de lord Grey, prononcé avant-hier, à la Chambre des Pairs, pour bien
éclaircir sa position, qui avait été mal représentée par les deux côtés
de la Chambre, au premier discours dans lequel il avait annoncé sa
retraite. Je trouvais celui-ci trop long, trop larmoyant, entrant dans
des détails trop minutieux de ses affaires de famille. Dans le discours
d'avant-hier, plus laconique, plus serré, il est d'une dignité
remarquable, et tout en évitant des personnalités aigres, tout en se
mettant au-dessus de ressentiments personnels, il montre quel a été le
mauvais jeu devant lequel il s'est retiré; il reste indulgent pour les
plus coupables, bienveillant pour ses successeurs comme individus, mais
il se sépare de leur système. Il rentre dans ses propres instincts aux
acclamations des gens sensés, à l'humiliation de ceux qui l'ont quitté, à
la grande déplaisance de tous ceux qui sont les vrais fléaux de l'ordre
social.
Il faut en convenir, il y a quinze jours, lord Grey n'apparaissait plus
que comme un vieux homme éteint, miné, tiraillé, presque au moment d'être
déconsidéré. Depuis sa retraite, un beau rayon de lumière a éclairé ses
derniers actes politiques; son beau talent oratoire, si longtemps exercé
dans l'opposition, reprend, en y rentrant, toute son énergie, et il est
vrai de dire que lord Grey, tombé de chute en chute, vient de remonter à
la première place, depuis qu'il s'est dégagé des honteuses entraves, par
lesquelles il s'était laissé garrotter. Le Cabinet le redoute beaucoup
maintenant; et, en effet, il tomberait bien bas, si lord Grey ne jetait,
miséricordieusement, sur eux, le manteau de sa charité! Ses collègues,
qui, naguère, parlaient de lui avec plus de pitié que de respect,
tremblent, aujourd'hui, devant ses paroles. Ah! que l'on fait bien de ne
pas se survivre, et que l'à-propos est nécessaire, surtout dans la vie
politique!
Une retraite à la fois moins importante et moins honorable, c'est celle
du maréchal Soult[32]. Des querelles intestines sur le choix d'un
gouverneur civil ou militaire de l'Algérie, sur un discours de la
Couronne plus ou moins détaillé au 31 juillet prochain, mais surtout la
terreur du budget de la Guerre, que le Maréchal aurait des raisons pour
ne pas affronter à la prochaine session, voilà les motifs, assure-t-on,
de cette démission, acceptée par le Roi, peu regrettée dans le Cabinet,
en général, et dont on veut offrir la vacance au maréchal Gérard.
[32] Le maréchal Soult était Président du Conseil depuis 1832. Il
quitta ces fonctions en juillet 1834.
Il paraît que fort heureusement pour la régente d'Espagne, elle a éprouvé
un accident qui lui permettra de se montrer à l'ouverture des Cortès.
Elle a bien besoin que quelque bon hasard vienne rétablir sa position, si
étrangement compromise par ses légèretés et ses inconséquences.
Lord Howick, fils aîné de lord Grey, dont l'esprit est aussi de travers
que le corps est repoussant, et dont le public ne pensait pas grand
bien, vient aussi de se relever en quittant sa place de sous-secrétaire
d'État au ministère de l'Intérieur, et de suivre ainsi l'exemple et la
destinée de son père. C'est la seule fidélité à sa fortune qu'aura
trouvée lord Grey.
J'ai rencontré, hier, lady Cowper chez elle; elle m'a paru triste et
soucieuse. Il est difficile, en effet, qu'avec son esprit intelligent
elle ne soit pas affligée de voir ses parents et ses amis dans une route
si peu honorable. Elle me faisait remarquer, avec raison, l'aspect si
différent de la société et de la vie de Londres, le soin qu'on met à
s'éviter, l'hostilité du langage, l'inquiétude des esprits, la défiance
du présent, les tristes prévisions de l'avenir, le décousu général,
l'éparpillement du Corps diplomatique et l'absence de tout gouvernement
et de toute autorité. Ce langage était frappant de la part de la sœur du
premier ministre et de l'ami intime du ministre des Affaires étrangères.
Elle a mis du prix à me persuader que tous les sujets de plainte donnés
par celui-ci au Corps diplomatique, et à M. de Talleyrand en particulier,
ne devaient être attribués à aucune mauvaise intention, mais seulement à
quelques négligences dans les formes, excusables chez un homme accablé de
travail. Elle m'a paru surtout embarrassée de l'idée que M. de Talleyrand
pourrait donner la conduite de lord Palmerston, envers lui, comme raison
de sa retraite; enfin elle a mis tout son esprit, son bon goût et sa
grâce, et elle a beaucoup de tout cela, à servir ses amis et à diminuer
l'amertume qu'ils ont provoquée. Je l'ai quittée, parfaitement contente
de ses expressions, mais peu convertie sur le fond des questions.
_Londres, 21 juillet 1834._--Le besoin qu'a le ministère anglais actuel
de quelque orateur à la Chambre Haute moins discrédité que le Chancelier,
plus habile que ses collègues pairs et ministres, a inspiré la plus
inconcevable des propositions, produite par le manque absolu de bon sens,
et l'absence de toute élévation, qui caractérisent Holland-House. C'est
très sérieusement qu'on est venu proposer à lord Grey de rester, non
comme chef, mais comme garde du Sceau privé. Il a eu le bon goût d'en
rire, comme d'une chose trop grotesque pour s'en fâcher. Mais de quel air
a-t-on pu lui adresser une pareille demande?
Du reste, tout est si étrange en ce moment qu'il ne faut plus s'étonner
de rien. Voici, par exemple, le récit exact de la manière dont lord
Melbourne s'est acquitté de l'ordre du Roi, de chercher par tous les
moyens à arriver à un ministère de coalition, où tous les partis fussent
représentés. Je comprends que la chose fût impraticable, mais il faut
convenir que lord Melbourne s'est acquitté d'une singulière façon de
cette mission royale. Il a écrit au duc de Wellington et à sir Robert
Peel, de la part du Roi, pour leur dire de quelle commission il était
chargé, en ajoutant que, pour leur éviter la fatigue des détails, il leur
envoyait, en même temps, une copie de la lettre qu'il venait d'écrire au
Roi sur sa manière personnelle d'envisager la question. Cette lettre ne
contenait autre chose que la plus forte argumentation contre tout
rapprochement et l'énumération de toutes les difficultés qui rendaient le
projet de coalition impossible. La réponse du duc de Wellington et de sir
Robert Peel n'est qu'un accusé de réception, avec un remerciement
respectueux de la communication qui leur était faite au nom du Roi. Le
Roi, s'étant étonné que ces messieurs ne fussent entrés dans aucun autre
détail, leur a fait dire qu'il demandait leurs observations: «Elles sont
toutes contenues dans la lettre de lord Melbourne au Roi, nous n'avons
rien à y ajouter,» ont-ils répondu; et c'est ainsi que s'est terminée
cette singulière négociation.
_Londres, 22 juillet 1834._--L'espèce de calme et de bonne mine qu'avait
repris le gouvernement français, semble un peu troublé par les
discussions des ministres entre eux, qui ont amené la retraite du
maréchal Soult. Il paraît qu'on s'inquiète et se divise aussi sur le plus
ou moins de durée et d'importance de la petite session annoncée pour le
31 juillet. Elle arrive mal à propos, pour discuter les événements de la
Péninsule, et embarrasser le gouvernement par tout le bavardage de la
tribune. Le triomphe de don Carlos fixerait un ennemi personnel sur nos
frontières; celui de la Régente, qu'elle ne peut obtenir qu'en se jetant,
de plus en plus, dans le _mouvement_, nous donnerait un voisinage de
révolution et d'anarchie. Cela ne saurait être indifférent à notre
gouvernement, qui n'a déjà que trop à lutter contre de semblables
éléments. Il paraît, du reste, que les deux armées étaient trop en
regard l'une de l'autre, pour qu'elles n'en vinssent pas aux prises, et
le premier succès éclatant restant à l'un ou à l'autre des deux
compétiteurs fixera, probablement, leurs destinées ultérieures. Aussi en
attend-on l'issue avec une grande et inquiète curiosité.
Maintenant que la querelle ne se règle plus en Portugal, mais en Espagne,
les Anglais se mettent sur le second plan et ne donneront que de légers
secours à leur cher petit Miraflorès; le grand fardeau est réservé à la
France, et il se présente hérissé de difficultés.
On répandait, hier, à la Cité, la nouvelle de la mort de la Reine
régente. Les uns disaient qu'elle avait péri par le poison, d'autres à la
suite de l'accident qui l'avait conduite dans la retraite. La nouvelle
est probablement fausse, mais dans un semblable pays, à travers la guerre
civile, le fanatisme religieux, les querelles et les jalousies de
famille, les passions de toute espèce qui y sont déchaînées, des crimes
ne sont pas plus invraisemblables que les folies et les désordres qui s'y
passent journellement.
Le ministre Stanley qui remplace lord Howick, comme sous-secrétaire
d'État au ministère de l'intérieur, et qui n'a rien de commun avec le M.
Stanley dernièrement ministre, est une espèce de _faux dandy_
parfaitement radical et de la plus mauvaise et vulgaire sorte. Il a été,
un moment, secrétaire particulier de lord Durham.
Celui-ci a dédaigneusement refusé l'ambassade de Paris, qu'on ne lui
offrait, à ce qu'il a bien compris, que pour se débarrasser de lui ici.
Il a répondu qu'il n'accepterait aucun emploi d'un Cabinet qui refusait
de le recevoir dans son sein. Lord Carlisle a donné sa démission de lord
du Sceau privé.
_Londres, 24 juillet 1834._--On disait assez généralement, hier, que
l'infante Marie, princesse de Portugal, femme de l'infant don Carlos,
avait, secrètement aussi, quitté l'Angleterre, pour suivre son mari en
Espagne, laissant ses enfants ici, à la duchesse de Beïra, sa sœur. On
dit que l'infante Marie a beaucoup de courage et de décision.
Probablement, elle s'en croit plus qu'à son mari, et elle pense que sa
présence près de lui inspirera au prétendant toute l'énergie dont il a
besoin dans la crise actuelle. Toutes ces Princesses de Portugal sont des
démons, en politique ou en galanterie, et quelquefois les deux ensemble.
L'aventure qui a fait, d'une de ces Princesses, une marquise de Loulé,
explique l'éclat qu'elle vient de donner à Lisbonne, à l'occasion d'un
officier de la marine anglaise. M. de Loulé s'est fâché, et a renvoyé sa
femme en gardant les enfants. Dom Pedro a exigé que son beau-frère reprit
sa femme; je ne sais comment cela a fini.
L'Infante Isabelle, qui pendant sa régence a aussi fait parler d'elle, et
que dom Miguel a voulu, dit-on, faire empoisonner avec un bouillon aux
herbes, est maintenant à Lisbonne, réunie au reste de sa famille, ou pour
mieux dire, de ses parents, car il règne des affections et des haines si
également dénaturées dans cette maison de Bragance, qu'il ne peut être
question pour elle des liens naturels de famille.
A propos de prétendants et de mœurs singulières, lord Burghersh m'a
beaucoup parlé, hier, de la comtesse d'Albany, qu'il a connue à Florence.
Elle y avait, pour cavalier servant, M. Fabre, le peintre, qui, depuis la
mort d'Alfieri, demeurait chez elle. Ils se promenaient seuls, n'ayant
que le grand chien de M. Fabre en tiers, ils dînaient seuls. De huit à
onze heures, Mme d'Albany recevait tout Florence. M. Fabre allait,
pendant ce temps-là, chez une maîtresse d'un ordre inférieur. A onze
heures, il reparaissait chez la Comtesse, ce qui était le signal de la
retraite pour tout le monde, afin de les laisser souper tête à tête.
Jamais on ne les invitait l'un sans l'autre, ce qui est d'étiquette en
Italie, et poussé à un point de naïveté étrange. En voici un exemple:
lord Burghersh, ministre d'Angleterre à Florence, ouvrit sa maison par un
grand bal, où il crut avoir prié toute la grande compagnie, mais, n'étant
pas encore très au fait des relations de la société, il oublia d'inviter
un monsieur attaché à une belle dame; le matin du bal, le maître d'hôtel
vint chez my lord avec une lettre ouverte, qu'il venait de recevoir, et
qu'il pria son maître de parcourir; lord Burghersh y lut ce qui suit:
«_Sapete, caro Matteo, che sono servita, da il cavalier un tel_; il n'est
pas invité chez lord Burghersh, ce qui, comme vous le sentez, me met dans
l'impossibilité d'aller à son bal: faites réparer cette erreur, je vous
prie.» Elle le fut en effet, et lord Burghersh n'oublia pas la leçon. Le
_sapete_, adressé à un valet, le _sono servita_, tout est d'une naïveté
incroyable, et néanmoins parfaitement dans les convenances italiennes.
Mais, pour en revenir à la comtesse d'Albany et à M. Fabre, la Comtesse
étant morte, M. Fabre fit le portrait du chien, le compagnon de leurs
promenades, le fit graver, et en envoya une épreuve à chacun des amis de
la Comtesse, avec l'inscription suivante: «Aux amis de la comtesse
d'Albany, le chien de M. Fabre.»
_Londres, 25 juillet 1834._--Le ministère devient bien aigre pour lord
Grey: on lui sait mauvais gré de sa noble retraite, de son juste dédain
pour cette absurde proposition du Sceau privé. On le dit faible,
incapable, capricieux, enfin on joint l'outrage à la perfidie, et le
voile léger dont on couvre cette déloyale conduite ne la dérobe pas
assez, aux yeux de lord Grey, pour qu'il ne commence aussi à en être
aigri. Je sais qu'il a dit que si ses successeurs faisaient un pas de
plus dans la route révolutionnaire, il cesserait non seulement de voter
pour eux, mais encore se déclarerait contre eux. Décidément, il est
rentré dans ses vrais instincts, et je crois qu'il aura à cœur de se
laver, autant que cela se pourra, de l'imputation d'avoir entraîné
l'Angleterre dans une route de perdition.
Lord John Russell, le plus doux, le plus spirituel, le plus honorable, le
plus aimable des Jacobins; le plus naïf, le plus candide des
révolutionnaires; le plus agréable, mais aussi, par son honnêteté même,
le plus dangereux des ministres, me disait, hier, qu'il avait eu, il y a
quelques mois, une violente discussion avec lord Grey, à propos d'une
mesure sur laquelle ils n'étaient pas d'accord, et à l'occasion de
laquelle lord Grey lui déclara que jamais il ne consentirait à mettre
son nom à un acte révolutionnaire. Lord John ajouta, avec son petit air
doux: «C'était, après la réforme, une grande faiblesse et une
inconséquence.--Vous auriez raison,» ai-je repris, «si lord Grey, en vous
laissant faire la réforme, en eût prévu toutes les conséquences; mais
vous conviendrez avec moi qu'il ne les a pas aperçues, et que vous vous
êtes bien gardé de les lui signaler _in time_.» Lord John s'est mis à
rire et m'a dit, de fort bonne grâce: «Vous n'exigez pas que je me
confesse?» Si tous les révolutionnaires étaient de l'espèce de Cobbett et
O'Connell, ou de l'inconvenante et cynique nature de lord Brougham, on se
tiendrait plus aisément en garde; mais dans la spirituelle et délicate
personne du fils du duc de Bedford, comment soupçonner de tels travers
dans le jugement, et dans la nature physique la plus frêle, et, en
apparence, la plus éteinte, comment s'attendre à une semblable
persévérance dans la pensée et à une telle violence dans l'action.
_Londres, 29 juillet 1834._--Une course à Woburn Abbey a interrompu ce
journal. Ce troisième séjour que j'ai fait dans ce bel endroit, beaucoup
plus agréable pour moi, personnellement, que les deux premiers, ne m'a
cependant rien fourni à ajouter aux descriptions que j'en ai faites. Il
ne s'y est rien passé non plus, qui sortît du cours habituel de la vie de
château en Angleterre. Grande et large hospitalité, avec un peu plus de
pompe et de parure qu'il ne faut dans la vie de campagne, telle qu'on la
comprend sur le Continent!
Un voyage, à Woburn surtout, est une chose arrangée, comme l'est un dîner
en ville. Vingt ou trente personnes qui se connaissent, mais sans
familiarité, sont invitées à se réunir pendant deux ou trois jours; les
maîtres de la maison se rendent chez eux, exprès pour y recevoir leurs
hôtes et s'en retournent à leur suite; ils paraissent, ainsi, y être
eux-mêmes en visite. Mais enfin, il y a tant à voir, tant à admirer, le
duc de Bedford est si poli, si parfaitement grand seigneur, la Duchesse
si attentive, qu'il est impossible de ne pas rester sous une impression
agréable. La mienne l'a été, beaucoup, et cela en dépit du voile assez
triste qui couvrait quelques-unes des figures principales, lord Grey par
exemple, qui s'est affaissé tout à coup d'une manière frappante,
souffrant et abattu, et ne se donnant aucune peine pour dissimuler ses
dispositions, qui deviennent de plus en plus amères. Les abdications les
plus volontaires sont toujours suivies de regrets; on mourrait dans la
tourmente, on s'éteint dans le repos. C'est si difficile d'être satisfait
de soi-même et des autres!
Mme de Lieven aussi, malgré tous ses efforts, succombait sous le poids
des adieux, du départ, de l'absence; elle est vraiment fort malheureuse
et me fait grande pitié. Elle est bien plus à plaindre, encore, que toute
autre ne le serait en pareille situation, car jamais personne d'esprit
n'a trouvé moins de ressources en elle-même. Elle les demande constamment
à ses alentours. Le mouvement des nouvelles et de la conversation lui est
indispensable, et elle ne connaît d'autre emploi à la solitude que le
sommeil. Elle pleure de quitter l'Angleterre, elle redoute Pétersbourg,
mais sa plus grande terreur, c'est celle de la traversée, huit jours de
solitude! car son mari et ses enfants ne comptent pas pour elle. Elle
s'arrêtera un jour à Hambourg, uniquement pour échanger quelques paroles
avec des visages nouveaux; elle a saisi avec avidité l'idée de lui
assurer la visite du baron et de la baronne de Talleyrand qu'elle n'a
jamais vus et qu'elle sait ne pas être amusants! Elle a éprouvé un
soulagement évident en décidant lord Alvanley à prendre sa route pour
Carlsbad, par Hambourg, dans le même bateau qu'elle, et cela quoique lord
Alvanley la prévînt que le mal de mer le rendait de fort mauvaise
compagnie; enfin l'ennui fait, chez elle, l'effet de la mauvaise
conscience: elle ne songe qu'à se fuir elle-même.
En revenant à Londres, nous avons appris les massacres de Madrid:
toujours cette horrible fable des puits empoisonnés, qui, partout où le
choléra fait des ravages, a excité l'ignorance populaire et l'a changée
en fureur et en atrocités. Les moines en ont été victimes, et, malgré le
fanatisme religieux, les couvents ont été pillés. L'autorité a été
faible, et par conséquent impuissante; le gouvernement était retiré à
Saint-Ildephonse, terrifié et hésitant, ne sachant si, dans ces tristes
circonstances d'épidémie, de désordre et de guerre civile, il devait
proroger les Cortès ou les réunir, ni dans quels lieux, ni sous quels
auspices! Il est impossible d'imaginer un plus triste concours de
circonstances fatales pour l'Espagne et un voisinage plus incommode pour
la France.
Louis-Philippe a grande répugnance à intervenir ostensiblement et
directement dans les destinées de l'Espagne. Il a même assez montré son
éloignement à cet égard, pour en avoir laissé comprendre le secret par
les ambassadeurs à Paris, qui s'en prévalent puissamment. Le ministère
français, qui compte davantage avec les vanités et les susceptibilités
nationales, s'est moins nettement prononcé. C'est ainsi qu'on doit
paraître après-demain devant les Chambres.
Un des principaux motifs indiqués de la retraite du maréchal Soult était
son insistance pour qu'on envoyât un gouverneur militaire à Alger, en
opposition avec le reste du Cabinet, qui exigeait que ce fût un
gouverneur civil. Il paraît que les exigences du maréchal Gérard ont
porté sur le même objet, et que, fort de l'amitié du Roi, il l'a emporté,
car c'est le général Drouet d'Erlon qui vient d'être nommé à cet emploi.
_Londres, 31 juillet 1834._--L'année dernière le Roi d'Angleterre disait
à M. de Talleyrand à son départ pour le Continent: «Quand
reviendrez-vous?» L'année d'avant, il lui avait dit: «J'ai chargé mon
ambassadeur à Paris de dire à votre gouvernement que je tiens à vous
conserver ici.» Cette année-ci, il dit: «Quand partez-vous?» Il me semble
qu'on peut retrouver, dans ses expressions si différentes, la trace des
influences _palmerstoniennes_.
Hier au Lever du Roi, lord Mulgrave a reçu le Sceau privé abandonné par
lord Carlisle.
On parlait, dans notre salon, du talent de certaines personnes pour
raconter des histoires de revenants. Cela m'a rappelé l'intérêt avec
lequel j'avais entendu, il y a deux ans, à Kew[33], Mme la duchesse de
Cumberland nous conter une apparition qu'elle avait vue elle-même et dont
le souvenir paraissait encore l'émouvoir beaucoup. Elle nous fit d'autant
mieux participer à ses impressions qu'il était tard et qu'un gros orage
bien effrayant grondait au dehors.
[33] Kew est situé sur la rive droite de la Tamise. Ce château
fut pendant quelque temps la demeure du duc et de la duchesse de
Cumberland, avant qu'ils n'héritassent du trône de Hanovre. Il y
a à Kew un observatoire et un jardin botanique créés par le Roi
George III.
Voici cette histoire; elle se passa à Darmstadt, où Mme la duchesse de
Cumberland, alors princesse Louis de Prusse, était allée voir sa famille
du côté maternel. Elle fut logée dans un appartement d'apparat du
château, qui n'était habité que rarement, et dont l'ameublement, quoique
magnifique, était resté le même depuis trois générations. Fatiguée de sa
route, elle ne tarda pas à s'endormir, mais elle ne tarda pas, non plus,
à sentir passer sur son visage un souffle qui l'éveilla; elle ouvrit les
yeux, et vit la figure d'une vieille dame qui se penchait sur la sienne.
Saisie de cette apparition, elle tira bien vite sa couverture sur ses
yeux, et resta quelques instants immobile; mais le manque d'air lui fit
changer de position, et la curiosité la pressant, elle rouvrit les yeux
et vit la même figure vénérable, pâle et douce, la fixer encore. Alors,
elle se mit à crier bien fort, et la nourrice du prince Frédéric de
Prusse, qui couchait avec l'enfant, dans la pièce voisine, dont les
portes étaient ouvertes, accourut et trouva sa maîtresse baignée dans
une sueur froide; elle demeura près d'elle tout le reste de la nuit. Le
lendemain, la Princesse raconta à sa famille l'événement de la nuit, et
demanda instamment de changer d'appartement, ce qui eut lieu. Du reste,
son récit n'étonna personne, car il était admis dans la famille, que
chaque fois qu'une personne, descendante de la vieille duchesse de
Darmstadt, qui avait habité cet appartement, s'y trouvait couchée, cette
vieille aïeule venait faire visite à ses arrière-petits-enfants, et on
citait, à l'appui de cette tradition, l'exemple du duc de Weimar et de
plusieurs autres Princes. Beaucoup d'années plus tard, la duchesse de
Cumberland, princesse de Solms, et habitant Francfort, fut invitée par
son cousin, le grand-duc de Hesse-Darmstadt, à venir assister à une
grande fête qu'il préparait. La Princesse s'y rendit, mais avec
l'intention de revenir la même nuit chez elle à Francfort. Le souper
fini, elle passa dans une pièce où on avait préparé sa robe de voyage et
où, pendant sa toilette, elle fut suivie par sa cousine, la jeune
Grande-Duchesse nouvellement mariée: celle-ci demanda à la princesse de
Solms si ce qu'elle avait entendu raconter de l'apparition était vrai.
Elle désira en avoir le récit détaillé et, après l'avoir entendu, elle
voulut savoir si l'impression avait été assez forte pour que la Princesse
se souvînt encore des traits de leur vieille aïeule: «Oui, certainement,»
assura la Princesse.--«Eh bien!» dit la Grande-Duchesse, «son portrait
est dans la chambre où nous nous trouvons, avec deux autres portraits de
famille de la même époque. Prenez la lumière, approchez-vous, et
dites-moi lequel vous croyez être celui de l'apparition; je verrai si
vous devinez juste.» Au moment où la Princesse, non sans quelque
répugnance, s'approcha des portraits et reconnut celui de la vieille
grand'mère, il se fit au-dessus de la chambre un bruit épouvantable, le
cadre et le portrait se détachèrent, et sans leur fuite précipitée, les
curieuses eussent été tuées par la chute du tableau.
Je ne sais si cette histoire est bien belle en elle-même, mais je sais
qu'elle me fit beaucoup d'impression, parce qu'elle fut très bien
racontée, et que, dans ce genre de choses, quand on entend dire: «J'ai
vu, j'ai entendu,» on ne se permet plus de tourner la chose en moquerie.
D'ailleurs, le sérieux de la Duchesse était parfait, et son émotion vive,
de sorte que je ne me suis jamais permis de douter de l'exactitude du
récit.