L'absence de Mme la duchesse de Cumberland a laissé, pour moi du moins,

un vide sensible à Londres. Elle a de l'esprit, de l'instruction, les

plus belles manières, les plus royales, de la grâce, de la douceur, des

restes de beauté, surtout dans la taille. Elle m'a traitée avec une bonté

d'autant plus parfaite qu'elle l'a reportée, depuis, sur mon second fils.

Enfin, quelque jugement qu'on porte sur son caractère, qui n'est pas

également honoré par tout le monde, il est impossible de ne pas lui

reconnaître de grandes qualités, et de ne pas être touché de la grande

affliction dont elle est frappée, dans l'infirmité de son fils, le prince

George. Celui-ci est un aimable et beau jeune homme, privé à l'âge de

quinze ans, et après de vives douleurs, de la vue; c'est un objet tout à

la fois de pitié et d'admiration, résigné comme un ange, sans impatience,

sans regrets, sans humeur, dissimulant sa tristesse à sa mère. Il

soutient le courage de ceux qui l'entourent, par celui qu'il témoigne

lui-même, et il inspire déjà dans son jeune âge tout le respect d'une

grande vertu. L'improvisation sur le piano est la distraction à laquelle

il préfère se livrer; ses mélodies sont toujours tristes et graves, mais

lorsqu'il reconnaît le pas de sa mère, il passe à un thème gai et animé

pour lui donner le change sur ses impressions. Aussi longtemps que, par

des remèdes, on a espéré lui rendre la vue et arrêter les progrès de

l'inflammation, on a suspendu son éducation; mais lorsque son précepteur,

qui est un homme excellent, a jugé que l'éducation en souffrait sans que

la vue y gagnât, il a proposé au jeune Prince de reprendre le cours de

ses études, et lui a soumis un plan, pour continuer autant que cela se

pouvait, sans le secours de la vue. Le Prince s'est tu pendant quelques

instants, puis, d'un air pénétré, il a dit: «Oui, Monsieur, vous avez

raison, je suivrai vos avis; car je sens que, quoiqu'une porte se soit

fermée pour moi, il faut que je cherche avec d'autant plus de soin à en

ouvrir une autre.»

_Londres, 1er août 1834._--Quel triste dîner que celui d'hier chez lord

Palmerston! Dîner d'adieu pour la princesse de Lieven, où elle est venue

malgré elle, où nous n'allions qu'à cause d'elle, où lady Cowper faisait

de visibles efforts pour paraître à son aise, où lady Holland voulait

des explications sur les derniers torts de lord Palmerston envers M. de

Talleyrand, où chacun pressentait que notre départ serait aussi définitif

que celui de cette pauvre Princesse. M. de Bülow, pâle et embarrassé,

avait l'air d'un filou pris sur le fait; le pauvre Dedel avait, lui,

l'air d'un orphelin qui voit enterrer ses parents; lord Melbourne ne

faisait à personne, avec sa grosse tournure de fermier normand, l'effet

d'un premier ministre.

L'échec _volontaire_ éprouvé la veille par le ministère à la Chambre des

Communes, où il s'est laissé battre par les radicaux, dans la question du

Clergé irlandais, ne donnait pas bonne mine à ces messieurs. Enfin il y

avait, sur tout et sur tous, une gêne lugubre répandue qui m'oppressait à

un point extrême.

Je ne me sens pas le courage d'aller, ce matin, dire un dernier adieu à

cette pauvre Princesse, tuée de fatigues et d'émotions. C'est un bon

procédé que ne pas augmenter son agitation. Ce départ qui me peine,

puisqu'il éloigne, sans grandes chances de revoir, une personne

distinguée, m'afflige encore par les retours qu'il me fait faire sur tous

les changements qui se sont opérés ici depuis quatre ans, et qui, tous,

les uns après les autres, ont tendu à ternir cette belle et brillante

Angleterre. Dans le Corps diplomatique seul, que de pertes! M. Falk, si

aimable, si doux, si fin, si spirituel, si instruit, remplacé d'abord par

l'âcre M. de Zuylen, l'est maintenant par le bon mais insignifiant Dedel.

La bonne humeur, l'entrain ouvert et naïf de Mme Falk a fait faute aussi.

M. et Mme de Zea étaient gens plus intelligents, de beaucoup, que les

lilliputiens de Miraflorès. M. et Mme de Münster étaient fort supérieurs

aux Ompteda à tous égards. L'excellente Mme de Bülow n'a pu être

remplacée pour moi, et je crois, d'ailleurs, que son absence a trop

laissé les mauvaises tendances de son mari sans le contrepoids que la

simple et honnête nature de sa femme leur opposait. Esterhazy est l'objet

d'un regret universel: sa parfaite bonne humeur, sa sûreté sociale, sa

facilité de caractère, ses habitudes de grand seigneur, la finesse de son

esprit, la droiture de son jugement, la bienveillance de son cœur, tout

le faisait chérir ici et rien ne saurait l'y faire oublier. Wessenberg

aussi a laissé une place vacante qui n'a pas été remplie. Le départ des

Lieven élargit la brèche sociale et le nôtre achèvera cette démolition

générale. Le terrain neutre des maisons diplomatiques est surtout

appréciable dans un pays divisé par l'esprit de parti, et où, la

politique ayant rompu tant d'autres liens, la société ne saurait plus se

réunir sous les anciens auspices.

Nous avons appris, hier, télégraphiquement, que la Reine régente

d'Espagne avait ouvert elle-même les Cortès le 24, à Madrid, que la ville

était tranquille, que le choléra y diminuait un peu et que don Carlos se

retirait de plus en plus vers la frontière de France.

_Londres, 3 août 1834._--Il me semble que rien ne témoigne mieux de

l'état dans lequel est tombée la politique intérieure du gouvernement

anglais que ce que disait, hier, lord Sefton: «Savez-vous,» me disait-il,

«que malgré mon admiration pour lord Grey, je trouve que nous en sommes

venus à un point où il est non seulement heureux pour lui-même, mais

encore fort avantageux pour le pays qu'il se soit retiré? Jamais il

n'aurait consenti à la moindre courtoisie, encore moins à un peu de

flatterie pour O'Connell et ses amis, et cependant il n'y a plus moyen de

ne pas les satisfaire; il est urgent de les adoucir par les bassesses

contre lesquelles lord Grey se serait révolté, et qui répugnent moins à

ses successeurs, à commencer par mon ami le Chancelier. Ainsi vous voyez

qu'il est heureux que nous ayons pour gouvernants des gens tout disposés

à faire les bassesses nécessaires!»

Il me semble qu'on s'accorde à beaucoup louer le discours de la Reine

d'Espagne. Pour l'apprécier il faudrait connaître, mieux que je ne puis

le faire, l'état de ce pays; tout ce que je puis lui souhaiter de mieux,

c'est qu'elle ne soit plus dans le cas d'en faire de si longs et dans de

semblables circonstances. On dit qu'elle l'a prononcé de fort bonne

grâce. On doit lui savoir gré d'avoir repris courage et d'être rentrée

dans la contagion pour le prononcer.

Le choléra enlève beaucoup de monde à Madrid; la police sanitaire y est

mauvaise, la chaleur extrême, la propreté nulle. Les femmes y sont

atteintes dans une proportion double des hommes. La mère de Mme de

Miraflorès est parmi les victimes.

Don Carlos est, à ce qu'il paraît, sur le point de repasser la frontière;

il en est même, dit-on, assez près pour que les vedettes françaises

aperçoivent les siennes.

Je ne sais quel mauvais vent souffle sur Paris, mais je serais disposée à

croire que tout n'y est pas aussi tranquille en réalité qu'en apparence.

Voici, à cet égard, ce que je trouve dans une lettre de Bertin de Veaux:

«Il paraît qu'il est dans la destinée du prince de Talleyrand, et dans la

vôtre, de ne venir à Paris que pendant les crises ministérielles, car

notre ministère n'est pas plus solide que celui de Londres. Au surplus,

dans ce pays-ci, on a pris son parti de vivre au jour le jour; excepté

les acteurs, personne ne pense à la pièce. Cependant, quand vous

arriverez, votre salon sera bientôt plein, et c'est devant vous et devant

le Prince, que tous les acteurs, grands et petits, iront _poser_, comme

on dit à présent.»

Dans une autre lettre, il est fort question des dangers du jour, de ceux

du lendemain, de vœux apparents, de velléités sourdes, de

mésintelligences, d'associations, de la grande ambition de certains

petits hommes, de l'humeur et de la bouderie des autres. A propos de

mécomptes éprouvés par M. Decazes, on ajoute: «Ce pauvre M. Decazes a

beau frapper la terre de tous côtés, il n'en peut rien faire sortir; on

dit qu'il veut maintenant la place de Semonville, et qu'il a peut-être

quelques chances, parce que Semonville est très commode à désobliger; il

ne fait peur à personne. Cette mode d'enterrer les gens, avant qu'ils ne

soient morts, ne me plaît guère; je croyais qu'on en était dégoûté depuis

l'épreuve faite sur MM. de Marbois et Gaëte, qui n'a pas eu de succès

dans le public. Comme, en rentrant chez soi, on se trouve bien de ne

pouvoir être dépossédé de rien!»

_Londres, 4 août 1834._--Il paraît certain que, la veille de l'ouverture

des Cortès, on a découvert une conspiration républicaine fort étendue,

dans laquelle beaucoup de personnes marquantes auraient été compromises.

Palafox et Romero sont arrêtés; on dit que c'est en Galice surtout qu'ils

avaient le plus de partisans; dans l'Aragon et la Catalogne ce sont les

carlistes qui dominent et s'agitent. Ainsi, voilà trois drapeaux

différents, sous lesquels l'Espagne se range et se divise.

Quand M. Backhouse a été trouver don Carlos sur le _Donegal_, celui-ci

lui a dit qu'il avait entendu parler du traité de la Quadruple Alliance,

mais qu'il désirait en connaître le texte. L'ayant lu, il l'a remis à M.

Backhouse, sans réflexions, mais avec un sourire très ironique, qui est

devenu un rire dédaigneux lorsque M. Backhouse lui a dit qu'il croyait

qu'il se faisait illusion sur la force de son parti en Espagne. A cela

près, le Prince a été poli et doux dans son accueil et même obligeant.

On avait annoncé la clôture du Parlement pour le 12, et la plus grande

partie des membres comptaient quitter Londres même avant ce jour-là,

quand le duc de Wellington a réuni, avant-hier, tous ceux de son parti

chez lui; il les a priés dans l'intérêt et _pour le salut de la Patrie_

de rester à leur poste et de profiter de leur majorité, reconnue

imposante dans la question des _dissenters_ pour défendre encore l'Église

à l'occasion des autres mesures qui restent en discussion. La crainte de

laisser le Clergé protestant d'Irlande sans aucun moyen d'existence, si

le «Bill sur les dîmes», œuvre d'O'Connell, est rejeté, laisse, à la

vérité, quelques doutes sur la marche définitive que la Chambre Haute

adoptera, mais les évêques paraissent croire que ce Bill serait aussi

pernicieux pour eux que l'absence de toutes mesures pécuniaires. Il est

certain que la semaine actuelle est une des plus critiques; si ce Bill

est rejeté, les deux Chambres se trouveront en collision. Le ministère

quittera-t-il? ou bien demandera-t-il carte blanche au Roi? avancera-t-il

ainsi dans la route révolutionnaire? ou bien s'en tiendra-t-il, comme le

Chancelier le disait hier, à laisser le Clergé protestant d'Irlande

mourir de faim? Lord Grey disait que ce ne serait pas si aisé de laisser

ces prêtres mourir de faim, puisqu'une loi obligeait de pourvoir à leur

existence, soit en prélevant les dîmes, soit de toute autre manière. Et

quant à une fournée de Pairs, sur l'observation qu'il en faudrait nommer

cent cinquante, lord Grey a dit que deux cents ne suffiraient pas, parce

que toute l'ancienne Pairie, lui en tête, se révolterait contre un

gouvernement assez fou et assez mauvais pour se porter à une telle

extrémité. Il resterait d'ailleurs à savoir si le Roi y consentirait.

Celui-ci est souffrant, triste, abattu; il en convient et surtout de sa

préoccupation morale, qu'il ne cherche pas à cacher. On remarque en lui

une oppression extrême et particulièrement l'affaiblissement d'un œil

qu'il ne peut presque plus ouvrir.

Voici ce qui s'est passé à l'occasion de la Jarretière, vacante par la

mort de lord Bathurst: le Roi l'a envoyée à lord Melbourne, comme étant

son premier ministre. Celui-ci l'a respectueusement refusée, en disant

qu'il suppliait le Roi de la donner à celui auquel lord Grey aurait

désiré qu'elle arrivât, c'est-à-dire au duc de Grafton. Le Roi l'a, en

effet, envoyée au Duc, mais celui-ci, vivement affecté de la mort de son

fils favori, se sentant, d'ailleurs, âgé et hors du monde, a prié le Roi

de la donner à quelqu'un qui pourrait se montrer plus souvent à ses yeux

et qui serait plus utile à son service. On suppose qu'elle ira au duc de

Norfolk; mais il est catholique, et ce serait le premier exemple de cette

grâce donnée à un dissident religieux.

Un rude coup vient de frapper le duc de Wellington, au milieu des soucis

multipliés de chef de l'opposition: Mme Arbuthnot, femme d'esprit et de

sens, discrète et dévouée, amie fidèle du Duc, vient de mourir en peu de

jours d'une maladie vive. Elle était dans toute la force de l'âge et

d'une santé jusque-là très robuste. Le Duc a donc perdu, dans la même

semaine, lord Bathurst, son plus ancien ami, et Mme Arbuthnot, sa

confidente, sa consolation, son _home_! Les morts, les départs rendent

Londres bien triste en ce moment; tout le monde a la mine longue et

déconfite; on est consterné de cette mauvaise veine, qui fait que chaque

jour est marqué par une catastrophe.

_Londres, 5 août 1834._--Dom Miguel a, décidément, signé sa protestation.

Le duc d'Alcudia et M. de Lavradio sont près de lui; ils se disposent

tous à venir rejoindre don Carlos, au moindre succès de celui-ci.

Lady Holland et lady Cowper font tous leurs efforts pour que M. de

Talleyrand et lord Palmerston se quittent sur de bons termes. Je

comprends que les amis de celui-ci le désirent, et qu'il leur importe,

d'une part, que l'on ne puisse pas s'en prendre aux inconvénients

personnels de lord Palmerston de la dispersion totale du haut Corps

diplomatique, et que, de l'autre, le mauvais renom du ministère anglais

dans toute l'Europe ne soit pas fortifié du langage de M. de Talleyrand

sur lui à Paris. On arrivera, en effet, à faire qu'ils se quitteront

poliment, sans éclat, sans rupture; mais il est impossible qu'un levain

qui fermente depuis si longtemps, ne laisse pas un germe de mal-être,

d'embarras et de rancune. M. de Talleyrand ne saurait oublier qu'il a été

traité légèrement par plus jeune et moins capable que lui. Lord

Palmerston, moins impertinent, peut-être, dans les formes, s'en vengerait

sur le fond des choses, et d'autant plus aisément que l'âge et la paresse

de M. de Talleyrand le rendraient, chaque jour, plus facile à entraîner

dans de fausses démarches. Rien ne serait donc plus mal avisé que de se

remettre en présence, et malgré tous les souvenirs si doux et si

satisfaisants qui m'attachent à l'Angleterre, j'avoue que j'éprouverai, à

l'égard de M. de Talleyrand, un soulagement véritable à le voir hors des

affaires publiques.

_Londres, 6 août 1834._--C'est décidément le duc de Norfolk qui a la

Jarretière.

L'Espagne demande des articles additionnels au Traité du 22 avril, dit de

la «Quadruple Alliance». Elle demande à l'Angleterre des vaisseaux en

croisière sur les côtes de la Biscaye; au Portugal, un corps d'armée; à

la France, de l'argent, des munitions, des troupes sur la frontière

française; et à ses alliés réunis, l'appui moral d'une déclaration

favorable à la cause de la Régence, et qui étendrait et expliquerait

plus amplement le but du premier Traité.

L'incertitude et l'ignorance prolongée des mouvements de Rodil inquiètent

sur ses succès, et on attribue à l'alarme qui en résulte la baisse des

fonds à Paris, les malheurs particuliers qui en sont résultés et qui ont

amené de sinistres catastrophes. Les Rothschild, qui avaient inondé

l'Europe d'effets espagnols, et qui en étaient restés eux-mêmes assez

encombrés, sont de très mauvaise humeur et prodigieusement inquiets.

Il y a des gens d'esprit qui prétendent que le grand danger pour la

Régente n'est pas dans don Carlos, mais dans le parti dit du _mouvement_.

On est bien disposé à se ranger à cette opinion quand on songe à

l'horrible propos tenu par Romero Alpuende, qui appelait les massacres du

17 juillet à Madrid: «_Un léger soulagement patriotique._»

_Londres, 8 août 1834._--Rodil paraît avoir obtenu, décidément, un succès

très marqué sur toute la ligue des carlistes. Dans une guerre régulière

cela pourrait mettre fin à la lutte, mais dans une guerre civile les

règles communes ne s'appliquent plus et ce qu'on croit anéanti

aujourd'hui reparaît demain.

M. de Talleyrand a pris congé du Roi avant-hier. Le Roi a été gracieux

pour lui et pour moi, regrettant qu'en l'absence de la Reine, sa vie de

garçon l'empêchât de m'engager à aller à Windsor où il aurait été charmé

de me voir avant mon départ. Ceci est plus obligeant qu'exact, car la

princesse Auguste fait les honneurs du château, des dames y sont

invitées, entre autres lady Grey et sa fille; mais enfin la rédaction est

gracieuse et, dans le monde, c'est tout ce qu'on peut exiger.

Le Roi a beaucoup dit encore que les affaires étaient bien sérieuses et

les cartes bien mêlées, ce à quoi M. de Talleyrand a répondu: «Quant à

nous, Sire, nous jouons nos cartes sur la table de Votre Majesté.»

_Londres, 9 août 1834._--Je ne connais rien de si embarrassant pour des

maîtres de maison que l'hostilité montrée et rapprochée des convives

entre eux. Le Chancelier, auquel nous espérions avoir échappé, nous est

arrivé hier au dessert. Il a prolongé notre dîner en mangeant fort à son

aise et avec sa saleté ordinaire; il parlait en mangeant, touchant à tous

les sujets, comme à tous les plats, sans arrêt, sans délicatesse. Nous en

souffrions, surtout pour lord et lady Grey. Enfin il nous a mis tous bien

mal à l'aise et a augmenté, s'il est possible, mon dégoût et mon mépris

pour lui.

Lord John Russell, qui dînait chez nous, est aussi un petit radical,

mais, du moins, il a toutes les habitudes de bon goût et de bonne grâce

qui distinguent son père.

A propos de popularité et des frais qu'il est convenable que les grands

seigneurs fassent pour les classes secondaires de la société, lord John

me disait, hier, que rien ne pouvait vaincre la répugnance du duc de

Bedford pour le petit monde de son entourage, et qu'un jour l'intendant,

du Duc lui ayant demandé d'inviter ce monde à dîner et le Duc s'y étant

refusé, l'homme d'affaires lui dit: «Mais, monsieur le Duc, par ces

politesses vous épargnerez peut-être quinze mille louis aux élections

prochaines.--Cela se peut, répondit le Duc, mais l'argent dépensé à

m'éviter de l'ennui et de la déplaisance me paraîtra fort bien employé.

Je payerai les quinze mille louis, mais je ne donnerai pas de dîner.» Le

duc de Bedford est cependant très magnifique, très charitable, faisant

faire des travaux considérables uniquement pour employer les pauvres du

Comté. Eh bien! il n'y est pas populaire; l'amour-propre blessé des

classes intermédiaires se fait plus sentir que les besoins satisfaits des

indigents ne se font jour.

Lord, lady Grey, leurs enfants, avaient, disaient-ils, envie de se

distraire, de changer le cours de leurs idées, d'aller en France et de

nous y faire visite; mais l'espèce de triomphe qui y serait décerné à

lord Grey a épouvanté le ministère actuel, qui aurait craint la

comparaison entre les honneurs rendus à leur victime et la

déconsidération sous laquelle ils gémissent. Aussi a-t-on persuadé à lord

Grey que s'il se rendait en France maintenant, il aurait l'air d'y aller

pour chercher une ovation et que ce serait manquer de délicatesse; nous

ne l'y verrons donc pas. Je le regrette pour lui; je crains que dans la

disposition irritée et pénible dans laquelle il se trouve, la solitude et

l'ennui ne lui fassent un mal réel, ainsi qu'à sa femme, qui est plus

blessée et plus profondément atteinte que lui-même. Lord Grey s'est,

moralement et physiquement, détruit aux affaires; quelle différence s'il

s'en était éloigné six semaines plus tôt, en même temps que les quatre

membres vraiment distingues et honorables du Cabinet! Lord Grey se

serait alors retiré avec tous les honneurs de la guerre au lieu de mettre

bas les armes!

Le goût des voyages a, du reste, gagné tout le monde, et le Chancelier,

comme les autres, voulait employer ses vacances à faire un pèlerinage

pittoresque et amoureux aux bords du Rhin, à la suite de Mrs Peter. Mais,

à ce qu'il m'a dit, hier, lui-même, le Roi n'a pas voulu le lui

permettre; depuis lord Clarendon, aucun Chancelier d'Angleterre n'a

quitté le pays, et ce précédent n'est pas encourageant, car ce

Chancelier-là n'était en voyage que parce que son Roi était en fuite.

D'autres personnes disent que le Roi n'est pour rien dans les changements

de projets de lord Brougham, mais que l'obligation de céder quatorze

cents louis de son traitement pour établir une Commission des sceaux en

son absence est la véritable cause qui le fait rester.

_Londres, 11 août 1834._--Lord Palmerston nous a donné un dîner d'adieu.

C'est dans son goût: il aime à fêter les partants; mais il ne s'était pas

donné grand'peine pour la réunion. Il n'y avait, outre quelques

diplomates inférieurs, que Mrs Peter; pas un Anglais considérable,

personne de ceux réputés nos amis. C'était un acquit de conscience, ou

plutôt de mauvaise conscience, et voilà tout. Peut-être lord Palmerston

a-t-il plus de haine contre les Lieven que contre nous, mais il affichera

autant de dédain pour les uns que pour les autres.

A dîner, il a amené, à propos des Flahaut, une petite explication sur ce

qu'il n'avait accepté aucune de nos invitations. Je lui ai dit à ce

sujet, moitié riant, moitié aigrement, quelques petites vérités qui ont

assez bien passé! Il y a eu beaucoup de sous-entendus, de _hints_, de

coups de patte, dans notre conversation, qui m'a rappelé celles du bal de

l'Opéra où la pensée est d'autant plus vraie que l'apparence est plus

voilée et dissimulée. Je me suis amusée aussi à faire peur au _jeune

homme_, comme l'appelait Mme de Lieven. Il a cru qu'il devait se montrer

fort désireux de notre prompt retour; je l'ai pris au mot, en lui disant

que j'allais plus loin que lui, et que j'étais d'avis que M. de

Talleyrand ne partît pas du tout. Il a pris, alors, une figure toute

sotte et, revirant de bord, il n'a cessé de dire que le changement d'air

était nécessaire, indispensable, qu'on avait besoin de se renouveler au

physique et au moral; enfin, il ne voulait plus que nous faire partir au

plus vite.

Je l'ai regardé, et de près, hier; il est rare d'avoir, aussi bien que

lui, le visage de son caractère. Les yeux sont ternes et fauves; son nez

retroussé, impertinent; son sourire amer, son rire forcé; rien d'ouvert,

ni de digne, ni de comme il faut, ni dans ses traits, ni dans sa

tournure; sa conversation est sèche, mais, je l'avoue, elle ne manque pas

d'esprit. Il y a, en lui, une empreinte d'obstination, d'arrogance et de

mauvaise foi que je crois être un reflet exact de sa nature véritable.

_Londres, 12 août 1834._--Il est difficile, malgré le peu de progrès de

don Carlos, d'être rassuré sur l'état de l'Espagne. Le général Alava, qui

y retourne après beaucoup d'années d'exil, paraît frappé de la

démoralisation et de la confusion qu'il y remarque; tous les liens

naturels sont détruits par l'esprit de parti; la férocité et la violence

de ces fanatiques méridionaux ne se tournent plus contre l'étranger, mais

se replient cruellement sur eux-mêmes. L'esprit républicain gagne partout

où l'esprit religieux n'appuie pas le parti légitimiste; il apparaît,

avec tout le pathos, devenu trivial, du langage révolutionnaire dans

l'adresse des Procuradores à la Régente. Déjà, le ministère est en lutte,

dès le début des Cortès, avec cette seconde Chambre, et on ne saurait

imaginer comment le faible gouvernement d'une telle régence pourra

triompher de tant de mauvaises conditions.

J'ai vu, dernièrement, chez lord Palmerston, auquel la Régente l'a

envoyé, un portrait de la petite Reine Isabelle II. Elle n'a, sur ce

portrait, aucune des grâces de l'enfance; elle paraît avoir des yeux

insignifiants et la méchante bouche de son père; c'est, en tout, une

laide petite Princesse. C'est dommage, les femmes destinées au trône, et

surtout aux trônes contestés, ne sauraient presque, sans péril, se passer

de beauté.

Chronique de 1831 à 1862, Tome 1 (de 4) · 第 13 / 32 段