L'espèce de banqueroute déclarée par M. de Toreno et qui atteint, d'une

manière si fatale, une foule de petits rentiers, à Paris, y dépopularise

la cause de la petite Reine. Il me semble que c'est une sorte de bonheur;

car si la vanité et la _furia francese_ avaient poussé le gouvernement à

prendre une part trop effective au succès de cette petite voisine, il se

serait trouvé entraîné dans une série d'embarras et dans une solidarité

de dangers, dont les conséquences eussent été incalculables. Le Roi

Louis-Philippe a tout ce qu'il faut de discernement et d'éveil sur ses

propres intérêts dynastiques pour ne pas rester froid et en arrière dans

cette lutte qui ne peut, en définitive, tourner que désagréablement pour

lui, soit que l'anarchie triomphe sous le drapeau d'Isabelle II, soit que

la légitimité l'emporte avec don Carlos. Dans cette double et importune

alternative, il ne serait pas convenable de heurter, par une intervention

précise, nos autres voisins, car nous avons des voisins et non pas des

alliés. L'Angleterre, seule, est en alliance avec nous, mais, ruinée

comme elle l'est par tant de plaies intérieures, peut-elle peser encore

de tout son poids dans les destinées européennes? Non, sans doute, et il

faut bien qu'elle en ait la conscience, puisque ni dans la question

d'Orient, ni dans aucune de celles qui se sont présentées depuis deux

ans, l'Angleterre n'a soutenu, par ses actions, la jactance de son

langage.

Le choléra continue ses ravages à Madrid: il atteint surtout les classes

élevées et particulièrement les femmes. Il reparaît aussi, quoique

légèrement, à Paris et à Londres.

_Londres, 13 août 1834._--Le «Bill sur les dîmes d'Irlande» a été rejeté,

comme on s'y attendait à la Chambre des Pairs, à une si grande majorité

qu'il est difficile de créer assez de nouveaux Pairs pour changer la

balance. Et cependant comment se figurer la prochaine session s'ouvrant

avec la même Chambre Haute et avec le même ministère? Celui-ci déclare

ne vouloir pas quitter la partie, ne compter pour rien la Chambre des

Pairs, marcher uniquement avec les Communes et ne se soucier ni du

Clergé, ni de la Pairie, et probablement fort peu de la Royauté. Ce sera

à celle-ci de se prononcer. Hélas! elle est bien peu éclairée!

Lord Grey me disait qu'il ne partageait pas l'opinion du Chancelier, qui

ne voulait voir d'autres obstacles que ceux venant de la Chambre Haute;

il croit qu'il y en aura aussi de très vifs aux Communes où M. Stanley,

l'ex-ministre, se prépare, dit-on, à faire la guerre la plus acharnée à

l'administration actuelle. Lord Grey s'est abstenu de paraître à la

Chambre des Pairs; il a cru qu'il serait peut-être obligé de parler, et

que, ne pouvant s'empêcher d'exprimer son aversion pour l'alliance du

Cabinet avec O'Connell, il aurait fait évidemment un tort au ministère

dont il ne veut pas être coupable.

_Londres, 14 août 1834._--Les Grands d'Espagne ont, à ce qu'il paraît, le

ton fort libre et fort dégagé avec leurs souverains, avec lesquels ils

fument des cigares et dont, souvent, ils achèvent ceux commencés: le duc

de Frias, jadis ambassadeur ici, distrait, bizarre, ridicule et ne se

gênant avec personne, est revenu, il y a quelque temps, passer quatre

jours à Londres; il a voulu aller au Lever du Roi et, approchant sa

grotesque petite figure, il a dit au Roi: «Vous devez me connaître.» Le

Roi, qui d'abord ne se souvenait pas trop de lui, et choqué de cette

façon dégagée, répondit: «Non, je ne vous connais pas.--J'étais

ambassadeur ici quand vous n'étiez _que_ duc de Clarence,» répliqua le

petit Duc. Sur quoi le Roi, presque en colère et faisant un geste pour le

faire passer, répéta vivement: «Non, non, je ne vous connais pas.» Et,

s'adressant au ministre des Pays-Bas qui suivait, il lui demanda tout

haut: «Quel est cet arlequin?» Cela a fait une assez drôle de scène.

_Londres, 18 août 1834._--Depuis plusieurs jours, soumise à l'influence

cholérique qui domine à Londres, vivement agitée de la maladie de mes

amis, importunée de tous les préparatifs de mon prochain départ, j'ai

négligé mes notes. J'aurais voulu y retracer quelques-uns de mes derniers

souvenirs de Londres, qui se sont obscurcis par la maladie, l'inquiétude,

les regrets, mais qui ne m'en sont pas moins précieux.

J'ai vu le duc de Wellington et lord Grey me dire adieu avec une

expression d'amitié et d'estime qui m'est très honorable. Je laisse ce

dernier, cherchant, pour échapper à des retours pénibles sur lui-même, à

se faire quelque illusion sur la marche trop rapide des affaires du pays;

il les a mises dans une voie dont ses successeurs accélèrent la pente.

Le duc de Wellington voit les choses aussi sombres qu'elles le sont, mais

décidé à lutter jusqu'à la dernière minute, il ne sait pas ce que c'est

que le découragement; non pas qu'il veuille faire de l'opposition à

toutes les propositions du ministère, non pas que, systématiquement, il

veuille entraver l'administration et arrêter les rouages du

gouvernement; il est trop honnête homme pour cela; mais il croit de son

devoir, et de celui de la Chambre Haute, de se placer comme une digue et

une barrière protectrice des bases anciennes et fondamentales de la

Constitution. La personnalité du Roi est un obstacle à presque toutes les

chances de salut; le successeur, une enfant, présente encore plus

d'inconvénients peut-être, et d'autant plus, que sa mère, Régente future,

paraît joindre beaucoup d'obstination à des idées fort étroites.

Il est impossible de ne pas songer avec effroi à l'avenir de ce grand

pays, si brillant encore, si fier, il y a quatre ans, quand j'y suis

arrivée, si terni aujourd'hui que je le quitte, peut-être pour toujours.

Je n'admets pas la chance d'y voir revenir M. de Talleyrand: trop de

bonnes raisons se pressent pour l'en détourner; je les ai détaillées dans

une lettre que je lui ai écrite et qui peint assez exactement sa

position, aussi je veux, pour la conserver, l'insérer ici:

«J'ai de grands devoirs à remplir envers vous; je n'en suis jamais plus

pénétrée que lorsque votre gloire me paraît compromise. Je vous irrite

parfois un peu en vous parlant, je me tais alors, avant d'avoir dit toute

ma pensée, toute la vérité. Permettez-moi donc de vous l'écrire, et

veuillez passer sur ce que les mots pourraient avoir de déplaisant, en

faveur du dévouement consciencieux qui les dicte. Sans prétendre,

d'ailleurs, m'attribuer une grande part d'intelligence, je ne puis la

croire bornée, lorsqu'il s'agit de vous que je connais si bien et dont je

suis placée pour juger les difficultés et apprécier les embarras. Ce

n'est donc pas légèrement que je vous engage à quitter les affaires et à

vous retirer de la scène où une société en désordre se donne tristement

en spectacle. Ne restez pas plus longtemps à un poste où vous seriez,

nécessairement, appelé à démolir l'édifice que vous avez soutenu avec

tant de peines. Vous savez à quel point j'éprouvais, dès l'année

dernière, des craintes, en vous voyant revenir en Angleterre. Je

pressentais tout ce que votre tâche, avec les instruments donnés, pouvait

vous préparer de dégoûts; mes prévisions, convenez-en, se sont réalisées

en grande partie. Cette année-ci la question s'est encore aggravée de

mille incidents fâcheux: songez aux circonstances dont vous seriez

entouré! Et permettez-moi de vous les signaler. Que voyons-nous en

Angleterre? Une société divisée par l'esprit de parti, agitée par toutes

les passions qu'il inspire, perdant chaque jour de son éclat, de sa

douceur, de sa sûreté; un Roi sans volonté, principalement influencé par

celui de ses ministres dont vous avez le plus à vous plaindre; et ce

ministre, léger, présomptueux, arrogant, n'ayant pour vous aucun des

égards que votre âge et votre position exigent, quelles entraves ne

met-il pas aux affaires? Sa pensée unique est de faire triompher ses

propres idées, bien loin de s'éclairer des vôtres; il vous promène

d'incertitudes en incertitudes, vous jette dans la contradiction,

l'ignorance et le vague, fait à côté de vous les affaires qu'il devrait

faire avec vous, et se glorifie ensuite du succès de sa fausseté ou de

son dédain. Est-ce avec un pareil homme que vous conserveriez plus

longtemps l'attitude imposante qu'il vous convient de garder? Ne

sentez-vous pas qu'elle est déjà changée dans le fond, qu'elle ne

tarderait pas à l'être aux yeux du public? Croyez-vous, d'ailleurs, que

le rôle d'ambassadeur grand seigneur, d'homme de _conservation_ tel que

vous, puisse convenir auprès d'un gouvernement entraîné par le mouvement

révolutionnaire, lorsque vous n'avez déjà que trop à lutter avec un

mouvement analogue dans le pays que vous représentez? L'alliance établie

par vous sur la base du bon ordre, de l'équilibre, de la conservation,

pourrait-il vous plaire de la continuer sur celle des sympathies

anarchiques? Ne perdez pas de vue, non plus, que l'appui et la

consolation que vous avez trouvés, pendant plusieurs années, dans

l'amitié, la confiance, le respect, le bon esprit de vos collègues, vous

manqueraient, maintenant que le Corps diplomatique de Londres n'est plus

le même. La nouvelle Espagne, le nouveau Portugal, l'informe Belgique y

paraissent seuls, et sous des formes impertinentes ou vulgaires. Vous

trouvant ainsi isolé en Angleterre, et soumis à tant de mauvaises

conditions, sur quoi vous appuieriez-vous? Est-ce sur le gouvernement que

vous représentez? Les petitesses, les indiscrétions, la vanité,

l'intrigue qui règnent à Paris, vous n'avez pu les dominer que du haut de

votre position à Londres; mais ce n'est pas avec le soutien de nos petits

ministres, qui sont plus à lord Granville qu'à nous, que vous en

imposeriez ici. Vous y êtes venu, il y a quatre ans, non pour faire votre

fortune, votre carrière, votre réputation; tout cela était fait depuis

longtemps; vous y êtes venu, non pas davantage par affection pour les

individus qui nous gouvernent, et que vous n'aimez, ni n'estimez guère;

vous n'y êtes venu que pour rendre, à travers un tremblement de terre, un

grand service à votre pays! L'entreprise était périlleuse à votre âge!

Après quinze ans de retraite, reparaître au moment de l'orage et le

conjurer était une œuvre hardie! Vous l'avez accomplie, que cela vous

suffise; vous ne pourriez désormais qu'en affaiblir l'importance.

Souvenez-vous des paroles, si vraies, de lord Grey: _A un âge avancé,

quand on a conservé sa santé et ses facultés, on peut encore en temps

ordinaire, s'occuper utilement des affaires publiques; mais il faut, dans

les temps de crise, comme ceux dans lesquels nous vivons, un degré

d'attention, d'activité et d'énergie, qui n'appartient qu'à la force de

la vie et non à son déclin_. En effet, dans la jeunesse, tout moment est

bon pour entrer en lice; dans la vieillesse, il ne s'agit plus que de

bien choisir celui pour en sortir. Lord Grey offrait ici une dernière

digue, déjà trop faible, à l'esprit révolutionnaire; vous y avez été la

dernière digue aux luttes des puissances entre elles. Lord Grey a senti

trop tard qu'il était emporté par le torrent, ne sentez pas trop tard,

vous, que votre influence est devenue aussi insuffisante que la sienne.

Un dernier rayon de lumière est venu éclairer les nobles et touchants

adieux de lord Grey, sa retraite est devenue un triomphe; un jour de

plus, il était effacé! Que les deux derniers champions de la vieille

Europe quittent donc en même temps la scène publique; qu'ils emportent,

dans la retraite, la conscience de leurs efforts et de leurs services,

et que l'histoire fasse, un jour, ce rapprochement honorable pour tous

deux. C'est ainsi, mais ce n'est qu'ainsi, que je comprends le dénouement

de votre vie politique. Toutes les considérations qui pourraient vous le

faire envisager différemment me paraîtraient indignes de vous.

Pourriez-vous, en effet, faire entrer dans la balance un peu plus ou un

peu moins d'amusement et de ressources sociales? Faut-il compter pour

quelque chose la petite agitation des dépêches, des courriers, des

nouvelles? L'intérêt qui en résulte n'est que trop souvent le hochet d'un

enfant. Devrions-nous, même, songer au plus ou moins de tranquillité

matérielle? Les secousses, les tourmentes révolutionnaires sont-elles

finies en France? Je n'en sais rien. Sont-elles plus ou moins prochaines

en Angleterre? Je l'ignore. Faudra-t-il redouter la solitude? Chercher la

distraction des voyages? Quels seront, en un mot, les détails de la vie

privée? Peu nous importe. Je suis plus jeune que vous, et je pourrais

plus naturellement, peut-être, y faire quelque attention; mais je

croirais indigne de votre confiance, et de la vérité que j'ose vous dire

aujourd'hui, si un retour quelconque sur mes convenances personnelles me

faisait vous la dissimuler. Quand, comme vous, on appartient à

l'histoire, on ne doit pas songer à un autre avenir qu'à celui qu'elle

prépare. Elle juge plus sévèrement, vous le savez, la fin de la vie que

son début. Si, comme j'ai l'orgueil de le croire, vous attachez du prix à

mon jugement autant qu'à mon affection, vous serez aussi vrai avec

vous-même que je me permets de l'être en ce moment, vous renoncerez aux

illusions volontaires, aux arguties spécieuses, aux subtilités de

l'amour-propre, et vous mettrez fin à une situation qui bientôt vous

déplacerait autant aux yeux des autres qu'aux miens. Ne marchandez pas

avec le public. Imposez-lui son jugement, ne le subissez pas;

déclarez-vous vieux, pour qu'on ne vous trouve pas vieilli; dites

noblement, simplement, avant tout le monde: _l'heure a sonné!_»

Dom Miguel est parti de Gênes, on l'a rencontré à Savone: cela déplaît

tout particulièrement à lord Palmerston!

_Londres, 19 août 1834._--Il paraît que pendant que dom Miguel était à

Savone, on a vu en mer plusieurs bâtiments, qui ont arboré le pavillon

anglais, et qui ont fait force signaux, d'après lesquels dom Miguel

serait retourné à Gênes: voilà ce qu'on disait hier sans y joindre

d'autre explication.

_Londres, 20 août 1834._--M. de Talleyrand a quitté, hier, Londres,

probablement pour ne plus y revenir; c'était, du moins, ce qu'il disait.

Il y a toujours quelque chose de solennel et de singulièrement pénible à

faire une chose pour la dernière fois, à quitter, à s'absenter, à dire

adieu, quand on a quatre-vingts ans. Je crois qu'il en avait le

sentiment; je suis sûre de l'avoir eu pour lui. D'ailleurs, entourée de

malades, malade moi-même, touchant à l'anniversaire de la mort de ma

mère qui est aujourd'hui, me souvenant de tout ce qui m'est arrivé de si

heureux et de si doux en Angleterre, et me voyant à la veille de tout

quitter, je me suis sentie extrêmement faible et découragée; j'ai dit

adieu à M. de Talleyrand avec le même serrement de cœur que si je ne

devais pas le revoir dans quatre jours, et j'aurais pu lui dire aussi

comme je disais à Mme de Lieven: «Je pleure mon départ dans le vôtre.»

Les dernières impressions que M. de Talleyrand a emportées de sa vie

publique ici n'ont pas été précisément agréables. Après un grand nombre

d'heures passées au Foreign Office, en regard de M. de Miraflorès, de M.

de Sarmento et de lord Palmerston, qui s'est fait beaucoup attendre,

comme à son ordinaire, ils ont enfin signé, au milieu de la nuit, des

articles additionnels assez peu importants, au traité du 22 avril de la

Quadruple Alliance. Lord Palmerston aurait voulu donner plus d'extension

à ce traité, tandis que M. de Talleyrand, au contraire, désirait plutôt

en restreindre les obligations. L'absence de Paris de lord Granville

avait laissé le gouvernement français libre de toute obsession de ce

côté, aussi il a tenu bon; il a autorisé M. de Talleyrand à rester dans

la mesure qu'il voulait et lord Palmerston en a été pour ses velléités,

lord Holland pour sa rédaction et Miraflorès pour ses sauteries.

Il y a deux anecdotes que j'ai trop souvent entendu conter à M. de

Talleyrand pour qu'elles aient encore le même mérite pour moi, mais elles

m'ont paru assez piquantes, la première fois que je les ai entendues,

pour que je veuille les écrire ici. Elles se rattachent, toutes les

deux, aux campagnes de l'Empereur Napoléon qui ont fini par la paix de

Tilsitt.

L'Empereur reçut à Varsovie, où il s'arrêta pendant une partie de l'hiver

de 1806 à 1807, un ambassadeur persan[34], qui, à ce qu'il paraît, était

homme d'esprit. Du moins, M. de Talleyrand prétend que l'Empereur

Napoléon ayant demandé au Persan s'il n'était pas un peu surpris de

trouver un Empereur d'Occident si près de l'Orient, l'ambassadeur

répondit: «Non, Sire, car Tahmasp-Kouli-Khan a été encore plus loin.»

J'ai toujours soupçonné la réalité de cette réplique que je crois avoir

été inventée par M. de Talleyrand, dans un de ses moments d'humeur contre

l'Empereur, humeur qu'il répandait en petites malices, et le plus qu'il

pouvait, en les mettant dans la bouche d'autrui. Il y en a d'autres,

cependant, dont il n'a pas renié la paternité, et que je lui ai entendu

dire de premier jet, entre autres ce mot dit en 1812, si souvent répété

depuis, appliqué à tant de choses, qui est devenu du domaine public, et

presqu'une locution commune: «_C'est le commencement de la fin!_» Cette

malheureuse campagne de 1812 inspira plus d'un mot piquant à M. de

Talleyrand. Je me souviens qu'un jour, M. de Dalberg vint dire, chez ma

mère, que tout le matériel de l'armée était perdu: «Non pas,» dit M. de

Talleyrand, «car le duc de Bassano vient d'arriver.» Le duc de Bassano

était, tout particulièrement alors, l'objet de la déplaisance de M. de

Talleyrand, et cela se comprend. L'Empereur avait désiré rappeler M. de

Talleyrand aux affaires; il avait été convenu que celui-ci le suivrait à

Varsovie, mais cela devait rester secret jusqu'au jour du départ.

L'Empereur en prévint, cependant, le duc de Bassano, qui, inquiet d'un

retour de faveur qui pouvait menacer la sienne, vint le dire à sa femme;

celle-ci se chargea de faire manquer la chose: elle se servit pour cela

de M. de Rambuteau, bavard, important et mielleux, prétentieux et souple,

qui se croyait amoureux de la Duchesse et valetaillait auprès du mari. M.

de Rambuteau donc, bien endoctriné par la duchesse de Bassano, s'en fut

partout colporter la nouvelle du voyage à Varsovie, disant que M. de

Talleyrand s'en vantait et le confiait à tout le monde. L'Empereur en

prit de l'humeur, et M. de Talleyrand resta en France, à préparer ses

représailles...

[34] Myrza-Rhyza-Kan, envoyé extraordinaire de Seth-Ali, Schah de

Perse, près de Napoléon Ier, à Varsovie, en mars 1807.

Mais pour en revenir à la seconde histoire que M. de Talleyrand raconte

souvent, la voici. Il dit que cet ambassadeur persan, qui faisait des

réponses si spirituelles et si fines à l'Empereur Napoléon, était un

homme de haute taille, de belle mine, de beaucoup de dignité et de

présence d'esprit, tandis qu'un autre ambassadeur d'Orient, celui de

Turquie[35], qui avait été aussi à Varsovie complimenter l'Empereur

Napoléon, était un petit homme court, épais, commun et ridicule. A un

grand bal chez le comte Potocki, ces deux ambassadeurs montant en même

temps l'escalier, le petit Turc s'élança pour entrer dans la salle de

bal avant son collègue; celui-ci, se voyant dépassé, étendit son bras de

façon à en faire une espèce de joug, sous lequel il laissa alors

tranquillement passer le Musulman.

[35] Eminin-Effendi, accrédité par le Sultan Mustapha IV auprès

de l'Empereur Napoléon Ier, à Varsovie, en mars 1807.

_Londres, 22 août 1834._--Les ministres anglais ont voulu insérer dans le

discours prononcé par le Roi, à la clôture du Parlement, une phrase très

offensante pour la Chambre Haute, en punition de son rejet du «Bill sur

les dissenters», et de celui «sur les dîmes du clergé protestant

d'Irlande». Mais le Roi s'y est opposé, et avec assez de fermeté pour

qu'après une lutte plutôt vive et prolongée, qui a retardé l'heure de la

séance royale, cette phrase ait été abandonnée.

La Reine est revenue de son voyage. Elle a été reçue avec pompe et

cordialité par la ville de Londres, dont les premiers magistrats ont été

à sa rencontre. Sa santé est meilleure. Je pense avec plaisir à toutes

les consolations que la Providence, dans son équité, lui réserve.

M. de Bülow annonce qu'il a demandé un congé pour affaires de famille et

qu'il est sûr de l'obtenir. Il dit vouloir aller à La Haye, pour y faire

tête à l'orage, et, après l'avoir conjuré là, aller affronter plus

hautement celui qu'il prévoit à Berlin. Je crois, en effet, qu'il ira à

La Haye, mais bien plus pour rentrer en grâce par quelques platitudes que

pour vider la querelle à coups de lance; il ne veut arriver à Berlin

qu'après avoir été gracié à La Haye; c'est du moins là mon opinion.

_Londres, 23 août 1834._--Je termine ici mon journal de Londres avec le

regret de ne l'avoir pas commencé plus tôt. Il aurait eu peut-être plus

d'intérêt. Mais je n'avais, il y a quatre ans, quand je suis arrivée dans

cette ville, ni bons souvenirs du passé, ni intérêt au présent, ni pensée

d'avenir; ne demandant alors aux journées, à mesure qu'elles se

succédaient, qu'un peu de distraction, je ne songeais pas à ce qui les

marquait plus particulièrement l'une après l'autre...

_Douvres, 24 août 1834._--J'ai été tout étonnée de trouver qu'on

m'attendait ici et tout le long de la route. Le duc de Wellington, qui la

suit pour se rendre à Walmer Castle, sa résidence comme gouverneur des

Cinq Ports, m'avait annoncée. Une même famille Wright, gens tout à fait

comme il faut, tient presque toutes les auberges sur cette route.

L'année dernière, j'avais été, après une tempête, recueillie ici par une

très jolie Mrs Wright, qui tenait l'hôtel du _Ship_; elle avait l'air

d'une reine; ce n'est qu'aujourd'hui que j'ai appris qu'elle l'avait été,

mais de théâtre, et que ses extravagances avaient ruiné son mari. L'hôtel

est tenu maintenant par des gens nommés Waburton qui y mettent de la

magnificence. J'ai encore été frappée de la respectueuse politesse avec

laquelle on est accueilli en Angleterre dans les auberges, aux relais de

poste; du bon langage, des manières convenables, chez les gens les plus

inférieurs. Sur la route, on me parlait du duc de Wellington, de la mort

de Mrs Arbuthnot, du passage de M. de Talleyrand, du désir de nous voir

revenir en Angleterre, et de tout cela dans une mesure charmante.

Je vais partir sur un paquebot français; le temps est beau, la mer est

calme. Adieu donc à l'Angleterre, mais non pas au souvenir des quatre

belles années que j'y ai vécu, et qui ont passé avec une rapidité qui

s'explique par l'intérêt des événements et les motifs particuliers de

satisfaction et de douceur que j'y ai trouvés! Adieu encore à cette terre

hospitalière dont je ne m'éloigne qu'avec les regrets de la

reconnaissance!

_Paris, 27 août 1834._--Je suis arrivée ici hier au soir à dix heures.

J'ai trouvé M. de Talleyrand qui m'attendait. L'impression générale qu'il

m'a faite, était d'être assez triste et ennuyé; cependant il se dit fort

content du Château[36], où il paraît être très à la mode. Il dit aussi

qu'il est tellement populaire à Paris, que les passants s'arrêtent devant

sa voiture et lui tirent leur chapeau; mais malgré tout cela, il répète

qu'il ne connaît personne ici, qu'il s'y ennuie, que tout le monde est

vieilli, usé.

[36] Les Tuileries.

_Paris, 28 août 1834._--J'ai été hier à Saint-Cloud: le Roi m'a fait

l'honneur de causer beaucoup avec moi, peut-être trop, car il m'a fallu

dire quelque chose de mon côté, et c'est un lieu où je n'ai jamais qu'une

envie, celle de me taire. Cependant cette conversation a eu beaucoup

d'intérêt, car le Roi qui a de l'esprit sur tout, et de l'intelligence

de tout, a parlé aussi de tout: l'Angleterre actuelle, dont la

dégringolade n'est pas rassurante pour ses voisins; la retraite de lord

Grey, qui a affligé ici; le départ de don Carlos d'Angleterre; le plus ou

moins de part qu'y avait eu le duc de Wellington, qu'on en suppose

l'auteur, ce que j'ai vivement réfuté, croyant ma conscience engagée à le

faire; puis l'intervention en Espagne, puis la loi salique; enfin, tout

ce qui préoccupe en ce moment, le Roi en a parlé, et fort bien parlé. Il

a beaucoup insisté sur ce qu'à lui seul, il s'était opposé à

l'intervention immédiate que voulaient les ministres; en me disant cela,

il fermait sa grosse main, et me montrant le poignet: «Voyez-vous bien,

madame? Il m'a fallu retenir, par les crins, des chevaux qui n'ont ni

bouche ni bride.»

Chronique de 1831 à 1862, Tome 1 (de 4) · 第 14 / 32 段