il a été appelé, mais bien décidé à ne pas préjuger les intentions de sa
Cour et à ne donner à don Carlos que le titre de «Monseigneur»; mais,
arrivé à Gloucester-Lodge, il a été solennellement introduit auprès du
Prince, qui se tenait debout, au milieu de toute sa Cour, les Princesses
à ses côtés, si noires, si laides, avec des yeux si africains, que le
pauvre vieux Ludolf s'est troublé et qu'entendant tout le monde crier
«_le Roi_» et voyant ces quatre terribles yeux noirs de bêtes féroces
féminines se fixer sur lui avec fureur, il a cru que, s'il se bornait au
«Monseigneur», il verrait son heure dernière, ce qui lui a fait donner du
_Roi_ et de la _Majesté_ à tour de bras, heureux d'être échappé sain et
sauf de cette tanière!
La princesse de Lieven nous a fait passer une très agréable journée,
hier, à la campagne. La société était de bonne humeur et de bon goût: la
Princesse, lady Clanricarde, M. Dedel, le comte Pahlen, lord John Russell
et moi. Le temps était superbe, à deux pluies d'orage près, que la
compagnie a prises en bonne humeur. Nous avons dîné à Burford-Bridge,
jolie petite auberge au pied de Box-Hill, que la chaleur ne nous a permis
de gravir qu'à moitié. Nous avons aussi visité _the Deepdene_[27],
campagne de M. Hope, qui mérite bien son nom: la végétation est belle,
mais le lieu est bas et triste; la maison a des prétentions égyptiennes
grotesques et laides.
[27] Cette campagne appartient encore à la famille Hope. La
maison contient une galerie de tableaux remarquable. Le parc et
les jardins à l'italienne sont parmi les plus beaux de
l'Angleterre.
Denbies[28] à M. Denison, où nous avons été ensuite, est admirable de
position; la vue est riche et variée, mais la maison est peu de chose, du
moins à l'extérieur. Tout ce côté-là est assez pittoresque et même
beaucoup pour être si près d'une grande ville comme Londres. La partie
sans contredit fut agréable, et le souvenir m'en plaît.
[28] Denbies appartient maintenant à M. G. Cubitt. Cette
habitation est située près de Dorking dans le comté de Surrey.
_Londres, 7 juillet 1834._--Le duc de Cumberland annonce l'intention
d'aller chez don Carlos, ce qui déplaît fort au Roi. Le duc de Gloucester
en serait tenté aussi, mais il n'a pas voulu y aller sans prévenir le
Roi, qui l'a prié de n'en rien faire.
Voici exactement ce qui s'est passé entre l'infant don Carlos et le duc
de Wellington. L'Infant avait d'abord envoyé l'évêque de Léon au Duc,
auquel il a paru un gros prêtre assez commun, mais avec plus de bon sens
que le reste de la compagnie. L'évêque a engagé le Duc à venir voir son
maître et à lui donner ses avis. Le Duc a décliné de donner des avis sur
une position dont les détails et les ressources lui étaient inconnus,
mais il n'a pas cru pouvoir refuser d'aller chez don Carlos. Il y a été,
et le singulier dialogue suivant s'est passé entre eux:
DON CARLOS.--Me conseillez-vous d'aller, par mer, rejoindre
Zumalacarreguy en Biscaye?
DUC DE WELLINGTON.--Mais avez-vous les moyens de vous y transporter?
(_Point de réponse..._) Avez-vous un port de mer à vous, où vous soyez
sûr de pouvoir débarquer?
D. C.--Zumalacarreguy m'en prendra un.
D. DE W.--Mais, pour cela, il lui faudra quitter la Biscaye. Et
d'ailleurs, n'oubliez pas que, d'après le Traité de la Quadruple
Alliance, l'Angleterre ne vous laissera pas reprendre la route d'Espagne,
puisqu'elle s'est engagée à vous expulser de ce pays.
D. C.--Eh bien! j'irai par la France.
D. DE W.--Mais la France a pris les mêmes engagements.
D. C.--Que ferait donc la France si je la traversais?
D. DE W.--Elle vous arrêterait.
D. C.--Quel effet cela ferait-il auprès des autres puissances?
D. DE W.--Celui d'un Prince aux arrêts.
D. C.--Mais s'il y avait un changement de ministère, ici, on me
rétablirait en Espagne.
D. DE W.--Beaucoup d'intrigants, et du plus haut rang, chercheront à vous
le persuader, et je ne puis trop vous prémunir contre de semblables
illusions. L'Angleterre a reconnu Isabelle II et ne peut plus revenir sur
cette reconnaissance, ni sur les engagements pris par le traité. Je vous
dis, peut-être, des choses désagréables, mais je crois que c'est le plus
grand service à vous rendre. Je connais bien ce pays-ci; vous n'avez rien
à en attendre. Je suis même étonné que vous l'ayez choisi pour votre
résidence après le traité que mon gouvernement a signé. Vous seriez, ce
me semble, à beaucoup d'égards, infiniment mieux en Allemagne. Je ne
connais pas la force de votre parti en Espagne, ni ses chances de succès;
mais je ne crois pas qu'il vous vienne jamais d'équitables et efficaces
secours que de l'Espagne elle-même.»
Telle est cette conversation qui m'a paru très curieuse, parce qu'elle
témoigne de l'étrange ignorance de l'un, et de la simple droiture de
l'autre. Le Duc a été extrêmement frappé de l'espèce de crétinisme de ce
malheureux Prince, qui n'a rien su, rien appris, rien compris; qui n'a ni
dignité, ni courage, ni adresse, ni intelligence, et qui semble
réellement être à la dernière marche de l'échelle humaine. On dit que
les Princesses, les enfants, tous ceux enfin qui sont autour de lui, sont
à peu près de la même sorte. Cela fait beaucoup de pitié.
Le duc de Wellington ne croit pas au million envoyé par M. de Blacas; il
pense que c'est plutôt le clergé espagnol qui aura envoyé quelque argent.
J'ai dit au Duc que j'avais vu beaucoup de personnes extrêmement
curieuses de savoir quel titre il avait donné à don Carlos, lorsqu'il
avait été chez lui; il m'a dit alors: «Vous voyez, par ce que je viens de
vous raconter, que je pourrais faire imprimer la conversation que j'ai
eue avec ce Prince: elle n'a rien de choquant pour personne. Du reste,
cette curiosité me rappelle celle qu'avaient tous les Espagnols, pendant
la guerre de la Péninsule, de savoir de quelle manière je qualifiais
Joseph Bonaparte, lorsque je communiquais avec lui, ce qui m'arrivait
souvent. Ses correspondances françaises étaient souvent interceptées, et
on me les apportait; elles contenaient beaucoup d'informations qu'il ne
fallait pas qu'il reçût, mais il s'y trouvait aussi des nouvelles de sa
femme et de ses enfants dont je n'aurais pas voulu le priver, et que je
lui faisais passer par les avant-postes français. J'écrivais alors au
général français et je lui disais: «Faites savoir au Roi que sa femme, ou
sa fille aînée, ou sa fille cadette, va mieux, ou moins bien; qu'elles
sont parties pour la campagne», ou autres choses semblables; je ne disais
jamais _Roi d'Espagne_ et j'adressais mes messages à des généraux
français, mais non à des généraux espagnols joséphinos. Ainsi, il n'y
avait, dans ce titre de Roi, aucune reconnaissance à inférer. C'était
une politesse et voilà tout: elle ne pouvait tirer à conséquence.» Le Duc
m'a laissé ainsi à mes propres conclusions sur la manière dont, en voyant
don Carlos, il l'a nommé.
Tous ces pauvres Espagnols ont été hier au Grand Opéra, où ils ont, comme
de raison, excité une grande curiosité!
On me mande, de Paris, qu'on y est en enfantement d'un gouverneur
d'Alger. Le maréchal Soult voudrait y envoyer un maréchal de France,
d'autres veulent un personnage de l'ordre civil pour y placer le duc
Decazes qui le demande à cor et à cri et auquel Thiers, notamment, l'a
promis. C'est assez drôle, un favori de Louis XVIII se rabattre sur
Alger! Je me souviens d'un temps où on songeait aussi à le transporter
fort loin, et où Alger, avec son dey, son esclavage et son cordon, aurait
paru une assez bonne combinaison au Pavillon Marsan. Oh! les drôleries,
les singularités, les contrastes, les catastrophes, n'ont pas manqué dans
les années que j'ai vues se succéder, et dont le nombre me paraît souvent
doublé et triplé, quand je songe à l'immensité de faits accomplis, de
destinées détruites, de bouleversements et de réédifications qui les ont
signalées.
_Londres, 8 juillet 1834._--Le ministère anglais ne sait ni vivre ni
mourir. Chaque jour démolit une partie de l'édifice; il est impossible
que le Cabinet ne se sente pas ébranlé dans ses fondements et cependant,
contre toutes les traditions parlementaires, il reste en dépit des
démentis, des indiscrétions, des petites lâchetés des uns, des petites
trahisons des autres. Les faussetés royales même ne manquent pas; les
conservateurs sont prêts à recueillir une succession que tout leur
promet, mais dont ils aiment mieux hériter par voie de douceur que de
l'arracher aux mourants. En attendant, rien ne se fait, rien ne se
décide, et le public étonné regarde, attend et ne comprend pas. Lord
Althorp annonce que M. Littleton a offert sa démission qui n'est point
acceptée par lord Grey; celui-ci nie telle déclaration du Cabinet, que le
duc de Richmond déclare avoir été prise, chose qu'il affirme,
ajoute-t-il, avec la permission même du Roi. Cet incident singulier
devrait, naturellement, amener quelque solution grave, si les choses se
passaient encore suivant les anciennes habitudes du Parlement, mais
aujourd'hui, on ne s'attend plus qu'à quelque pauvre replâtrage entre les
ministres. Pendant qu'on les voit ainsi marchander leur existence au
dedans, on voit lord Palmerston trancher péremptoirement toutes les
questions du dehors, refuser aux uns des explications, ne pas écouter
celles des autres, ne céder aux avis de personne, inquiéter, irriter tout
le monde; ce n'est, assurément, pas le cas de dire avec Jean Huss, qui
allant au supplice et voyant une pauvre vieille femme courir avec un zèle
aveugle, et, pour la gloire de Dieu, jeter un fagot de plus sur le bûcher
où il devait être brûlé, s'écria: «_Sancta simplicitas!_»
A propos de lord Palmerston, et de sa réputation parmi ceux-là même qui
ont un certain besoin de lui, je citerai le dire de lord William Russell,
le plus tranquille et le plus modéré des hommes. Mme de Lieven lui
exprimant le désir de le voir bientôt ambassadeur à Pétersbourg:
«Assurément, rien ne serait plus heureux et plus brillant pour ma
carrière, et cependant, si lord Palmerston y pensait, je refuserais; car
il ne lui faut pas des agents éclairés et véridiques, mais des gens qui
sacrifient la vérité à ses préventions. Tout langage, toute opinion
indépendante l'irrite, il ne songe alors qu'à se défaire de vous et à
vous perdre. Ma manière de voir, à Lisbonne, n'ayant pas été la même que
la sienne, il a cherché à nuire à la réputation de ma femme, et si, de
Pétersbourg, je lui donnais d'autres renseignements que ceux qui lui
conviennent, il dirait tout simplement que je suis acheté par la Russie
et essayerait ainsi de me déshonorer. Un _gentleman_ ne peut jamais, à la
longue, consentir à traiter des affaires avec lui.»
_Londres, 9 juillet 1834._--Paul Medem nous disait, hier, que rien
n'était si étrange que l'excès du goût du duc de Broglie, lorsqu'il était
ministre, pour lord Granville. La préférence donnée à l'ambassadeur
d'Angleterre, sur tout le reste du Corps diplomatique, dans les
circonstances données, paraissait simple; cependant, cette préférence
était non seulement exclusive, mais inquiète, jalouse, absorbante; elle
était devenue ridicule, gênante et souvent nuisible.
Un autre fait qui n'a pas semblé moins étrange, c'est que, le lendemain
du jour où M. de Broglie est sorti du ministère, faisant sa tournée
d'ambassadeurs, et leur expliquant les motifs de sa retraite, il
ajoutait à chacun, pour adoucir ce qu'il supposait, à tort, être un
regret pour eux, que sa pensée et son système ne restaient pas moins
personnifiés dans le Cabinet, par son élève, M. Duchâtel, qu'il y avait
fait entrer, après l'avoir initié aux grandes affaires qu'il ne
quitterait plus désormais, et l'avoir formé à être un homme d'État de
première distinction. Ce legs, si pompeusement annoncé, n'a pas semblé
d'aussi grande importance aux héritiers qu'au testateur.
_Londres, 10 juillet 1834._--Le _Times_ m'a appris, hier, qu'après avoir
demandé l'ajournement de plusieurs lois à la Chambre des Lords, et avoir
réuni un conseil fort prolongé, lord Grey et lord Althorp avaient remis
leurs démissions au Roi qui les avait immédiatement acceptées[29].
[29] Le Cabinet de lord Grey était ainsi composé: Premier lord de
la Trésorerie, le comte Grey. Lord Chancelier, lord Brougham.
Président du conseil privé, marquis Lansdowne. Sceau privé, comte
Durham. Chancelier de l'Echiquier, lord Althorp. Intérieur,
vicomte Melbourne. Affaires étrangères, vicomte Palmerston.
Colonies, vicomte Goderick. Commerce, lord Auckland. Amirauté,
sir James Graham. Postes, duc de Richmond. Irlande, M. Stanley.
Trésorerie générale, lord John Russell. Contrôle, M. Charles
Grant. Chancelier du duché de Lancastre, lord Holland.
Je suis partie, ne sachant rien de plus, et je suis allée avec la
duchesse-comtesse de Sutherland et la comtesse Batthyány, passer la
matinée à Bromley-Hill, ravissante maison de campagne, où lord
Farnborough, ancien ami de M. Pitt, vit habituellement, uniquement occupé
de cette charmante demeure, belle par sa situation, ses beaux ormes, ses
fleurs, ses eaux superbes, son bon goût parfait, et un soin extrême.
Nous avons été ravis de ce charmant établissement, et c'est avec regret
que nous sommes rentrés dans la fumée et la politique de Londres.
On n'y savait rien de plus sur le grand événement du jour, si ce n'est le
simple fait du message du Roi à lord Melbourne, sans qu'on eût encore
rien appris sur ce qui s'était dit entre le Roi et lui. Nous avons été le
soir chez lord Grey que nous avons trouvé en famille. Ses enfants m'ont
paru abattus, sa femme en irritation, lui seul gai, simple, amical, avec
ce maintien plein de noblesse et de candeur qui lui est propre, et qui a
quelque chose de fort touchant. Il nous a dit, très naturellement, qu'à
travers une série de difficultés et de désagréments sans cesse
renaissants depuis le début de la session, le dernier fait de
l'imprudente bêtise de M. Littleton, si faiblement expliquée par lord
Althorp aux Communes, rendait la démission de M. Littleton insuffisante,
et la sienne et celle de lord Althorp nécessaires.
Il m'a semblé, que, dans la famille de lord Grey, la grande haine était
contre M. Stanley, dont la retraite, suivie d'un si rude discours, a, de
fait, porté au ministère un coup dont l'incident Littleton n'a été que la
dernière crise. Les Communes, peu satisfaites de ce que leur a dit lord
Althorp à ce sujet, se sont fractionnées en de trop fortes minorités pour
n'avoir pas prouvé leur mécontentement, et c'est ce qui a fixé les
longues incertitudes de lord Grey. Il nous a semblé content de l'effet
produit par l'explication qu'il venait de donner de toute sa conduite à
la Chambre des Pairs.
M. Ward, son gendre, est venu lui porter des nouvelles de la Chambre des
Communes, où il paraissait que les explications de lord Althorp auraient
été reçues assez froidement. L'impression y était qu'outre lord Grey et
lord Althorp, MM. Abercromby, Grant et Spring-Rice s'étaient également
retirés du ministère; à quoi lord Grey a repris que cela n'était pas
exact, qu'il n'y avait que lui et lord Althorp qui eussent réellement
donné leurs démissions, et à telles enseignes, que le Chancelier, à la
Chambre des Pairs, avait même dit qu'il ne comptait point quitter, et
qu'il ne rendrait les Sceaux que sur un ordre formel du Roi. A cela, je
me suis permis de demander si la retraite du premier ministre
n'entraînait pas, nécessairement, celle de tous les autres membres du
Cabinet: «--En droit, oui, mais en fait, non;» m'a dit lord Grey, «mais
vous avez raison, c'est l'usage habituel. A vrai dire, mon administration
est dissoute; cependant, ces Messieurs, individuellement, peuvent rester
dans le nouveau Cabinet.» Sa réponse était évidemment gênée et
embarrassée.
Nous avons été ensuite chez lord Holland; il était infiniment plus abattu
que lord Grey, fort irrité de l'attaque que le duc de Wellington avait
faite contre le Cabinet, au Parlement, et qu'il qualifiait de mauvais
goût et de méchant esprit. Il a dit que les Tories semblaient tout
préparés à recueillir la succession, mais qu'il espérait que le discours
du Chancelier les dégoûterait de la tâche en leur montrant les
difficultés énormes; que, d'ailleurs, «on ne se mettait pas à table sans
être invité à s'y placer», et que, jusqu'à présent, le Roi n'avait point
appelé les Tories, qu'il avait fait chercher lord Melbourne, mais que,
néanmoins, il ignorait ce qui s'était dit entre eux.
Sur notre question de savoir si le Cabinet était entièrement ou seulement
partiellement dissous, lord Holland a dit que le Roi devait se croire
sans ministres, et que lui, lord Holland, quoique n'ayant pas donné sa
démission, se regardait cependant comme _out of office_. Il règne sur
cette question une incertitude qui prouve l'attachement de ces Messieurs
à leurs places et la répugnance qu'ils éprouvent à les quitter. Lord
Melbourne est arrivé pendant que nous étions là, nous nous sommes retirés
par discrétion, guère plus avancés à la fin de la journée qu'à son début.
Il paraît que rien ne s'éclaircit en Espagne. Le choléra y répand un
effroi dont la Régente essaye de profiter pour se séquestrer dans un
moment qu'on dit être embarrassant pour elle. Il est fâcheux pour cette
Princesse de s'être déconsidérée aux yeux d'un public, dont il serait si
désireux pour elle d'obtenir l'estime et la bienveillance. Le choléra et
la retraite de la Reine jettent un grand décousu dans la marche des
affaires et du gouvernement. On parle de changer le lieu de rassemblement
des Cortès.
On assure que l'infant don Francesco, resté à Madrid avec sa femme,
l'infante Carlotta, sœur de la Régente, mais brouillé avec elle, songe,
à l'instigation de son épouse, à s'assurer la Régence, et même peut-être
plus que cela. La guerre civile est toujours très vive dans le nord de
l'Espagne; il est impossible de prévoir ce qu'un tel état de choses, dans
la position particulière des acteurs principaux, pourra amener pour le
midi de l'Europe.
_Londres, 11 juillet 1834._--Le Roi, en faisant chercher, avant-hier,
lord Melbourne, lui a parlé de son désir d'arriver à un ministère de
coalition, et l'a prié de s'en occuper, mais lord Melbourne a dû, hier
matin, écrire au Roi que pareille tâche lui était impossible. En même
temps, lord Brougham, qui ne cache pas son désir de rester aux affaires
et de les diriger, a écrit aussi au Roi, pour lui dire que rien n'était
plus aisé que de reconstruire une nouvelle administration avec les débris
de l'ancienne, et de continuer à gouverner dans le même système. Deux
Tories principaux dans leur parti ont dit à Mme de Lieven que s'ils
étaient appelés par le Roi, ils accepteraient, que leur plan était fait
et à la question de savoir s'ils ne s'effrayaient pas de dissoudre la
Chambre des Communes et d'en appeler une autre, ils ont dit qu'ils ne
dissoudraient pas, parce qu'ils resteraient, à ce qu'ils croyaient,
maîtres de la Chambre actuelle, toute mauvaise qu'elle est. Ils se sont
aussi fort bien expliqués sur l'alliance avec la France, et
particulièrement sur M. de Talleyrand, dont le système conservateur leur
inspire confiance, au point, disent-ils, que c'est le seul ambassadeur
français qui puisse leur convenir.
Hier, à dîner, chez nous, il n'y avait que quelques débris du ministère
déchu; on parlait assez librement de ce qui a amené la catastrophe, qu'il
faut rattacher à une série de petites trahisons intestines, ou, comme
disait lady Holland, _à de grandes trahisons_.
Lord Brougham, que lord Durham qualifiait, avec raison peut-être, de
fourbe et de fou, paraît être le grand coupable. Il a entretenu une
correspondance secrète avec le marquis de Wellesley, vice-Roi d'Irlande,
pour l'engager à faire à lord Grey des rapports, qui, différents des
précédents, devaient le déterminer à abandonner le «Bill de coercition».
D'un autre côté, la consultation demandée aux juges d'Irlande sur l'état
du pays, et sur les mesures convenables à adopter, n'ayant pas été telle
que la désirait le Chancelier, n'est jamais parvenue à lord Grey et
paraît avoir été supprimée; les indiscrétions de M. Littleton, le manque
d'énergie de lord Althorp, les difficultés des choses en elles-mêmes,
tout cela réuni a fixé les irrésolutions de lord Grey, qui était décidé
depuis longtemps à ne pas affronter la session prochaine du Parlement. Il
voulait se retirer après celle-ci, mais en choisissant ses successeurs.
Je crois qu'il est sincèrement aise d'être hors de la bagarre, mais qu'il
regrette d'avoir quitté sur un terrain miné par la trahison et sans
savoir en quelles mains va tomber le pouvoir. Il est plein de dignité,
mais sa femme regrette avec irritation toutes les ressources que le
ministère offrait pour établir ses enfants.
Lady Holland est abattue et regrette le bien-être que le duché de
Lancastre procurait à son propre individu. Lord Holland parle de tout
ceci avec un mélange de bonhomie, d'insouciance, de chagrin et de gaieté,
qui est rare, drôle et surprenant.
Personne ne sait, ne prévoit, ni ne présume même ce qui résultera de
toute cette crise.
Le Roi est à Windsor, assez petitement entouré de parents légitimes et
illégitimes qui n'ont ni esprit ni consistance, qui ne sont, d'ailleurs,
pas d'accord entre eux, et dont on ne saurait compter l'influence, ni
dans un sens, ni dans l'autre. La présence de la Reine aurait eu plus
d'importance, mais je suis heureuse de penser que par son éloignement
elle échappe à toute responsabilité. Le Roi en avait la prévision, qu'il
a plusieurs fois manifestée, et elle-même se consolait de le quitter par
la pensée de ne pouvoir être accusée d'influencer à distance les
décisions royales.
_Londres, 13 juillet 1834._--Il est évident que, dans cette semaine, il y
a eu des dupes de différents côtés. Les plus surpris, les plus déroutés
sont sans doute les conservatifs: ils se sont toujours imaginé, et le
public avec eux, que le Roi, trop faible pour renvoyer son ministère,
serait cependant charmé d'en être débarrassé et saisirait avec
empressement le premier joint pour rappeler les Tories, et cependant les
heures et les jours se passent sans qu'on les demande.
J'ai dîné hier avec eux; ils avaient, évidemment, l'apparence de gens
désappointés et le duc de Wellington, qui était mon voisin à table, chez
lady Jersey, en a causé tout librement avec moi. J'ai été parfaitement de
son avis sur le résultat inévitable de la conduite du Roi. Lord Grey
était le dernier échelon entre l'innovation et la révolution, et le Roi
laissant échapper une occasion naturelle et décente, sans remonter
l'échelle, sautera infailliblement la dernière marche qui le sépare de
l'abîme destiné à engloutir le sort de la Royauté, du pays; le
retentissement d'un pareil événement sera incalculable en Europe.
Quelqu'un qui dînait, hier, dans le camp opposé, m'a rapporté que les
Whigs se croyaient sûrs que le Roi était venu en ville pour laisser lord
Melbourne libre de composer un ministère à sa guise, puisqu'il avait
refusé d'en former un de coalition. Ce qui confirmerait cette
supposition, c'est que plusieurs membres influents des Communes ont
rendez-vous ce matin, chez lord Melbourne. Il paraît que la question est
de savoir si on conservera ou si on abandonnera les clauses sévères du
«Bill de coercition» sur l'Irlande. Lord Melbourne veut les conserver,
mais alors il faut se passer de lord Althorp, qui semble cependant être
le seul qui puisse diriger la Chambre des Communes. Il est probable que
la journée actuelle dissipera tous les doutes, et que demain on aura une
administration recomposée, ou du moins rajustée, replâtrée et d'avance
frappée à mort. Ce que j'ai cru depuis longtemps et dit quelquefois,
semble s'être vérifié.
Sir Herbert Taylor, le secrétaire particulier de George III et l'homme
qui, jadis, avait inspiré une grande passion à la belle princesse Amélie,
réputé insignifiant sous le feu Roi George III, cité et estimé sous
George IV pour sa discrétion, remplit encore les mêmes fonctions sous le
Roi actuel. Je l'ai toujours soupçonné d'être un ami dévoué des Whigs et
surtout de lord Palmerston. Il était le seul, à Windsor, auquel le Roi,
dans ses jours de crise, ait pu parler, et par lequel d'ailleurs, toutes
les communications aient pu passer; c'est à ses inspirations et à son
travail sourd et cependant actif, et depuis longtemps préparé, qu'on s'en
prend maintenant de ce qui se passe.
Les dires se détruisent en se succédant; l'esprit se fatigue d'une
curiosité qui n'est ni satisfaite ni justifiée. On revient sur
l'assurance que lord Melbourne aurait liberté entière de former un
ministère à sa guise. On dit que le Roi, qui, décidément, n'a pas quitté
Windsor, a envoyé sir Herbert Taylor chez sir Robert Peel.