Talleyrand, que le marquis de Miraflorès venait de partir pour
Portsmouth, afin d'y offrir de l'argent à don Carlos, sous la condition
qu'il signerait des engagements semblables à ceux acceptés par don
Miguel.
M. Bignon, le jour où il a dîné, avec M. de Talleyrand, chez lord
Palmerston, a dit au premier qu'il désirait lui parler, et, avec un air
et un ton mystérieux et intime, il lui a dit: «Maintenant que j'ai dîné
chez lord Palmerston, on ne dira plus à Paris que je ne puis pas être
ministre.» Cette étrange conclusion a été suivie de blâmes indiscrets
contre le Cabinet français, et d'un peu de surprise que M. Dupin n'eût
pas fait à M. de Talleyrand des ouvertures du même genre. Il faut
convenir que rien ne saurait être plus présomptueux que cet esprit, soit
qu'il prenne la forme doucereuse et souple de M. Bignon, soit qu'il
revête la forme doctorale et rude de M. Dupin.
_Londres, 16 juin 1834._--A propos de M. Dupin, sa mère étant morte, à
Clamecy en Nivernais, il y a quelque temps, il a fait graver sur sa
tombe: «_Ci-gît la mère des trois Dupin._»
Il y a d'assez bons contes ici sur lui et sur son cicerone, l'aimable
Piron. M. Ellice les menant un jour, tous deux, voir je ne sais quelle
curiosité de Londres, M. Dupin déploya, dans la voiture, un grand
mouchoir de poche, à carreaux, bien commun, et, après l'avoir étendu à
quelque distance de son visage, il cracha dedans, en visant assez juste
le milieu du mouchoir. M. Piron lui dit alors, tout haut, et avec un air
fort capable: «Monsieur, dans ce pays-ci, on ne crache pas devant le
monde.»
Le choix de M. Fergusson, pour une des places de haute magistrature,
donne de plus en plus une couleur radicale au Cabinet anglais. Lord Grey,
sans presque s'en douter, est ainsi entraîné vers un abîme, dans lequel
le pousse sa faiblesse et que ses instincts et ses tendances naturelles
repoussent. Lord Brougham se vante d'avoir tout rajusté; lord Durham dit,
au contraire, que c'est lui seul qui a décidé tous les nouveaux arrivants
à accepter, probablement pour lui frayer la route. Celui-ci s'est, pour
le moment, retiré dans sa villa, près de Londres, d'où il dit: «J'ai fait
des Rois et n'ai pas voulu l'être.»
Le marquis de Conyngham est désigné, dit-on, pour les Postes, sans entrée
au Conseil; c'est un choix de société dans lequel la politique semble
être hors de cause.
Au dîner high-tory que le Lord-maire donne le 22 au duc de Gloucester,
le duc de Richmond a accepté d'être présent. Le duc de Wellington, qui,
depuis l'indigne conduite de la Cité à son égard en 1830, a juré de n'y
plus reparaître, s'est fait excuser, sans cacher son motif. Pourtant, ce
n'est plus le même Lord-maire, et probablement le Duc recevrait
aujourd'hui un accueil très flatteur, mais enfin il a fait un serment et
il veut le tenir.
M. Backhouse, le sous-secrétaire d'État au ministère des Affaires
étrangères, a été envoyé à Portsmouth pour prendre les ordres de l'infant
don Carlos, sur tout ce qui pourrait lui être agréable, excepté cependant
de lui offrir de l'argent, cette réserve paraissant être la seule manière
d'appuyer efficacement la négociation du marquis de Miraflorès, qui, lui,
est chargé d'offrir à l'Infant, de la part de son gouvernement, une
pension annuelle de trente mille livres sterling, sous la condition de
prendre des engagements semblables à ceux de dom Miguel. On suppose que
la misère absolue dans laquelle l'Infant, sa femme, ses enfants, la
duchesse de Beïra, sept prêtres et beaucoup de dames, en tout
soixante-douze personnes, qui sont à bord du _Donegal_, se trouvent
réduits, et qui est telle qu'ils n'ont pas de quoi changer de linge,
rendra la négociation assez facile. On ne sait point encore quels sont
les projets de don Carlos, les uns disent qu'il veut se retirer en
Hollande, d'autres nomment Vienne, d'autres enfin parlent de Rome; ce
dernier projet paraît être particulièrement désagréable au gouvernement
actuel d'Espagne, mais personne n'a le droit d'influencer ce choix.
On attend, ici, assez prochainement, M. de Palmella, qui s'y annonce
pour terminer des affaires personnelles, mais on suppose assez
généralement que c'est pour aviser aux moyens de se débarrasser de dom
Pedro dont les absurdes folies ne satisfont personne. Ce serait alors le
moment de choisir un mari à doña Maria da Gloria, et la manière,
peut-être, de débourrer cette jeune Princesse, qui n'a, encore, que les
allures d'un jeune éléphant.
Lord Palmerston, selon ses bonnes et courtoises habitudes, avait envoyé
M. Backhouse à Portsmouth, sans en dire mot à M. de Talleyrand, qui ne
l'a appris que par le bruit public. Cela a amené un petit bout
d'explication entre lord Grey et moi. Il faut convenir qu'il est
impossible d'être meilleur, plus plein de candeur, de sincérité et de
bonnes intentions que lord Grey. Je suis sans cesse touchée de ses
qualités d'homme et frappée de son incapacité d'homme politique. Il a
encore couru après moi, sur son escalier, pour justifier lord Palmerston
sur le fait de toute mauvaise intention et pour me prier de l'excuser
près de M. de Talleyrand. J'ai répondu à cela, par le vieux dicton
français que l'enfer était pavé de bonnes intentions et j'ai ajouté en
anglais: «Well, I promise you to tell to M. de Talleyrand that lord
Palmerston is as innocent as an unborn child, but I don't believe a word
of it.» Cela a fait rire lord Grey, qui a pris le tout à merveille de ma
part, ce qu'il fait toujours.
_Londres, 17 juin 1834._--Don Carlos n'a pas voulu voir M. de Miraflorès,
il n'a reçu que M. Backhouse, auquel il a fait comprendre qu'il
n'accepterait pas un écu à condition de céder le plus petit de ses
droits. Il a chargé M. Sampaïo, l'ancien consul de dom Miguel à Londres,
de lui chercher une maison à Portsmouth, où il veut se reposer pendant
quinze jours, puis de lui en trouver une près de Londres pour y passer
quelque temps.
Le gouvernement anglais attribue le refus de don Carlos à un crédit d'un
million, qu'il croit être sûr que l'Infant a trouvé à Londres chez M.
Saraiva, l'ancien ministre de dom Miguel en Angleterre: on prétend même,
ce qui est peu vraisemblable, que ce crédit lui a été ouvert par le duc
de Blacas. L'évêque de Léon, qu'on dit être un assez mauvais homme, mais
habile, à la façon d'un moine espagnol, est avec l'Infant; c'est lui qui
est le conseil et l'âme de cette cour fugitive.
Le marquis de Conyngham, fils de la célèbre favorite de George IV,
succède décidément, à la direction des Postes, à son beau-frère, le duc
de Richmond; il est jeune, beau, élégant, homme à bonnes fortunes,
recevant et écrivant plus de billets que de lettres; aussi dit-on qu'il
est le _Post-master general of the two penny Post_.
_Londres, 18 juin 1834._--Il y a toujours une grande confusion, et un
conflit de juridiction, dans toutes les réunions de dames, et malgré la
présidence de la duchesse-comtesse de Sutherland, il y a eu bien des
discussions et des hésitations pour ce bracelet à offrir à Mme de Lieven.
Quelques dames se sont retirées par économie, d'autres parce qu'elles
n'étaient pas directrices de l'affaire, enfin, il en reste trente. Le
choix des pierres et la façon de les monter ont été un autre chapitre
difficile: point d'opales, la Princesse ne les aime pas; pas de rubis,
ils sont trop chers; les turquoises viennent de Russie, ce serait envoyer
de l'eau à la rivière; les améthystes de même; les saphirs, la Princesse
en possède de superbes; l'émeraude peut-être; mais non--mais oui--mais
cependant--pourquoi pas?--ce ne sera pas ce que je croyais--le péridot
n'est pas assez distingué; il faut demander à la Princesse elle-même...
C'est ce que l'on a fait; voilà le mystère éventé, la surprise finie et
une grosse perle choisie.
Vient ensuite la question plus délicate, plus littéraire, celle de
l'inscription dédicatoire. Ces dames tiennent à ce que les mots gravés
soient en anglais; alors, en ma qualité d'étrangère, je me retire. On me
témoigne des regrets obligeants; je persiste, comme de raison, et me
voilà hors de cause. Je reste comme simple spectatrice et je ne m'en
amuse pas moins. On essaye de vingt rédactions différentes, les
poétiques, les symboliques: les unes veulent jouer sur l'image de la
perle, et disent que la perle a été choisie parce que la Princesse est la
perle des femmes, les autres trouvent que l'image ne serait pas assez
exacte pour l'adopter: on veut y mêler un petit mot adressé aux talents
politiques de la Princesse, ce qui fait rappeler à l'ordre. Il faut
encore trouver un moyen de rappeler les noms des donatrices sans blesser
les autres dames de la société anglaise. Aussi on me consulte; je réponds
que je ne sais pas assez d'anglais pour avoir un avis; on me demande ce
que je mettrais si c'était en français, je le dis, et, de guerre lasse,
on se décide à le traduire en anglais et à l'adopter. Ce sont quelques
mots fort simples: «Testimony of regard, regret and affection presented
to the princess Lieven on her departure, by some english ladies of her
particular aquaintance. July 1834.»
_Londres, 19 juin 1834._--Mme de Lieven, qui est venue hier matin chez
moi, et qui est dans une émotion toujours croissante à mesure que son
départ approche, emportée par l'espèce de fièvre qu'elle éprouve, m'a dit
avec amertume qu'elle était sûre qu'il y avait, outre lord Palmerston,
une seconde personne soulagée de son départ, et que c'était le Roi
d'Angleterre; qu'il s'était refusé à écrire la lettre autographe qui,
tout en mettant l'amour-propre de son ministre à couvert, aurait pu faire
revenir sur le rappel de M. de Lieven; que Palmerston avait endoctriné le
Roi sur les inconvénients qu'il y avait à la trop longue résidence des
ambassadeurs étrangers à sa Cour; qu'ils y devenaient trop initiés et y
acquéraient même une puissance réelle et importante; bref, le Roi est
charmé du départ de Mme de Lieven, et elle en fait honneur à Palmerston,
ce qui n'augmente pas son goût pour lui. Elle trouverait une consolation
à la pensée de l'abîme qui s'ouvre sous ses pieds; en effet, le
ministère, tout entier, ne paraît rien moins que solide, et le plus
ébranlé d'entre ses membres est sans doute lord Palmerston. Ses collègues
n'en font plus grand cas. Lord Grey convient qu'il parle mal aux
Communes, le Corps diplomatique déteste son arrogance, les Anglais le
trouvent mal élevé. Son seul mérite paraît, après tout, ne consister que
dans une facilité remarquable à parler et à écrire le français. Le départ
des Lieven, qui fait de la peine à tout le monde et très certainement à
lord Grey, est si généralement attribué à l'entêtement impertinent de
lord Palmerston, que personne ne cherche à dissimuler cette conviction,
pas même les ministres, ses collègues. Aussi, dans les nombreux dîners et
les réunions d'adieu qu'on offre aux Lieven, personne n'invite lord
Palmerston; c'est d'autant plus remarquable que lady Cowper est
nécessairement de tous. Il n'a pas laissé que d'en être très piqué,
surtout de la part de lord Grey. Celui-ci s'en est fait un petit mérite
près de Mme de Lieven en lui disant: «Vous voyez, j'ai réuni vos amis et
j'ai évité Palmerston.» La pauvre lady Cowper a le reflet de toute
l'humeur de lord Palmerston; on dit qu'il la lui témoigne rudement.
Le duc de Saxe-Meiningen est arrivé, sur l'invitation du Roi, pour
escorter la Reine, sa sœur, pendant son voyage en Allemagne. Elle part,
dit-on, le 4 juillet; le Roi insiste pour que ce soit le 2: il est si
étrangement pressé de ce départ qu'il a arrangé à lui tout seul, que
beaucoup de gens croient qu'il ne laissera pas revenir la Reine de sitôt,
et que personne ne doute du plaisir qu'il anticipe à reprendre la vie de
garçon. Tout le monde tremble de ce qu'il va imaginer pour se divertir:
le genre de ses plaisirs, l'ordre des personnes qu'il y appellera, tout
cela donne à penser aux gens comme il faut, et les inquiète. Il a,
sûrement, de singulières fantaisies en tête, puisque l'autre jour, à
dîner, il a interpellé tout haut un vieux amiral qu'il a beaucoup connu
jadis, en lui demandant s'il était toujours aussi gaillard qu'il l'avait
connu; et l'amiral lui ayant répondu que l'âge des folies était passé, le
Roi a repris que, quant à lui, _il comptait bien s'y remettre_!
C'est toujours un événement pour moi que l'arrivée d'une lettre de M.
Royer-Collard, d'abord parce que je lui suis fort attachée, puis parce
qu'il dit beaucoup en peu de mots, toujours d'une manière frappante, et
avec un ton qui n'appartient qu'à lui et qui donne longtemps à penser.
C'est ainsi que dans la lettre que je viens de recevoir, il y a ceci
plein de vérité et d'une malice de bon goût: «Il a bien de l'esprit
(c'est de Thiers dont il s'agit); il lui manque du monde, et l'expérience
que le monde donne, de la gravité et quelques _principes_; en écrivant ce
mot, il me vient à l'esprit que vous me prendrez pour un _doctrinaire_,
ce serait bien injuste, car ils sont bien exempts de _ce faible-là_.»
_Londres, 20 juin 1834._--Des lettres tombées en mains peu sûres ont
appris que le duc de Leuchtenberg, fatigué de l'éclat qu'avaient eu les
projets de la sœur de la duchesse de Bragance, pour lui faire épouser
doña Maria, priait la Duchesse d'y renoncer désormais, parce qu'ils
avaient inspiré trop de méfiance pour qu'ils puissent réussir; mais il
engage, en même temps, sa sœur, à songer à leur jeune frère Max qui n'a
pas éveillé de soupçons, et qu'il serait plus aisé de faire arriver au
but. Maintenant que ce second projet est dévoilé, il est probable que
son exécution sera aussi vivement contrariée que l'a été la première
intrigue de cette ex-impératrice. On la dit singulièrement active et
ambitieuse, sous des dehors très doux, très agréables et surtout très
simples.
La conversation ayant tourné, hier au soir, dans notre salon, sur le
caractère et la position de Mirabeau, j'ai entendu M. de Talleyrand
répéter un fait curieux: c'est qu'à la Restauration, ayant été, pendant
la durée du gouvernement provisoire, en possession des archives les plus
secrètes de la Révolution, il y avait trouvé la quittance en règle donnée
par Mirabeau de l'argent reçu de la Cour. Cette quittance était motivée
et précisait les services qu'il s'engageait à rendre. M. de Talleyrand a
ajouté que, malgré cette transaction d'argent, il serait injuste de dire
que Mirabeau se fût _vendu_; que tout en recevant le prix des services
qu'il promettait, il n'y sacrifiait cependant pas son opinion; il voulait
servir la France, autant que le monarque, et se réservait la liberté de
pensée, d'action et de moyens, tout en se liant pour le résultat. D'après
cela, sans mériter le jugement extrême de bassesse et d'avilissement que
plusieurs ont porté contre Mirabeau, on peut, cependant, se permettre de
trouver que son caractère était infiniment moins élevé que son esprit. Il
appartenait, d'ailleurs, à une mauvaise race; le père, la mère, le frère,
la sœur, tous étaient ou fous, ou méchants, ou livrés à mille
turpitudes. Et cependant, malgré une déplorable réputation, arrivant
partout comme une espèce de forçat libéré, d'une laideur remarquable et
habituellement sans argent, quelle influence magique n'exerce-t-il pas?
Elle est telle, que son souvenir même l'exerce encore; que cette
prodigieuse organisation en impose; que cette verve surabondante ravit et
attache même à travers les formes ennuyeuses et fatigantes dont on l'a
emmaillotée, dans le livre que son fils adoptif vient de faire paraître.
L'authenticité des matériaux, l'abondance des citations originales, et
leur intérêt merveilleux, dédommagent souvent de la gaucherie et de la
pesanteur de la mise en œuvre.
Il a d'ailleurs, pour moi, un mérite particulier, celui d'éclairer mon
ignorance. Je n'avais qu'une idée très vague de Mirabeau, il était resté
voilé pour moi qui connais si imparfaitement la Révolution française.
Elle est trop près de moi, pour en avoir fait l'objet d'études
historiques, et elle ne m'a pas été assez contemporaine, pour avoir
appris à la connaître pendant sa durée; quelques récits de M. de
Talleyrand, les _Mémoires_ de Mme Roland, voilà tout ce que j'en sais.
D'ailleurs, j'ai une répugnance si vive pour cette dégoûtante et terrible
époque, que je n'ai jamais eu le courage d'y arrêter ma pensée, et que
j'ai presque toujours sauté à pieds joints l'abîme qui sépare 1789 de
l'Empire. Les _Mémoires_ de M. de Talleyrand auraient pu m'éclairer sans
doute, mais je me suis trouvée trop préoccupée de l'individu pour bien
saisir la question générale. M. de Talleyrand, dans ses _Mémoires_,
apprend beaucoup mieux ce qui a amené la catastrophe qu'il n'en donne les
détails. Il était, d'ailleurs, hors de France pendant les années les plus
critiques. Son séjour en Amérique est un des épisodes les plus agréables
de ses souvenirs; c'est, pour le lecteur comme pour lui-même, un temps
de halte et de repos, qui met à l'abri des horreurs de la Convention et
fait reprendre haleine avant d'arriver aux bouleversements armés de
l'Empire.
M. de Talleyrand a ajouté, au sujet de la quittance de Mirabeau, que, la
regardant comme un papier de famille et ne se sentant pas en droit de la
garder, il l'avait remise à Louis XVIII lui-même et qu'il ignorait ce
qu'elle était devenue.
_Londres, 21 juin 1834._--M. de Talleyrand avait plus de cinquante-cinq
ans lorsqu'il a commencé à écrire ses _Mémoires_ ou plutôt un petit
volume sur M. le duc de Choiseul. Partant en 1809 pour les eaux de
Bourbon-l'Archambault, il demanda à Mme de Rémusat de lui prêter un livre
à lire en route: elle lui donna l'_Histoire du dix-huitième siècle_, par
Lacretelle, ouvrage inexact et incomplet. M. de Talleyrand, impatienté
des erreurs et de l'ignorance qu'il y trouvait, mit les loisirs des eaux
à profit pour tracer un tableau rapide, vrai et parfaitement vif et animé
d'une des époques particulièrement dénaturées par Lacretelle. L'extrême
plaisir que ce petit morceau fit aux personnes qui en eurent connaissance
et l'intérêt que M. de Talleyrand trouva à l'écrire, lui donnèrent l'idée
de grouper les événements subséquents autour d'un autre personnage qu'il
avait beaucoup connu; il fit alors son morceau sur M. le duc d'Orléans,
non moins curieux que le premier, mais qu'il a, depuis, refondu aux trois
quarts dans ses propres _Mémoires_. Ceux-ci vinrent, tout naturellement,
compléter, par des souvenirs plus personnels encore, les récits des deux
époques, dont l'une avait vu préparer, et l'autre s'accomplir, la crise
dans laquelle M. de Talleyrand a pris sa place historique. C'est pendant
les quatre années de sa disgrâce près de l'Empereur Napoléon qu'il a le
plus, et j'ajouterais, le plus brillamment écrit. De 1814 à 1816, il n'a
presque rien fait pour ses _Mémoires_; plus tard, et jusqu'en 1830, il a
revu, corrigé, ajouté, complété; il a lié son morceau sur Erfurth et un
autre sur la catastrophe d'Espagne, qui a conduit Ferdinand VII à
Valençay, au corps principal de ses _Mémoires_; il les a poussés
jusqu'après la Restauration, mais toute sa correspondance durant le
Congrès de Vienne, dont les originaux sont aux Affaires étrangères, et
qui forme un curieux document, lui ayant été soustraite (c'est-à-dire les
copies), il s'est trouvé sans matériaux et sans notes pour cette époque
intéressante, et cela se sent parfois dans les _Mémoires_.
En général, il est fâcheux que M. de Talleyrand n'ayant jamais fait de
journal ou pris des notes, et ayant la plus monstrueuse incurie et
négligence pour ses papiers, se soit trouvé, le jour où il a voulu
rassembler ses souvenirs, sans aucun autre moyen de les retrouver et d'en
suivre exactement les détails, que sa mémoire, fort bonne assurément,
mais nécessairement trop surchargée pour ne pas laisser quelquefois des
lacunes regrettables[23].
[23] Explication rationnelle de ce qui fit l'étonnement du
public, quand, en 1891, les _Mémoires_ du prince de Talleyrand
parurent, par les soins du duc de Broglie. La polémique qui
s'éleva alors, sur le point de savoir si M. de Bacourt n'avait
pas tronqué le texte de ces _Mémoires_, ne peut recevoir une plus
précise réponse que celle donnée par cette _Chronique_.
J'ai souvent entendu M. de Talleyrand raconter des anecdotes très
piquantes, qui sont omises dans ses _Mémoires_, parce que, dans le moment
où il écrivait, il n'y songeait plus. J'ai eu, moi-même, le tort de ne
pas les écrire à mesure, et de m'en fier aussi à ma seule mémoire et la
mémoire est souvent bien trompeuse pour soi-même et insuffisante pour les
autres.
M. de Talleyrand a fait, malheureusement, trop souvent, et à toute sorte
de monde, la lecture de ses _Mémoires_ ou plutôt de telle ou telle partie
de ses _Mémoires_; il les a dictés et fait recopier, tantôt à l'un,
tantôt à l'autre: cela en a publié l'existence et a éveillé l'inquiétude
politique des uns, la jalousie littéraire des autres; l'infidélité, la
cupidité ont spéculé sur leur importance. On assure, et je suis portée à
le croire, que plusieurs copies tronquées et envenimées par l'esprit
libellique et haineux de ceux qui les possèdent, existent et doivent être
publiées un jour; ce serait un malheur, non seulement à propos des
mauvaises passions que cela mettrait en jeu, mais aussi parce que ces
copies infidèles ôteraient du mérite, de la nouveauté et de la curiosité
aux _Mémoires_ authentiques, lorsqu'un jour ils paraîtront. Ils seront
comme déflorés d'avance.
Je n'en connais pas de moins libelliques que ceux-ci. Je ne dis pas qu'il
ne s'y retrouve parfois de cette malice fine et gaie, qui est si
naturelle à l'esprit de M. de Talleyrand, mais il n'y a rien de méchant,
rien d'insultant; moins de scandale que dans aucun écrit de ce genre.
Les femmes, qui ont tenu cependant tant de place dans les habitudes
sociales de M. de Talleyrand, sont traitées par lui avec respect, ou au
moins avec grâce, mesure et indulgence. On voit qu'il est resté
reconnaissant du charme qu'elles ont répandu sur son existence; et si, un
jour, les hommes graves trouvent ces _Mémoires_ incomplets pour
l'histoire, si les hommes curieux n'y trouvent pas toutes les révélations
qu'ils y cherchaient, ils pourront peut-être en accuser l'insouciante
paresse de M. de Talleyrand; mais les femmes devront toujours lui savoir
gré de cette retenue de bon ton qui a refusé à l'insolence, à la
grossièreté, au cynisme des publicistes libelliques du temps actuel, de
nouvelles armes pour calomnier ou médire.
_Londres, 22 juin 1834._--Sir Robert Peel, chez lequel j'ai dîné hier, me
faisait observer que M. Dupin, qui y dînait aussi, ressemblait bien plus
à un Américain qu'à un Français. C'est à peu près le plus mauvais
compliment qui puisse sortir de la bouche d'un Anglais bien élevé! Sir
Robert Peel m'a paru être tout particulièrement _in good spirits_. Le
soin qu'il a mis à me questionner sur les membres du ministère français,
et à insister sur son goût et son admiration pour M. de Talleyrand, m'a
fait penser qu'il pouvait bien y avoir là quelque idée d'être bientôt en
position d'avoir des affaires à traiter directement avec eux. J'ai
demandé à sir Robert Peel s'il trouvait les allures et le ton de
discussion changés, depuis le Parlement réformé. Il m'a répondu que oui,
jusqu'à un certain point; mais que ce qui le frappait surtout, c'était
le manque absolu de talents nouveaux, dans cette nouvelle émission de
membres, dans la Chambre des Communes. Il m'a semblé en être au moins
aussi satisfait que surpris; il a, en effet, de fort bonnes raisons pour
désirer que les anciennes célébrités parlementaires ne soient pas
effacées.