Sa maison est une des plus jolies, des mieux arrangées, des plus

heureusement situées de Londres; pleine de beaux tableaux, de meubles

précieux, sans faste, sans ostentation; le meilleur goût a présidé à tout

et ne laisse percevoir aucune trace de l'obscure origine de sir Robert.

La modeste et noble figure de lady Peel, le calme et la douceur de ses

manières, les intelligentes figures de ses enfants, le luxe des fleurs

dont la maison est parfumée, le grand balcon d'où on domine la Tamise,

d'où on aperçoit Saint-Paul et Westminster, tout ajoute à l'ensemble et

le rend aussi agréable que complet. Hier, par une belle soirée, vraiment

chaude, avec la double lumière d'un beau clair de lune, et du gaz

éclairant tant d'édifices et de ponts, dont les arches se reflétaient

dans la rivière, on pouvait se croire partout ailleurs que dans la

brumeuse Angleterre.

_Londres, 23 juin 1834._--Lord Clanricarde, gendre de M. Canning, qui

avait une place dans la maison du Roi, a donné sa démission, par humeur

de n'avoir pas les Postes, qu'on a donné à lord Conyngham.

Le grand dîner conservatif de la Cité, d'avant-hier, a été remarquable

surtout par la présence du duc de Richmond et sa réponse au Lord-maire,

lorsque celui-ci a porté la santé du duc de Wellington et des nobles

Pairs présents; le duc de Richmond a répondu par une sorte de profession

de foi de son attachement _to Church and State_, et, lorsque le

Lord-maire a porté la santé du comte de Surrey, fils aîné du duc de

Norfolk, membre de la Chambre des communes, mais qui n'est pas

conservatif et qui est catholique, le Comte a répondu qu'il avait la

conviction que la Chambre des communes ne se montrerait pas moins zélée

que la Chambre Haute, pour le maintien _de l'Église; oui, de l'Église et

de l'ancienne constitution du pays_. Les applaudissements ont été

immenses.

Il paraît que tout tend, de plus en plus, à rapprocher M. Stanley de sir

Robert Peel, et qu'on espère que cette réunion, qui est déjà fort

avancée, amènera une dissolution du Cabinet actuel; mais on ne veut pas

de trop brusques transitions, pour ne pas effaroucher John Bull, qui

n'aime pas les Cabinets de coalition.

_Londres, 25 juin 1834._--Il y a, chaque année, dans les grandes villes

des Comtés d'Angleterre, ce qu'on appelle ici des _musical festivals_: on

y exécute, en général, de grands oratorios; les artistes célèbres, de

tous les pays, y sont appelés et payés très chèrement. Ces fêtes durent

plusieurs jours; tout le beau monde se rend des différents points du

Comté au chef-lieu; cela se passe dans les églises, où on se rassemble le

matin, et les soirées sont consacrées à des divertissements plus

mondains. Ces fêtes sont, après les courses de chevaux, ce qui attire le

plus de monde.

A Londres, ce festival n'a lieu que tous les cinquante ans: c'était hier

cet anniversaire. Toute la Cour y a été, solennellement, et doit y

retourner les trois autres jours. Westminster était rempli, et quoique

moins imposant qu'au couronnement du Roi, le coup d'œil était cependant

fort brillant encore; les arrangements bien pris, point de foule, ni

d'embarras; c'était très bien. Le nombre des musiciens était énorme: tant

chanteurs qu'instrumentistes, il y en avait sept cents. Mais,

malheureusement, l'église de Westminster est si haute, et construite si

en opposition avec tout effet musical, que ce nombre prodigieux de voix

et d'instruments qui, disait-on, ferait crouler l'édifice, ne le

remplissait même pas assez. C'est surtout pendant la première partie de

la _Création_, de Haydn, que c'était extrêmement sensible. Le _Samson_,

de Haendel, d'une création plus large et plus puissante, convenait mieux

à la circonstance. La _Marche funèbre_ m'a fait beaucoup d'impression, et

l'air de la fin, chanté par miss Stevens, avec accompagnement obligé de

trompettes admirablement exécuté, a été une belle chose. Mais le grand

tort, pour l'effet général, a été d'avoir placé les chanteurs si bas, que

leurs voix étaient perdues, avant d'avoir pu s'élever vers la voûte, et

d'y avoir trouvé leur point de répulsion. Je crois, aussi, que l'orgue

peut, seul, suffisamment remplir les vastes cathédrales; tous les

orchestres du monde restent maigres, et hors du style voulu, et j'ai

regretté qu'on ne l'eût pas employé hier, pour l'effet de l'ensemble,

qui aurait été plus riche et plus frappant. J'ai été jusqu'à trouver

quelque chose de choquant à cette musique de concert dans une église;

cela m'a produit l'effet que pourrait faire un éloge académique, quelque

noble et beau qu'il pût être, en chaire, à la place d'une oraison

funèbre.

_Londres, 24 juin 1834._--M. de Talleyrand disait hier, à propos de

quelques Français: «C'est prodigieux, ce que la vanité dévore d'esprit.»

Il me semble que rien n'est plus vrai, surtout dans l'application qu'il

en faisait.

On annonce à M. de Talleyrand l'ordre du Sauveur, de Grèce, et celui du

Christ, de Portugal. A l'occasion de ce dernier, il m'a raconté que, du

temps de l'Empire, lorsque les ordres pleuvaient sur lui de toutes parts,

le comte de Ségur, grand maître des cérémonies, se montrant un peu triste

de n'en recevoir aucun, M. de Talleyrand pria l'Empereur de lui permettre

de donner à M. de Ségur celui du Christ, qu'il venait de recevoir; ce qui

fut fait, et à la grande satisfaction de M. de Ségur, qui, depuis, ne

manquait jamais de se parer de son grand cordon.

_Londres, 2 juin 1834._--Feu lord Castlereagh parlait un français très

original: il disait à Mme de Lieven que ce qui lui faisait trouver le

plus de plaisir dans sa conversation, c'est que son esprit devenait

_liquide_ près d'elle; et lui parlant, un jour, de l'union qui régnait

entre les grandes puissances, il lui dit qu'il était charmé qu'elles

fussent toutes _dans le même potage_, traduction un peu trop littérale de

l'anglais, _in the same mess_!

J'ai causé longtemps, hier, avec mon cousin Paul Medem; il comprend fort

bien les difficultés de sa position, qui commencent par les regrets si

vifs qu'éprouvent M. et Mme de Lieven à lui céder la place. Ce qui les

aplanira en partie, c'est la recommandation fort sage de l'Empereur de

Russie, de rester parfaitement étranger à la politique intérieure de

l'Angleterre, de ne se faire ni whig, ni tory; et, à cette occasion, il

m'a dit aussi que le vrai motif qui l'avait fait préférer à Matuczewicz,

pour succéder à M. de Lieven, c'était la couleur marquée et tranchante

que celui-là avait pris en Angleterre, où il avait fait de la politique

anglaise comme John Bull lui-même.

_Londres, 28 juin 1834._--Le Roi d'Angleterre est souffrant, et la hâte

qu'il avait de voir partir la Reine s'est, tout à coup, changée en un vif

regret de son éloignement. Elle a fait alors l'impossible pour qu'il lui

permît de rester, mais le Roi a répondu qu'il était trop tard pour

changer d'avis, que tout était prêt, il fallait partir; que de rester

maintenant prêterait à mille conjectures fâcheuses qu'il fallait éviter;

«d'ailleurs», a-t-il ajouté, «s'il y a bientôt quelque changement

ministériel, il vaut mieux que vous soyez absente, pour qu'on ne puisse

pas dire, comme on l'a fait il y a quelques années, que vous m'aviez

influencé.» Le Roi a dit, le même jour, en parlant de ses ministres: «_I

am tired to death by those people_,» et, sur l'observation qu'il était

alors bien singulier qu'il les gardât, il a répliqué, avec assez de bon

sens: «Mais lorsque, il y a deux ans, j'ai appelé les _tories_, ils m'ont

planté là au bout de vingt-quatre heures et m'ont rejeté aux _whigs_;

c'est ce qui ne doit pas arriver une seconde fois; aussi ne ferai-je plus

rien, ni pour ni contre, et je les laisse se débattre comme ils

l'entendent.» Et cela n'arriverait plus comme la dernière fois, car c'est

le refus de sir Robert Peel d'entrer alors au ministère, qui a fait

échouer la combinaison; aujourd'hui, il est prêt à accepter l'héritage,

et le public assez bien préparé à le lui voir saisir.

Il est fort question de la guerre intestine du Cabinet. Il paraît que

lord Lansdowne ne veut pas rester avec M. Ellice, surtout après la

déclaration faite par celui-ci, qu'il partageait les principes de M.

O'Connell. On dit aussi que lord Grey ne s'arrange pas de M. Abercromby.

Enfin, le manque d'ensemble dans le Cabinet est sensible pour le public,

et je crois qu'il est assez habilement exploité par le parti

conservateur. Le prince de Lieven a présenté hier Paul Medem à lord Grey,

qui s'est montré très embarrassé, et qui, après un assez long silence,

n'a trouvé à lui parler que de la France, de M. de Broglie, de M. de

Rigny, des élections, etc., enfin, comme il aurait pu faire avec un

chargé d'affaires de France; mais pour celui de Russie, arrivant de

Pétersbourg, c'était vraiment étrange. Lord Grey a fait des éloges

excessifs de Broglie, et des questions froides et défiantes sur Rigny.

_Londres, 29 juin 1834._--Il est assez singulier que, dans les

circonstances actuelles, lady Holland, qui a, du reste, toujours fait

profession d'amitié pour lord Aberdeen, malgré la différence de leur

politique, ait demandé à M. de Talleyrand de le rencontrer, à dîner, chez

elle!

J'ai pris, hier, congé de la Reine: tout m'a semblé irrévocablement fixé

pour son départ.

Don Carlos et sa suite sont établis à Gloucester-Lodge, jolie maison

située dans un des faubourgs de Londres, qu'on appelle Old Brompton.

Cette maison, qui appartient maintenant à je ne sais qui, a été bâtie par

la mère du duc de Gloucester actuel, d'où lui vient le nom qu'elle porte.

Cette grande proximité de Londres, dans laquelle don Carlos s'est placé,

gêne et embarrasse tous les membres du Corps diplomatique, dont les Cours

ont laissé dans le vague les relations avec l'Espagne. Les signataires de

la Quadruple Alliance sont, nécessairement, hors de cause.

_Londres, 30 juin 1834._--Le marquis de Miraflorès ne fait pas de grands

progrès dans le _démené_ du monde. L'autre jour encore, il en a

singulièrement manqué: c'était chez le Chancelier, lord Brougham; il

venait de causer avec M. de Talleyrand qui, en se retournant pour s'en

aller, se trouva en face de Lucien Bonaparte. On se salue et on se

demande réciproquement, poliment, mais froidement, des nouvelles l'un de

l'autre. M. de Talleyrand allait avancer pour se retirer, quand il se

sent arrêté par le ministre d'Espagne qui, très haut, demande à

l'ambassadeur de France de le présenter à Lucien Bonaparte! Rien n'y

manque!

Le duc de Wellington, que j'ai vu hier à un concert en l'honneur de Mme

Malibran, m'a dit qu'il avait été le matin chez don Carlos, avec lequel

il avait eu une très étrange conversation. Il n'a pas pu me la raconter,

à cause de tout ce qui nous entourait et nous écoutait, mais il m'a dit

cependant que rien n'égalait la saleté, la pauvreté et le désordre de ce

Roi et de cette Reine d'Espagne et des Indes! Cela étonnait d'autant plus

le Duc, qu'ayant trouvé de l'argent ici, ils auraient bien pu acheter

quelque peu de linge et de savon. Le Duc ne m'a dit, de leur

conversation, que ceci: c'est que, d'abord, il leur avait dit la vérité,

ce que le Duc fait toujours, et qu'ayant rencontré là un prêtre, il lui

avait dit: «Voyez-vous, le bon Dieu fait sûrement beaucoup pour ceux qui

l'invoquent, mais il fait encore plus pour ceux qui font quelque chose

eux-mêmes pour leur propre service.» Le prêtre n'a rien répondu, si ce

n'est qu'ils avaient un proverbe espagnol qui disait la même chose.

_Londres, 1er juillet 1834._--Nous avons reçu hier la nouvelle de la mort

de Mme Sosthène de La Rochefoucauld, événement qui prouve que j'ai raison

de soutenir qu'il n'y pas de malades imaginaires. En effet, rien n'est si

ennuyeux et si fatigant pour soi-même que de s'observer, de se priver et

de se plaindre; comment, à la longue, jouer un pareil rôle, sans y être

condamné par quelque avertissement intérieur et douloureux? Mais il y a

deux choses que le monde conteste toujours: ce sont les chagrins et les

souffrances d'autrui, tant on craint d'être obligé de plaindre et de

soigner; il est plus commode de nier un fait que de lui porter un

sacrifice. J'ai passé ma vie à entendre grogner contre Mme Sosthène; on

l'appelait une langoureuse, une plaignante, qui, au fond, était forte

comme un Turc. Lorsqu'on n'a pas les apparences délicates, et même

souvent lorsqu'on les a, il faut mourir pour qu'on consente à croire que

vous étiez réellement malade. Le monde ne vous gratifie que trop de sa

curiosité, de son indiscrétion, de ses jugements téméraires et

calomnieux, mais sa compassion, comme son indulgence, n'arrive qu'après

coup et lorsque vous n'en avez plus que faire.

M. de Montrond parle de retourner à Louèche pour mettre sa pauvre machine

dans une piscine, dans laquelle il ne serait pas mal de plonger aussi son

âme, si faire se pouvait. Il a fait _fiasco_ ici à ce voyage, bien plus

encore que l'année dernière. Quand on se survit à soi-même, comme

fortune, santé, esprit et agrément, et qu'il ne reste pas même un peu de

considération, comme reflet du passé qui vous échappe, on offre le plus

déplorable spectacle. Je disais un jour à M. de Talleyrand, qu'il me

semblait qu'il ne restait plus à M. de Montrond qu'à se brûler la

cervelle: il me répondit qu'il n'en ferait rien, parce qu'il n'avait

jamais pu s'imposer la moindre privation, et qu'il ne s'imposerait pas

plus la privation de la vie que toute autre.

Mme de Montrond, qui avait divorcé d'avec son premier mari[24] pour

épouser M. de Montrond, me racontait un jour, après son second divorce,

et lorsqu'elle avait repris son nom d'Aimée de Coigny, que, se promenant,

une fois, en phaéton avec M. de Montrond qui conduisait lui-même, elle

admirait ses deux jolis chevaux anglais, louait la promenade, la voiture,

le conducteur: «Quel triste plaisir», reprit-il, «c'est par deux jeunes

tigres qu'il faudrait se faire traîner; les exciter, les dompter et les

tuer ensuite.» C'est bien là le langage d'une nature insatiable.

[24] Le duc de Fleury, petit-neveu du Cardinal.

_Londres, 2 juillet 1834._--La Reine part décidément le 5; elle

s'embarque sur le yacht _Royal-George_, que l'on va voir, par curiosité,

ainsi que deux superbes bateaux à vapeur destinés à remorquer au besoin

le yacht de la Reine. Tout le Yacht-Club doit l'escorter, ce qui couvrira

la mer du Nord d'une charmante petite flottille. La Reine doit débarquer

à Rotterdam, dans la journée du 6, et aller incognito le même soir chez

sa sœur, la duchesse de Weimar, qui habite dans les faubourgs de la

Haye. Je sais que le prince d'Orange doit s'y trouver, comme par hasard;

la princesse d'Orange est en Allemagne chez sa sœur.

_Londres, 3 juillet 1834._--Lord Grey est devenu extrêmement irritable et

nerveux: hier, à dîner, chez lord Sefton, il était, comme on dit ici,

tout à fait _cross_, parce qu'on dînait plus tard que de coutume, parce

que lady Cowley, personne spirituelle et causante, mais grande _tory_,

était là, et parce qu'enfin tout le monde était très paré pour aller au

bal du duc de Wellington. Il est vraiment singulier qu'un homme de la

position élevée et du très noble caractère de lord Grey, soit aussi

sensible à des petitesses, et d'une susceptibilité nerveuse aussi

puérile.

Le duc de Wellington a donné un fort beau bal, magnifique, brillant et

très bien ordonné. Chacun avait fait de son mieux pour ne pas le déparer,

et il m'a paru qu'on y avait réussi.

M. Royer-Collard m'écrit ceci: «L'aspect des élections est trompeur;

elles sont en réalité beaucoup moins ministérielles qu'elles ne le

paraissent; la prochaine session sera laborieuse; le Ministère s'y

attend. Le grand nombre des coalitions est un symptôme très grave. Quelle

doit être la violence des haines qui ont formé cette alliance!» Plus bas,

il dit ceci: «On sait à peu près ce que dira ou fera une personne connue,

dans des circonstances données: M. Dupin échappe à cette divination. La

témérité de ses paroles ne se peut prévoir; elle est ici la même qu'à

Londres, et elle rend impossible qu'il arrive jamais aux affaires.»

_Londres, 4 juillet 1834._--La Reine a dit l'autre jour quelque chose qui

a paru assez ridicule à la personne à laquelle elle l'a dit et que je

comprends, moi, à merveille, probablement de par l'_allemanderie_, comme

dirait M. de Talleyrand. Elle disait donc que, pendant les seize heures

qu'elle a passées la semaine dernière à l'abbaye de Westminster, durant

les grands oratorios qu'on y a exécutés, elle avait eu plus de temps et

de recueillement pour réfléchir sur sa position et faire des retours sur

elle-même qu'elle n'en avait dans l'habitude de sa vie, et qu'elle en

avait retire et fait des découvertes: qu'elle avait trouvé, par

exemple, qu'elle était plus attachée au Roi qu'elle ne le savait

peut-être elle-même, qu'elle se croyait aussi plus nécessaire à son mari

qu'elle ne l'avait supposé, et qu'elle avait compris, enfin, que sa vraie

et seule patrie était désormais l'Angleterre; que tout cela lui rendait

son départ particulièrement pénible, mais qu'elle avait cependant une

consolation: c'était de penser que le Roi serait d'autant plus disposé à

seconder un changement de ministère, qu'on ne pourrait pas supposer qu'il

cédât à son influence à elle. Il y a beaucoup, et peut-être un peu trop

de sincérité dans de pareilles ouvertures de cœur, mais en elles-mêmes,

je trouve toutes ces pensées très naturelles, et je comprends

parfaitement qu'elles aient été inspirées par les lieux et les

circonstances indiqués plus haut.

Du reste, le Roi, de son côté, donne aussi d'assez étranges explications

de ses regrets du départ de la Reine, qui deviennent, de moment en

moment, plus vifs. C'est ainsi qu'il disait hier à Mme de Lieven: «Je ne

pourrais jamais vous faire comprendre, Madame, tous les genres d'utilité

dont la Reine est pour moi.» La rédaction est bizarre et pas mal

ridicule. Le Roi a une goutte molle dans les mains, qui lui en rend

l'usage difficile, l'empêche de monter à cheval, souvent d'écrire, le

fait beaucoup souffrir quand il est obligé de donner un grand nombre de

signatures, et le rend, pour les détails les plus intimes, dépendant de

son valet de chambre. Tous ses beaux projets de reprendre la vie de

garçon et de se divertir à tort et à travers, il n'en est plus question,

et si peu, que le Roi a fini ses épanchements à Mme de Lieven en lui

disant qu'aussitôt la Reine partie, il allait s'établir à Windsor, pour

n'en pas sortir, et y vivre en ermite, jusqu'au retour de la Reine.

Le départ de cette Princesse, qui a lieu demain matin à Wolwich, sera

vraiment magnifique, puisque, outre son vaisseau, les deux grands bateaux

à vapeur et tout le Yacht Club, le Lord-maire, avec toutes les

corporations de la Cité, dans leurs barges de gala, accompagneront la

Reine, pour lui faire honneur, jusqu'à l'endroit de la rivière où la

juridiction finit. On dit aussi qu'une flottille hollandaise doit venir à

sa rencontre.

Almacks, le célèbre Almacks[25], qui depuis vingt ans fait le désespoir

du petit monde, l'objet de l'émulation et des désirs de tant de jeunes

personnes de la province; Almacks, qui donne ou refuse le brevet de la

mode; Almacks, gouvernement absolu par excellence, modèle du despotisme

et du bon plaisir de six dames les plus exclusives de Londres; Almacks,

comme toutes les institutions modernes, porte en lui le germe de sa

destruction. Après le relâchement dans sa police intérieure, est venue

une violation de ses privilèges, puisque le duc de Wellington a osé

donner un bal le mercredi, jour sacré, voué exclusivement à Almacks; et

enfin la désunion et les conflits de juridiction s'étant élevés dans le

_Conseil des six_, nous sommes menacés de voir crouler, avec la

Constitution de l'État et celle de l'Église, si ébranlées en ce moment,

cet Almacks où les jeunes personnes trouvaient des maris, les femmes un

théâtre pour leurs prétentions, les romanciers les scènes les plus

piquantes de leurs récits, les étrangers leurs données sur la société, et

tout le monde enfin un intérêt plus ou moins avouable pendant la saison

par excellence.

[25] Almacks était une académie mondaine, qui rassemblait le haut

monde de Londres et était patronnée par six dames de la haute

société. Le début à l'Almacks sacrait l'homme du monde.

C'est lady Jersey qu'on accuse d'avoir été l'esprit subversif. Les chefs

d'accusation contre elle sont nombreux: s'être refusée à l'admission de

nouvelles patronnesses, qui, plus jeunes et plus gaies que les anciennes,

auraient ranimé la mode qui pâlit; avoir donné avec une facilité très

coupable des billets à des gens peu élégants; avoir soustrait ses listes

à l'investigation de ses collègues, et, après avoir elle-même introduit

du pauvre monde à ces bals, les avoir décriés; ne s'y être plus rendue

elle-même, malgré sa qualité de patronnesse; avoir décidé le duc de

Wellington à donner une fête un mercredi; avoir voulu forcer les autres

patronnesses à remettre Almacks à un autre jour; et enfin, non contente

d'avoir bouleversé ainsi toutes les traditions les plus sacrées de

l'institution, d'avoir écrit un billet, ou plutôt un manifeste arrogant

et ridicule, à la spirituelle lady Cowper, pour se plaindre qu'au mépris

de ses intentions, Almacks eût eu lieu concurremment avec le bal du duc

de Wellington, et pour menacer le Comité de son indignation et de sa

retraite! On s'attend qu'à la première réunion de ces dames, il y aura un

beau tapage féminin. J'avoue que s'il y avait là une tribune pour le

public, j'y porterais ma curiosité.

Il faut convenir que lady Jersey porte l'aveuglement de sa vanité au delà

de toutes les bornes: un manque complet d'esprit, une origine

bourgeoise[26], des richesses mal gouvernées, un mari trop doux, une

beauté plus conservée que parfaite, une santé inaltérable, une activité

fatigante, lui ont persuadé qu'elle avait assez d'argent pour se passer

toutes ses fantaisies, assez de beauté pour désespérer ou combler les

désirs de tous les hommes qui l'environnent, assez d'esprit pour

gouverner le monde, et assez d'autorité pour être toujours, partout et

sans concurrence, la première, dans la faveur des Princes, dans la

confiance des hommes d'État, dans le cœur des jeunes gens, dans

l'opinion même de ses rivales. Elle se croit une existence incontestable

en supériorité, qui rendrait la modestie oiseuse et la ferait paraître de

l'hypocrisie; aussi elle s'en dispense parfaitement. Elle parle de sa

beauté, qu'elle détaille avec complaisance, comme de celle de la fameuse

Hélène des Troyens; son esprit, sa vertu, sa sensibilité, tout a son

tour; sa piété même arrive correctement le dimanche et finit le lundi;

sans mesure, sans esprit, sans générosité, sans bienveillance, sans

grâce, sans droiture, sans dignité, elle est moquée ou détestée, évitée

ou redoutée; à mon gré, une mauvaise personne pour le cœur, une sotte

personne pour l'esprit, une dangereuse personne pour le caractère, une

fatigante personne pour la société, mais au demeurant, comme on dit, la

meilleure fille du monde.

[26] Lady Jersey était, par sa mère, petite-fille du banquier

Robert Child.

_Londres, 6 juillet 1834._--Les démentis un peu rudes qui ont été

échangés à la Chambre des Communes entre M. Littleton, secrétaire pour

l'Irlande, et M. O'Connell, n'ont pas eu bien bonne grâce et ont mis

l'indiscrétion du premier et le manque de délicatesse du second fort au

jour! On s'attendait qu'après de pareilles scènes, il y aurait une petite

explication armée entre les deux champions, et que M. Littleton donnerait

sa démission ou serait congédié. Mais l'épiderme politique n'est ni bien

fin ni bien sensible; le calus se forme trop vite dans les habitudes

parlementaires; l'ambition et l'intrigue détrônent promptement toute

délicatesse, parfois tout honneur.

M. Stanley, dans l'éternelle question du clergé d'Irlande, a fait encore

un grand discours avant-hier, et pour le coup en cassant les vitres, et

en jetant le gant au ministère, dont il faisait naguère partie. C'était

si naturel à prévoir que je me suis émerveillée de la niaiserie des

ministres et de leurs amis, qui soutenaient, à perdre haleine, que M.

Stanley resterait leur ami et leur défenseur, après sa retraite comme

avant. Comme s'il n'y avait d'autres liens parmi les hommes politiques

que celui d'une ambition commune!

Chronique de 1831 à 1862, Tome 1 (de 4) · 第 9 / 32 段