour la première fois, tout y était, en fait de civilisation,
comme au temps de Louis XIII. M. de Talleyrand, et même moi, lui avons
fait faire quelques progrès; ce n'est cependant que cette année que nous
avons une poste aux chevaux organisée; il n'y a pas même encore de
diligences, et les communications ont lieu, pour bien du monde, même
aisé, en pataches, c'est-à-dire en voitures non suspendues. Dans un pays
aussi reculé, un Prince est encore _quelqu'un_; nos communes sont
flattées qu'il s'en égare un dans nos sauvageries, et elles crieront:
_Vive le Roi!_ avec fureur: c'est tout ce qu'il y a de mieux.
Parmi les arrivants au château, hier soir, nous avons eu le baron de
Montmorency et Mme la comtesse Camille de Sainte-Aldegonde. Le baron de
Montmorency a été, autrefois, au moment d'être le Lauzun de la
Mademoiselle du temps[46], et, quoiqu'il ait décliné l'honneur de
l'alliance, il est resté fort intime avec Neuilly. Mme de
Sainte-Aldegonde habite un joli château entre ici et Blois; elle est Dame
de la Reine, et grande amie du baron de Montmorency. Elle a été, d'abord,
la femme du général Augereau; elle est du même âge que moi, et nous avons
fait notre entrée dans le monde à la même époque. Nous avons, toutes
deux, été Dames du Palais de l'Impératrice Marie-Louise; nous ne nous
sommes, cependant, pas vues beaucoup, parce qu'elle suivait son mari à
l'armée et ne venait guère à la Cour. A la chute de l'Empire, nous nous
sommes perdues de vue complètement. Mme de Sainte-Aldegonde a été
extrêmement belle, et si elle avait une expression plus agréable, elle le
serait encore; mais elle n'a jamais eu l'air doux, grâce à des sourcils
trop noirs et remontés; le moelleux de la première jeunesse étant passé,
il en résulte quelque chose de cru qui n'est pas attirant. Elle a le
verbe un peu haut, et quoique polie et assez bien élevée, elle manque de
cette aisance et de cette obligeance faciles qui ne s'acquièrent que dans
les premières habitudes élégantes de la vie: quand elles manquent au
berceau, on peut être convenable, on n'est jamais distingué; mais enfin,
à tout prendre, elle est bien.
[46] Madame Adélaïde avait fait offrir sa main au baron de
Montmorency, mais à la condition qu'elle ne changerait point son
nom, ce que M. de Montmorency refusa.
_Valençay, 27 octobre 1834._--M. le duc d'Orléans est arrivé hier par un
assez mauvais temps, et une heure plus tôt qu'il ne s'était annoncé, ce
qui a fort dérangé les curieux ainsi que nous. Cependant, il a trouvé
notre petite garde nationale, le corps municipal, et pas mal de monde sur
son passage. Il n'y a point eu de harangue, ce qui, je crois, l'a
soulagé.
M. le duc d'Orléans a commencé par causer un instant dans le salon avec
M. de Talleyrand, M. et Mme de Valençay et moi. Il m'a annoncé, à ma
grande surprise, que nous allions avoir MM. de Rigny, Thiers et Guizot;
ma surprise n'a pas diminué, lorsque Monseigneur m'a dit que le Roi
poussait beaucoup ses ministres à venir ici, parce que c'était une bonne
excuse pour suspendre, pendant quelques jours, les Conseils; que ceux-ci
étaient devenus impossibles par les fureurs du maréchal Gérard; qu'une
crise était inévitable, mais qu'on désirait la retarder, et, pour cela,
ne pas mettre le Cabinet en présence; que, du reste, le maréchal Gérard
était seul de son bord d'un côté, et les autres ministres, jusqu'à
présent, réunis de l'autre.
Quand Monseigneur s'est retiré chez lui, j'ai été faire ma toilette, et
suis redescendue tout de suite pour être la première au salon. J'y ai
trouvé le général Petit, commandant de la 5e division militaire, puis le
général Saint-Paul, commandant du département de l'Indre, et, de la suite
du Prince, le général Baudrand et M. de Boismilon, son secrétaire.
Après le dîner, il y a eu un peu de solennel que j'ai bientôt rompu, en
me mettant tout simplement à mon ouvrage, comme de coutume, ce dont le
Prince m'a fort remerciée. Tout le monde, alors, s'est groupé, arrangé.
Plus tard, M. de Talleyrand a fait sa promenade accoutumée du soir; en
rentrant il nous a trouvés jouant, lady Clanricarde, le Prince, H.
Greville et moi, à un whist assez gai, la musique jouant dans le
vestibule; enfin la glace s'était rompue.
Après le thé, le Prince s'est éclipsé, et à onze heures tout le monde est
allé se coucher.
_Valençay, 28 octobre 1834._--Voici l'emploi de la journée d'hier: après
le déjeuner, M. le duc d'Orléans a vu le château et ses entours
immédiats, mon fils et moi les lui montrant; tous ceux de nos hôtes pour
qui c'était une nouveauté suivaient.
En rentrant, trois calèches, un phaéton et six chevaux de selle
attendaient. Chacun s'est casé: M. le duc d'Orléans, la marquise de
Clanricarde, le baron de Montmorency et moi dans la première calèche; M.
de Talleyrand, Mme de Sainte-Aldegonde, le général Baudrand et M. Jules
d'Entraigues dans la seconde, et ainsi de suite. Après avoir traversé le
parc et une partie détachée de la forêt, nous nous sommes arrêtés à un
joli pavillon, d'où la vue est belle. La musique militaire était cachée
derrière les arbres, qui ont encore beaucoup de feuilles; le concours de
monde était considérable; c'était une très jolie scène forestière. Nous
nous sommes ensuite lancés dans la forêt même et ne sommes revenus que
pour notre toilette du dîner.
Après le dîner, nous avons mené le Prince au bal de l'Orangerie: les
cours, le donjon, les grilles étaient illuminés et d'un très bel effet;
la salle fort bien décorée, remplie de monde au point de pouvoir à peine
passer; mais il n'y avait pas d'empressement grossier, tout au contraire,
et des cris à se boucher les oreilles, mais qui font toujours plaisir aux
Princes. Il a parcouru toutes les parties de la salle; il a beaucoup
salué, un peu causé; enfin, on en a été fort content, et, quoiqu'il n'y
soit pas resté plus d'une heure, on a été si satisfait de lui qu'à deux
heures du matin, on criait encore sous ses fenêtres.
_Valençay, 29 octobre 1834._--Hier, avant le déjeuner, notre Royal
visiteur a été, avec son aide de camp, mon fils et le baron de
Montmorency, visiter la filature et les carrières d'où on a extrait les
pierres dont le château est bâti; il a trouvé ces carrières superbes.
Après le déjeuner nous l'avons mené aux forges. Il y avait de la foule,
des cris; les ouvriers ont bien fait leur besogne; on a coulé, forgé, et
dans l'intérieur du bâtiment où l'on coule la gueuse et qui est très
beau, on a opéré, à deux reprises, des feux d'artifice, avec la fonte en
fusion, liquide et enflammée. C'était joli et a fort amusé nos dames
anglaises. En revenant, nous avons fait un petit détour qui nous a
conduits aux ruines de Veuil[47]. La musique était cachée dans une des
vieilles tours, un grand feu était allumé dans la seule chambre qui reste
intacte et où on avait servi un goûter. Dans la cour, et à travers des
arceaux à moitié détruits, des gardes nationaux et des paysans criaient
en jetant leurs chapeaux en l'air. Cette petite station a été vraiment
très jolie, malgré le temps couvert; le soleil l'aurait complétée, ou
plutôt la lune.
[47] Veuil domine la vallée du Nahon, et fut réuni à la
seigneurie de Valençay en 1787 par M. de Luçay qui en était alors
propriétaire. Le château, qui devait être remarquablement joli,
est maintenant une ruine, dont une partie seulement peut être
habitée par un fermier.
A dîner, outre les convives de la ville, nous avons eu les Préfets
d'Indre-et-Loire[48], de Loir-et-Cher[49], le général Ornano et le
colonel Garraube, député, celui qui nous a envoyé la musique qui fait
nos délices. Après le dîner, le whist, quelques tours de valse, etc...
[48] M. Amédée d'Entraigues.
[49] Le comte de Lezay-Marnésia.
Il y a eu, le soir, un vrai bal avec souper pour les gens de l'office, en
l'honneur des gens du Prince Royal; il a été vraiment très joli.
A dîner, hier, j'ai été un peu surprise de ce que m'a dit mon Royal
voisin. Il m'a demandé quand nous allions à Rochecotte.--«Je l'ignore,
Monseigneur.--Mais vous ne pouvez passer tout l'hiver dans ce lieu-ci qui
est bien froid.--Il n'a jamais été question que nous y passions tout
l'hiver.--Viendrez-vous à Paris?--Je n'en sais rien.--Car pour
l'Angleterre, il ne peut plus en être question, puisque lord Palmerston
ne va pas aux Indes.» J'ai regardé le Prince entre les deux yeux, avec un
peu de surprise, et je lui ait dit: «Je crois, en effet, que le départ de
lord Palmerston aurait rappelé les ambassadeurs à Londres, et que, lui
restant, cela les en éloignera; mais les projets de M. de Talleyrand sont
très incertains, et soumis d'ailleurs aux désirs du Roi.--Votre oncle m'a
dit qu'il croyait que nous avions tiré de l'Angleterre tout ce qu'elle
pouvait nous donner; que ce ne serait plus à Londres que se traiteraient
les grandes affaires; qu'il fallait les appeler à Paris auprès de mon
père.--En effet, c'est là la pensée de M. de Talleyrand, parce que
l'habileté et la sagesse du Roi ont inspiré à l'Europe de la confiance,
en raison inverse de la méfiance que la politique anglaise des derniers
mois a généralement propagée.--Mon père désire beaucoup que M. de
Talleyrand retourne en Angleterre, mais avant de causer avec votre oncle
à ce sujet, j'avais dit au Roi que ce retour me paraissait
impossible.--En effet, Monseigneur, il est difficile.--Mais vous, madame,
que désirez-vous?--Ce qui sera agréable au Roi, Monseigneur; et si M. de
Talleyrand ne retourne pas à Londres, c'est qu'il sera persuadé qu'avec
les données actuelles, il ne saurait y être utile. Personnellement,
j'aime extrêmement l'Angleterre; mille liens de reconnaissance et
d'admiration m'y attachent, surtout les bontés de la Reine, l'amitié de
lord Grey et du duc de Wellington; mais il y a de certains amis qu'on ne
perd pas pour les avoir quittés, et j'espère bien, dans le cours des
années, aller remercier ceux que j'ai eus en Angleterre, de toutes leurs
bontés pour moi pendant les quatre dernières années[50].--Mais, quittant
l'ambassade, que fera M. de Talleyrand?--Ce qui plaira au Roi: si le Roi
désire le voir, il ira lui offrir ses hommages; si Sa Majesté lui permet
de se reposer, il restera dans la retraite, à soigner ses jambes, qui,
comme vous le voyez, sont bien faibles et bien douloureuses; en un mot,
Monseigneur, il sera toujours le serviteur dévoué du Roi.» Et nous en
sommes restés là, de cette conversation assez singulière.