On dit aussi dom Pedro mort et don Carlos parti. Enfin, la cité et les

clubs sèment, à l'envi, pour passer le temps, je suppose, les nouvelles

les plus bizarres et les plus contradictoires. On finit par ne plus rien

croire, par ne guère écouter et par attendre assez patiemment, dans une

sorte de lassitude, que la gazette proclame, officiellement, le

successeur du lourd et dangereux héritage du ministère.

Pendant ce temps, lord Grey va faire des dîners de gourmand à Greenwich;

il y porte le poids de sa déchéance et de la perfidie de ses amis, Mme de

Lieven celui de son brillant exil, et M. de Talleyrand les tiraillements

d'une ambition encore vivace et d'une attention fatiguée. Lord Grey a

fort bien dit, l'autre jour, en faisant ses adieux au Parlement, qu'à son

âge de soixante-dix ans, on pouvait avec une certaine fraîcheur d'esprit

conduire encore fort utilement les affaires, en temps ordinaire; mais

qu'il fallait, à une période aussi critique que celle-ci, toute

l'activité et l'énergie qui n'appartenaient qu'à la jeunesse.

Cette vérité, j'en ai fait l'application fort près de moi, et j'ai senti

que, dans une carrière publique, il fallait surtout s'appliquer à choisir

un bon terrain de retraite, à n'en pas perdre l'à-propos, et à quitter

ainsi la scène politique de bon air et de bonne grâce, afin d'emporter

encore les applaudissements des spectateurs et d'éviter leurs sifflets.

_Londres, 14 juillet 1834._--On écrivait ce matin de Windsor à Londres,

pour savoir des nouvelles. Le silence observé par le Roi était absolu, et

dans les longues promenades avec sa sœur, la princesse Auguste, ou avec

sa fille, lady Sophia Sidney, toute conversation politique était

soigneusement évitée et la pluie, le beau temps, le voyage de la Reine,

les seuls sujets traités.

Le voyage de la Reine a éprouvé quelques embarras. Lord Adolphus

Fitzclarence, qui n'est pas, à ce qu'il semble, un marin fort habile, n'a

pu trouver aisément son chemin; le yacht royal prenait d'ailleurs trop

d'eau. Heureusement que le duc et la duchesse de Saxe-Weimar, le prince

et la princesse des Pays-Bas, ayant été sur un steamer hollandais à la

rencontre de la Reine, celle-ci a pu passer à leur bord avec sa femme de

chambre et se rendre directement à la Haye; la suite a eu de la peine à

gagner Rotterdam.

Il est très heureux, à ce qu'il paraît, que la Reine ait pu éviter cette

dernière ville, où l'irritation contre l'Angleterre est assez vive pour

qu'on ait voulu y préparer un vilain charivari à la pauvre Reine. Il

était convenu, ici, qu'elle ne verrait ni le Roi, ni la Reine des

Pays-Bas, condition fortement imposée par le Roi d'Angleterre; on parlait

cependant d'une rencontre fortuite qui pouvait avoir lieu au château du

Loo.

Sir Herbert Taylor ayant été le point de mire de bien des gens dans ces

derniers jours, il en a été question dans beaucoup de conversations, et

j'ai appris ainsi que lorsqu'on le proposa pour secrétaire intime à

Georges III devenu aveugle, on pensa en même temps en faire un Conseiller

privé. George III se mit en grande colère contre une pareille idée, et,

devant tous ses ministres, il dit à M. Taylor: _Remember, Sir, that you

are to be my pen, and my eye, but nothing else; that if you should

presume, but once, to remember what you hear, read or write, to human

opinion of your own, or to give an advice, we would part for ever_. En

effet, sous George III et plus tard sous George IV, M. Taylor n'a jamais

été qu'une sorte de mannequin, sans oreilles pour écouter, sans yeux pour

voir, sans mémoire pour se souvenir. On dit qu'il n'en est plus de même

maintenant, quoique les apparences soient toujours celles de la plus

grande réserve et discrétion. Il m'a été dit, aussi, à cette occasion,

que George III, jusqu'au jour de sa cécité, ne s'était jamais servi de

secrétaire, pas même pour faire les enveloppes ou cacheter ses lettres.

Sa correspondance était aussi étendue que secrète: il savait toutes les

nouvelles de la société, toutes les intrigues politiques, et quand il

était mécontent de ses ministres, ou en méfiance de quelques-unes de

leurs mesures, il lui est arrivé de consulter en cachette l'opposition.

Il n'était jamais pris au dépourvu; il connaissait l'opinion publique et

joignait à beaucoup d'instruction beaucoup de tenue et de dignité.

Depuis avant-hier, le bruit s'est répandu que don Carlos avait quitté

furtivement Londres, et qu'il avait déjà touché le sol français lorsqu'on

le supposait indisposé à Gloucester-Lodge; cependant, ce fait, qui est

généralement admis, n'est point encore démontré. Ce qui en fait douter,

c'est que M. de Miraflorès le soutient vrai, et se vante d'y avoir fait

entraîner don Carlos par un agent à sa solde, qui aurait décidé ce

malheureux Prince à cette démarche, pour le livrer ainsi au premier poste

espagnol, qui en ferait courte justice; cette singulière et atroce

vanterie, dans la bouche de tout autre, il faudrait la prendre au

sérieux, mais M. de Miraflorès est aussi fat en politique qu'en

galanterie, et il est très permis de douter de l'histoire en elle-même,

ou bien de supposer que l'agent, censé avoir mystifié le Prince, n'a

peut-être mystifié que le diplomate.

Hier au soir, la convenance, l'intérêt, la curiosité, l'affection, enfin

les bons et les mauvais sentiments, avaient conduit un nombre inaccoutumé

de personnes à la soirée du dimanche, supposé être le dernier de lady

Grey. On y disait, à mots couverts, mais de façon cependant à laisser

bien peu de doutes, que lord Melbourne était revenu de Windsor premier

ministre, et maître de former, avec les éléments du premier Cabinet, une

nouvelle administration dans laquelle lord Grey, seul, ne rentrerait pas.

C'est monter en scène avec une vilaine couleur de trahison pour les uns;

c'est, pour l'autre, en sortir avec la triste figure d'une dupe; c'est,

de la part du Roi, préférer, par faiblesse, un replâtrage à quelques

jours d'énergie, difficiles sans doute, mais dignes au moins, et

certainement salutaires pour le pays. Les Tories ne lui pardonneront

jamais d'avoir reculé, et la postérité le condamnera pour sa faiblesse.

Il semblait, hier au soir, que tout se fût tout à coup amoindri, affaissé

et sali dans cette grande Angleterre; le Corps diplomatique se

fractionnait en groupes d'expressions frappantes: la nouvelle Espagne, le

nouveau Portugal, la Belgique à peine ébauchée, tout ce qui a besoin du

désordre et de la faiblesse des grandes puissances pour se sauver des

mauvaises conditions de son origine, regardaient lord Palmerston avec des

regards d'angoisse qui, bientôt, et lorsqu'on a supposé qu'il restait aux

affaires, se sont changés en regards d'amour et de triomphe; le mépris,

joint à la haine, contractait toutes les fibres de la princesse de

Lieven; l'ambassadeur de France, qui n'est ni rétrograde, comme le Nord,

ni propagandiste comme l'Angleterre, semblait plus soucieux qu'irrité,

plus affligé qu'étonné, et comme arrivé au point où, le rôle des honnêtes

gens finissant, le sien devait se terminer, et où l'heure d'une retraite

convenable et décente avait sonné. Les Anglais, eux-mêmes, paraissaient

humiliés, et point dupes de l'apparence de modération sous laquelle on

cherche à cacher sa faiblesse. En effet, le replâtrage actuel conduira,

un peu plus lentement, mais par une décomposition aussi absolue, vers la

destruction, qu'aurait pu le faire l'arrivée, de plein saut, au pouvoir,

de lord Durham et de M. O'Connell.

Plus on scrute la conduite de lord Brougham dans tout ceci, et plus on

est frappé de l'indélicatesse de sa nature; le vieux et grave lord

Harewood lui ayant demandé avant-hier où on en était, et si le ministère

se recomposait, le Chancelier lui a répondu: «Où nous en sommes? Et où

voulez-vous que nous en soyons, lorsque, dans un moment aussi critique

que celui-ci, on a à traiter avec des hommes qui imaginent de venir vous

parler de leur honneur? Comme si l'honneur avait quelque chose à faire

dans un moment pareil.»

Si l'honneur ne le gêne pas, il paraît que le maintien de sa dignité ne

le préoccupe guère non plus, car hier dimanche, à travers les mille

agitations de tous, et malgré la règle établie pour les Chanceliers

d'Angleterre, d'assister tous les dimanches à l'office divin dans la

chapelle du Temple, il a imaginé d'accompagner Mme Peter à la messe

catholique et de l'écouter dans le banc de cette belle dame, à laquelle

il fait une cour non moins assidue que celle de son collègue lord

Palmerston.

On dit, ce matin, que pour se débarrasser de lord Durham, en lui donnant

un os à ronger, on l'envoie vice-Roi en Irlande, et qu'en même temps, le

ministère, renaissant de ses cendres, renoncera au Bill de coercition sur

l'Irlande[30]; si c'est le cas, on aura sacré M. O'Connell Roi d'Irlande

le jour anniversaire de la prise de la Bastille. Décidément, le 14

juillet est le jour par excellence, dans les annales révolutionnaires de

l'histoire moderne!

[30] Ou Bill des dîmes.

J'ai rencontré, tout à l'heure, un Pair conservatif, homme d'esprit et de

cœur, qui m'a remuée fortement: de grosses larmes roulaient dans ses

yeux; il déplorait l'abaissement de son pays, l'écroulement de ce vieux

et grand édifice. Il prévoyait la terrible lutte qui, tout d'abord, peut

s'engager entre les deux Chambres; le radicalisme qui, bon gré mal gré,

va devenir le guide du ministère d'aujourd'hui et de tous ceux qui lui

succéderont rapidement; le ministère du moment n'est, aux yeux de tout le

monde, qu'un mort-né; aussi on est surpris que l'intelligente et bonne

nature de lord Melbourne se soumette à une semblable comédie. Sa sœur

cherchait à l'expliquer en disant qu'il fallait savoir se sacrifier pour

sauver la patrie, mais Mme de Lieven lui a répondu en lui disant: «Ce

n'est pas par des hommes qui se déshonorent que la patrie peut être

sauvée.»

Les amis de lord Melbourne, qui le connaissent bien, prétendent que la

paresse prendra le dessus au premier jour, et qu'après un _Goddam_ bien

vigoureux, il enverra tout paître. En effet, il est étrange de voir, dans

le moment le plus critique du pays, l'homme le plus nonchalant de

l'Angleterre appelé à en diriger les destinées.

_Londres, 15 juillet 1834._--Lord Grey est venu me faire une longue

visite. Nous avons parlé de la dernière crise, comme si c'était déjà de

l'histoire ancienne, avec le même dégagement et la même sincérité. Il n'a

que faiblement, et comme par acquit de conscience, combattu mes tristes

prévisions; il défendait ses successeurs en masse, et les abandonnait en

détail, ou, du moins, il convenait de la difficulté de leur position et

du mauvais vernis avec lequel ils reparaîtraient sur la scène. Il s'est

tu lorsque je lui ai dit que l'opinion publique assignait à M. Littleton

le rôle de la bêtise, à lord Althorp celui de la faiblesse, au

Chancelier celui de la perfidie! Il a haussé les épaules, lorsque je lui

ai cité un propos tenu par M. Ellice, son beau-frère, la veille, dans le

salon de lady Grey; en effet, ce propos était étrange. Le voici: En

répondant aux regrets que quelqu'un lui exprimait de la retraite de lord

Grey: «Sûrement, dit-il, c'est fâcheux sous plusieurs rapports; mais cela

ne pouvait tarder d'arriver, avec le dégoût des affaires qui s'était

emparé de lui; et, du moins, cela aura-t-il l'avantage de nous faire

marcher dans une route plus large, de rendre nos allures plus franches et

de nous tirer de ce juste milieu qui n'est plus possible maintenant.»

Lord Grey m'a répété plusieurs fois qu'il ne regrettait ni le pouvoir, ni

les affaires; que, depuis quelques mois, il s'était senti affaibli, sans

intérêt pour rien, ne faisant les choses qu'avec une extrême répugnance

et lassitude. Il m'a avoué que ce qui l'avait le plus rempli d'amertume,

c'était la conduite de plusieurs des siens, et surtout celle de lord

Durham, dont la violence, la hauteur, l'ambition, l'intrigue, l'avaient

d'autant plus fait souffrir que sa fille en était la première victime, et

qu'il ne pouvait douter que la dernière fausse couche de lady Durham ne

provînt de la brutalité de son mari. Il m'a dit que, malgré l'extrême

effroi que ce caractère inspire, il était question de lui donner, dans le

nouveau Cabinet, la place que lord Melbourne, passant à la Trésorerie,

laissait vacante; l'ambition et la mauvaise activité de lord Durham le

rendent tellement incommode à un ministère dont il ne fait pas partie,

qu'on se demande s'il ne vaut pas mieux l'admettre dans celui-ci, pour

essayer, par ce moyen, de neutraliser ses mauvaises dispositions. Lord

Grey doutait pourtant qu'on s'y décidât, tant il est détesté par tous.

Lord Grey était sûr d'avoir décidé lord Althorp à passer sur tous les

embarras de sa position et de lui faire reprendre sa place dans le

Cabinet[31]. Il dit que sans lord Althorp, on ne pourrait jamais

gouverner la Chambre des Communes; il se flattait aussi de décider lord

Lansdowne à rester en place, mais cela n'était pas certain. Enfin, dans

sa persuasion, fondée ou non, que l'arrivée des tories ou celle des

radicaux amènerait une révolution, il faisait sincèrement, et avec le

plus grand zèle, tous ses efforts pour rajuster ce même misérable Cabinet

par lequel il vient d'être trahi, ne sentant pas, ou ne voulant pas

comprendre, que c'est, nécessairement, sous un très léger masque, du

radicalisme, tout aussi bien que si on en était déjà à un ministère

O'Connell ou Cobbett.

[31] Le nouveau Cabinet fut ainsi constitué: Premier lord de la

Trésorerie, lord Melbourne. Chancelier, lord Brougham. Président

du conseil, marquis Lansdowne. Affaires étrangères, vicomte

Palmerston. Colonies, M. Spring Rice. Chancelier de l'Échiquier,

lord Althorp. Amirauté, lord Auckland. Postes, marquis de

Conyngham. Payeur général de l'Armée, lord John Russell. Irlande,

M. Littleton. Chancelier du duché de Lancastre, lord Holland.

Intérieur, vicomte Duncannon. Conseil du Contrôle, M. Charles

Grant. Commerce, M. Poulett Thomson. Guerre, M. Ellice. Sceau

privé, lord Mulgrave. La plupart de ces ministres avaient fait

partie du Cabinet précédent.

J'ai dîné à côté du Chancelier chez la duchesse-comtesse de Sutherland.

Il était de fort bonne humeur et m'a proposé de boire à la date du jour,

le 14 juillet. «Au dessert!» lui ai-je répondu, sachant bien que sa

mobilité d'esprit lui ferait oublier son toast; et, en effet, il n'y a

plus songé! J'aurais été, en tout cas, incapable de l'accepter, car

cette date, déjà si malheureuse, ne s'est, certes, pas purifiée hier.

Le Chancelier m'a demandé si j'avais vu lord Grey, si je n'avais pas été

frappée de sa naïveté, qui est telle, me dit-il, qu'il ne sait rien

cacher, rien dissimuler, rien contenir: c'est un enfant pour la candeur,

pour l'imprévoyance, cédant à toutes les impressions du moment. «C'est

une très noble nature, une âme bien pure», ai-je répliqué.--«Oui, oui,

assurément,» a-t-il repris, «celle d'un charmant enfant, et cela me fait

souvenir que M. Hure, un ami de M. Fox, de Fitz-Patrick et de Grey,

n'appelait jamais celui-ci autrement que _Baby Grey_.»

Don Carlos est décidément parti. Les uns disent qu'il s'est embarqué sur

la Tamise, pendant qu'on le croyait à l'Opéra, et qu'il va débarquer sur

un des points de l'Espagne où on lui suppose des intelligences; les

autres prétendent, et ceci est la version de M. de Miraflorès, qu'il a

passé par la France, que c'est M. Calomarde qui, de Paris, a mené toute

cette intrigue, mais par l'instigation de lui, Miraflorès, pour faire

tomber don Carlos dans un piège. Tant il y a qu'il est parti, et que,

quel que soit le résultat de son entreprise, elle ne saurait, en

elle-même, être indifférente.

_Londres, 16 juillet 1834._--Le successeur de lord Melbourne, au

ministère de l'Intérieur, est connu; c'est lord Duncannon qui passe à

cette place de la Direction des Eaux et Forêts, qu'il abandonne à sir

John Cam-Hobhouse. Celui-ci est connu par ses relations avec lord Byron,

ses voyages en Orient et ses opinions très libérales, moins cependant que

celles de lord Duncannon, qu'on dit être des plus vives. Il est donc bien

évident que le Cabinet a pris une couleur plus tranchée et plus avancée

en tendance révolutionnaire.

Si, hier matin, le départ de Londres de don Carlos était hors de doute,

le soir, son arrivée en Espagne était certaine. Les tories prétendent

savoir qu'il est arrivé en Navarre, après avoir traversé toute la France;

c'est aussi la version de M. de Miraflorès, qui regrette peut-être

maintenant de s'être vanté de lui avoir tendu des pièges et de l'avoir

entouré d'espions, qui devaient, disait-il, le livrer au premier poste

espagnol ennemi; mais voici qu'au contraire, il est parvenu sain et sauf

au milieu des siens, dont on assure qu'il a été très joyeusement reçu.

Le ministère anglais se disait, hier, instruit de son arrivée en Espagne,

qui aurait eu lieu le 9: mais il prétend que don Carlos a débarqué dans

un des ports de la Biscaye, et qu'il y est arrivé n'ayant avec lui qu'un

seul Français; que ses partisans lui avaient fait grand accueil. On

assure qu'il ne s'est rendu en Espagne que sur l'invitation des provinces

du Nord, et sur la menace de celles-ci de se déclarer indépendantes de

l'Espagne et de se constituer en République, si leur chef naturel ne se

rendait pas au milieu d'elles. Il est évident qu'il fallait de grandes

espérances d'une part, et de grandes craintes d'une autre, pour décider

un homme aussi timide et aussi inhabile que don Carlos à courir de

semblables hasards. Du reste, sa conversation avec le duc de Wellington,

que j'ai rapportée plus haut, prouve que le projet d'aller en Espagne

occupait son esprit depuis plusieurs semaines.

_Londres, 17 juillet 1834._--Les amis du nouveau ministère s'évertuent à

assurer que le système d'alliance avec la France n'éprouvera aucune

altération. Je le crois, mais j'aurais préféré, pour les deux pays, que

cette alliance s'affermît sur un terrain de bon ordre, au lieu de ne se

continuer que par des sympathies révolutionnaires. Celles-ci inquiètent,

à juste titre, le reste de l'Europe, et peuvent amener des crises dans

lesquelles il serait difficile de désigner d'avance les vainqueurs.

Nous sommes de plus en plus décidés à retourner en France, aussitôt après

la clôture du Parlement, peut-être même avant.

Notre avenir plus éloigné, je ne le prévois point encore, mais l'exemple

de lord Grey est une preuve de plus que, pour bien finir, les grandes

figures historiques doivent choisir elles-mêmes le terrain de leur

retraite, et ne pas attendre qu'il leur soit imposé par les fautes ou par

la perfidie d'autrui.

Nous avons reçu, hier, les deux premiers volumes d'un livre qui a pour

titre: _Monsieur de Talleyrand_. J'y ai à peine regardé, mais M. de

Talleyrand l'a lu. Il dit que rien n'est si bête, si faux, si ennuyeux,

si mal inventé, et qu'il ne donnerait pas cinq shellings pour que ce

livre n'eût pas été publié. J'avoue que je suis moins philosophe et que

dans des occasions de ce genre, qui sont si fréquentes à une époque

aussi libellique que la nôtre, je me souviens toujours d'un mot de La

Bruyère, qui m'a beaucoup frappée par sa justesse. Il dit: «Il reste

toujours quelque chose de l'excès de la calomnie, ainsi que de l'excès de

la louange.» En effet, le monde se partage entre les malveillants et les

imbéciles, c'est ce qui fait qu'il y a toujours des gens pour croire

l'invraisemblable, surtout quand il est hostile.

_Londres, 18 juillet 1834._--La fatuité est, chez les hommes, le résultat

d'une disposition qui s'étend d'un point à tous les autres. M. de

Miraflorès, fort avantageux et pas mal ridicule auprès des femmes, n'est

pas moins présomptueux en politique; il s'y lance en enfant perdu, et

s'attribue, avec une simplicité toute naïve, des succès qu'il n'a dû

qu'aux passions personnelles des autres, et que, d'ailleurs, les

résultats définitifs ne se chargeront peut-être pas de justifier; c'est

ainsi qu'il se proclame l'inventeur de la Quadruple Alliance dont l'idée

première lui a été inspirée par lord Palmerston. Maintenant que la

rentrée de don Carlos sur le territoire espagnol renouvelle les

difficultés, le petit Marquis, _proprio motu_ et sans attendre les ordres

de son gouvernement, fait, par une note, chef-d'œuvre de ridicule,

véritable _olla podrida_, un appel à l'Angleterre et à la France, pour

étendre les termes du traité dont on croyait l'objet accompli.

Les circonstances actuelles sont cependant fort différentes. Il y a trois

mois, les deux prétendants, Miguel et Carlos, étaient, l'un et l'autre,

acculés dans un petit coin de Portugal, et, par le fait, plus

spécialement du ressort de l'Angleterre; maintenant, c'est dans le Nord

de l'Espagne qu'est don Carlos, près des frontières de France.

L'Angleterre poussera-t-elle ses passions révolutionnaires jusqu'à

laisser entrer les armées françaises dans la Péninsule, et ne sera-ce pas

pour lord Palmerston le signal de sa sortie du ministère? D'autre part,

la France peut-elle, après s'être prononcée contre don Carlos, lui

laisser ressaisir un pouvoir qu'il emploiera contre elle? Ce n'est pas

que le gouvernement, de plus en plus anarchique, de la Régente offre un

voisinage bien rassurant. Le Roi Louis-Philippe se trouve donc placé

ainsi dans la double alternative d'avoir à redouter, de l'autre côté des

Pyrénées, le principe républicain ou le principe légitimiste; le _mezzo

termine_ ne peut se soutenir que par la force armée, la conquête, enfin!

Cela me rappelle un mot bien vrai de M. de Talleyrand qui m'est souvent

revenu à l'esprit depuis quatre ans: il a été dit au travers de

l'enivrement des grandes journées de 1830. M. de Talleyrand répondit

alors à quelqu'un qui était tout en espérances et en illusions, en

phrases patriotiques et en attendrissements sur la scène de l'Hôtel de

ville, les accolades La Fayette et la popularité de Louis-Philippe:

«Monsieur, ce qui manque à tout ceci, c'est un peu de conquête.»

On dit Martinez de la Rosa dépassé en Espagne et ne pouvant plus se

soutenir au ministère: il serait remplacé par Toreno et passerait à la

Présidence de la Chambre des Pairs. On dit aussi que la Régente l'a nommé

Marquis de l'Alliance.

_Londres, 19 juillet 1834._--Tout ce qui se passe ici fait reporter la

pensée vers les premières scènes de la Révolution française. L'analogie

est frappante, c'est presque une copie trop servile; les aristocrates, la

minorité de la noblesse, le tiers état, il y a de tout cela dans les

tories, les whigs, les radicaux. Les jalousies, les ambitions

personnelles aveuglent les whigs, qui ne veulent voir d'autres ennemis

que les tories, qui n'aperçoivent d'autres courants que de ce côté, et

qui, pour échapper à des rivaux de pouvoir, se précipitent, eux et toute

leur caste, dans l'abîme creusé par les radicaux.

En causant, hier, de tout cela, M. de Talleyrand rappelait un mot que lui

disait l'abbé Sieyès pendant l'Assemblée constituante. «Oui, nous nous

entendons fort bien maintenant qu'il ne s'agit que de _liberté_, mais

quand nous arriverons sur le terrain de _l'égalité_, c'est alors que nous

nous brouillerons.»

A la séance très vive d'avant-hier, à la Chambre des Lords, le ministère

a bien nettement marqué la ligne qu'il veut suivre, et les mêmes hommes,

qui, sous lord Grey, tenaient, il y a moins de quinze jours, les clauses

répressives du «Bill de coercition» pour indispensables, sont venus en

annoncer l'abandon, au milieu des injures, des moqueries de la Chambre!

C'était déclarer que le Cabinet, pour vivre, se plaçait aux ordres de la

majorité radicale des Communes, ne comptait l'opposition des Lords pour

rien, et prendrait tous les moyens pour l'annuler. L'irritation qui en

résulte est, comme de raison, vivement exprimée par les Lords. Les

ministres n'ont que les éloges gracieusement accordés par O'Connell pour

les encourager et les consoler.

Chronique de 1831 à 1862, Tome 1 (de 4) · 第 11 / 32 段