A propos de la loi salique, il m'a dit: «Je suis «loi salique» jusqu'au

bout des doigts: les Ducs d'Orléans l'ont toujours été, ma protestation

en fait foi; mais quand je luttais pour elle, on trouvait que c'était

m'ôter des chances que de la détruire, aussi tout le monde s'est prêté à

sa destruction, au lieu de m'aider à la faire maintenir; on m'a laissé

seul contre les vanités et les ignorances françaises et toutes les autres

difficultés; puis, maintenant, on me reproche d'avoir abandonné ma propre

cause dans celle de don Carlos. Je n'ai aucune haine contre lui, aucune

affection pour Isabelle, mais on a voulu que les choses tournassent comme

elles l'ont fait. Ce sont les deux années qui ont précédé mon règne qui

ont préparé ce qui se passe aujourd'hui dans la Péninsule et qui est

déplorable. Du reste, que ce soit l'anarchie sous Isabelle, ou

l'Inquisition sous don Carlos qui triomphe, je puis être importuné, mais

non pas ébranlé par ce voisinage. Nous avons fait des progrès immenses au

dedans, mais je conviens qu'il reste beaucoup à faire encore, et avec

quels instruments!»

Le Roi est alors entré dans beaucoup de détails sur la pesanteur de sa

charge, et il a fini par dire: «Madame, songez donc qu'il faut, pour que

les choses aillent, que je sois le _Directeur de tout et le Maître de

rien_.»

A propos de l'état de l'Angleterre, et des complications qui y

surviendront par suite de l'âge et du sexe de l'héritière du trône, le

Roi a dit: «Quelle déplorable chose, dans un temps comme celui-ci, que

toutes ces petites filles Rois!!» Il est parti de là pour faire un

morceau, vraiment très éloquent, sur les inconvénients des règnes de

femmes; puis, tout à coup, il s'est arrêté, m'a fait une phrase polie,

avec une sorte d'excuse qui n'était nullement nécessaire, et je lui ai

dit que je croyais qu'on pouvait dire des femmes cc que M. de Talleyrand

disait de l'esprit, que _servant à tout, elles ne suffisaient à rien_.

Le Roi m'a longuement entretenue ensuite des restaurations de Versailles

et de Fontainebleau. Il a fait remeubler la chambre de Louis XIV, à

Versailles, telle qu'elle était, c'est-à-dire avec une tenture brodée par

les demoiselles de Saint-Cyr. Un panneau représente le sacrifice

d'Abraham; le second, celui d'Iphigénie; le troisième, les amours

d'Armide. Le Roi a fait replacer, dans cette même chambre, un portrait de

Mme de Maintenon donnant une leçon à Mlle de Nantes. Versailles sera le

vrai musée de l'histoire de France. Je sais gré au Roi de son respect

pour la tradition; les monuments historiques lui devront beaucoup.

Quelle triste lettre que celle qu'Alava m'écrit de Madrid. Il fait de

l'Espagne le plus déplorable tableau et ne prévoit qu'une série de

circonstances plus fatales les unes que les autres. Il me dit que

l'ignorance et la présomption y sont poussées au dernier degré, et que le

demi-savoir, importé de France et d'Angleterre, y fait peut-être encore

plus de mal que l'ignorance complète. La banqueroute est flagrante, le

choléra y a été plus hideux qu'ailleurs, augmenté par la stupidité du

peuple, qu'on voyait aux enterrements des cholériques manger des

concombres et des tomates crus, tandis que la Junte de santé, à Ségovie

par exemple, ordonnait que, dans toute maison frappée par l'épidémie,

tous les meubles du décédé seraient brûlés, tous les survivants enfermés

à l'hôpital, y compris le prêtre qui aurait assisté le mourant.

_Paris, 29 août 1834._--Que tout le monde est agité, affairé à Paris!

comme les esprits travaillent! comme la tranquillité, le calme sont

choses inconnues ici! Cependant, il y a des progrès, des améliorations,

mais sans régularité, sans mesure! Tant de petites intrigues, de petites

passions, de petites combinaisons travaillent les hommes, qui ne savent

jouir de rien de ce qui est bon, ni reposer leur pensée dans un avenir de

quiétude! Cette vie fiévreuse est dévorante, et je trouve tous les

membres du Cabinet français vieillis d'une façon effrayante! Ce sont tous

de petits vieillards, qui ont la plus triste mine du monde!

M. Thiers a passé par une série de dégoûts et d'embarras qui lui ont fait

désirer sa retraite; il s'est senti humilié et découragé. Le Roi l'a

soutenu, remonté, protégé, et n'a pas été fâché de faire sentir cette

protection; il a même dit: «Il n'y a pas de mal que messieurs les gens

d'esprit s'aperçoivent de temps en temps qu'ils ont besoin du Roi.»

M. le duc d'Orléans est venu passer une heure chez moi. Il est désireux

de se marier et décidé à le faire; fatigué tout à la fois de la vie

dissipée et des frivolités de jeune homme qui lui nuisent et le

diminuent, dégoûté de l'inactivité réelle de sa vie publique, il désire

un intérieur, une maison; il veut prendre racine, grouper autour de lui,

se fixer, s'asseoir; se vieillir enfin. Toutes ces vues sont sages et

convenables.

Le choix pour sa femme est d'autant plus difficile à faire, qu'il y a

plus de préventions que jamais à vaincre. La grande-duchesse de Russie

serait ce qu'il y aurait de plus éclatant, mais voudrait-on de lui? Puis,

il y a quelques regrets poétiques donnés ici à la Pologne, qui ne

rendraient ce mariage ni agréable en France, ni peut-être possible en

Russie. Une archiduchesse d'Autriche ne serait pas bien facile non plus à

obtenir et, d'ailleurs, il semble qu'il y ait quelque mauvais sort

attaché à ces alliances-là. La nièce du Roi de Prusse, pour laquelle

penche Louis-Philippe, paraît d'un extérieur chétif, d'une santé

délicate, les habitudes de son éducation sont rétrécies, et les sujets de

collision qui peuvent naître entre deux puissances qui se disputent le

Rhin, éloignent M. le duc d'Orléans de la princesse de Prusse. Celle

qui, par les rapports qui en ont été faits, plaît davantage au jeune

Prince, c'est la seconde fille du Roi de Würtemberg: elle est grande,

bien faite, jolie, spirituelle, animée. Elle a de qui tenir: sa mère, la

grande-duchesse Catherine de Russie, était une des femmes les plus

distinguées de son temps, et, quand elle le voulait, parfaitement

agréable; mais aussi, elle était ambitieuse, intrigante, agitée, et

j'espère que la ressemblance de la fille à la mère n'est pas générale. M.

le duc d'Orléans a voulu l'avis de M. de Talleyrand et le mien; nous

avons demandé quelque temps de réflexion.

Le Prince s'est annoncé à Valençay pour le commencement d'octobre, afin

de reparler plus à notre aise de tout ceci. Il a de la raison, de la

justesse d'esprit, de l'ambition, de fort bonnes qualités, mais ce qu'il

y a de bien comme ce qui lui manque exige également que sa femme soit

distinguée.

On dit le maréchal Gérard peu satisfait de son poste de ministre de la

Guerre. Il paraît qu'il ne l'a occupé que sur la promesse d'un

portefeuille pour son beau-frère, M. de Celles; idée folle et

impraticable, mais sur laquelle on s'était engagé afin de le décider, et

après, on ne s'est pas fait scrupule de lui manquer de parole.

Quant au mariage du Prince Royal, je vois que la question de religion

est, pour lui, une chose indifférente, secondaire pour le Roi, et que la

Reine seule tiendrait à une conversion préalable; mais ce ne sera jamais

sur ce point qu'il y aura rupture.

Les exigences exagérées du Roi de Naples pour les conditions dotales de

la princesse Marie ont suspendu toute idée de mariage de ce côté-là.

C'est un regret général dans la famille royale, excepté de la part de la

Princesse elle-même, qui rêve de continuer ici l'existence de sa tante,

qu'elle trouve charmante.

_Paris, le 30 août 1834._--D'après ce que m'a dit M. Thiers, le Roi, à la

retraite du maréchal Soult, a pensé à appeler M. de Talleyrand à la

présidence du Conseil. Cette idée se présente même encore à son esprit

lorsqu'il songe à la retraite probable du maréchal Gérard. Mais M. de

Talleyrand n'accepterait à aucune condition, et pour le coup, comme l'a

dit Thiers au Roi, «Mme de Dino ne le voudrait pas».

A dîner hier à Saint-Cloud, le Roi m'a parlé avec une grande aigreur du

duc de Broglie, comme ayant voulu le rendre étranger à toutes les

affaires. Il s'en est plaint vivement. Il se plaint de pas mal de monde;

il s'arrange de Rigny et compte sur M. Thiers.

M. de Talleyrand est on ne peut plus à la mode au Château, parce qu'il

répète beaucoup qu'il faut laisser faire le Roi. J'y suis aussi, parce

que j'écoute et que je dis de même, ce que je pense du reste, que le Roi

est le plus habile homme de France. Le Roi parle de tout très bien,

longuement, beaucoup; il s'écoute, et a, au moins, la conscience de sa

capacité. Il aime le souvenir de M. le Régent; Saint-Cloud l'y ramène

tout naturellement. Il me racontait que Louis XVIII aimait la mémoire du

Régent, montrait une grande horreur pour les calomnies dont il avait été

l'objet, et ajoutait: «Sa meilleure justification, c'est moi.» Mais quand

Louis XVIII racontait tout cela, il finissait singulièrement, car après

avoir insisté sur l'horreur des calomnies, il disait: «Mais néanmoins les

vers de Lagrange-Chancel sont si beaux, que je les ai retenus et que

j'aime à les réciter[37].» Ce qu'il faisait alors, en s'adressant au Roi

actuel: c'était une singulière conclusion!

[37] Compromis dans la conjuration de Cellamare, Lagrange-Chancel

lança contre Philippe d'Orléans trois virulents pamphlets en

vers, bientôt suivis de deux autres. (_Philippiques_, 1720).

_Paris, le 1er septembre 1834._--J'ai vu ce matin M. de Rigny, il m'a dit

que les nouvelles d'Espagne étaient fort embarrassantes. Martinez de la

Rosa commence à dire que sans l'intervention armée de la France, tout ira

à la diable. Le Roi est, au plus haut degré, contre cette intervention,

beaucoup plus que ses ministres, qui me paraissent être très agités de ce

terrible voisinage.

La haine contre lord Palmerston est si générale ici, que personne ne se

gêne pour l'exprimer. M. de Rigny en est assourdi de tous les côtés. Il

m'a dit à ce sujet que les arrogances de Palmerston, et ses

démonstrations hostiles n'ayant jamais été suivies d'aucune action

véritable, elles ne faisaient plus d'impression, et qu'au dehors, on se

bornait à dire: «Ah! c'est une boutade de Palmerston!» puis on n'y pense

plus.

M. Guizot a succédé chez moi à Rigny; il est fort content de l'état

intérieur du pays, mais il dit, avec raison, que s'il faut avoir, avec

les difficultés du dedans, à se mêler d'une révolution en Espagne, et en

voir venir une en Angleterre, il n'y aura plus moyen de se tirer

d'affaire. Il paraît certain que la Chambre des députés nouvelle vaut

infiniment mieux que la précédente, qu'elle est prise dans un ordre moins

bas; les progrès matériels aussi sont sensibles. La France livrée à

elle-même, sans embarras extérieurs, est évidemment dans une fort bonne

voie.

Le prince Czartoryski est venu à son tour, assez languissant, comme

toujours, et décidément fixé à Paris.

Enfin, j'ai pu sortir, et aller chez les Werther, où j'ai entendu de

nouvelles plaintes contre le Palmerston. En rentrant, M. de Talleyrand

m'a fait ranger des papiers; j'y ai retrouvé une lettre curieuse, signée:

«Ferdinand, Carlos, Antonio,» écrite, par ces trois Princes, de Valençay,

à M. de Talleyrand pour lui exprimer leur reconnaissance et affection.

_Paris, 2 septembre 1834._--J'ai eu la visite de M. Thiers, qui m'a conté

ceci. Tous les rapports d'Espagne s'accordent à dire que don Carlos aura

autant d'hommes que de fusils, et qu'il n'attend qu'un arrivage d'armes

pour marcher sur Madrid, où tout va à la diable; que dom Miguel se

prépare à reparaître, à son tour, dans la Péninsule. Si donc le blocus

n'est pas assez effectif pour empêcher le secours d'armes, la cause de la

Reine est désespérée, à moins que la France ne se mêle activement des

affaires d'Espagne. D'un instant à l'autre, cette question peut se

présenter, et il y a, là-dessus, forte division. Bertin de Veaux et

quelques autres sont pour l'intervention armée, dans le cas où elle

deviendrait nécessaire pour sauver la Reine, parce que, disent-ils, si

don Carlos triomphe, le carlisme, de partout, redevient audacieux, que la

France aura un ennemi implacable sur ses frontières, et qu'avec un danger

aussi réel derrière elle, tous ses mouvements restent paralysés et ses

chances plus mauvaises, dans une guerre qu'on sera d'autant plus tenté de

lui faire. Le Roi et M. de Talleyrand disent à cela: «Mais la guerre,

vous l'aurez bien plutôt si vous intervenez! d'ailleurs, avec qui

marcherez-vous? L'Angleterre, dévorée par ses plaies intérieures,

pourra-t-elle vous aider?» A cela on réplique: «Sa neutralité nous

suffit.--Bon! mais pouvez-vous y compter, sur cette neutralité? Ne

dépend-elle pas de la durée et de la composition du Cabinet actuel, dont

l'existence est fort douteuse?»

M. de Rigny est très tiraillé entre ces avis si divers: c'est un embarras

énorme; je les vois, tous, se cassant la tête, pour trouver un expédient.

_Rochecotte, 7 septembre 1834._--Le temps, qui était mauvais depuis deux

jours, s'est remis hier, et j'ai eu, en arrivant, mon soleil

d'Austerlitz, qui perçait les nuages pour me souhaiter la bienvenue[38].

A Langeais[39], j'ai eu ma voiture entourée de toute la ville et tout le

long du chemin jusqu'ici force coups de chapeau et mines réjouies, ce qui

m'a touchée.

[38] Rochecotte est un château bâti à la fin du dix-huitième

siècle, que la duchesse de Dino acheta en 1825, qu'elle agrandit

et perfectionna beaucoup. En 1847, elle en fit cadeau à sa fille

la marquise de Castellane.--Rochecotte est situé à mi-côte, d'une

manière charmante, dans la vallée de la Loire, dominant le

village de Saint-Patrice, dans le département d'Indre-et-Loire.

[39] Langeais est un gros bourg, à un peu plus de deux lieux de

Rochecotte, et situé sur la rive droite de la Loire. Il est

dominé par un château bâti en 992 et réédifié au treizième siècle

par Pierre de la Brosse. En 1491, le mariage du Roi Charles VIII

et d'Anne de Bretagne y fut célébré.

La vallée est très fraîche, la Loire pleine, et la culture admirable de

soins et de richesse, les chanvres, une des industries du pays, élevés

comme des plantes du Tropique; enfin, je suis très satisfaite de tout ce

que je vois.

_Rochecotte, 8 septembre 1834._--Ma vie, ici, n'est ni politique, ni

sociale; elle ne peut être d'aucun intérêt général, mais je n'en noterai

pas moins les petits incidents qui me touchent.

Hier, après le déjeuner, pendant que je reposais ma pauvre tête enrhumée

sur une chaise longue du salon, l'abbé Girollet, assis à côté de moi,

dans un grand fauteuil, m'a dit qu'il avait une grâce à me demander:

c'était que je restasse seule chargée de sa succession, qui n'était rien

comme valeur et dont les charges absorberaient au moins la totalité mais

qu'il n'y avait que moi qui lui inspirât assez de confiance pour qu'il

mourût tranquille sur le sort de ses domestiques et de ses pauvres. Je

lui ai dit que je le priais de faire ce qui lui conviendrait, de disposer

de moi comme il l'entendrait, mais de m'épargner des détails qui

m'étaient pénibles et que j'apprendrais toujours trop tôt. Il m'a demandé

ma main, m'a beaucoup remerciée de ce qu'il appelle mes bontés pour lui,

puis, après cet effort momentané, il est retombé dans un état de silence

et presque de somnolence, dont il ne sort qu'à de rares intervalles.

_Valençay, 11 septembre 1834._--Je suis arrivée hier soir ici, après

m'être arrêtée quelques instants à la jolie campagne de Bretonneau, près

de Tours, et avoir parcouru et admiré la charmante route de Tours à

Blois, qui est si pleine de souvenirs. Il faisait nuit, au clair de lune

près, quand j'ai atteint le relais de Selles, où on savait que j'allais

passer. Au premier coup de fouet du postillon, chaque fenêtre s'est

éclairée des chandelles des habitants, cela a fait comme une jolie

illumination; pendant qu'on relayait, ma voiture a été entourée par toute

la population, avec des cris infinis de bienvenue. Jusqu'à la Sœur

Supérieure de l'hôpital, une de mes anciennes amies, qui est venue à ma

portière quoiqu'il fût neuf heures du soir. J'étais toute assourdie et

ahurie, mais, en même temps, fort touchée. Il y avait plus de quatre ans

que je n'avais passé par là, et j'étais loin de m'attendre qu'on s'y

souviendrait de quelques bons offices que j'y ai rendus dans les temps

passés.

Enfin, à dix heures, je suis entrée, par le plus beau clair de lune, dans

les belles cours de Valençay. M. de Talleyrand, Pauline, Mlle

Henriette[40], Demion et tous les domestiques étaient sous les arcades

avec force lumières. Cela faisait un joli tableau.

[40] Mlle Henriette Larcher, gouvernante de Mlle Pauline de

Périgord.

_Valençay, 12 septembre 1834._--Voici le principal passage d'une lettre

adressée par Madame Adélaïde à M. de Talleyrand: «Vous vous rappellerez

sûrement la discussion qui a eu lieu dans mon cabinet, sur le ridicule,

le danger et l'inutilité de faire une déclaration de guerre à don Carlos.

Il paraît, néanmoins, qu'on veut remettre cette question sur le tapis.

Vous l'avez, en ma présence, traitée d'une manière si lucide et si

convaincante, qu'on ne devait pas craindre qu'on s'en occupât davantage.

Cependant, je crois bien faire de vous avertir qu'il faut y prendre

garde, et que vous ferez bien de faire sentir en Angleterre le danger de

cette fausse démarche, qui ne peut conduire qu'à du mal. Il paraît qu'on

est embarrassé en Angleterre, de la promesse de fournir une force navale

à l'Espagne, et que, pour s'en tirer, on a songé à cette absurdité. Je

crois donc que vous feriez bien d'écrire tout de suite en Angleterre sur

cela. J'y tiens beaucoup, parce que personne ne peut le faire aussi bien

et d'une manière plus efficace.»

Voici maintenant la réponse de M. de Talleyrand[41]: «Je conjure le Roi

de persister dans son refus de déclaration de guerre contre don Carlos;

je trouve que ce serait la plus déplorable manière, pour nous, d'aplanir

les embarras des ministres anglais. Je ne suis nullement surpris de ceux

qu'ils éprouvent; il y a si longtemps que je les prévois! et je n'ai

jamais compris la légèreté avec laquelle, depuis deux ans, ils se sont

jetés dans toutes les difficultés de la Péninsule. En 1830, Londres était

le véritable terrain, le seul convenable pour les grandes négociations;

mais aujourd'hui qu'on y est d'autant plus près du désordre que la France

s'en éloigne davantage, ce n'est plus à Londres, c'est à Paris qu'il faut

les ramener, et c'est sous l'œil d'aigle du Roi qu'il faut qu'elles

soient conduites. L'Angleterre n'osera pas se risquer seule, et les

autres puissances se rangeront de notre côté pour désapprouver la

déclaration de guerre; ainsi nous ne risquerons rien à la repousser. Il

n'y a pas de mal à gagner du temps et l'absence de lord Granville, de

Paris, peut nous servir de prétexte pour ajourner une réponse

péremptoire. Si j'hésite à obéir à Madame et à écrire sur ce sujet en

Angleterre, c'est que je dois supposer que ma lettre y produirait l'effet

contraire à celui que je désirerais obtenir. Le Cabinet anglais m'a

trouvé, dans les derniers temps, réservé et froid, évitant avec soin

d'engager mon gouvernement dans toutes les fâcheuses complications de la

Péninsule. Je ne puis douter qu'on ne se soit méfié de moi dans toutes

les transactions qu'on a faites, qu'on ne m'en ait voulu de ma tiédeur,

et qu'aujourd'hui que les ministres anglais sont embarrassés des

engagements que je leur ai laissé prendre, sans vouloir y faire

participer la France, ils recevraient avec d'autant plus d'humeur mes

conseils et mes avertissements.»

[41] Cette lettre a déjà été publiée dans le livre que la

comtesse de Mirabeau a donné en 1890, sous ce titre: _le Prince

de Talleyrand et la Maison d'Orléans_.

Mme de Lieven m'écrit des tendresses de Pétersbourg; elle va bientôt

rester seule, avec son élève qui lui plaît fort. L'Empereur va à Moscou,

l'impératrice à Berlin, et c'est alors que les Lieven entreront en

fonctions, et qu'ils seront établis chez eux, ce dont elle me paraît,

avec raison, très pressée. Elle me semble déjà sur les dents, quoique

consolée par ses augustes hôtes.

_Valençay, 16 septembre 1834._--Labouchère, qui est arrivé ici hier, dit

que rien n'est comparable à la conduite de M. de Toreno, que celle des

Rothschild[42]. Le premier, avant de déclarer la banqueroute du

gouvernement espagnol, a vendu énormément d'effets; il a fait la

spéculation inverse des Juifs, et, comme il était dans le secret, il a

changé sa position personnelle, qui était fort dérangée, en des profits

énormes, tandis que presque toutes les places de l'Europe sont frappées

de la façon la plus déplorable.

[42] Voir la _Chronique_ du 6 août 1834, p. 211.

_Valençay, 25 septembre 1834._--Voici l'extrait d'une lettre de M. de

Rigny à M. de Talleyrand: «On s'est calmé à Constantinople, mais

Méhémet-Ali est furieux, lui, des velléités qu'a montrées la Porte et il

parle d'indépendance; nous allons tâcher de calmer cet accès de fièvre.

Toreno, d'adversaire qu'il était des créanciers français, s'est fait

presque leur champion; nous saurons demain ou après la résolution adoptée

par les Cortès. Mais, en attendant, les choses ne vont pas mieux en

Espagne, et on commence à parler fort haut à Madrid de la nécessité de

notre intervention. On voulait remplacer Rodil par Mina.

«Maison s'est mis fort en froid à la Cour de Saint-Pétersbourg pour

n'avoir pas voulu assister à l'inauguration de la colonne.

«J'ai vu, hier, une lettre de lord Holland, qui se félicite de l'assiette

du ministère anglais; je ne sais quelle valeur cela peut avoir.

«Semonville a donné sa démission par écrit; il aurait voulu être remplacé

par Bassano, il l'est par Decazes, ce que vous ne trouverez peut-être pas

mieux. Molé refuse d'être vice-président; il est blessé de ce qu'on ait

mis Broglie avant lui, c'est là toute sa raison; est-ce bien de la

raison? Villemain ne veut pas être secrétaire perpétuel à la place

d'Arnaud: «Ce serait, dit-il, abdiquer toutes les _chances politiques_».

Par contre, Viennet abandonnerait volontiers les siennes pour le fauteuil

à perpétuité.

«Nous venons d'avoir deux ou trois mauvaises élections. Quant à

l'amnistie, elle est négativement décidée; je crains qu'on ne regrette ce

parti, lorsque nous serons au milieu du feu croisé du procès, des

avocats, de la tribune, des journaux. Il faut voir les choses quelques

mois en avant dans ce pays-ci!»

Une lettre de lady Jersey mande que lord Palmerston a refusé le

gouvernement général de l'Inde et que Mme la duchesse de Berry est au

moment d'accoucher, mais, pour le coup, d'un enfant légitime.

_Valençay, 28 septembre 1834._--En rentrant hier de la promenade, nous

avons trouvé le château rempli de visiteurs, hommes et femmes, venus en

poste et visitant toutes choses en curieux. Le régisseur nous a dit que

c'était Mme Dudevant avec M. Alfred de Musset et leur compagnie. A ce nom

de Dudevant, les Entraigues ont fait des exclamations auxquelles je

n'entendais rien et qu'ils m'ont expliquées: c'est que Mme Dudevant n'est

autre que l'auteur d'_Indiana_, _Valentine_, _Leone Leoni_, George Sand

enfin!... Elle habite le Berry, quand elle ne court pas le monde, ce qui

lui arrive souvent. Elle a un château près de La Châtre, où son mari

habite toute l'année et fait de l'agriculture. C'est lui qui élève les

deux enfants qu'il a de cette virtuose. Elle-même est la fille d'une

fille naturelle du maréchal de Saxe; elle est souvent vêtue en homme,

mais elle ne l'était pas hier. En entrant dans mon appartement, j'ai

trouvé toute cette compagnie parlementant avec Joseph[43], pour le voir,

ce qui n'est pas trop permis quand je suis au château. Dans cette

occasion cependant, j'ai voulu être polie pour des voisins: j'ai moi-même

ouvert, montré, expliqué l'appartement et je les ai reconduits jusqu'au

grand salon, où l'héroïne de la troupe s'est vue obligée, à propos de mon

portrait par Prud'hon, de me faire force compliments. Elle est petite,

brune, d'un extérieur insignifiant, entre trente et quarante ans, d'assez

beaux yeux; une coiffure prétentieuse, et ce qu'on appelle en style de

théâtre, _classique_. Elle a un ton sec, tranché, un jugement absolu sur

les arts, auquel le buste de Napoléon et le Pâris de Canova, le buste

d'Alexandre par Thorwaldsen et une copie de Raphaël par Annibal Carrache

(que la belle dame a pris pour un original) ont fort prêté. Son langage

est recherché. A tout prendre, peu de grâces; le reste de sa compagnie

d'un commun achevé, de tournure au moins, car aucun n'a dit un mot.

Chronique de 1831 à 1862, Tome 1 (de 4) · 第 15 / 32 段