un vide sensible à Londres. Elle a de l'esprit, de l'instruction, les
plus belles manières, les plus royales, de la grâce, de la douceur, des
restes de beauté, surtout dans la taille. Elle m'a traitée avec une bonté
d'autant plus parfaite qu'elle l'a reportée, depuis, sur mon second fils.
Enfin, quelque jugement qu'on porte sur son caractère, qui n'est pas
également honoré par tout le monde, il est impossible de ne pas lui
reconnaître de grandes qualités, et de ne pas être touché de la grande
affliction dont elle est frappée, dans l'infirmité de son fils, le prince
George. Celui-ci est un aimable et beau jeune homme, privé à l'âge de
quinze ans, et après de vives douleurs, de la vue; c'est un objet tout à
la fois de pitié et d'admiration, résigné comme un ange, sans impatience,
sans regrets, sans humeur, dissimulant sa tristesse à sa mère. Il
soutient le courage de ceux qui l'entourent, par celui qu'il témoigne
lui-même, et il inspire déjà dans son jeune âge tout le respect d'une
grande vertu. L'improvisation sur le piano est la distraction à laquelle
il préfère se livrer; ses mélodies sont toujours tristes et graves, mais
lorsqu'il reconnaît le pas de sa mère, il passe à un thème gai et animé
pour lui donner le change sur ses impressions. Aussi longtemps que, par
des remèdes, on a espéré lui rendre la vue et arrêter les progrès de
l'inflammation, on a suspendu son éducation; mais lorsque son précepteur,
qui est un homme excellent, a jugé que l'éducation en souffrait sans que
la vue y gagnât, il a proposé au jeune Prince de reprendre le cours de
ses études, et lui a soumis un plan, pour continuer autant que cela se
pouvait, sans le secours de la vue. Le Prince s'est tu pendant quelques
instants, puis, d'un air pénétré, il a dit: «Oui, Monsieur, vous avez
raison, je suivrai vos avis; car je sens que, quoiqu'une porte se soit
fermée pour moi, il faut que je cherche avec d'autant plus de soin à en
ouvrir une autre.»
_Londres, 1er août 1834._--Quel triste dîner que celui d'hier chez lord
Palmerston! Dîner d'adieu pour la princesse de Lieven, où elle est venue
malgré elle, où nous n'allions qu'à cause d'elle, où lady Cowper faisait
de visibles efforts pour paraître à son aise, où lady Holland voulait
des explications sur les derniers torts de lord Palmerston envers M. de
Talleyrand, où chacun pressentait que notre départ serait aussi définitif
que celui de cette pauvre Princesse. M. de Bülow, pâle et embarrassé,
avait l'air d'un filou pris sur le fait; le pauvre Dedel avait, lui,
l'air d'un orphelin qui voit enterrer ses parents; lord Melbourne ne
faisait à personne, avec sa grosse tournure de fermier normand, l'effet
d'un premier ministre.
L'échec _volontaire_ éprouvé la veille par le ministère à la Chambre des
Communes, où il s'est laissé battre par les radicaux, dans la question du
Clergé irlandais, ne donnait pas bonne mine à ces messieurs. Enfin il y
avait, sur tout et sur tous, une gêne lugubre répandue qui m'oppressait à
un point extrême.
Je ne me sens pas le courage d'aller, ce matin, dire un dernier adieu à
cette pauvre Princesse, tuée de fatigues et d'émotions. C'est un bon
procédé que ne pas augmenter son agitation. Ce départ qui me peine,
puisqu'il éloigne, sans grandes chances de revoir, une personne
distinguée, m'afflige encore par les retours qu'il me fait faire sur tous
les changements qui se sont opérés ici depuis quatre ans, et qui, tous,
les uns après les autres, ont tendu à ternir cette belle et brillante
Angleterre. Dans le Corps diplomatique seul, que de pertes! M. Falk, si
aimable, si doux, si fin, si spirituel, si instruit, remplacé d'abord par
l'âcre M. de Zuylen, l'est maintenant par le bon mais insignifiant Dedel.
La bonne humeur, l'entrain ouvert et naïf de Mme Falk a fait faute aussi.
M. et Mme de Zea étaient gens plus intelligents, de beaucoup, que les
lilliputiens de Miraflorès. M. et Mme de Münster étaient fort supérieurs
aux Ompteda à tous égards. L'excellente Mme de Bülow n'a pu être
remplacée pour moi, et je crois, d'ailleurs, que son absence a trop
laissé les mauvaises tendances de son mari sans le contrepoids que la
simple et honnête nature de sa femme leur opposait. Esterhazy est l'objet
d'un regret universel: sa parfaite bonne humeur, sa sûreté sociale, sa
facilité de caractère, ses habitudes de grand seigneur, la finesse de son
esprit, la droiture de son jugement, la bienveillance de son cœur, tout
le faisait chérir ici et rien ne saurait l'y faire oublier. Wessenberg
aussi a laissé une place vacante qui n'a pas été remplie. Le départ des
Lieven élargit la brèche sociale et le nôtre achèvera cette démolition
générale. Le terrain neutre des maisons diplomatiques est surtout
appréciable dans un pays divisé par l'esprit de parti, et où, la
politique ayant rompu tant d'autres liens, la société ne saurait plus se
réunir sous les anciens auspices.
Nous avons appris, hier, télégraphiquement, que la Reine régente
d'Espagne avait ouvert elle-même les Cortès le 24, à Madrid, que la ville
était tranquille, que le choléra y diminuait un peu et que don Carlos se
retirait de plus en plus vers la frontière de France.
_Londres, 3 août 1834._--Il me semble que rien ne témoigne mieux de
l'état dans lequel est tombée la politique intérieure du gouvernement
anglais que ce que disait, hier, lord Sefton: «Savez-vous,» me disait-il,
«que malgré mon admiration pour lord Grey, je trouve que nous en sommes
venus à un point où il est non seulement heureux pour lui-même, mais
encore fort avantageux pour le pays qu'il se soit retiré? Jamais il
n'aurait consenti à la moindre courtoisie, encore moins à un peu de
flatterie pour O'Connell et ses amis, et cependant il n'y a plus moyen de
ne pas les satisfaire; il est urgent de les adoucir par les bassesses
contre lesquelles lord Grey se serait révolté, et qui répugnent moins à
ses successeurs, à commencer par mon ami le Chancelier. Ainsi vous voyez
qu'il est heureux que nous ayons pour gouvernants des gens tout disposés
à faire les bassesses nécessaires!»
Il me semble qu'on s'accorde à beaucoup louer le discours de la Reine
d'Espagne. Pour l'apprécier il faudrait connaître, mieux que je ne puis
le faire, l'état de ce pays; tout ce que je puis lui souhaiter de mieux,
c'est qu'elle ne soit plus dans le cas d'en faire de si longs et dans de
semblables circonstances. On dit qu'elle l'a prononcé de fort bonne
grâce. On doit lui savoir gré d'avoir repris courage et d'être rentrée
dans la contagion pour le prononcer.
Le choléra enlève beaucoup de monde à Madrid; la police sanitaire y est
mauvaise, la chaleur extrême, la propreté nulle. Les femmes y sont
atteintes dans une proportion double des hommes. La mère de Mme de
Miraflorès est parmi les victimes.
Don Carlos est, à ce qu'il paraît, sur le point de repasser la frontière;
il en est même, dit-on, assez près pour que les vedettes françaises
aperçoivent les siennes.
Je ne sais quel mauvais vent souffle sur Paris, mais je serais disposée à
croire que tout n'y est pas aussi tranquille en réalité qu'en apparence.
Voici, à cet égard, ce que je trouve dans une lettre de Bertin de Veaux:
«Il paraît qu'il est dans la destinée du prince de Talleyrand, et dans la
vôtre, de ne venir à Paris que pendant les crises ministérielles, car
notre ministère n'est pas plus solide que celui de Londres. Au surplus,
dans ce pays-ci, on a pris son parti de vivre au jour le jour; excepté
les acteurs, personne ne pense à la pièce. Cependant, quand vous
arriverez, votre salon sera bientôt plein, et c'est devant vous et devant
le Prince, que tous les acteurs, grands et petits, iront _poser_, comme
on dit à présent.»
Dans une autre lettre, il est fort question des dangers du jour, de ceux
du lendemain, de vœux apparents, de velléités sourdes, de
mésintelligences, d'associations, de la grande ambition de certains
petits hommes, de l'humeur et de la bouderie des autres. A propos de
mécomptes éprouvés par M. Decazes, on ajoute: «Ce pauvre M. Decazes a
beau frapper la terre de tous côtés, il n'en peut rien faire sortir; on
dit qu'il veut maintenant la place de Semonville, et qu'il a peut-être
quelques chances, parce que Semonville est très commode à désobliger; il
ne fait peur à personne. Cette mode d'enterrer les gens, avant qu'ils ne
soient morts, ne me plaît guère; je croyais qu'on en était dégoûté depuis
l'épreuve faite sur MM. de Marbois et Gaëte, qui n'a pas eu de succès
dans le public. Comme, en rentrant chez soi, on se trouve bien de ne
pouvoir être dépossédé de rien!»
_Londres, 4 août 1834._--Il paraît certain que, la veille de l'ouverture
des Cortès, on a découvert une conspiration républicaine fort étendue,
dans laquelle beaucoup de personnes marquantes auraient été compromises.
Palafox et Romero sont arrêtés; on dit que c'est en Galice surtout qu'ils
avaient le plus de partisans; dans l'Aragon et la Catalogne ce sont les
carlistes qui dominent et s'agitent. Ainsi, voilà trois drapeaux
différents, sous lesquels l'Espagne se range et se divise.
Quand M. Backhouse a été trouver don Carlos sur le _Donegal_, celui-ci
lui a dit qu'il avait entendu parler du traité de la Quadruple Alliance,
mais qu'il désirait en connaître le texte. L'ayant lu, il l'a remis à M.
Backhouse, sans réflexions, mais avec un sourire très ironique, qui est
devenu un rire dédaigneux lorsque M. Backhouse lui a dit qu'il croyait
qu'il se faisait illusion sur la force de son parti en Espagne. A cela
près, le Prince a été poli et doux dans son accueil et même obligeant.
On avait annoncé la clôture du Parlement pour le 12, et la plus grande
partie des membres comptaient quitter Londres même avant ce jour-là,
quand le duc de Wellington a réuni, avant-hier, tous ceux de son parti
chez lui; il les a priés dans l'intérêt et _pour le salut de la Patrie_
de rester à leur poste et de profiter de leur majorité, reconnue
imposante dans la question des _dissenters_ pour défendre encore l'Église
à l'occasion des autres mesures qui restent en discussion. La crainte de
laisser le Clergé protestant d'Irlande sans aucun moyen d'existence, si
le «Bill sur les dîmes», œuvre d'O'Connell, est rejeté, laisse, à la
vérité, quelques doutes sur la marche définitive que la Chambre Haute
adoptera, mais les évêques paraissent croire que ce Bill serait aussi
pernicieux pour eux que l'absence de toutes mesures pécuniaires. Il est
certain que la semaine actuelle est une des plus critiques; si ce Bill
est rejeté, les deux Chambres se trouveront en collision. Le ministère
quittera-t-il? ou bien demandera-t-il carte blanche au Roi? avancera-t-il
ainsi dans la route révolutionnaire? ou bien s'en tiendra-t-il, comme le
Chancelier le disait hier, à laisser le Clergé protestant d'Irlande
mourir de faim? Lord Grey disait que ce ne serait pas si aisé de laisser
ces prêtres mourir de faim, puisqu'une loi obligeait de pourvoir à leur
existence, soit en prélevant les dîmes, soit de toute autre manière. Et
quant à une fournée de Pairs, sur l'observation qu'il en faudrait nommer
cent cinquante, lord Grey a dit que deux cents ne suffiraient pas, parce
que toute l'ancienne Pairie, lui en tête, se révolterait contre un
gouvernement assez fou et assez mauvais pour se porter à une telle
extrémité. Il resterait d'ailleurs à savoir si le Roi y consentirait.
Celui-ci est souffrant, triste, abattu; il en convient et surtout de sa
préoccupation morale, qu'il ne cherche pas à cacher. On remarque en lui
une oppression extrême et particulièrement l'affaiblissement d'un œil
qu'il ne peut presque plus ouvrir.
Voici ce qui s'est passé à l'occasion de la Jarretière, vacante par la
mort de lord Bathurst: le Roi l'a envoyée à lord Melbourne, comme étant
son premier ministre. Celui-ci l'a respectueusement refusée, en disant
qu'il suppliait le Roi de la donner à celui auquel lord Grey aurait
désiré qu'elle arrivât, c'est-à-dire au duc de Grafton. Le Roi l'a, en
effet, envoyée au Duc, mais celui-ci, vivement affecté de la mort de son
fils favori, se sentant, d'ailleurs, âgé et hors du monde, a prié le Roi
de la donner à quelqu'un qui pourrait se montrer plus souvent à ses yeux
et qui serait plus utile à son service. On suppose qu'elle ira au duc de
Norfolk; mais il est catholique, et ce serait le premier exemple de cette
grâce donnée à un dissident religieux.
Un rude coup vient de frapper le duc de Wellington, au milieu des soucis
multipliés de chef de l'opposition: Mme Arbuthnot, femme d'esprit et de
sens, discrète et dévouée, amie fidèle du Duc, vient de mourir en peu de
jours d'une maladie vive. Elle était dans toute la force de l'âge et
d'une santé jusque-là très robuste. Le Duc a donc perdu, dans la même
semaine, lord Bathurst, son plus ancien ami, et Mme Arbuthnot, sa
confidente, sa consolation, son _home_! Les morts, les départs rendent
Londres bien triste en ce moment; tout le monde a la mine longue et
déconfite; on est consterné de cette mauvaise veine, qui fait que chaque
jour est marqué par une catastrophe.
_Londres, 5 août 1834._--Dom Miguel a, décidément, signé sa protestation.
Le duc d'Alcudia et M. de Lavradio sont près de lui; ils se disposent
tous à venir rejoindre don Carlos, au moindre succès de celui-ci.
Lady Holland et lady Cowper font tous leurs efforts pour que M. de
Talleyrand et lord Palmerston se quittent sur de bons termes. Je
comprends que les amis de celui-ci le désirent, et qu'il leur importe,
d'une part, que l'on ne puisse pas s'en prendre aux inconvénients
personnels de lord Palmerston de la dispersion totale du haut Corps
diplomatique, et que, de l'autre, le mauvais renom du ministère anglais
dans toute l'Europe ne soit pas fortifié du langage de M. de Talleyrand
sur lui à Paris. On arrivera, en effet, à faire qu'ils se quitteront
poliment, sans éclat, sans rupture; mais il est impossible qu'un levain
qui fermente depuis si longtemps, ne laisse pas un germe de mal-être,
d'embarras et de rancune. M. de Talleyrand ne saurait oublier qu'il a été
traité légèrement par plus jeune et moins capable que lui. Lord
Palmerston, moins impertinent, peut-être, dans les formes, s'en vengerait
sur le fond des choses, et d'autant plus aisément que l'âge et la paresse
de M. de Talleyrand le rendraient, chaque jour, plus facile à entraîner
dans de fausses démarches. Rien ne serait donc plus mal avisé que de se
remettre en présence, et malgré tous les souvenirs si doux et si
satisfaisants qui m'attachent à l'Angleterre, j'avoue que j'éprouverai, à
l'égard de M. de Talleyrand, un soulagement véritable à le voir hors des
affaires publiques.
_Londres, 6 août 1834._--C'est décidément le duc de Norfolk qui a la
Jarretière.
L'Espagne demande des articles additionnels au Traité du 22 avril, dit de
la «Quadruple Alliance». Elle demande à l'Angleterre des vaisseaux en
croisière sur les côtes de la Biscaye; au Portugal, un corps d'armée; à
la France, de l'argent, des munitions, des troupes sur la frontière
française; et à ses alliés réunis, l'appui moral d'une déclaration
favorable à la cause de la Régence, et qui étendrait et expliquerait
plus amplement le but du premier Traité.
L'incertitude et l'ignorance prolongée des mouvements de Rodil inquiètent
sur ses succès, et on attribue à l'alarme qui en résulte la baisse des
fonds à Paris, les malheurs particuliers qui en sont résultés et qui ont
amené de sinistres catastrophes. Les Rothschild, qui avaient inondé
l'Europe d'effets espagnols, et qui en étaient restés eux-mêmes assez
encombrés, sont de très mauvaise humeur et prodigieusement inquiets.
Il y a des gens d'esprit qui prétendent que le grand danger pour la
Régente n'est pas dans don Carlos, mais dans le parti dit du _mouvement_.
On est bien disposé à se ranger à cette opinion quand on songe à
l'horrible propos tenu par Romero Alpuende, qui appelait les massacres du
17 juillet à Madrid: «_Un léger soulagement patriotique._»
_Londres, 8 août 1834._--Rodil paraît avoir obtenu, décidément, un succès
très marqué sur toute la ligue des carlistes. Dans une guerre régulière
cela pourrait mettre fin à la lutte, mais dans une guerre civile les
règles communes ne s'appliquent plus et ce qu'on croit anéanti
aujourd'hui reparaît demain.
M. de Talleyrand a pris congé du Roi avant-hier. Le Roi a été gracieux
pour lui et pour moi, regrettant qu'en l'absence de la Reine, sa vie de
garçon l'empêchât de m'engager à aller à Windsor où il aurait été charmé
de me voir avant mon départ. Ceci est plus obligeant qu'exact, car la
princesse Auguste fait les honneurs du château, des dames y sont
invitées, entre autres lady Grey et sa fille; mais enfin la rédaction est
gracieuse et, dans le monde, c'est tout ce qu'on peut exiger.
Le Roi a beaucoup dit encore que les affaires étaient bien sérieuses et
les cartes bien mêlées, ce à quoi M. de Talleyrand a répondu: «Quant à
nous, Sire, nous jouons nos cartes sur la table de Votre Majesté.»
_Londres, 9 août 1834._--Je ne connais rien de si embarrassant pour des
maîtres de maison que l'hostilité montrée et rapprochée des convives
entre eux. Le Chancelier, auquel nous espérions avoir échappé, nous est
arrivé hier au dessert. Il a prolongé notre dîner en mangeant fort à son
aise et avec sa saleté ordinaire; il parlait en mangeant, touchant à tous
les sujets, comme à tous les plats, sans arrêt, sans délicatesse. Nous en
souffrions, surtout pour lord et lady Grey. Enfin il nous a mis tous bien
mal à l'aise et a augmenté, s'il est possible, mon dégoût et mon mépris
pour lui.
Lord John Russell, qui dînait chez nous, est aussi un petit radical,
mais, du moins, il a toutes les habitudes de bon goût et de bonne grâce
qui distinguent son père.
A propos de popularité et des frais qu'il est convenable que les grands
seigneurs fassent pour les classes secondaires de la société, lord John
me disait, hier, que rien ne pouvait vaincre la répugnance du duc de
Bedford pour le petit monde de son entourage, et qu'un jour l'intendant,
du Duc lui ayant demandé d'inviter ce monde à dîner et le Duc s'y étant
refusé, l'homme d'affaires lui dit: «Mais, monsieur le Duc, par ces
politesses vous épargnerez peut-être quinze mille louis aux élections
prochaines.--Cela se peut, répondit le Duc, mais l'argent dépensé à
m'éviter de l'ennui et de la déplaisance me paraîtra fort bien employé.
Je payerai les quinze mille louis, mais je ne donnerai pas de dîner.» Le
duc de Bedford est cependant très magnifique, très charitable, faisant
faire des travaux considérables uniquement pour employer les pauvres du
Comté. Eh bien! il n'y est pas populaire; l'amour-propre blessé des
classes intermédiaires se fait plus sentir que les besoins satisfaits des
indigents ne se font jour.
Lord, lady Grey, leurs enfants, avaient, disaient-ils, envie de se
distraire, de changer le cours de leurs idées, d'aller en France et de
nous y faire visite; mais l'espèce de triomphe qui y serait décerné à
lord Grey a épouvanté le ministère actuel, qui aurait craint la
comparaison entre les honneurs rendus à leur victime et la
déconsidération sous laquelle ils gémissent. Aussi a-t-on persuadé à lord
Grey que s'il se rendait en France maintenant, il aurait l'air d'y aller
pour chercher une ovation et que ce serait manquer de délicatesse; nous
ne l'y verrons donc pas. Je le regrette pour lui; je crains que dans la
disposition irritée et pénible dans laquelle il se trouve, la solitude et
l'ennui ne lui fassent un mal réel, ainsi qu'à sa femme, qui est plus
blessée et plus profondément atteinte que lui-même. Lord Grey s'est,
moralement et physiquement, détruit aux affaires; quelle différence s'il
s'en était éloigné six semaines plus tôt, en même temps que les quatre
membres vraiment distingues et honorables du Cabinet! Lord Grey se
serait alors retiré avec tous les honneurs de la guerre au lieu de mettre
bas les armes!
Le goût des voyages a, du reste, gagné tout le monde, et le Chancelier,
comme les autres, voulait employer ses vacances à faire un pèlerinage
pittoresque et amoureux aux bords du Rhin, à la suite de Mrs Peter. Mais,
à ce qu'il m'a dit, hier, lui-même, le Roi n'a pas voulu le lui
permettre; depuis lord Clarendon, aucun Chancelier d'Angleterre n'a
quitté le pays, et ce précédent n'est pas encourageant, car ce
Chancelier-là n'était en voyage que parce que son Roi était en fuite.
D'autres personnes disent que le Roi n'est pour rien dans les changements
de projets de lord Brougham, mais que l'obligation de céder quatorze
cents louis de son traitement pour établir une Commission des sceaux en
son absence est la véritable cause qui le fait rester.
_Londres, 11 août 1834._--Lord Palmerston nous a donné un dîner d'adieu.
C'est dans son goût: il aime à fêter les partants; mais il ne s'était pas
donné grand'peine pour la réunion. Il n'y avait, outre quelques
diplomates inférieurs, que Mrs Peter; pas un Anglais considérable,
personne de ceux réputés nos amis. C'était un acquit de conscience, ou
plutôt de mauvaise conscience, et voilà tout. Peut-être lord Palmerston
a-t-il plus de haine contre les Lieven que contre nous, mais il affichera
autant de dédain pour les uns que pour les autres.
A dîner, il a amené, à propos des Flahaut, une petite explication sur ce
qu'il n'avait accepté aucune de nos invitations. Je lui ai dit à ce
sujet, moitié riant, moitié aigrement, quelques petites vérités qui ont
assez bien passé! Il y a eu beaucoup de sous-entendus, de _hints_, de
coups de patte, dans notre conversation, qui m'a rappelé celles du bal de
l'Opéra où la pensée est d'autant plus vraie que l'apparence est plus
voilée et dissimulée. Je me suis amusée aussi à faire peur au _jeune
homme_, comme l'appelait Mme de Lieven. Il a cru qu'il devait se montrer
fort désireux de notre prompt retour; je l'ai pris au mot, en lui disant
que j'allais plus loin que lui, et que j'étais d'avis que M. de
Talleyrand ne partît pas du tout. Il a pris, alors, une figure toute
sotte et, revirant de bord, il n'a cessé de dire que le changement d'air
était nécessaire, indispensable, qu'on avait besoin de se renouveler au
physique et au moral; enfin, il ne voulait plus que nous faire partir au
plus vite.
Je l'ai regardé, et de près, hier; il est rare d'avoir, aussi bien que
lui, le visage de son caractère. Les yeux sont ternes et fauves; son nez
retroussé, impertinent; son sourire amer, son rire forcé; rien d'ouvert,
ni de digne, ni de comme il faut, ni dans ses traits, ni dans sa
tournure; sa conversation est sèche, mais, je l'avoue, elle ne manque pas
d'esprit. Il y a, en lui, une empreinte d'obstination, d'arrogance et de
mauvaise foi que je crois être un reflet exact de sa nature véritable.
_Londres, 12 août 1834._--Il est difficile, malgré le peu de progrès de
don Carlos, d'être rassuré sur l'état de l'Espagne. Le général Alava, qui
y retourne après beaucoup d'années d'exil, paraît frappé de la
démoralisation et de la confusion qu'il y remarque; tous les liens
naturels sont détruits par l'esprit de parti; la férocité et la violence
de ces fanatiques méridionaux ne se tournent plus contre l'étranger, mais
se replient cruellement sur eux-mêmes. L'esprit républicain gagne partout
où l'esprit religieux n'appuie pas le parti légitimiste; il apparaît,
avec tout le pathos, devenu trivial, du langage révolutionnaire dans
l'adresse des Procuradores à la Régente. Déjà, le ministère est en lutte,
dès le début des Cortès, avec cette seconde Chambre, et on ne saurait
imaginer comment le faible gouvernement d'une telle régence pourra
triompher de tant de mauvaises conditions.
J'ai vu, dernièrement, chez lord Palmerston, auquel la Régente l'a
envoyé, un portrait de la petite Reine Isabelle II. Elle n'a, sur ce
portrait, aucune des grâces de l'enfance; elle paraît avoir des yeux
insignifiants et la méchante bouche de son père; c'est, en tout, une
laide petite Princesse. C'est dommage, les femmes destinées au trône, et
surtout aux trônes contestés, ne sauraient presque, sans péril, se passer
de beauté.