Au grand dîner diplomatique qui, pour la fête du Roi, a eu lieu chez le

ministre des Affaires étrangères, lord Palmerston avait, pour la première

fois, invité des femmes. Assis entre la princesse de Lieven et moi, il

était en froideur à droite, en fraîcheur à gauche; il était évidemment

mal à l'aise, quoique son embarras ne fût nullement augmenté de n'avoir

pas été dans son salon, à l'arrivée des dames, d'y être venu tout à son

aise et sans même nous faire la plus petite excuse.

M. Dupin, fort bien traité ici par un monde brillant et élevé, y prend

assez de goût pour faire le difficile sur celui de Paris. Ne s'avise-t-il

pas de trouver, lui, que la Cour des Tuileries manque de dignité, que les

femmes n'y sont pas assez bien mises, que tout y est trop confondu et que

le Roi Louis-Philippe ne _trône_ pas assez! Allant à des dîners, aux

«Drawing-rooms», à la Cour, aux soirées, aux concerts, à l'Opéra, au bal,

aux courses, M. Dupin est lancé dans un train de dissipations qui en fera

une espèce de dandy fort grotesque, je m'en flatte, et qui étonnera un

peu Paris.

Mme de Lieven, qui parle volontiers du feu roi George IV, me disait qu'il

avait une telle aversion pour la roture, qu'il n'avait jamais fait aucune

politesse à M. Decazes, qu'il ne l'avait vu qu'une seule fois, et cela à

l'occasion des lettres de créance qu'il lui a présentées. Quant à Mme

Decazes, n'ayant pas eu de «Drawing-room» pendant la durée du séjour

qu'elle a fait à Londres, il a pu se dispenser de la recevoir, et on n'a

jamais pu le décider à lui accorder une audience particulière ou à

l'inviter à Carlton-House. Il en a agi presque aussi rudement avec la

princesse de Polignac, dont l'obscure origine anglaise lui était

importune. Quant à Mme Falk, le motif pour lequel elle n'a pas vu le feu

Roi est plus singulier encore: Mme Falk a une grosse beauté flamande

fortement développée qui offusquait particulièrement lady Conyngham,

comme trop dans les goûts du Roi; elle a toujours empêché qu'elle ne fût

reçue.

M. Dupin a été si frappé du beau costume des femmes, à la Cour

d'Angleterre, qu'il m'a fait, à ce sujet, une phrase vraiment amusante:

«Il faudrait que la Reine des Français établît aussi un costume de Cour:

on prélèverait ainsi sur nos _vanités bourgeoises_, qui ont la rage de se

montrer à la Cour, l'impôt d'un grand habit.»

_Londres, 30 mai 1834._--Les ratifications portugaises au traité de la

Quadruple Alliance sont enfin arrivées, mais inexactes et incomplètes. Le

préambule en entier du traité est passé sous silence; il est donc peu à

supposer qu'il n'y ait là que de l'oubli et pas de mauvaise volonté.

L'avocat de la Couronne a été appelé au Foreign-Office, pour aider à

trouver un biais qui rendît l'échange possible; on n'a rien trouvé qui

fût sans inconvénient. Cependant, lord Palmerston penchait vers l'échange

en laissant de côté le préambule, ce qui ôterait pourtant à son traité la

force morale, la seule peut-être qu'il ait réellement; on ne doit prendre

à cet égard de détermination que ce matin.

J'ai souvent entendu dire que personne ne pouvait être aussi astucieux

qu'un fou: ce qu'on vient de me raconter me le ferait croire. En réponse

aux félicitations des évêques pour son jour de naissance, le Roi les a

assurés en pleurant, que, se sentant vieux et près de porter son âme

devant Dieu, il ne voudrait pas charger sa conscience d'un tort vis-à-vis

de l'Église, et qu'il soutiendrait de toute sa puissance les droits et

privilèges du clergé anglican. Ceci s'est dit dans la même journée où le

Roi demandait à lord Grey de ne pas se retirer et de laisser aller M.

Stanley.

Hier au soir, le remaniement du ministère n'était pas encore arrêté. Ce

qui semble prouvé, c'est que personne ne veut de lord Durham. Il s'est,

dit-on, livré à une rage épouvantable; lady Durham, qu'il a traitée avec

brutalité, ce qui arrive chaque fois qu'il est mécontent de lord Grey,

s'est évanouie, à dîner, chez sa mère, sans que son mari ait seulement

daigné tourner les yeux de son côté.

Le marquis de Lansdowne qui s'est, tout dernièrement encore, exprimé au

Parlement comme favorable à l'Église, pourrait bien, dit-on, selon ce qui

se passera lundi prochain aux Communes, se retirer également du Cabinet.

Sur cette nouvelle, lady Holland a été, en toute hâte, chez lord

Brougham, lui dire que cette retraite lui paraîtrait un grand malheur et

qu'il faudrait l'éviter à tout prix! Le Chancelier, que la modération de

lord Lansdowne ne satisfait point, a répondu qu'il trouvait, au

contraire, que cette retraite était très avantageuse, et qu'il y aiderait

plutôt que de l'empêcher. Là-dessus, lady Holland s'est animée, et, en

énumérant tous les mérites de son ami, elle a demandé au Chancelier s'il

songeait bien à tout ce que représentait le marquis de Lansdowne. «Oui,»

a répondu lord Brougham, «je sais qu'il représente parfaitement toutes

les vieilles femmes de l'Angleterre.»

_Londres, 31 mai 1834._--Le ministère anglais est rajusté, sans avoir

pris une couleur plus marquée dans aucun sens.

Grâce à des déclarations et à des réserves, on va procéder à l'échange

des ratifications portugaises.

Il me semble que toute la besogne de la semaine est assez pauvre et que

les résultats en seront à l'avenant.

_Londres, 1er juin 1834._--J'ai rencontré hier des ministres sortants et

des entrants. Les premiers me paraissent plus satisfaits que les autres,

et, je crois, avec raison.

Lady Cowper, malgré son esprit fin et délicat, a cependant une extrême

nonchalance et naïveté, qui lui fait dire parfois des choses singulières

par leur trop grand abandon. C'est ainsi qu'elle dit hier matin à Mme de

Lieven: «Je vous assure que lord Palmerston regrette en vous une ancienne

et agréable connaissance, qu'il rend justice à toutes les excellentes

qualités de votre mari, et qu'il convient que la Russie ne saurait être

plus dignement représentée que par lui; mais voyez-vous, c'est par cela

même que l'Angleterre ne saurait que gagner à votre départ.» Mme de

Lieven m'a semblé également frappée de la sincérité de l'aveu, et

mécontente de son résultat.

Lady Cowper lui a montré aussi, sans beaucoup de réflexion, une lettre de

Mme de Flahaut, dans laquelle, après avoir exprimé quelques regrets polis

sur le rappel de M. de Lieven, elle se lamente sur le choix du chargé

d'affaires; elle dit que c'est une petite guêpe venimeuse, malfaisante,

un Russe enragé, un ardent ennemi des Polonais, et que, pour tout résumer

en un mot, c'est le cousin germain de Mme de Dino,--ce qui,

ajoute-t-elle, est positivement très nuisible à l'intérêt de

l'Angleterre, puisque celle-ci doit au contraire attacher du prix à ce

que la France et la Russie ne s'entendent pas.

On dit, au reste, que Pozzo est enchanté de l'éloignement de Paris de mon

cousin Medem; il l'a toujours fort loué et bien traité, mais il se

pourrait que la liaison directe et intime de Paul avec M. de Nesselrode

ait fini par gêner Pozzo; je ne le crois cependant pas.

Hier, à dîner, chez lord Holland, M. Dupin a an peu trop fait le

législateur; le pauvre lord Melbourne surtout, à moitié distrait, à

moitié endormi, était ennuyé d'une longue dissertation sur le divorce,

qui venait d'autant plus mal à propos, que sa femme, après l'avoir fait

enrager pendant longtemps, est morte folle et enfermée. Lord Holland, qui

aime facilement tous ceux que, politiquement, il ne voudrait pas faire

pendre, m'a cependant dit que M. Dupin lui déplaisait souverainement, et

qu'il lui trouvait tous les inconvénients de lord Brougham, sans la

compensation des facultés variées et surabondantes de celui-ci.

A propos du Chancelier, il m'en a assez mal parlé comme caractère, me

disant, par exemple, que c'était lui, lord Holland, qui avait forcé la

main au duc de Bedford pour le faire entrer au Parlement et qu'aussitôt

après, lord Brougham avait passé quatre années sans mettre les pieds chez

lord Holland; qu'à la vérité, il y était revenu sans motif, sans embarras

et sans excuses. La faculté dominante chez le Chancelier, c'est cette

promptitude d'esprit et de souvenir, qui lui fait rassembler

immédiatement et trouver sous sa main tous les faits, tous les arguments,

tous les tenants et aboutissants relatifs à l'objet dont il veut parler.

Aussi M. Allen dit-il du Chancelier qu'il a toujours une légion de démons

de toutes couleurs à ses ordres dont lui-même est le chef; aucun scrupule

ne l'arrête, disait lord Holland. Lady Sefton me confiait, l'autre jour,

qu'il n'était ni sincère, ni fidèle en amitié; lady Grey dit, tout

simplement, que c'est un monstre, et c'est ainsi qu'en parlent les gens

de son parti et de son intimité.

_Hylands, 2 juin 1834._--Les républicains en veulent à M. de La Fayette

d'avoir choisi pour sa sépulture le cimetière aristocratique de Picpus,

et de la quantité de prêtres réunis à la maison mortuaire pour recevoir

le corps. Il s'est fait enterrer avec un tonneau de terre des États-Unis,

mêlée à celle dont on l'a recouvert. A propos de M. de La Fayette, j'ai

entendu plusieurs fois raconter par M. de Talleyrand, qu'ayant été, de

bonne heure, le 7 octobre 1789, chez M. de La Fayette avec le marquis de

Castellane, autre membre de l'Assemblée constituante, pour proposer

quelques arrangements à prendre pour la sûreté de Louis XVI, transporté

la veille aux Tuileries, ils l'avaient trouvé, après les terribles

quarante-huit heures qui venaient de se passer, tranquillement occupé à

se faire peindre.

Nous sommes ici à Hylands chez un ancien et aimable ami, M. Labouchère.

C'est bien riant, et remarquable par la culture des fleurs et la

recherche des potagers. Labouchère, qui est un peu de tous les pays, a

réuni autour de lui des souvenirs de différents lieux; on voit cependant

que la Hollande domine, car c'est surtout dans le parterre de fleurs

qu'on dépense le plus de soins et d'argent.

_Hylands, 3 juin 1834._--Un billet de lord Sefton, écrit hier de la

Chambre des lords, avant la fin de la séance dont nous ignorons encore le

résultat, m'apprend que la commission d'enquête proposée par lord Althorp

pour examiner l'état de l'Église d'Irlande, ne satisfait pas les

exigences de M. Ward et des siens. M. Stanley et sir James Graham se

moquent de cette commission et demandent la question préalable; sir

Robert Peel se tient en arrière; lord Grey est abattu, et le Roi, tout

prêt, soit à la soutenir, soit à former un autre Cabinet: poussé par les

difficultés du moment, il est sans principes et sans affections, ce qui

me paraît être la position commune de tous les Rois.

_Londres, 4 juin 1834._--Il paraît que dom Miguel est hors de combat, et

qu'il met bas les armes, en quittant la Péninsule; il me semble que les

signataires de la Quadruple Alliance attribuent cette soumission à la

nouvelle de la signature de leur traité; si tel est le cas, cet effet

moral est d'autant plus heureux, que le résultat matériel n'aurait,

probablement, pas été aussi effectif.

Au Parlement anglais, M. Ward n'ayant pas voulu se tenir satisfait de la

commission d'enquête, lord Althorp a demandé la question préalable; il a

été soutenu par M. Stanley, qui a admirablement parlé sur la propriété

inviolable de l'Église, et par tous les Tories. La question préalable a

été adoptée à une grande majorité: elle ne saurait plaire au ministère

qui n'a dû ce vote qu'à ses ennemis auxquels elle sert de triomphe, et

principalement à celui des quatre ministres sortants. L'opinion réelle

du Cabinet, les différentes combinaisons qui l'ont fractionnée et fait

agir, tout cela est si confondu, si mêlé, qu'on ne saurait bien

comprendre la pensée véritable qui a présidé à la marche saccadée et

inconséquente de ce Cabinet.

Aux Communes, lord Palmerston s'est élevé contre le principe soutenu par

lord Lansdowne à la Chambre Haute où on a été surpris d'entendre celui-ci

s'exprimer favorablement pour le clergé, lui qui est _socinien_[21]

reconnu. Tout est contradiction dans cette question. Lord Grey a flotté,

incertain entre tous les combattants, ne primant pas les uns,

n'entraînant pas les autres, heurté, poussé, ballotté par tout le monde;

aussi il sort tout meurtri de cette échauffourée, et si, aux yeux de ses

amis, il reste une bonne et honnête créature, aux yeux du public il n'est

plus qu'un pauvre vieux homme, un ministre épuisé.

[21] Disciple de Socin, qui ne reconnaît ni la Trinité, ni la

divinité du Christ.

Lady Holland, qui, en général, fait tout ce que les autres évitent, a été

guetter, à une fenêtre de Downing Street, les membres du Parlement qui se

sont rendus, il y a deux jours, au meeting de lord Althorp, afin de

faire, avec plus de sûreté, ses spéculations sur les individus,

spéculations qui sont rarement charitables. Elle croit se faire pardonner

son inconcevable égoïsme en le rendant déhonté et en se proclamant

elle-même un vieux enfant gâté. Elle exploite les autres à son profit,

sans aucun ménagement; les traite bien ou mal, par des calculs plus ou

moins personnels; ne voit jamais un obstacle à ses désirs dans les

convenances d'autrui. C'est à peine si on peut lui faire honneur de

quelques qualités, car elles ont, presque toutes, un motif intéressé pour

base. Quand elle a lassé, à force de caprices et d'exigences, la patience

de ses connaissances, elle cherche à la regagner par d'assez nombreuses

bassesses. Elle abuse de sa fausse position sociale, que les gens de bon

goût ont à cœur de ne pas blesser, pour les soumettre et les opprimer: y

être parvenue, au point où elle y est arrivée, c'est, il faut en

convenir, la meilleure preuve de son habileté et de son esprit. Elle a

fait, dans sa vie, des choses inouïes, qui lui sont toutes pardonnées:

elle a fait, par exemple, passer sa fille aînée pour morte, afin de ne

pas être obligée de la rendre à son premier mari: quand elle ne s'est

plus souciée de cette enfant, elle l'a ressuscitée, et, pour prouver

qu'elle n'avait pas été enterrée, on a ouvert la fosse et la bière, et on

y a, en effet, trouvé le squelette d'un chevreau. La plaisanterie est un

peu forte! Cependant elle règne en despote dans la société, qui est

nombreuse. Cela tient, peut-être, à ce qu'elle ne cherche pas à forcer

les portes des autres, et qu'elle domine le préjugé plutôt que de lutter

contre lui. M. de Talleyrand la tient assez bien en bride et devient

ainsi le vengeur de tout son cercle. C'est une joie générale quand lady

Holland es un peu malmenée; personne ne vient à son secours, lord Holland

et M. Allen moins que les autres.

Lady Aldborough s'adressa un jour à lady Lyndhurst, en lui demandant de

vouloir bien savoir de son mari, qui était alors Chancelier, quelles

étaient les démarches qu'elle devait faire dans un procès important.

Lady Lyndhurst refusa, avec les façons rudes, grossières et vulgaires qui

lui étaient propres, de se charger de demander ces renseignements,

ajoutant qu'elle ne se mêlait jamais d'aussi ennuyeuses besognes: «Very

true, my lady,» répondit lady Aldborough, «I quite forgot that you are

not in the civil line.» Lady Aldborough est spirituelle, elle a du trait,

même en français, elle est souvent un peu trop libre et hardie; c'est

ainsi qu'en apprenant la mort de la princesse de Léon, qui avait péri

brûlée et qu'on disait n'avoir trouvé, dans son mari, qu'un frère et non

pas un époux, lady Aldborough s'écria: «Quoi! Vierge et martyre? Ah!

c'est trop!»

L'état du Cabinet anglais est bien étrange. Sir Robert Peel a déclaré à

la Chambre n'y rien comprendre, cela met le manque d'intelligence de tout

le monde fort à l'aise. Ce qui paraît clair à tous, c'est que si aucun

membre du Cabinet n'est absolument détruit, tous sont blessés, on prétend

même à mort; pour énervés, du moins, c'est évident. J'en suis peinée pour

lord Grey, auquel je suis réellement attachée; pour le reste, je n'y

prends pas le plus petit intérêt. Ce n'est pas par lord Palmerston que

l'éclat leur reviendra. M. de Talleyrand a beau dire qu'il déblaye

facilement de la besogne, qu'il parle et écrit bien le français, c'est un

esprit court, présomptueux; il a l'humeur arrogante et le caractère sans

droiture. Chaque jour fournit une preuve plus ou moins évidente de sa

duplicité: par exemple, qu'est-ce qui peut faire que lorsque lord Grey

s'explique hautement contre l'idée du Roi Léopold de se choisir un

successeur, et que lord Palmerston semble être du même avis, il écrit des

lettres particulières à lord Granville, pour soutenir la pensée de

Léopold? Cela met une gêne continuelle dans toutes les relations des

ambassadeurs avec lui, et cela en établit surtout une très pénible pour

M. de Talleyrand.

_Londres, 5 juin 1834._--M. le duc d'Orléans m'a écrit, sans provocation

de ma part, ni motif bien apparent, une lettre qui me paraît avoir eu

pour but la phrase suivante, qui semble vouloir établir qu'il n'approuve

pas la marche des ministres du Roi son père: «Je vois déjà un symptôme

rassurant dans cette disposition à circonscrire les querelles de parti

dans les limites d'un collège électoral et à ne se livrer bataille qu'à

coup de bulletins. Puisse cette direction des esprits remplacer tout à

fait le système de force brutale que je vois avec douleur prévaloir

aujourd'hui dans tous les partis, et être l'argument favori non seulement

des hommes d'opposition, mais aussi des hommes de pouvoir.» Il me semble

qu'il y a bon sens et bon sentiment dans cette réflexion.

Si M. le duc d'Orléans était bien entouré, j'aurais confiance dans son

avenir: il a de l'intelligence, du courage, de la grâce, de l'instruction

et de l'entreprise; ce sont des dons de Prince, fort heureux, et qui,

mûris par l'âge, peuvent faire de lui un bon Roi. Mais l'entourage est si

petit, si médiocre, en hommes et en femmes; il n'y a là, depuis la mort

de Mme de Vaudémont, rien de distingué, de noble ni d'élevé.

Lady Granville a donné un bal, à Paris, pour le jour de naissance du Roi

d'Angleterre. Elle avait rempli la galerie d'orangers et on devait valser

autour; on avait dissimulé les lampes derrière des fleurs, de manière

qu'on y voyait à peine: rien de plus favorable aux conversations

particulières. Huit voleurs, mis à merveille, sont entrés par le jardin;

cette quantité d'hommes inconnus a frappé, on en a parlé trop tôt; ils

ont vu qu'ils étaient remarqués et se sont évadés. Il paraît que leur

projet était d'arracher les diamants aux femmes, lorsqu'elles seraient

allées dans le jardin qu'on allait illuminer.

_Londres, 6 juin 1834._--Le Cabinet anglais, si petitement rajusté, ne

porte pas la tête bien haute; tous les honneurs sont pour les ministres

sortants. Lord Grey ne s'y trompe pas et ne s'enorgueillit nullement de

la grande majorité de lundi dernier, car, comme me le disait un de ses

amis: «Cette majorité n'est pas le résultat d'une affection pour les

ministres, mais de la crainte de voir venir les Tories qui dissoudraient

le Parlement actuel.» Je crois que rien n'est plus vrai. Au reste, le

Cabinet sent déjà le besoin de se fortifier. On dit que lord Radnor, ami

du Chancelier et grand aboyeur radical, sera Lord du Sceau privé.

Il paraît certain que dom Miguel et don Carlos quittent, décidément, la

Péninsule, le premier pour venir ici, le second pour aller en Hollande.

Le prince de la Moskova ayant persisté dans son désir d'être présenté, il

l'a été hier, ainsi que le prince d'Eckmühl. Ce désir était si vif,

qu'ils allaient chercher à se faire présenter par M. Ellice, en l'absence

de M. de Talleyrand, comme si cela eût été possible, lors même que cela

n'aurait pas été inconvenant. Les jeunes Français n'ont, vraiment, idée

de rien; et M. Ellice, qui n'est _gentleman_ que d'hier, s'était mis de

moitié dans cette belle combinaison.

On appelle, ici, assez drôlement lord Durham et M. Ellice _l'Ours et le

Pacha_.

_Londres, 7 juin 1834._--Voilà Lucien Bonaparte, qui, après avoir adressé

une lettre aux députés de France, l'année dernière, et avoir, ensuite,

disparu pendant plusieurs mois, puis s'être trouvé, dit-on, secrètement

en France, durant les derniers troubles de Lyon et de Paris, est enfin

revenu ici d'où il s'adresse maintenant aux électeurs de France. Sa

nouvelle lettre, plus boursouflée encore et plus remplie d'affectation

littéraire que la première, est en outre de la plus grande bassesse et du

plus mauvais goût.

Lucien, que je n'avais jamais vu, avant son arrivée en Angleterre,

puisqu'il était en disgrâce auprès de l'Empereur, passait pour avoir

autant d'esprit au moins que son frère et beaucoup de décision. J'ai

entendu dire qu'au 18 Brumaire, c'était lui qui avait sauvé Napoléon;

enfin, je l'avais entendu fort louer. Sa connaissance personnelle, comme

il arrive souvent, n'a pas répondu à mon attente; il m'a semblé, humble

dans ses manières, terne dans sa conversation, faux dans son regard,

ressemblant à Napoléon par les contours extérieurs de ses traits,

nullement par l'expression. Je l'ai vu, l'année dernière, à un concert

chez la duchesse de Canizzaro, prier celle-ci de le présenter au duc de

Wellington qui était dans le salon, traverser la chambre et venir, avec

des courbettes, se faire nommer au vainqueur de Waterloo, dont l'accueil

a eu toute la froideur que méritait une telle platitude.

Puisque j'habite, à Londres, une maison célèbre pour un vol considérable

fait à la vieille marquise de Devonshire, qui en est propriétaire[22], et

pour un fantôme qui y est apparu à lord Grey et à sa fille, je veux

conter ici ce que lord Grey et lady Georgiana, sa fille, m'en ont dit à

plusieurs reprises et devant des témoins, lord Grey avec sérieux et

détails, lady Georgiana avec répugnance et hésitation. Lord Grey, donc,

un soir qu'il traversait la salle à manger du rez-de-chaussée pour aller,

armé d'un bougeoir, de la pièce qui donne sur le square à son propre

appartement, vit, au fond de la pièce et derrière une des colonnes qui

divisent cette salle, le visage pâle et triste d'un homme âgé, dont

cependant les yeux et les cheveux étaient très noirs. Le premier

mouvement de lord Grey fut de reculer, puis, relevant les yeux, il vit

encore ce même visage qui le fixait tristement, pendant que le corps

semblait caché par la colonne, mais qui disparut au premier mouvement que

fit lord Grey pour avancer. Il fit quelques recherches sans rien trouver.

Il y a deux petites portes derrière les colonnes et une grande glace

entre elles; je ne sais jusqu'à quel point la disposition des lieux

n'offre pas une explication simple à cette vision, que lord Grey

cependant n'admet avoir été ni celle d'un voleur ni l'effet du reflet de

sa propre figure dans la glace. A la vérité, il était blond alors et ses

yeux sont bleus. Tant il y a que, le lendemain matin à déjeuner, il

raconta à sa famille ce qu'il avait vu la veille en allant se coucher.

Lady Grey et sa fille lady Georgiana se regardèrent aussitôt avec une

expression singulière, dont lord Grey demanda l'explication. On lui dit

ce qu'on lui avait caché jusque-là pour ne pas se faire moquer de soi,

c'est qu'une nuit, lady Georgiana s'était éveillée sous l'impression d'un

souffle qui passait sur son visage; elle ouvrit les yeux et vit une

figure d'homme se pencher sur elle; elle les ferma croyant rêver, mais

les rouvrant aussitôt, elle revit la même figure; le cri qu'elle poussa

alors fit disparaître la vision. Elle se jeta en bas de son lit, courut

dans la chambre à côté, et fermant à clef sur elle la porte de cette

chambre, elle se précipita, à moitié morte, sur le lit de sa sœur lady

Élisabeth; elle lui raconta ce qui venait de lui arriver. Lady Élisabeth

voulut entrer dans la chambre au fantôme pour l'examiner, mais lady

Georgiana s'y opposa de toutes ses forces. Le lendemain matin, fenêtres,

volets et portes étaient en bon ordre, et la vision fut déclarée avoir

été celle d'un fantôme, quoiqu'une partie plate du toit arrivant jusqu'à

une des fenêtres, ait fait supposer aux moins incrédules qu'un

domestique, épris d'une des femmes de chambre, avait été le héros de

cette aventure nocturne.

[22] Cette maison, où se trouvait alors l'ambassade de France,

était située dans Hanover-Square, no 21.

Chronique de 1831 à 1862, Tome 1 (de 4) · 第 6 / 32 段