Les Rothschild, qui prétendent tout savoir, sont venus dire à M. de

Talleyrand, que le marquis de Miraflorès venait de partir pour

Portsmouth, afin d'y offrir de l'argent à don Carlos, sous la condition

qu'il signerait des engagements semblables à ceux acceptés par don

Miguel.

M. Bignon, le jour où il a dîné, avec M. de Talleyrand, chez lord

Palmerston, a dit au premier qu'il désirait lui parler, et, avec un air

et un ton mystérieux et intime, il lui a dit: «Maintenant que j'ai dîné

chez lord Palmerston, on ne dira plus à Paris que je ne puis pas être

ministre.» Cette étrange conclusion a été suivie de blâmes indiscrets

contre le Cabinet français, et d'un peu de surprise que M. Dupin n'eût

pas fait à M. de Talleyrand des ouvertures du même genre. Il faut

convenir que rien ne saurait être plus présomptueux que cet esprit, soit

qu'il prenne la forme doucereuse et souple de M. Bignon, soit qu'il

revête la forme doctorale et rude de M. Dupin.

_Londres, 16 juin 1834._--A propos de M. Dupin, sa mère étant morte, à

Clamecy en Nivernais, il y a quelque temps, il a fait graver sur sa

tombe: «_Ci-gît la mère des trois Dupin._»

Il y a d'assez bons contes ici sur lui et sur son cicerone, l'aimable

Piron. M. Ellice les menant un jour, tous deux, voir je ne sais quelle

curiosité de Londres, M. Dupin déploya, dans la voiture, un grand

mouchoir de poche, à carreaux, bien commun, et, après l'avoir étendu à

quelque distance de son visage, il cracha dedans, en visant assez juste

le milieu du mouchoir. M. Piron lui dit alors, tout haut, et avec un air

fort capable: «Monsieur, dans ce pays-ci, on ne crache pas devant le

monde.»

Le choix de M. Fergusson, pour une des places de haute magistrature,

donne de plus en plus une couleur radicale au Cabinet anglais. Lord Grey,

sans presque s'en douter, est ainsi entraîné vers un abîme, dans lequel

le pousse sa faiblesse et que ses instincts et ses tendances naturelles

repoussent. Lord Brougham se vante d'avoir tout rajusté; lord Durham dit,

au contraire, que c'est lui seul qui a décidé tous les nouveaux arrivants

à accepter, probablement pour lui frayer la route. Celui-ci s'est, pour

le moment, retiré dans sa villa, près de Londres, d'où il dit: «J'ai fait

des Rois et n'ai pas voulu l'être.»

Le marquis de Conyngham est désigné, dit-on, pour les Postes, sans entrée

au Conseil; c'est un choix de société dans lequel la politique semble

être hors de cause.

Au dîner high-tory que le Lord-maire donne le 22 au duc de Gloucester,

le duc de Richmond a accepté d'être présent. Le duc de Wellington, qui,

depuis l'indigne conduite de la Cité à son égard en 1830, a juré de n'y

plus reparaître, s'est fait excuser, sans cacher son motif. Pourtant, ce

n'est plus le même Lord-maire, et probablement le Duc recevrait

aujourd'hui un accueil très flatteur, mais enfin il a fait un serment et

il veut le tenir.

M. Backhouse, le sous-secrétaire d'État au ministère des Affaires

étrangères, a été envoyé à Portsmouth pour prendre les ordres de l'infant

don Carlos, sur tout ce qui pourrait lui être agréable, excepté cependant

de lui offrir de l'argent, cette réserve paraissant être la seule manière

d'appuyer efficacement la négociation du marquis de Miraflorès, qui, lui,

est chargé d'offrir à l'Infant, de la part de son gouvernement, une

pension annuelle de trente mille livres sterling, sous la condition de

prendre des engagements semblables à ceux de dom Miguel. On suppose que

la misère absolue dans laquelle l'Infant, sa femme, ses enfants, la

duchesse de Beïra, sept prêtres et beaucoup de dames, en tout

soixante-douze personnes, qui sont à bord du _Donegal_, se trouvent

réduits, et qui est telle qu'ils n'ont pas de quoi changer de linge,

rendra la négociation assez facile. On ne sait point encore quels sont

les projets de don Carlos, les uns disent qu'il veut se retirer en

Hollande, d'autres nomment Vienne, d'autres enfin parlent de Rome; ce

dernier projet paraît être particulièrement désagréable au gouvernement

actuel d'Espagne, mais personne n'a le droit d'influencer ce choix.

On attend, ici, assez prochainement, M. de Palmella, qui s'y annonce

pour terminer des affaires personnelles, mais on suppose assez

généralement que c'est pour aviser aux moyens de se débarrasser de dom

Pedro dont les absurdes folies ne satisfont personne. Ce serait alors le

moment de choisir un mari à doña Maria da Gloria, et la manière,

peut-être, de débourrer cette jeune Princesse, qui n'a, encore, que les

allures d'un jeune éléphant.

Lord Palmerston, selon ses bonnes et courtoises habitudes, avait envoyé

M. Backhouse à Portsmouth, sans en dire mot à M. de Talleyrand, qui ne

l'a appris que par le bruit public. Cela a amené un petit bout

d'explication entre lord Grey et moi. Il faut convenir qu'il est

impossible d'être meilleur, plus plein de candeur, de sincérité et de

bonnes intentions que lord Grey. Je suis sans cesse touchée de ses

qualités d'homme et frappée de son incapacité d'homme politique. Il a

encore couru après moi, sur son escalier, pour justifier lord Palmerston

sur le fait de toute mauvaise intention et pour me prier de l'excuser

près de M. de Talleyrand. J'ai répondu à cela, par le vieux dicton

français que l'enfer était pavé de bonnes intentions et j'ai ajouté en

anglais: «Well, I promise you to tell to M. de Talleyrand that lord

Palmerston is as innocent as an unborn child, but I don't believe a word

of it.» Cela a fait rire lord Grey, qui a pris le tout à merveille de ma

part, ce qu'il fait toujours.

_Londres, 17 juin 1834._--Don Carlos n'a pas voulu voir M. de Miraflorès,

il n'a reçu que M. Backhouse, auquel il a fait comprendre qu'il

n'accepterait pas un écu à condition de céder le plus petit de ses

droits. Il a chargé M. Sampaïo, l'ancien consul de dom Miguel à Londres,

de lui chercher une maison à Portsmouth, où il veut se reposer pendant

quinze jours, puis de lui en trouver une près de Londres pour y passer

quelque temps.

Le gouvernement anglais attribue le refus de don Carlos à un crédit d'un

million, qu'il croit être sûr que l'Infant a trouvé à Londres chez M.

Saraiva, l'ancien ministre de dom Miguel en Angleterre: on prétend même,

ce qui est peu vraisemblable, que ce crédit lui a été ouvert par le duc

de Blacas. L'évêque de Léon, qu'on dit être un assez mauvais homme, mais

habile, à la façon d'un moine espagnol, est avec l'Infant; c'est lui qui

est le conseil et l'âme de cette cour fugitive.

Le marquis de Conyngham, fils de la célèbre favorite de George IV,

succède décidément, à la direction des Postes, à son beau-frère, le duc

de Richmond; il est jeune, beau, élégant, homme à bonnes fortunes,

recevant et écrivant plus de billets que de lettres; aussi dit-on qu'il

est le _Post-master general of the two penny Post_.

_Londres, 18 juin 1834._--Il y a toujours une grande confusion, et un

conflit de juridiction, dans toutes les réunions de dames, et malgré la

présidence de la duchesse-comtesse de Sutherland, il y a eu bien des

discussions et des hésitations pour ce bracelet à offrir à Mme de Lieven.

Quelques dames se sont retirées par économie, d'autres parce qu'elles

n'étaient pas directrices de l'affaire, enfin, il en reste trente. Le

choix des pierres et la façon de les monter ont été un autre chapitre

difficile: point d'opales, la Princesse ne les aime pas; pas de rubis,

ils sont trop chers; les turquoises viennent de Russie, ce serait envoyer

de l'eau à la rivière; les améthystes de même; les saphirs, la Princesse

en possède de superbes; l'émeraude peut-être; mais non--mais oui--mais

cependant--pourquoi pas?--ce ne sera pas ce que je croyais--le péridot

n'est pas assez distingué; il faut demander à la Princesse elle-même...

C'est ce que l'on a fait; voilà le mystère éventé, la surprise finie et

une grosse perle choisie.

Vient ensuite la question plus délicate, plus littéraire, celle de

l'inscription dédicatoire. Ces dames tiennent à ce que les mots gravés

soient en anglais; alors, en ma qualité d'étrangère, je me retire. On me

témoigne des regrets obligeants; je persiste, comme de raison, et me

voilà hors de cause. Je reste comme simple spectatrice et je ne m'en

amuse pas moins. On essaye de vingt rédactions différentes, les

poétiques, les symboliques: les unes veulent jouer sur l'image de la

perle, et disent que la perle a été choisie parce que la Princesse est la

perle des femmes, les autres trouvent que l'image ne serait pas assez

exacte pour l'adopter: on veut y mêler un petit mot adressé aux talents

politiques de la Princesse, ce qui fait rappeler à l'ordre. Il faut

encore trouver un moyen de rappeler les noms des donatrices sans blesser

les autres dames de la société anglaise. Aussi on me consulte; je réponds

que je ne sais pas assez d'anglais pour avoir un avis; on me demande ce

que je mettrais si c'était en français, je le dis, et, de guerre lasse,

on se décide à le traduire en anglais et à l'adopter. Ce sont quelques

mots fort simples: «Testimony of regard, regret and affection presented

to the princess Lieven on her departure, by some english ladies of her

particular aquaintance. July 1834.»

_Londres, 19 juin 1834._--Mme de Lieven, qui est venue hier matin chez

moi, et qui est dans une émotion toujours croissante à mesure que son

départ approche, emportée par l'espèce de fièvre qu'elle éprouve, m'a dit

avec amertume qu'elle était sûre qu'il y avait, outre lord Palmerston,

une seconde personne soulagée de son départ, et que c'était le Roi

d'Angleterre; qu'il s'était refusé à écrire la lettre autographe qui,

tout en mettant l'amour-propre de son ministre à couvert, aurait pu faire

revenir sur le rappel de M. de Lieven; que Palmerston avait endoctriné le

Roi sur les inconvénients qu'il y avait à la trop longue résidence des

ambassadeurs étrangers à sa Cour; qu'ils y devenaient trop initiés et y

acquéraient même une puissance réelle et importante; bref, le Roi est

charmé du départ de Mme de Lieven, et elle en fait honneur à Palmerston,

ce qui n'augmente pas son goût pour lui. Elle trouverait une consolation

à la pensée de l'abîme qui s'ouvre sous ses pieds; en effet, le

ministère, tout entier, ne paraît rien moins que solide, et le plus

ébranlé d'entre ses membres est sans doute lord Palmerston. Ses collègues

n'en font plus grand cas. Lord Grey convient qu'il parle mal aux

Communes, le Corps diplomatique déteste son arrogance, les Anglais le

trouvent mal élevé. Son seul mérite paraît, après tout, ne consister que

dans une facilité remarquable à parler et à écrire le français. Le départ

des Lieven, qui fait de la peine à tout le monde et très certainement à

lord Grey, est si généralement attribué à l'entêtement impertinent de

lord Palmerston, que personne ne cherche à dissimuler cette conviction,

pas même les ministres, ses collègues. Aussi, dans les nombreux dîners et

les réunions d'adieu qu'on offre aux Lieven, personne n'invite lord

Palmerston; c'est d'autant plus remarquable que lady Cowper est

nécessairement de tous. Il n'a pas laissé que d'en être très piqué,

surtout de la part de lord Grey. Celui-ci s'en est fait un petit mérite

près de Mme de Lieven en lui disant: «Vous voyez, j'ai réuni vos amis et

j'ai évité Palmerston.» La pauvre lady Cowper a le reflet de toute

l'humeur de lord Palmerston; on dit qu'il la lui témoigne rudement.

Le duc de Saxe-Meiningen est arrivé, sur l'invitation du Roi, pour

escorter la Reine, sa sœur, pendant son voyage en Allemagne. Elle part,

dit-on, le 4 juillet; le Roi insiste pour que ce soit le 2: il est si

étrangement pressé de ce départ qu'il a arrangé à lui tout seul, que

beaucoup de gens croient qu'il ne laissera pas revenir la Reine de sitôt,

et que personne ne doute du plaisir qu'il anticipe à reprendre la vie de

garçon. Tout le monde tremble de ce qu'il va imaginer pour se divertir:

le genre de ses plaisirs, l'ordre des personnes qu'il y appellera, tout

cela donne à penser aux gens comme il faut, et les inquiète. Il a,

sûrement, de singulières fantaisies en tête, puisque l'autre jour, à

dîner, il a interpellé tout haut un vieux amiral qu'il a beaucoup connu

jadis, en lui demandant s'il était toujours aussi gaillard qu'il l'avait

connu; et l'amiral lui ayant répondu que l'âge des folies était passé, le

Roi a repris que, quant à lui, _il comptait bien s'y remettre_!

C'est toujours un événement pour moi que l'arrivée d'une lettre de M.

Royer-Collard, d'abord parce que je lui suis fort attachée, puis parce

qu'il dit beaucoup en peu de mots, toujours d'une manière frappante, et

avec un ton qui n'appartient qu'à lui et qui donne longtemps à penser.

C'est ainsi que dans la lettre que je viens de recevoir, il y a ceci

plein de vérité et d'une malice de bon goût: «Il a bien de l'esprit

(c'est de Thiers dont il s'agit); il lui manque du monde, et l'expérience

que le monde donne, de la gravité et quelques _principes_; en écrivant ce

mot, il me vient à l'esprit que vous me prendrez pour un _doctrinaire_,

ce serait bien injuste, car ils sont bien exempts de _ce faible-là_.»

_Londres, 20 juin 1834._--Des lettres tombées en mains peu sûres ont

appris que le duc de Leuchtenberg, fatigué de l'éclat qu'avaient eu les

projets de la sœur de la duchesse de Bragance, pour lui faire épouser

doña Maria, priait la Duchesse d'y renoncer désormais, parce qu'ils

avaient inspiré trop de méfiance pour qu'ils puissent réussir; mais il

engage, en même temps, sa sœur, à songer à leur jeune frère Max qui n'a

pas éveillé de soupçons, et qu'il serait plus aisé de faire arriver au

but. Maintenant que ce second projet est dévoilé, il est probable que

son exécution sera aussi vivement contrariée que l'a été la première

intrigue de cette ex-impératrice. On la dit singulièrement active et

ambitieuse, sous des dehors très doux, très agréables et surtout très

simples.

La conversation ayant tourné, hier au soir, dans notre salon, sur le

caractère et la position de Mirabeau, j'ai entendu M. de Talleyrand

répéter un fait curieux: c'est qu'à la Restauration, ayant été, pendant

la durée du gouvernement provisoire, en possession des archives les plus

secrètes de la Révolution, il y avait trouvé la quittance en règle donnée

par Mirabeau de l'argent reçu de la Cour. Cette quittance était motivée

et précisait les services qu'il s'engageait à rendre. M. de Talleyrand a

ajouté que, malgré cette transaction d'argent, il serait injuste de dire

que Mirabeau se fût _vendu_; que tout en recevant le prix des services

qu'il promettait, il n'y sacrifiait cependant pas son opinion; il voulait

servir la France, autant que le monarque, et se réservait la liberté de

pensée, d'action et de moyens, tout en se liant pour le résultat. D'après

cela, sans mériter le jugement extrême de bassesse et d'avilissement que

plusieurs ont porté contre Mirabeau, on peut, cependant, se permettre de

trouver que son caractère était infiniment moins élevé que son esprit. Il

appartenait, d'ailleurs, à une mauvaise race; le père, la mère, le frère,

la sœur, tous étaient ou fous, ou méchants, ou livrés à mille

turpitudes. Et cependant, malgré une déplorable réputation, arrivant

partout comme une espèce de forçat libéré, d'une laideur remarquable et

habituellement sans argent, quelle influence magique n'exerce-t-il pas?

Elle est telle, que son souvenir même l'exerce encore; que cette

prodigieuse organisation en impose; que cette verve surabondante ravit et

attache même à travers les formes ennuyeuses et fatigantes dont on l'a

emmaillotée, dans le livre que son fils adoptif vient de faire paraître.

L'authenticité des matériaux, l'abondance des citations originales, et

leur intérêt merveilleux, dédommagent souvent de la gaucherie et de la

pesanteur de la mise en œuvre.

Il a d'ailleurs, pour moi, un mérite particulier, celui d'éclairer mon

ignorance. Je n'avais qu'une idée très vague de Mirabeau, il était resté

voilé pour moi qui connais si imparfaitement la Révolution française.

Elle est trop près de moi, pour en avoir fait l'objet d'études

historiques, et elle ne m'a pas été assez contemporaine, pour avoir

appris à la connaître pendant sa durée; quelques récits de M. de

Talleyrand, les _Mémoires_ de Mme Roland, voilà tout ce que j'en sais.

D'ailleurs, j'ai une répugnance si vive pour cette dégoûtante et terrible

époque, que je n'ai jamais eu le courage d'y arrêter ma pensée, et que

j'ai presque toujours sauté à pieds joints l'abîme qui sépare 1789 de

l'Empire. Les _Mémoires_ de M. de Talleyrand auraient pu m'éclairer sans

doute, mais je me suis trouvée trop préoccupée de l'individu pour bien

saisir la question générale. M. de Talleyrand, dans ses _Mémoires_,

apprend beaucoup mieux ce qui a amené la catastrophe qu'il n'en donne les

détails. Il était, d'ailleurs, hors de France pendant les années les plus

critiques. Son séjour en Amérique est un des épisodes les plus agréables

de ses souvenirs; c'est, pour le lecteur comme pour lui-même, un temps

de halte et de repos, qui met à l'abri des horreurs de la Convention et

fait reprendre haleine avant d'arriver aux bouleversements armés de

l'Empire.

M. de Talleyrand a ajouté, au sujet de la quittance de Mirabeau, que, la

regardant comme un papier de famille et ne se sentant pas en droit de la

garder, il l'avait remise à Louis XVIII lui-même et qu'il ignorait ce

qu'elle était devenue.

_Londres, 21 juin 1834._--M. de Talleyrand avait plus de cinquante-cinq

ans lorsqu'il a commencé à écrire ses _Mémoires_ ou plutôt un petit

volume sur M. le duc de Choiseul. Partant en 1809 pour les eaux de

Bourbon-l'Archambault, il demanda à Mme de Rémusat de lui prêter un livre

à lire en route: elle lui donna l'_Histoire du dix-huitième siècle_, par

Lacretelle, ouvrage inexact et incomplet. M. de Talleyrand, impatienté

des erreurs et de l'ignorance qu'il y trouvait, mit les loisirs des eaux

à profit pour tracer un tableau rapide, vrai et parfaitement vif et animé

d'une des époques particulièrement dénaturées par Lacretelle. L'extrême

plaisir que ce petit morceau fit aux personnes qui en eurent connaissance

et l'intérêt que M. de Talleyrand trouva à l'écrire, lui donnèrent l'idée

de grouper les événements subséquents autour d'un autre personnage qu'il

avait beaucoup connu; il fit alors son morceau sur M. le duc d'Orléans,

non moins curieux que le premier, mais qu'il a, depuis, refondu aux trois

quarts dans ses propres _Mémoires_. Ceux-ci vinrent, tout naturellement,

compléter, par des souvenirs plus personnels encore, les récits des deux

époques, dont l'une avait vu préparer, et l'autre s'accomplir, la crise

dans laquelle M. de Talleyrand a pris sa place historique. C'est pendant

les quatre années de sa disgrâce près de l'Empereur Napoléon qu'il a le

plus, et j'ajouterais, le plus brillamment écrit. De 1814 à 1816, il n'a

presque rien fait pour ses _Mémoires_; plus tard, et jusqu'en 1830, il a

revu, corrigé, ajouté, complété; il a lié son morceau sur Erfurth et un

autre sur la catastrophe d'Espagne, qui a conduit Ferdinand VII à

Valençay, au corps principal de ses _Mémoires_; il les a poussés

jusqu'après la Restauration, mais toute sa correspondance durant le

Congrès de Vienne, dont les originaux sont aux Affaires étrangères, et

qui forme un curieux document, lui ayant été soustraite (c'est-à-dire les

copies), il s'est trouvé sans matériaux et sans notes pour cette époque

intéressante, et cela se sent parfois dans les _Mémoires_.

En général, il est fâcheux que M. de Talleyrand n'ayant jamais fait de

journal ou pris des notes, et ayant la plus monstrueuse incurie et

négligence pour ses papiers, se soit trouvé, le jour où il a voulu

rassembler ses souvenirs, sans aucun autre moyen de les retrouver et d'en

suivre exactement les détails, que sa mémoire, fort bonne assurément,

mais nécessairement trop surchargée pour ne pas laisser quelquefois des

lacunes regrettables[23].

[23] Explication rationnelle de ce qui fit l'étonnement du

public, quand, en 1891, les _Mémoires_ du prince de Talleyrand

parurent, par les soins du duc de Broglie. La polémique qui

s'éleva alors, sur le point de savoir si M. de Bacourt n'avait

pas tronqué le texte de ces _Mémoires_, ne peut recevoir une plus

précise réponse que celle donnée par cette _Chronique_.

J'ai souvent entendu M. de Talleyrand raconter des anecdotes très

piquantes, qui sont omises dans ses _Mémoires_, parce que, dans le moment

où il écrivait, il n'y songeait plus. J'ai eu, moi-même, le tort de ne

pas les écrire à mesure, et de m'en fier aussi à ma seule mémoire et la

mémoire est souvent bien trompeuse pour soi-même et insuffisante pour les

autres.

M. de Talleyrand a fait, malheureusement, trop souvent, et à toute sorte

de monde, la lecture de ses _Mémoires_ ou plutôt de telle ou telle partie

de ses _Mémoires_; il les a dictés et fait recopier, tantôt à l'un,

tantôt à l'autre: cela en a publié l'existence et a éveillé l'inquiétude

politique des uns, la jalousie littéraire des autres; l'infidélité, la

cupidité ont spéculé sur leur importance. On assure, et je suis portée à

le croire, que plusieurs copies tronquées et envenimées par l'esprit

libellique et haineux de ceux qui les possèdent, existent et doivent être

publiées un jour; ce serait un malheur, non seulement à propos des

mauvaises passions que cela mettrait en jeu, mais aussi parce que ces

copies infidèles ôteraient du mérite, de la nouveauté et de la curiosité

aux _Mémoires_ authentiques, lorsqu'un jour ils paraîtront. Ils seront

comme déflorés d'avance.

Je n'en connais pas de moins libelliques que ceux-ci. Je ne dis pas qu'il

ne s'y retrouve parfois de cette malice fine et gaie, qui est si

naturelle à l'esprit de M. de Talleyrand, mais il n'y a rien de méchant,

rien d'insultant; moins de scandale que dans aucun écrit de ce genre.

Les femmes, qui ont tenu cependant tant de place dans les habitudes

sociales de M. de Talleyrand, sont traitées par lui avec respect, ou au

moins avec grâce, mesure et indulgence. On voit qu'il est resté

reconnaissant du charme qu'elles ont répandu sur son existence; et si, un

jour, les hommes graves trouvent ces _Mémoires_ incomplets pour

l'histoire, si les hommes curieux n'y trouvent pas toutes les révélations

qu'ils y cherchaient, ils pourront peut-être en accuser l'insouciante

paresse de M. de Talleyrand; mais les femmes devront toujours lui savoir

gré de cette retenue de bon ton qui a refusé à l'insolence, à la

grossièreté, au cynisme des publicistes libelliques du temps actuel, de

nouvelles armes pour calomnier ou médire.

_Londres, 22 juin 1834._--Sir Robert Peel, chez lequel j'ai dîné hier, me

faisait observer que M. Dupin, qui y dînait aussi, ressemblait bien plus

à un Américain qu'à un Français. C'est à peu près le plus mauvais

compliment qui puisse sortir de la bouche d'un Anglais bien élevé! Sir

Robert Peel m'a paru être tout particulièrement _in good spirits_. Le

soin qu'il a mis à me questionner sur les membres du ministère français,

et à insister sur son goût et son admiration pour M. de Talleyrand, m'a

fait penser qu'il pouvait bien y avoir là quelque idée d'être bientôt en

position d'avoir des affaires à traiter directement avec eux. J'ai

demandé à sir Robert Peel s'il trouvait les allures et le ton de

discussion changés, depuis le Parlement réformé. Il m'a répondu que oui,

jusqu'à un certain point; mais que ce qui le frappait surtout, c'était

le manque absolu de talents nouveaux, dans cette nouvelle émission de

membres, dans la Chambre des Communes. Il m'a semblé en être au moins

aussi satisfait que surpris; il a, en effet, de fort bonnes raisons pour

désirer que les anciennes célébrités parlementaires ne soient pas

effacées.

Chronique de 1831 à 1862, Tome 1 (de 4) · 第 8 / 32 段