La maison n'en est pas moins restée en très mauvais renom. Je couche

dans la chambre où on a enlevé les diamants de lady Devonshire, et ma

fille dans celle du revenant de lady Georgiana. Quand nous sommes entrés

dans cette maison, j'ai vu des gens qui, très sérieusement, s'étonnaient

de notre courage; dans les premiers temps, les domestiques tremblaient en

circulant le soir et les servantes ne voulaient aller que deux à deux.

L'avouerai-je? A force d'avoir entendu lord Grey et sa fille raconter

avec conviction les apparitions, je me suis sentie gagnée d'un certain

malaise qui a eu de la peine à s'user.

Depuis près de trois ans que nous occupons cette maison, on n'y a rien

volé et rien n'y est apparu. Toutefois, pendant un de nos voyages en

France, et lorsque la porte de mon appartement était fermée à clef, la

femme de charge, le portier et les filles de service ont juré avoir

entendu sonner très fort la sonnette dont le cordon est au fond de mon

lit, avoir couru à ma porte, l'avoir trouvée fermée à clef, comme cela se

devait, et, après l'avoir ouverte, n'avoir rien aperçu qui eût pu donner

lieu à ce bruit. On avait voulu me faire croire que ce coup de sonnette

avait retenti précisément le 27 juillet 1832, jour où j'ai été si

cruellement versée à Baden-Baden. Une petite souris aura, probablement,

été le vrai coupable.

On dit que le père de lord Grey a eu une vision fort étrange, et que le

fils, outre celle de Hanover-Square, en a eu une autre, plus curieuse, à

Howick, dont il n'aime pas à parler, ce qui fait que je me suis abstenue

de toute question; mais il en a circulé quelques versions qui ont prêté

depuis à des caricatures.

_Londres, 8 juin 1834._--Les prétentions exagérées de lord Radnor ont

fait abandonner l'idée de le faire entrer au ministère. On songe

maintenant à lord Dacre, qui satisferait, à ce que l'on croit, les

_Dissenters_. Le _Privy Seal_, que lord Carlisle ne tient que

provisoirement, est destiné au nouvel arrivant.

Je suis arrivée, hier matin, chez Mme de Lieven, au moment où elle venait

de recevoir des lettres de Pétersbourg, qui lui donnent enfin une idée

plus précise de ce que sera sa nouvelle position en Russie. Elle prend,

ce me semble, un aspect plus favorable: au lieu de n'être qu'une poupée

de cour et de succomber sous l'esclavage et la contrainte d'une

représentation perpétuelle, la Princesse aura une maison à elle;

l'Empereur désire que ce soit là que son fils apprenne à connaître la

société, se forme au monde et à la conversation.

Ce projet, expliqué avec une grâce et une obligeance parfaites, dans une

lettre de l'Impératrice, pleine d'esprit, de naturel, de bons sentiments

et d'heureuses expressions, devient, nécessairement, d'un grand intérêt

et est une grande consolation pour Mme de Lieven. Elle se voit avec une

influence directe, et aussi indépendante qu'elle peut l'être en Russie.

Son imagination développe et féconde ce nouveau but d'activité, et je

dois cette justice à la Princesse qu'elle n'a pas laissé échapper la plus

petite puérilité ou petitesse de conception dans le plan qu'elle s'est

tracé tout de suite; non, tout était large et bien compris. Le plaisir de

son importance personnelle était visible, mais le contraire eût été de

l'hypocrisie, et je lui ai su gré de se l'être épargné devant moi! Le

désir vif de rendre au jeune Grand-Duc le service immense de l'accoutumer

à la grande et noble compagnie, de rendre son salon assez distingué et

assez agréable pour accoutumer jusqu'à l'Empereur et l'Impératrice à y

jouir plus du plaisir de la conversation que des divertissements pour

lesquels ils ne sont peut-être plus assez jeunes; l'ambition de rendre,

s'il se peut, à cette Cour, le grandiose et la civilisation

intellectuelle dont elle brillait sous la grande Catherine; l'espérance

d'y attirer, ainsi, des étrangers, en excitant leur curiosité et en ayant

de quoi la satisfaire; tout cela occupe l'activité de la Princesse. Elle

a, en elle, de quoi fort bien remplir ce rôle, difficile partout, et plus

encore dans un pays où la pensée même est aussi enchaînée que l'est la

parole.

J'ai trouvé, dans la lettre de l'Impératrice et dans celle de M. de

Nesselrode, quelque chose de raisonnable et de délicat, et dans tout ce

que j'entends dire de l'Empereur Nicolas, quelque chose qui peut faire

espérer de bons résultats de cette seconde éducation de l'héritier d'un

trône de glace. J'ai surtout été satisfaite de voir que la franchise avec

laquelle Mme de Lieven avait témoigné à l'Impératrice ses regrets de

quitter l'Angleterre ait été bien prise. Elle m'a dit à ce sujet: «Ceci

me prouve qu'on peut être sincère, chez nous, sans se casser le cou.»

J'espère qu'elle s'en convaincra de plus en plus, mais il sera longtemps

nécessaire d'envelopper cette sincérité de beaucoup de coton.

Elle m'a extrêmement vanté l'Empereur, comme un homme fortement doué et

destiné à devenir la grande figure historique du temps. A cela, je lui

ai répondu en lui disant un mot de M. de Talleyrand qui l'a charmée. M.

de Talleyrand m'a, en effet, dit ceci: «Le seul Cabinet qui n'ait pas

fait une faute depuis quatre ans, c'est le Cabinet russe. Et savez-vous

pourquoi? C'est qu'il n'est pas pressé.»

La Reine d'Angleterre a témoigné beaucoup de cette obligeance qui lui est

naturelle à Mme de Lieven, à l'occasion de son rappel, quoiqu'elle ait eu

beaucoup de peine à oublier le peu de cas que la Princesse faisait

d'elle, pendant la vie de George IV et celle du duc d'York, et surtout le

manque d'égards des patronnesses de l'Almacks, Mme de Lieven en tête, au

seul bal de ce genre où elle avait été, comme duchesse de Clarence. J'ai

entendu même la Reine, un jour, en faire souvenir Mme de Lieven, d'une

façon à beaucoup embarrasser celle-ci; mais enfin, ces anciens petits

griefs sont effacés et, à l'occasion du départ actuel, la Reine a été

parfaite. Quant au Roi, c'est différent; il n'a pas même dit à M. ou à

Mme de Lieven qu'il savait leur rappel: ils s'en prennent à lord

Palmerston, et je crois que ce n'est pas sans cause.

_Londres, 9 juin 1834._--J'ai trouvé hier la duchesse-comtesse de

Sutherland fort occupée de réunir vingt dames qui, ensemble, offriraient

à Mme de Lieven un souvenir durable des regrets que son départ laisse ici

aux femmes de sa société particulière. Cette pensée, qui est tout

anglaise, car l'esprit d'association se retrouve partout ici, jusque dans

les choses purement de grâce et d'obligeance, m'a paru devoir être

agréable et flatteuse pour la Princesse, et j'ai mis avec plaisir mon nom

sur la liste. Dix guinées est le tribut de chacune, et un beau bracelet à

l'intérieur duquel, si cela se peut, nos noms seront inscrits, me paraît

être l'objet sur lequel le choix s'est fixé.

M. de Montrond est revenu de Paris. Son esprit prompt et incisif est

toujours le même, et quoique assurément il ne soit rien moins

qu'ennuyeux, je me sens reprise de cette espèce de malaise qu'éprouvent

souvent ceux qui sont dans l'atmosphère d'un être venimeux, dont la

piqûre est à redouter. Le charme qui a longtemps fasciné M. de

Talleyrand, à son égard, n'existe plus et a d'autant mieux fait place à

un sentiment de fatigue et d'oppression que l'ancienneté de leurs

relations, et leur intimité passée, ne permettent pas d'en secouer

entièrement le joug.

Il ne me semble pas que M. de Montrond apprenne rien de nouveau de Paris.

Il parle de l'habileté du Roi, personne ne la conteste; que le Roi parle

toujours, et toujours de lui-même, c'est également connu. M. de Montrond

se plaint de la destruction de toute société à Paris, de l'esprit de

division qui la brise et qui ne s'adoucit point. Il raconte assez

drôlement les embarras de famille de Thiers, les prétentions

diplomatiques du maréchal Soult pour son fils, les craintes qu'inspire à

Rigny, et à d'autres, l'espèce d'effet que produit ici, à ce qu'ils

croient, M. Dupin. Ils y voient le symptôme d'une entrée future au

ministère et en veulent presque à M. de Talleyrand des politesses qu'il

lui fait. Ils ne sentent pas que le bon accueil qu'on fait ici à M.

Dupin (l'homme le moins propre, par lui-même, à plaire à la bonne

compagnie anglaise) n'est dû qu'au désir de nous être agréable, et que le

prix que nous y mettons ne tient qu'à faire tourner les grosses phrases

redondantes de M. Dupin à l'avantage de l'alliance anglaise dont il était

le vif adversaire.

J'ai trouvé lord Grey, hier, d'un découragement point du tout dissimulé:

c'est un mal contagieux et qui semble avoir atteint tous ses adhérents.

Cette lassitude, ce dégoût de lord Grey, me semble le plus fâcheux

symptôme de l'affaiblissement du Cabinet actuel. Les coups, qui sont

portés dans le _Times_ par lord Durham à lord Grey, blessent celui-ci au

cœur. Les conservatifs comme les radicaux exploitent déjà la succession

des Whigs; il est impossible de ne pas voir que le moment est critique

pour tous.

En causant, hier, avec un de mes amis, je me suis souvenue qu'ayant eu, à

l'âge de dix-sept ans, comme beaucoup d'autres femmes de Paris à cette

époque, la fantaisie, ou la faiblesse, de consulter Mlle Lenormand, qui

était alors fort en vogue, je pris, d'abord, toutes les précautions que

je crus suffisantes pour ne pas être connue d'elle. Il fallait lui

demander et son jour et son heure; je le fis faire, pour moi, par ma

femme de chambre, sous des noms et des demeures supposés; elle répondit,

et je fus, au jour fixé, à deux heures après midi, avec ma femme de

chambre, dans un fiacre pris à une certaine distance de chez moi, jusqu'à

la rue de Tournon où demeurait la devineresse. Sa maison n'avait pas

mauvaise apparence; l'appartement était propre, et même assez orné. Il

fallut attendre le départ d'un monsieur à moustaches que nous vîmes

sortir du cabinet où la sibylle rendait ses oracles. J'y fis entrer ma

femme de chambre avant moi, mon tour vint ensuite. Après quelques

questions sur le mois, le jour et l'heure de ma naissance, sur l'animal,

la fleur et la couleur que je préférais, et sur les mêmes objets qui me

déplaisaient particulièrement, après m'avoir demandé si je voulais

qu'elle fît pour moi la grande ou la petite cabale dont le prix

différait, elle arriva enfin à ma destinée, dont elle me dit ce qui suit;

je laisse juger à ceux qui me connaissent bien si ce qu'elle me prédit

alors s'est vérifié, en tout ou en partie; l'avenir laisse d'ailleurs

encore de la marge aux événements qu'elle a signalés et qui, sans s'être

réalisés jusqu'à présent, paraissent moins invraisemblables qu'ils ne me

l'ont semblé alors. Peut-être ai-je oublié quelques détails

insignifiants, mais voici les traits principaux de cette prédiction, que

j'ai racontée, depuis, à plusieurs personnes, entre autres à ma mère et à

M. de Talleyrand.

Elle me dit donc que j'étais mariée; qu'il existait entre moi et un grand

personnage un lien spirituel (j'ai expliqué ceci parce que mon fils aîné

était le filleul de l'Empereur Napoléon); que je me séparerais de mon

mari après de nombreux embarras et tourments; que mes chagrins ne

cesseraient que neuf années après cette séparation; que ces neuf années

seraient marquées par des épreuves et des calamités de tous genres pour

moi; elle m'a dit aussi que je deviendrais veuve, que je ne serais plus

jeune alors, sans cependant être trop vieille et que je me remarierais;

qu'elle me voyait, pendant beaucoup d'années, fort rapprochée d'un

personnage qui, par sa position et son influence, m'obligerait à jouer

une espèce de rôle politique et me donnerait assez de crédit pour sauver

la liberté et la vie de quelqu'un. Elle m'a dit encore que je vivrais

dans des temps fort orageux, difficiles et pendant lesquels il y aurait

de grands bouleversements; qu'un jour, même, je serais éveillée à cinq

heures du matin par des hommes armés de piques et de haches, qui

entoureraient ma demeure pour me faire périr, que je parviendrais

cependant à me sauver de ce danger auquel j'aurais été exposée par mes

opinions et mon rôle politiques; que je m'échapperais déguisée; qu'elle

me voyait encore en vie à soixante-trois ans et sur ma demande si c'était

là le terme assigné à mon existence, elle m'a répondu: «Je ne prétends

pas que vous mourrez à soixante-trois ans, je veux dire seulement que je

vous vois vivante encore alors; plus tard, je ne sais rien de vous ni de

votre destinée.»

Les circonstances principales de cette prédiction me parurent, alors,

trop hors du cours probable des événements pour qu'elles me rendissent

inquiète ou soucieuse; je le répétai à mes amis plutôt pour jeter du

ridicule sur ma propre faiblesse qui m'avait conduite en si étrange

compagnie, et quoique le moins vraisemblable de cette prédiction se soit

vérifié, tels que ma séparation, de longs chagrins, l'intérêt que j'ai

été forcée de prendre aux événements publics, par celui qu'ils

inspiraient à M. de Talleyrand, j'avoue qu'à moins du récit d'une autre

prédiction, je ne songe que fort rarement à celle de Mlle Lenormand, pas

plus qu'à sa personne, qui était, cependant, assez étrange pour ne pas

être oubliée. Elle avait l'air d'être âgée de plus de cinquante ans,

lorsque je la vis; sa taille était plutôt élevée, ses façons brusques, sa

robe noire lâche et traînante; son visage d'une mauvaise couleur mêlée,

ses dents gâtées, ses yeux petits, vifs et sauvages, sa physionomie rude

et curieuse tout à la fois, sa tête découverte, ses cheveux gris,

hérissés et en désordre, achevaient de la rendre repoussante. Je fus

soulagée en la quittant.

Je n'ai jamais eu semblable curiosité depuis; mais si je ne l'ai pas

éprouvée, c'est bien plutôt par une certaine terreur de ce qui pourrait

m'être annoncé, et par un certain dégoût pour l'espèce de monde dont

c'est l'industrie, que par usage de ma raison. Si j'avouais toutes mes

superstitions, je ferais grand tort à mon bon sens!

Ces oracles de Mlle Lenormand me revinrent cependant à la mémoire

lorsqu'en juillet 1830, seule à Rochecotte, entourée d'incendies, et

recevant les nouvelles des journées de Paris, je vis passer sous mes

fenêtres les régiments que le général Donnadieu dirigeaient sur la

Vendée, où on croyait que Charles X se rendrait. J'entendais les uns

hurler contre les Jésuites, qu'ils accusaient bêtement de jeter des

mèches inflammables dans leurs maisons et dans leurs champs; les autres

crier contre les _mal pensants_ tels que moi. Le curé vint se réfugier

chez moi, pendant que le maire me demandait si je ne croyais pas qu'il

fallût chasser de la commune cette soutane noire, qui, selon lui, sentait

le soufre. Je me voyais déjà cernée par des piques et des haches, et me

sauvant, comme je pouvais, en bonnet rond et en blouse. Je m'en suis

tirée alors, mais quelquefois je me suis dit: «C'est partie remise, tu

n'y échapperas pas.»

_Londres, 10 juin 1834._--Lord Dacre, qui devait entrer au ministère, a

fait une chute de cheval, causée par un coup de sang, qui le met hors de

cause. On songe, maintenant, à mettre M. Abercromby à la tête de la

Monnaie, en lui donnant entrée au Conseil.

Nous avions hier un dîner arlequin: M. Dupin, les jeunes Ney et Davoust,

M. Bignon et le général Munier de la Converserie. Si de dire du mal de

tout le monde est une manière de dire du bien de soi, M. Dupin n'y a pas

manqué; il a indignement traité Roi et ministres, hommes et femmes de

Paris. Les uns sont avares, bavards, sans tenue; les autres sont des

brigands, des contrebandiers, des sapajous, que sais-je? Les mauvaises

mœurs ont eu leur diatribe; c'était la justice armée d'un glaive

exterminateur. M. Piron, le cicerone de M. Dupin et son très humble

serviteur, me donnait la petite pièce par les formules multipliées de son

adulation; il louait surtout M. Dupin de la manière lucide et détaillée,

dont il expliquait aux ministres anglais les embarras et les dangers de

leur position. Je crois qu'ils auraient autant aimé qu'on ne vînt pas

d'outre-mer leur dire ce qu'ils savaient de reste.

Après le dîner, il m'a fallu subir la doucereuse fausseté de M. Bignon.

Il me rappelle le mielleux et le subalterne de Vitrolles; il en a un peu

la figure, beaucoup le parler et surtout le maintien. Je trouve,

cependant, la conversation de M. de Vitrolles plus animée, et son

imagination plus brillante. Du reste, j'ai causé avec M. Bignon, hier,

pour la première fois, et j'aurais tort de le juger sur cette seule

conversation; mais il est impossible de ne pas être frappé de sa manière

calme et soumise qui met, tout d'abord, en défiance.

_Londres, 11 juin 1834._--La nomination de M. Abercromby est dans le

_Globe_ d'hier soir; nous verrons si cela adoucira le ton du _Times_ qui,

hier matin encore, malmenait cruellement le pauvre lord Grey.

Dans la quantité de mots cités de M. de Talleyrand, il en est un fort

joli, et peu connu, que voici: M. de Montrond lui disait, l'année

dernière, que Thiers était un bon enfant, et pas trop impertinent pour un

parvenu. «Je vais vous en dire la raison», reprit M. de Talleyrand,

«c'est que Thiers n'est pas _parvenu_, il est _arrivé_.» J'ai peur que ce

mot, si délicat, ne perde un peu le mérite de la vérité, mais la faute en

serait à M. Thiers. L'impertinence lui devient familière; depuis son

mariage, il vit dans une sorte de solidarité avec les plus petites gens

du monde, mal famés, prétentieux, _parvenus_ pour le coup, et non pas

_arrivés_! Il est impossible que, malgré tout le déluge d'esprit dont il

inonde la boue qui l'environne, il ne finisse pas par en être, si ce

n'est étouffé, du moins bien éclaboussé. C'est vraiment grand dommage!

_Londres, 12 juin 1834._--J'ai entendu raconter, hier, à Holland-House,

que l'abbé Morellet se plaignant au marquis de Lansdowne d'avoir perdu

ses pensions et ses bénéfices à la Révolution, pour laquelle il avait,

cependant, et tant parlé, et tant écrit, le Marquis lui répondit: «Que

voulez-vous, mon cher; il y a toujours quelques soldats blessés dans les

armées victorieuses.»

_Londres, 13 juin 1834._--On répand le bruit que dom Miguel s'est évadé,

qu'une conspiration a éclaté à Lisbonne contre dom Pedro; on ajoute mille

détails sinistres. Il paraît que tout ceci n'est que jeu de bourse, et

que le vrai est réduit à quelques démonstrations fâcheuses pour dom

Pedro, lorsqu'il s'est montré au spectacle. Ce serait, du reste, la

meilleure conclusion de ce grand drame que l'expulsion simultanée des

deux rivaux.

On s'étonne un peu que dom Miguel ne soit point encore débarqué en

Angleterre. Don Carlos est arrivé hier à Portsmouth sur le _Donegal_.

L'Espagne se choque, avec raison, que le duc de Terceire et le

commissaire anglais qui ont fait signer à dom Miguel des garanties contre

son retour, n'en aient pas réclamé de don Carlos. On voudrait,

maintenant, que l'Angleterre et la France prissent des mesures contre don

Carlos, de façon à le mettre au ban de l'Europe: mais cela n'est pas

admissible, malgré les notes du marquis de Miraflorès et les diatribes de

lord Holland.

Il se tient d'étranges discours à Holland-House. Le petit Charles

Barrington y disant l'autre jour qu'il n'avait pu monter à âne parce que

c'était dimanche et que la religion défendait de monter à âne le

dimanche, M. Allen lui répondit en grommelant: «Never mind; the religion

is only for the donkeys themselves.»

M. Spring Rice vient d'être élu à Cambridge, mais à une petite majorité,

ce qui ne plaît guère au ministère.

Sir Henry Halford, M. Dedel, la princesse de Lieven sont revenus émus,

ravis, enivrés des brillantes journées d'Oxford pour la réception du duc

de Wellington comme Chancelier de l'Université. Cette solennité était

vraiment unique dans son genre; le caractère et le passé du duc de

Wellington qui, il y a quatre ans encore, avait été lapidé à Oxford, pour

avoir fait passer le Bill de l'émancipation des catholiques, la

magnificence de la cérémonie, le nombre et la qualité des spectateurs,

les traditions séculaires qui s'y sont reproduites, les émotions de tous,

l'unanimité des applaudissements, enfin tout était remarquable et ne se

renouvellera plus. Le duc de Cumberland, si généralement impopulaire, a

trouvé là un bon accueil. Les idées religieuses anglicanes y dominaient;

toutes les préventions personnelles disparaissent, devant les dangers

dont l'Église est menacée, ce qui a fait juger avec faveur tous ceux que

l'on croit disposés à la défendre. C'était moins le grand capitaine qu'on

applaudissait dans le duc de Wellington que le défenseur de la foi.

Il est fâcheux qu'au milieu de la licence qu'on accorde, dans semblables

occasions, aux étudiants, ils se soient permis de huer les noms de lord

Grey et d'autres, qu'ils proféraient à haute voix, pour avoir ensuite le

plaisir de les siffler. Le duc de Wellington a témoigné, chaque fois,

que de telles manifestations lui déplaisaient; mais, malgré les signes

d'improbation, elles se sont plusieurs fois reproduites.

On dit qu'au moment où le Duc a pris la main de lord Winchelsea, auquel

il venait de donner le bonnet de docteur, le souvenir de leur ancien duel

est venu à la pensée de tous, et que c'est là ce qui a provoqué le plus

d'applaudissements. Ils ont été non moins vifs cependant, et plus

touchants peut-être, lorsque lord Fitzroy-Somerset s'est approché du Duc,

et que, ne pouvant lui offrir la main droite, perdue à Waterloo, ce

fidèle ami et compagnon lui a tendu la gauche. Mais ce qui paraît avoir

excité un enthousiasme inouï, et avoir fait retentir la salle d'un éclat

extraordinaire et prolongé à l'infini, c'est la strophe d'une ode

adressée au Duc qui finissait par deux vers dont voici le sens: «Quel est

celui, qui, seul, a su résister à ce sombre et ténébreux génie, qui avait

bouleversé le monde, et le vaincre? C'est toi, vainqueur à Waterloo.»

Tout l'auditoire alors s'est levé spontanément, les cris, les pleurs, les

acclamations ont été électriques, et comme disait Mme de Lieven, «le duc

de Wellington peut mourir aujourd'hui et moi partir demain, car j'ai

assisté à ce que j'ai vu de plus merveilleux dans les vingt-deux années

que j'ai passées en Angleterre».

_Londres, 14 juin 1834._--Un improvisateur allemand, qui se nomme

Langsward, m'a été recommandé par Mme de Dolomieu. Il a fallu lui faire

honneur et réunir, assez péniblement, tous ceux qui, ici, savent quelque

peu l'allemand, pour entendre ce poète. Ce n'était pas mauvais: des

bouts-rimés, assez heureusement remplis; un morceau, en vers, sur Inès de

Castro, et plus tard, en prose, une scène populaire viennoise, indiquent

certainement de la verve et du talent. D'ailleurs, le don de

l'improvisation poétique indique, presque toujours, une faculté à part,

même dans les gens du Midi, dont la langue est, par ses seuls accents,

une vraie harmonie; à plus forte raison y a-t-il difficulté vaincue à

être poétiquement inspiré, à travers les accents moins flexibles des

langues du Nord. Cependant, les improvisateurs, même Sgricci, m'ont

toujours paru plus ou moins froids ou ridicules. Leur enthousiasme est

outré et factice, les étroits salons dans lesquels ils sont renfermés, et

qui n'inspirent, ni le poète, ni les spectateurs, rien en eux, ni autour

d'eux, ne monte au diapason poétique. Il me semble qu'il faudrait, pour

que l'enthousiasme puisse être contagieux, la campagne pour théâtre, le

soleil pour lumière, un rocher pour siège, une lyre pour accompagnement,

des événements d'un intérêt général et rapproché pour sujets, enfin un

peuple tout entier pour auditoire: Corinne si l'on veut, Homère avant

tout! Mais un monsieur en frac, dans un petit salon de Londres, devant

quelques femmes qui cherchent à s'échapper, pour aller au bal, et

quelques hommes, dont les uns songent aux protocoles de la Belgique, et

les autres aux courses d'Ascot, ne sera jamais qu'une espèce de mannequin

rimeur, fastidieux et déplacé.

Mme de Lieven m'a montré, hier, une lettre de M. de Nesselrode, dans

laquelle il se plaint du mauvais esprit tracassier et agitateur de lord

Ponsonby, qui, ajoute-t-il, fait enrager le pauvre Divan. L'amiral

Roussin y est, comparativement, trouvé charmant.

Dom Miguel est, décidément, embarqué, et se rend à Gênes.

_Londres, 15 juin 1834._--A peine dom Pedro se sent-il délivré de la

présence de son frère, et point encore sous les yeux des Cortès, qu'il se

hâte de détruire couvents, moines et religieuses. Je ne sais si cela sera

encore admiré à Holland-House, mais cela me fait l'effet d'être une folie

impie dont il pourrait bien ne pas tarder à se repentir.

Chronique de 1831 à 1862, Tome 1 (de 4) · 第 7 / 32 段