heureusement situées de Londres; pleine de beaux tableaux, de meubles
précieux, sans faste, sans ostentation; le meilleur goût a présidé à tout
et ne laisse percevoir aucune trace de l'obscure origine de sir Robert.
La modeste et noble figure de lady Peel, le calme et la douceur de ses
manières, les intelligentes figures de ses enfants, le luxe des fleurs
dont la maison est parfumée, le grand balcon d'où on domine la Tamise,
d'où on aperçoit Saint-Paul et Westminster, tout ajoute à l'ensemble et
le rend aussi agréable que complet. Hier, par une belle soirée, vraiment
chaude, avec la double lumière d'un beau clair de lune, et du gaz
éclairant tant d'édifices et de ponts, dont les arches se reflétaient
dans la rivière, on pouvait se croire partout ailleurs que dans la
brumeuse Angleterre.
_Londres, 23 juin 1834._--Lord Clanricarde, gendre de M. Canning, qui
avait une place dans la maison du Roi, a donné sa démission, par humeur
de n'avoir pas les Postes, qu'on a donné à lord Conyngham.
Le grand dîner conservatif de la Cité, d'avant-hier, a été remarquable
surtout par la présence du duc de Richmond et sa réponse au Lord-maire,
lorsque celui-ci a porté la santé du duc de Wellington et des nobles
Pairs présents; le duc de Richmond a répondu par une sorte de profession
de foi de son attachement _to Church and State_, et, lorsque le
Lord-maire a porté la santé du comte de Surrey, fils aîné du duc de
Norfolk, membre de la Chambre des communes, mais qui n'est pas
conservatif et qui est catholique, le Comte a répondu qu'il avait la
conviction que la Chambre des communes ne se montrerait pas moins zélée
que la Chambre Haute, pour le maintien _de l'Église; oui, de l'Église et
de l'ancienne constitution du pays_. Les applaudissements ont été
immenses.
Il paraît que tout tend, de plus en plus, à rapprocher M. Stanley de sir
Robert Peel, et qu'on espère que cette réunion, qui est déjà fort
avancée, amènera une dissolution du Cabinet actuel; mais on ne veut pas
de trop brusques transitions, pour ne pas effaroucher John Bull, qui
n'aime pas les Cabinets de coalition.
_Londres, 25 juin 1834._--Il y a, chaque année, dans les grandes villes
des Comtés d'Angleterre, ce qu'on appelle ici des _musical festivals_: on
y exécute, en général, de grands oratorios; les artistes célèbres, de
tous les pays, y sont appelés et payés très chèrement. Ces fêtes durent
plusieurs jours; tout le beau monde se rend des différents points du
Comté au chef-lieu; cela se passe dans les églises, où on se rassemble le
matin, et les soirées sont consacrées à des divertissements plus
mondains. Ces fêtes sont, après les courses de chevaux, ce qui attire le
plus de monde.
A Londres, ce festival n'a lieu que tous les cinquante ans: c'était hier
cet anniversaire. Toute la Cour y a été, solennellement, et doit y
retourner les trois autres jours. Westminster était rempli, et quoique
moins imposant qu'au couronnement du Roi, le coup d'œil était cependant
fort brillant encore; les arrangements bien pris, point de foule, ni
d'embarras; c'était très bien. Le nombre des musiciens était énorme: tant
chanteurs qu'instrumentistes, il y en avait sept cents. Mais,
malheureusement, l'église de Westminster est si haute, et construite si
en opposition avec tout effet musical, que ce nombre prodigieux de voix
et d'instruments qui, disait-on, ferait crouler l'édifice, ne le
remplissait même pas assez. C'est surtout pendant la première partie de
la _Création_, de Haydn, que c'était extrêmement sensible. Le _Samson_,
de Haendel, d'une création plus large et plus puissante, convenait mieux
à la circonstance. La _Marche funèbre_ m'a fait beaucoup d'impression, et
l'air de la fin, chanté par miss Stevens, avec accompagnement obligé de
trompettes admirablement exécuté, a été une belle chose. Mais le grand
tort, pour l'effet général, a été d'avoir placé les chanteurs si bas, que
leurs voix étaient perdues, avant d'avoir pu s'élever vers la voûte, et
d'y avoir trouvé leur point de répulsion. Je crois, aussi, que l'orgue
peut, seul, suffisamment remplir les vastes cathédrales; tous les
orchestres du monde restent maigres, et hors du style voulu, et j'ai
regretté qu'on ne l'eût pas employé hier, pour l'effet de l'ensemble,
qui aurait été plus riche et plus frappant. J'ai été jusqu'à trouver
quelque chose de choquant à cette musique de concert dans une église;
cela m'a produit l'effet que pourrait faire un éloge académique, quelque
noble et beau qu'il pût être, en chaire, à la place d'une oraison
funèbre.
_Londres, 24 juin 1834._--M. de Talleyrand disait hier, à propos de
quelques Français: «C'est prodigieux, ce que la vanité dévore d'esprit.»
Il me semble que rien n'est plus vrai, surtout dans l'application qu'il
en faisait.
On annonce à M. de Talleyrand l'ordre du Sauveur, de Grèce, et celui du
Christ, de Portugal. A l'occasion de ce dernier, il m'a raconté que, du
temps de l'Empire, lorsque les ordres pleuvaient sur lui de toutes parts,
le comte de Ségur, grand maître des cérémonies, se montrant un peu triste
de n'en recevoir aucun, M. de Talleyrand pria l'Empereur de lui permettre
de donner à M. de Ségur celui du Christ, qu'il venait de recevoir; ce qui
fut fait, et à la grande satisfaction de M. de Ségur, qui, depuis, ne
manquait jamais de se parer de son grand cordon.
_Londres, 2 juin 1834._--Feu lord Castlereagh parlait un français très
original: il disait à Mme de Lieven que ce qui lui faisait trouver le
plus de plaisir dans sa conversation, c'est que son esprit devenait
_liquide_ près d'elle; et lui parlant, un jour, de l'union qui régnait
entre les grandes puissances, il lui dit qu'il était charmé qu'elles
fussent toutes _dans le même potage_, traduction un peu trop littérale de
l'anglais, _in the same mess_!
J'ai causé longtemps, hier, avec mon cousin Paul Medem; il comprend fort
bien les difficultés de sa position, qui commencent par les regrets si
vifs qu'éprouvent M. et Mme de Lieven à lui céder la place. Ce qui les
aplanira en partie, c'est la recommandation fort sage de l'Empereur de
Russie, de rester parfaitement étranger à la politique intérieure de
l'Angleterre, de ne se faire ni whig, ni tory; et, à cette occasion, il
m'a dit aussi que le vrai motif qui l'avait fait préférer à Matuczewicz,
pour succéder à M. de Lieven, c'était la couleur marquée et tranchante
que celui-là avait pris en Angleterre, où il avait fait de la politique
anglaise comme John Bull lui-même.
_Londres, 28 juin 1834._--Le Roi d'Angleterre est souffrant, et la hâte
qu'il avait de voir partir la Reine s'est, tout à coup, changée en un vif
regret de son éloignement. Elle a fait alors l'impossible pour qu'il lui
permît de rester, mais le Roi a répondu qu'il était trop tard pour
changer d'avis, que tout était prêt, il fallait partir; que de rester
maintenant prêterait à mille conjectures fâcheuses qu'il fallait éviter;
«d'ailleurs», a-t-il ajouté, «s'il y a bientôt quelque changement
ministériel, il vaut mieux que vous soyez absente, pour qu'on ne puisse
pas dire, comme on l'a fait il y a quelques années, que vous m'aviez
influencé.» Le Roi a dit, le même jour, en parlant de ses ministres: «_I
am tired to death by those people_,» et, sur l'observation qu'il était
alors bien singulier qu'il les gardât, il a répliqué, avec assez de bon
sens: «Mais lorsque, il y a deux ans, j'ai appelé les _tories_, ils m'ont
planté là au bout de vingt-quatre heures et m'ont rejeté aux _whigs_;
c'est ce qui ne doit pas arriver une seconde fois; aussi ne ferai-je plus
rien, ni pour ni contre, et je les laisse se débattre comme ils
l'entendent.» Et cela n'arriverait plus comme la dernière fois, car c'est
le refus de sir Robert Peel d'entrer alors au ministère, qui a fait
échouer la combinaison; aujourd'hui, il est prêt à accepter l'héritage,
et le public assez bien préparé à le lui voir saisir.
Il est fort question de la guerre intestine du Cabinet. Il paraît que
lord Lansdowne ne veut pas rester avec M. Ellice, surtout après la
déclaration faite par celui-ci, qu'il partageait les principes de M.
O'Connell. On dit aussi que lord Grey ne s'arrange pas de M. Abercromby.
Enfin, le manque d'ensemble dans le Cabinet est sensible pour le public,
et je crois qu'il est assez habilement exploité par le parti
conservateur. Le prince de Lieven a présenté hier Paul Medem à lord Grey,
qui s'est montré très embarrassé, et qui, après un assez long silence,
n'a trouvé à lui parler que de la France, de M. de Broglie, de M. de
Rigny, des élections, etc., enfin, comme il aurait pu faire avec un
chargé d'affaires de France; mais pour celui de Russie, arrivant de
Pétersbourg, c'était vraiment étrange. Lord Grey a fait des éloges
excessifs de Broglie, et des questions froides et défiantes sur Rigny.
_Londres, 29 juin 1834._--Il est assez singulier que, dans les
circonstances actuelles, lady Holland, qui a, du reste, toujours fait
profession d'amitié pour lord Aberdeen, malgré la différence de leur
politique, ait demandé à M. de Talleyrand de le rencontrer, à dîner, chez
elle!
J'ai pris, hier, congé de la Reine: tout m'a semblé irrévocablement fixé
pour son départ.
Don Carlos et sa suite sont établis à Gloucester-Lodge, jolie maison
située dans un des faubourgs de Londres, qu'on appelle Old Brompton.
Cette maison, qui appartient maintenant à je ne sais qui, a été bâtie par
la mère du duc de Gloucester actuel, d'où lui vient le nom qu'elle porte.
Cette grande proximité de Londres, dans laquelle don Carlos s'est placé,
gêne et embarrasse tous les membres du Corps diplomatique, dont les Cours
ont laissé dans le vague les relations avec l'Espagne. Les signataires de
la Quadruple Alliance sont, nécessairement, hors de cause.
_Londres, 30 juin 1834._--Le marquis de Miraflorès ne fait pas de grands
progrès dans le _démené_ du monde. L'autre jour encore, il en a
singulièrement manqué: c'était chez le Chancelier, lord Brougham; il
venait de causer avec M. de Talleyrand qui, en se retournant pour s'en
aller, se trouva en face de Lucien Bonaparte. On se salue et on se
demande réciproquement, poliment, mais froidement, des nouvelles l'un de
l'autre. M. de Talleyrand allait avancer pour se retirer, quand il se
sent arrêté par le ministre d'Espagne qui, très haut, demande à
l'ambassadeur de France de le présenter à Lucien Bonaparte! Rien n'y
manque!
Le duc de Wellington, que j'ai vu hier à un concert en l'honneur de Mme
Malibran, m'a dit qu'il avait été le matin chez don Carlos, avec lequel
il avait eu une très étrange conversation. Il n'a pas pu me la raconter,
à cause de tout ce qui nous entourait et nous écoutait, mais il m'a dit
cependant que rien n'égalait la saleté, la pauvreté et le désordre de ce
Roi et de cette Reine d'Espagne et des Indes! Cela étonnait d'autant plus
le Duc, qu'ayant trouvé de l'argent ici, ils auraient bien pu acheter
quelque peu de linge et de savon. Le Duc ne m'a dit, de leur
conversation, que ceci: c'est que, d'abord, il leur avait dit la vérité,
ce que le Duc fait toujours, et qu'ayant rencontré là un prêtre, il lui
avait dit: «Voyez-vous, le bon Dieu fait sûrement beaucoup pour ceux qui
l'invoquent, mais il fait encore plus pour ceux qui font quelque chose
eux-mêmes pour leur propre service.» Le prêtre n'a rien répondu, si ce
n'est qu'ils avaient un proverbe espagnol qui disait la même chose.
_Londres, 1er juillet 1834._--Nous avons reçu hier la nouvelle de la mort
de Mme Sosthène de La Rochefoucauld, événement qui prouve que j'ai raison
de soutenir qu'il n'y pas de malades imaginaires. En effet, rien n'est si
ennuyeux et si fatigant pour soi-même que de s'observer, de se priver et
de se plaindre; comment, à la longue, jouer un pareil rôle, sans y être
condamné par quelque avertissement intérieur et douloureux? Mais il y a
deux choses que le monde conteste toujours: ce sont les chagrins et les
souffrances d'autrui, tant on craint d'être obligé de plaindre et de
soigner; il est plus commode de nier un fait que de lui porter un
sacrifice. J'ai passé ma vie à entendre grogner contre Mme Sosthène; on
l'appelait une langoureuse, une plaignante, qui, au fond, était forte
comme un Turc. Lorsqu'on n'a pas les apparences délicates, et même
souvent lorsqu'on les a, il faut mourir pour qu'on consente à croire que
vous étiez réellement malade. Le monde ne vous gratifie que trop de sa
curiosité, de son indiscrétion, de ses jugements téméraires et
calomnieux, mais sa compassion, comme son indulgence, n'arrive qu'après
coup et lorsque vous n'en avez plus que faire.
M. de Montrond parle de retourner à Louèche pour mettre sa pauvre machine
dans une piscine, dans laquelle il ne serait pas mal de plonger aussi son
âme, si faire se pouvait. Il a fait _fiasco_ ici à ce voyage, bien plus
encore que l'année dernière. Quand on se survit à soi-même, comme
fortune, santé, esprit et agrément, et qu'il ne reste pas même un peu de
considération, comme reflet du passé qui vous échappe, on offre le plus
déplorable spectacle. Je disais un jour à M. de Talleyrand, qu'il me
semblait qu'il ne restait plus à M. de Montrond qu'à se brûler la
cervelle: il me répondit qu'il n'en ferait rien, parce qu'il n'avait
jamais pu s'imposer la moindre privation, et qu'il ne s'imposerait pas
plus la privation de la vie que toute autre.
Mme de Montrond, qui avait divorcé d'avec son premier mari[24] pour
épouser M. de Montrond, me racontait un jour, après son second divorce,
et lorsqu'elle avait repris son nom d'Aimée de Coigny, que, se promenant,
une fois, en phaéton avec M. de Montrond qui conduisait lui-même, elle
admirait ses deux jolis chevaux anglais, louait la promenade, la voiture,
le conducteur: «Quel triste plaisir», reprit-il, «c'est par deux jeunes
tigres qu'il faudrait se faire traîner; les exciter, les dompter et les
tuer ensuite.» C'est bien là le langage d'une nature insatiable.
[24] Le duc de Fleury, petit-neveu du Cardinal.
_Londres, 2 juillet 1834._--La Reine part décidément le 5; elle
s'embarque sur le yacht _Royal-George_, que l'on va voir, par curiosité,
ainsi que deux superbes bateaux à vapeur destinés à remorquer au besoin
le yacht de la Reine. Tout le Yacht-Club doit l'escorter, ce qui couvrira
la mer du Nord d'une charmante petite flottille. La Reine doit débarquer
à Rotterdam, dans la journée du 6, et aller incognito le même soir chez
sa sœur, la duchesse de Weimar, qui habite dans les faubourgs de la
Haye. Je sais que le prince d'Orange doit s'y trouver, comme par hasard;
la princesse d'Orange est en Allemagne chez sa sœur.
_Londres, 3 juillet 1834._--Lord Grey est devenu extrêmement irritable et
nerveux: hier, à dîner, chez lord Sefton, il était, comme on dit ici,
tout à fait _cross_, parce qu'on dînait plus tard que de coutume, parce
que lady Cowley, personne spirituelle et causante, mais grande _tory_,
était là, et parce qu'enfin tout le monde était très paré pour aller au
bal du duc de Wellington. Il est vraiment singulier qu'un homme de la
position élevée et du très noble caractère de lord Grey, soit aussi
sensible à des petitesses, et d'une susceptibilité nerveuse aussi
puérile.
Le duc de Wellington a donné un fort beau bal, magnifique, brillant et
très bien ordonné. Chacun avait fait de son mieux pour ne pas le déparer,
et il m'a paru qu'on y avait réussi.
M. Royer-Collard m'écrit ceci: «L'aspect des élections est trompeur;
elles sont en réalité beaucoup moins ministérielles qu'elles ne le
paraissent; la prochaine session sera laborieuse; le Ministère s'y
attend. Le grand nombre des coalitions est un symptôme très grave. Quelle
doit être la violence des haines qui ont formé cette alliance!» Plus bas,
il dit ceci: «On sait à peu près ce que dira ou fera une personne connue,
dans des circonstances données: M. Dupin échappe à cette divination. La
témérité de ses paroles ne se peut prévoir; elle est ici la même qu'à
Londres, et elle rend impossible qu'il arrive jamais aux affaires.»
_Londres, 4 juillet 1834._--La Reine a dit l'autre jour quelque chose qui
a paru assez ridicule à la personne à laquelle elle l'a dit et que je
comprends, moi, à merveille, probablement de par l'_allemanderie_, comme
dirait M. de Talleyrand. Elle disait donc que, pendant les seize heures
qu'elle a passées la semaine dernière à l'abbaye de Westminster, durant
les grands oratorios qu'on y a exécutés, elle avait eu plus de temps et
de recueillement pour réfléchir sur sa position et faire des retours sur
elle-même qu'elle n'en avait dans l'habitude de sa vie, et qu'elle en
avait retire et fait des découvertes: qu'elle avait trouvé, par
exemple, qu'elle était plus attachée au Roi qu'elle ne le savait
peut-être elle-même, qu'elle se croyait aussi plus nécessaire à son mari
qu'elle ne l'avait supposé, et qu'elle avait compris, enfin, que sa vraie
et seule patrie était désormais l'Angleterre; que tout cela lui rendait
son départ particulièrement pénible, mais qu'elle avait cependant une
consolation: c'était de penser que le Roi serait d'autant plus disposé à
seconder un changement de ministère, qu'on ne pourrait pas supposer qu'il
cédât à son influence à elle. Il y a beaucoup, et peut-être un peu trop
de sincérité dans de pareilles ouvertures de cœur, mais en elles-mêmes,
je trouve toutes ces pensées très naturelles, et je comprends
parfaitement qu'elles aient été inspirées par les lieux et les
circonstances indiqués plus haut.
Du reste, le Roi, de son côté, donne aussi d'assez étranges explications
de ses regrets du départ de la Reine, qui deviennent, de moment en
moment, plus vifs. C'est ainsi qu'il disait hier à Mme de Lieven: «Je ne
pourrais jamais vous faire comprendre, Madame, tous les genres d'utilité
dont la Reine est pour moi.» La rédaction est bizarre et pas mal
ridicule. Le Roi a une goutte molle dans les mains, qui lui en rend
l'usage difficile, l'empêche de monter à cheval, souvent d'écrire, le
fait beaucoup souffrir quand il est obligé de donner un grand nombre de
signatures, et le rend, pour les détails les plus intimes, dépendant de
son valet de chambre. Tous ses beaux projets de reprendre la vie de
garçon et de se divertir à tort et à travers, il n'en est plus question,
et si peu, que le Roi a fini ses épanchements à Mme de Lieven en lui
disant qu'aussitôt la Reine partie, il allait s'établir à Windsor, pour
n'en pas sortir, et y vivre en ermite, jusqu'au retour de la Reine.
Le départ de cette Princesse, qui a lieu demain matin à Wolwich, sera
vraiment magnifique, puisque, outre son vaisseau, les deux grands bateaux
à vapeur et tout le Yacht Club, le Lord-maire, avec toutes les
corporations de la Cité, dans leurs barges de gala, accompagneront la
Reine, pour lui faire honneur, jusqu'à l'endroit de la rivière où la
juridiction finit. On dit aussi qu'une flottille hollandaise doit venir à
sa rencontre.
Almacks, le célèbre Almacks[25], qui depuis vingt ans fait le désespoir
du petit monde, l'objet de l'émulation et des désirs de tant de jeunes
personnes de la province; Almacks, qui donne ou refuse le brevet de la
mode; Almacks, gouvernement absolu par excellence, modèle du despotisme
et du bon plaisir de six dames les plus exclusives de Londres; Almacks,
comme toutes les institutions modernes, porte en lui le germe de sa
destruction. Après le relâchement dans sa police intérieure, est venue
une violation de ses privilèges, puisque le duc de Wellington a osé
donner un bal le mercredi, jour sacré, voué exclusivement à Almacks; et
enfin la désunion et les conflits de juridiction s'étant élevés dans le
_Conseil des six_, nous sommes menacés de voir crouler, avec la
Constitution de l'État et celle de l'Église, si ébranlées en ce moment,
cet Almacks où les jeunes personnes trouvaient des maris, les femmes un
théâtre pour leurs prétentions, les romanciers les scènes les plus
piquantes de leurs récits, les étrangers leurs données sur la société, et
tout le monde enfin un intérêt plus ou moins avouable pendant la saison
par excellence.
[25] Almacks était une académie mondaine, qui rassemblait le haut
monde de Londres et était patronnée par six dames de la haute
société. Le début à l'Almacks sacrait l'homme du monde.
C'est lady Jersey qu'on accuse d'avoir été l'esprit subversif. Les chefs
d'accusation contre elle sont nombreux: s'être refusée à l'admission de
nouvelles patronnesses, qui, plus jeunes et plus gaies que les anciennes,
auraient ranimé la mode qui pâlit; avoir donné avec une facilité très
coupable des billets à des gens peu élégants; avoir soustrait ses listes
à l'investigation de ses collègues, et, après avoir elle-même introduit
du pauvre monde à ces bals, les avoir décriés; ne s'y être plus rendue
elle-même, malgré sa qualité de patronnesse; avoir décidé le duc de
Wellington à donner une fête un mercredi; avoir voulu forcer les autres
patronnesses à remettre Almacks à un autre jour; et enfin, non contente
d'avoir bouleversé ainsi toutes les traditions les plus sacrées de
l'institution, d'avoir écrit un billet, ou plutôt un manifeste arrogant
et ridicule, à la spirituelle lady Cowper, pour se plaindre qu'au mépris
de ses intentions, Almacks eût eu lieu concurremment avec le bal du duc
de Wellington, et pour menacer le Comité de son indignation et de sa
retraite! On s'attend qu'à la première réunion de ces dames, il y aura un
beau tapage féminin. J'avoue que s'il y avait là une tribune pour le
public, j'y porterais ma curiosité.
Il faut convenir que lady Jersey porte l'aveuglement de sa vanité au delà
de toutes les bornes: un manque complet d'esprit, une origine
bourgeoise[26], des richesses mal gouvernées, un mari trop doux, une
beauté plus conservée que parfaite, une santé inaltérable, une activité
fatigante, lui ont persuadé qu'elle avait assez d'argent pour se passer
toutes ses fantaisies, assez de beauté pour désespérer ou combler les
désirs de tous les hommes qui l'environnent, assez d'esprit pour
gouverner le monde, et assez d'autorité pour être toujours, partout et
sans concurrence, la première, dans la faveur des Princes, dans la
confiance des hommes d'État, dans le cœur des jeunes gens, dans
l'opinion même de ses rivales. Elle se croit une existence incontestable
en supériorité, qui rendrait la modestie oiseuse et la ferait paraître de
l'hypocrisie; aussi elle s'en dispense parfaitement. Elle parle de sa
beauté, qu'elle détaille avec complaisance, comme de celle de la fameuse
Hélène des Troyens; son esprit, sa vertu, sa sensibilité, tout a son
tour; sa piété même arrive correctement le dimanche et finit le lundi;
sans mesure, sans esprit, sans générosité, sans bienveillance, sans
grâce, sans droiture, sans dignité, elle est moquée ou détestée, évitée
ou redoutée; à mon gré, une mauvaise personne pour le cœur, une sotte
personne pour l'esprit, une dangereuse personne pour le caractère, une
fatigante personne pour la société, mais au demeurant, comme on dit, la
meilleure fille du monde.
[26] Lady Jersey était, par sa mère, petite-fille du banquier
Robert Child.
_Londres, 6 juillet 1834._--Les démentis un peu rudes qui ont été
échangés à la Chambre des Communes entre M. Littleton, secrétaire pour
l'Irlande, et M. O'Connell, n'ont pas eu bien bonne grâce et ont mis
l'indiscrétion du premier et le manque de délicatesse du second fort au
jour! On s'attendait qu'après de pareilles scènes, il y aurait une petite
explication armée entre les deux champions, et que M. Littleton donnerait
sa démission ou serait congédié. Mais l'épiderme politique n'est ni bien
fin ni bien sensible; le calus se forme trop vite dans les habitudes
parlementaires; l'ambition et l'intrigue détrônent promptement toute
délicatesse, parfois tout honneur.
M. Stanley, dans l'éternelle question du clergé d'Irlande, a fait encore
un grand discours avant-hier, et pour le coup en cassant les vitres, et
en jetant le gant au ministère, dont il faisait naguère partie. C'était
si naturel à prévoir que je me suis émerveillée de la niaiserie des
ministres et de leurs amis, qui soutenaient, à perdre haleine, que M.
Stanley resterait leur ami et leur défenseur, après sa retraite comme
avant. Comme s'il n'y avait d'autres liens parmi les hommes politiques
que celui d'une ambition commune!