_Woburn Abbey, 19 mai 1834[20]._--Cette demeure-ci est, certainement, une

des plus belles, des plus magnifiques, des plus grandes et des plus

complètes de l'Angleterre. L'extérieur du château cependant est sans

caractère, et sa situation basse, et même, je crois, un peu humide; mais

les Anglais détestent d'être vus et renoncent volontiers, à leur tour, à

voir par-delà de l'enceinte la plus limitée; il y a rarement, des

châteaux d'Angleterre, d'autre vue que celle de l'entourage le plus

immédiat; aussi le mouvement des passants, des voyageurs, des paysans

travaillant dans les champs, la perspective des villages, des lieux

environnants, il ne faut pas espérer en jouir. De verts gazons, des

fleurs dans le pourtour de la maison et des arbres superbes qui

interceptent toute échappée de vue, voilà ce qu'ils aiment, et ce qu'on

trouve ici presque partout; je ne connais jusqu'à présent que Windsor et

Warwick qui fassent exception.

[20] Woburn Abbey est située dans le comté de Bedford; il s'y

trouve un magnifique château moderne, appartenant aux ducs de

Bedford, bâti sur l'emplacement d'une abbaye de Cisterciens

fondée en 1445.

Les hôtes qui se trouvent à Woburn, en ce moment, sont à peu près les

mêmes que ceux que j'y ai rencontrés, lors de mon premier séjour: lord et

lady Grey et lady Georgina, leur fille; lord et lady Sefton, M. Ellice;

lord Ossulston; les maîtres de la maison, trois de leurs fils, une de

leurs filles, M. de Talleyrand et moi.

Il y a, dans toutes ces personnes, des gens fort distingués, de l'esprit,

de l'instruction, d'excellentes manières, mais j'ai déjà remarqué qu'à

Woburn la réserve anglaise était poussée plus loin qu'ailleurs, et cela

en dépit du langage presque hardi de la duchesse de Bedford, qui

contraste avec la timidité silencieuse du Duc et du reste de la famille.

Il y a, aussi, dans la pompe, l'étendue, la magnificence de la demeure,

quelque chose qui jette du froid, de la raideur et du décousu dans la

société; d'ailleurs, le dimanche, quoiqu'on ne l'ait pas tenu

rigoureusement puisqu'on a fait jouer M. de Talleyrand, est toujours plus

sérieux que tout autre jour.

_Woburn Abbey, 20 mai 1834._--Le Chancelier est venu augmenter le nombre

des visiteurs. En parlant des grandes existences aristocratiques du pays,

il m'a dit que le duc de Devonshire avec ses cent quarante mille livres

sterling de rente, ses châteaux et ses huit membres du Parlement, était,

_avant la réforme_, aussi puissant que le Roi lui-même. Cet _avant la

réforme_ est bien l'aveu du coup porté, par cette réforme, à l'ancienne

constitution du pays. J'en ai fait convenir lord Brougham, qui, tout en

soutenant qu'elle était nécessaire, et ayant commencé sa phrase en disant

qu'on n'avait fait que couper des ailes qui étaient tant soit peu trop

longues, l'a finie en disant qu'ils avaient fait une révolution

_complète_, mais sans effusion de sang. «Et notre grande journée

révolutionnaire», a-t-il dit encore avec une satisfaction apparente, «a

été celle du mois de 1831 où nous avons dissous le Parlement qui avait

osé repousser notre Bill; le peuple est impérissable, comme le sol, c'est

donc à son profit qu'à la longue doivent tourner toutes les

modifications, et une aristocratie qui a duré cinq siècles a duré tout ce

qu'elle pouvait durer!» Voilà la pensée dominante de sa conversation qui

m'a frappée, et d'autant plus, qu'elle avait commencé de sa part par une

sorte d'hypocrisie qui s'est dissipée avant la mienne; il avait commencé

avec quelques ménagements pour mes préjugés aristocratiques que je lui ai

rendus par de petits ménagements pour sa passion nivelante. Cinq minutes

de tête-à-tête de plus, et nous serions arrivés, lui à 1640, et moi à

1660.

_Londres, 21 mai 1834._--On nous a montré un petit coin du parc de Woburn

que je ne reconnaissais pas, et qui est joli dans le moment actuel de la

floraison; cela se nomme _The Thornery_, à cause de la multitude

d'aubépines que renferme cet enclos agreste, au milieu duquel se trouve

une chaumière ornée, fort jolie.

Lord Holland avait recommandé au duc de Bedford de nous conduire à

Ampthill, qui lui appartient, et qui n'est qu'à sept milles de Woburn.

Lady Holland tenait aussi à ce que nous y vissions un beau portrait

d'elle qui la représente en Vierge du soleil; il est beau, agréable et a

dû être ressemblant.

La maison d'Ampthill est triste, humide, mal meublée, mal tenue, et en

contraste avec un des plus jolis parcs qu'on puisse voir. Le pays est

joli, accidenté, riant et boisé.

Ampthill n'est pas sans quelques traditions. C'est là que s'est retirée

Catherine d'Aragon après son divorce. Il ne reste plus rien de l'ancien

château qui était sur le haut de la montagne, et non pas au fond de la

vallée comme l'est la maison actuelle. Une croix gothique est placée là

où était l'ancienne demeure, et sur le piédestal se trouvent quelques

vers assez médiocres en souvenir des cruautés d'Henri VIII; ces vers

n'ont pas même le mérite d'être du temps. Une autre curiosité du lieu,

c'est un certain nombre d'arbres tellement vieux, que du temps même de

Cromwell, on ne les trouvait plus propres à la marine; ils ont

entièrement perdu leur beauté et ressembleront bientôt à ce qu'on appelle

des truisses en Touraine.

Lord Sefton remarquait hier devant lord Brougham que tous les défenseurs

de la Reine Caroline d'Angleterre étaient parvenus aux plus hautes

dignités du pays, lord Grey, lord Brougham, etc... Ce qui m'a fait dire

au Chancelier qu'il n'y avait donc plus d'inconvénient pour lui, à avouer

qu'il avait défendu alors une bien mauvaise cause. Il n'a jamais voulu en

convenir, et a cherché à nous persuader que si la Reine avait eu des

amants, Bergami n'était pas du nombre. Il voulait nous faire croire que

telle, du moins, était sa conviction, et, à l'appui de cette assertion,

que personne, pas plus que lui-même je crois, ne prenait au sérieux, il

nous a raconté que, pendant les trois dernières heures de la vie de la

Reine, durant lesquelles le délire le plus marqué s'était emparé d'elle,

elle avait beaucoup parlé du prince Louis de Prusse, de l'enfant de

Bergami nommée Victorine et de plusieurs autres personnes, mais qu'elle

n'avait pas une seule fois prononcé le nom de Bergami. Il m'a semblé que

pour un aussi grand jurisconsulte, la preuve était par trop négative et

peu concluante.

_Londres, 22 mai 1834._--En revenant hier en ville, nous y avons appris

la nouvelle du rappel du prince de Lieven. C'est quelque chose dans la

politique, c'est beaucoup dans la société de Londres. L'excellent

caractère, le bon esprit, les manières parfaites de M. de Lieven, lui

conciliaient la bienveillance et l'estime générale, et la femme la plus

redoutée, la plus comptée, la plus entourée et la plus soignée est Mme de

Lieven. Son importance politique, que beaucoup de mouvement d'esprit et

de savoir-faire justifiaient, marchait de front avec une autorité

incontestée par la société. On se plaignait quelquefois de sa tyrannie,

de son humeur exclusive, mais elle maintenait, par cela même, une

barrière utile entre la haute et exquise société et celle qui l'était

moins. Sa maison était la plus recherchée, celle où on attachait le plus

de prix à être admis. Le grand air, peut-être même un peu raide, de Mme

de Lieven, faisait très bien dans les grandes occasions. Je ne me fais

pas une idée d'un «Drawing-room» sans elle. A l'exception de lord

Palmerston, qui, par son arrogance obstinée dans l'affaire de sir

Stratford Canning, a amené le départ de M. et de Mme de Lieven, je suis

sûre que personne ne sera bien aise de ce départ; peut-être, cependant,

M. de Bülow, aussi, se sentira-t-il soulagé d'échapper au joug et à la

surveillance de la Princesse devant laquelle son rôle, quelquefois double

et triple, jamais simple, n'était pas facile à jouer.

M. de Lieven est nommé gouverneur du jeune Grand-Duc, héritier de Russie.

On dit qu'il y a là tout ce qui peut flatter et consoler; pour lui oui,

mais non pour elle, qui retombera difficilement après vingt-deux ans de

séjour en Angleterre et des agitations politiques de tous genres, dans

les glaces et les nullités de Saint-Pétersbourg.

Il paraîtrait que les trois Cours du Nord, en opposition à la Quadruple

Alliance méridionale, sont assez disposées à conclure un engagement

séparé avec la Hollande. Le fait est qu'on se ménage en paroles, mais

qu'on aiguise ses armes en silence.

Les Cortès sont convoquées pour le 24 juillet. La nouvelle télégraphique

d'Espagne de l'autre jour, qui n'a conduit qu'à un jeu de bourse, s'est

évaporée assez honteusement. On mande, de Paris, que le général Harispe a

été prié de ne plus donner, télégraphiquement, des nouvelles douteuses,

et que le président du Conseil a été engagé à ne pas répandre les

nouvelles de ce genre avant confirmation.

L'amiral Roussin a refusé le ministère de la marine. Il était question

d'y appeler l'amiral Jacob. M. de Rigny avait laissé le Conseil

parfaitement libre, en ce qui le concerne personnellement, de le nommer,

soit à la marine, soit aux Affaires étrangères; la décision n'est point

encore connue.

A propos du départ des Lieven, voici ce que la Princesse m'a raconté: Il

y a plusieurs semaines déjà, au retour de lord Heytesbury de Pétersbourg,

lord Palmerston dit à M. de Lieven qu'il comptait nommer sir Stratford

Canning à Pétersbourg; le prince de Lieven en écrivit à sa Cour, et M. de

Nesselrode répondit, au nom de l'Empereur, que le caractère entier,

l'esprit anguleux et l'emportement de sir S. Canning lui étant

personnellement désagréables, il désirait un autre ambassadeur, ne

donnant d'exclusion qu'à celui-là. Lord Palmerston, à son tour, exposa

tous les motifs qui lui faisaient désirer de vaincre cette opposition. M.

de Lieven écouta les raisons de lord Palmerston et lui promit de les

faire valoir près de l'Empereur. Dès le lendemain, il expédia un

courrier, à cet effet, à Pétersbourg, mais le courrier n'était pas

embarqué que la nomination de sir S. Canning, au poste de Pétersbourg,

parut officiellement dans la _Gazette de Londres_. Ce manque d'égards

rendit l'opposition russe décisive d'une part, et l'obstination de lord

Palmerston plus invétérée de l'autre; le Cabinet anglais se prétendit

maître de nommer qui il lui plaisait aux postes diplomatiques; l'Empereur

Nicolas, sans contester ce droit, dit qu'il avait, lui, celui de ne

recevoir chez lui que ceux qui lui plaisaient. La brèche a toujours été

ainsi, en s'élargissant, et l'opposition des systèmes politiques, jointe

à l'hostilité des individus, ne présage pas, dans l'état actuel si

compliqué du monde, une paix bien solide ni bien prolongée.

_Londres, 23 mai 1834._--Je crois le Cabinet de Londres embarrassé du

départ de M. de Lieven, et lord Grey personnellement peiné. Lord

Brougham paraît aussi en sentir tous les inconvénients. J'ai reçu de l'un

et de l'autre de longs billets, fort curieux à ce sujet, et que je

conserverai soigneusement.

Voilà M. de La Fayette mort. Quoiqu'il ait été, toute sa vie, _Gilles le

Grand_ pour M. de Talleyrand, sa mort ne lui a pas été indifférente. A

plus de quatre-vingts ans, il semble que tout contemporain soit un ami.

_Londres, 24 mai 1834._--Lord Grey est venu me faire une longue et très

amicale visite; je l'ai trouvé très peiné du départ des Lieven, mais

mettant du soin à détruire l'opinion que lord Palmerston, par ses

mauvaises façons, l'eût provoqué. J'ai vu qu'il désirait vivement que les

semences d'aigreur entre M. de Talleyrand et lord Palmerston ne

germassent pas. Il est impossible de montrer plus de bienveillance

personnelle pour nous qu'il ne m'en a témoigné.

Nous avons dîné à Richmond chez cette pauvre princesse de Lieven, qui

fait vraiment grande pitié. Je crains, pour elle, que les choses ne

soient encore pires, en réalité, qu'elles ne le sont en apparence. Je

crois qu'elle se flatte de rester au courant de toutes choses, et par la

confiance de l'Empereur, et par l'amitié de M. de Nesselrode, comme par

l'espèce de faveur dont jouit son frère, le général de Benkendorff. Je

crains, au contraire, pour elle, qu'elle ne perde bientôt la carte de

l'Europe ou qu'elle ne la voie plus que par une lunette fort réduite, ce

qui serait certainement pour elle une sorte de mort morale. Ses

espérances, ses regrets, tout cela s'exprimait avec vivacité et naturel;

elle m'a semblé plus aimable que de coutume, parce qu'elle était tout en

dehors, avec abandon et simplicité. Ce laisser-aller des personnes

habituellement contenues a toujours quelque chose de particulièrement

piquant.

L'abominable article du _Times_ sur elle, qui est vraiment honteux pour

le pays, l'a d'abord fait pleurer; elle en est convenue, en disant

qu'elle avait été navrée de penser que c'étaient là les adieux que lui

faisait le public anglais, à elle, qui quittait ce pays-ci avec tant de

chagrin, mais elle a senti bientôt que rien n'était plus méprisable et

plus généralement méprisé. Elle a fini par si bien reprendre sa belle

humeur qu'elle nous a raconté, le plus drôlement du monde, car elle

raconte parfaitement, une petite scène fort ridicule du marquis de

Miraflorès. Ce petit homme, qui m'a tout de suite paru d'une fatuité

insupportable, et dont la figure plaisait à Mme de Lieven et me

déplaisait souverainement, a été s'asseoir à côté d'elle au bal de

l'Almacks. La princesse lui ayant demandé s'il n'était pas frappé de la

beauté des jeunes Anglaises, il a répondu, avec un air sentimental, un

son de voix ému et un regard prolongé et significatif, qu'il n'aimait pas

les femmes trop jeunes, qu'il préférait celles qui cessaient de l'être et

qu'on appelait des _femmes passées_.

La duchesse de Kent a vraiment un talent remarquable pour aviser toujours

si juste une gaucherie qu'elle n'en manque pas une. C'est aujourd'hui le

jour de naissance de sa fille, qu'elle devait, à cette occasion, mener

pour la première fois à Windsor, où cet anniversaire devait se fêter en

famille. La mort du petit prince de Belgique, à peine âgé d'un an, et que

ni sa tante, ni sa cousine n'avaient vu, a fait renoncer la duchesse de

Kent à cette petite fête de famille. Rien ne pouvait être plus

désobligeant pour le Roi.

_Londres, 25 mai 1834._--Le Roi Léopold paraît disposé à appeler ses

neveux à la succession du trône de Belgique. Est-ce à dire qu'il ne

compte plus sur sa descendance directe? On en a de l'humeur aux

Tuileries; je crois que ce sera assez indifférent partout ailleurs, où ce

nouveau royaume et cette nouvelle dynastie ne sont guère encore pris au

sérieux.

L'exposition de peinture, à Somerset-House, est bien médiocre, plus

encore que celle de l'année dernière; celle de sculpture encore plus

pauvre. Les Anglais excellent dans les arts d'imitation, mais ils restent

les derniers dans les arts d'imagination; c'est par ce côté surtout que

le manque de soleil se fait sentir. Entourés des chefs-d'œuvre enlevés

au Continent, ils ne produisent rien qui puisse leur être comparé! Rien

ne se colore à travers le voile brumeux qui les enveloppe!

_Londres, 26 mai 1834._--Lord Grey est au moment de voir son

administration se décomposer, par la retraite de M. Stanley et celle de

sir James Graham, s'il fait de nouvelles concessions aux catholiques

irlandais au détriment de l'Église anglicane. S'il se refuse à ces

concessions pour conserver M. Stanley, dont le talent parlementaire est

de premier ordre, il est à supposer que le Cabinet restera en minorité

aux Communes, et que la chute de tout le ministère en sera le résultat.

C'était, du moins, ce qu'on disait et croyait, hier, et la figure

soucieuse de lord Grey, à dîner, chez lord Durham, ainsi que quelques

propos échappés à la naïve niaiserie de lady Tankerville, confirmaient

assez ce bruit. La question se videra demain, mardi 27, à l'occasion de

la motion de M. Ward.

Mme de Lieven ne m'a pas caché son espoir, que si le Cabinet change, soit

en tout, soit en partie, et que lord Palmerston soit du nombre des

sortants, elle pourrait bien rester ici, se flattant que la première

démarche du nouveau ministre des Affaires étrangères serait une demande à

Pétersbourg à l'effet de garder M. de Lieven ici. Elle compterait, dans

cette circonstance, a-t-elle ajouté, sur l'influence de M. de Talleyrand

auprès du nouveau ministre, quel qu'il fût, pour le décider à cette

démarche.

_Londres, 27 mai 1834._--Il est singulier que le fils du maréchal Ney,

qui est à Londres, ait désiré se faire présenter à la Cour d'Angleterre,

qui a abandonné son père qu'elle aurait pu sauver; de s'y faire présenter

par M. de Talleyrand, sous le ministère duquel le maréchal a été arrêté

et accusé, le même jour que M. Dupin, le défenseur du maréchal, doit

également être présenté, et le tout en face du duc de Wellington, qui, en

maintenant strictement les termes de la capitulation de Paris, aurait pu

peut-être couvrir de son égide l'accusé, qu'il n'a pas cru devoir

protéger. Le jeune prince de la Moskowa n'a sans doute pas fait tous ces

rapprochements, mais M. de Talleyrand, qui a compris que d'autres les

feraient, qu'ils ne seraient agréables pour personne, et moins encore

pour le jeune homme que pour qui que ce soit, a décliné cette

présentation sous le prétexte du peu de temps qui restait entre la

demande et la réception, et qui ne lui laissait pas le temps de remplir

les formalités voulues.

Hier, à sept heures du soir, j'ai reçu un billet assez curieux d'un des

amis et confidents du ministre: «Rien n'est changé depuis hier; aucune

amélioration ne s'est établie dans la situation des choses; on va

employer la soirée à obtenir que la question reste ouverte, c'est-à-dire

qu'elle ne soit pas regardée comme une question de Cabinet, que chacun

soit libre de tout engagement et puisse voter comme il lui plaira. Le

Chancelier s'emploie fort à faire adopter ce biais, mais lord Grey, qui

paraît évidemment désireux de se retirer des affaires, pourra bien faire

manquer cette combinaison.»

_Londres, 28 mai 1834._--Après beaucoup d'agitations et d'incertitudes,

lord Grey s'est décidé à laisser sortir du ministère M. Stanley et sir

James Graham, dont l'exemple sera probablement suivi par le duc de

Richmond et lord Ripon; et lui, lord Grey, reste, en se rangeant du côté

de la motion de M. Ward. Il avait eu, un moment, le bon instinct de se

retirer aussi, mais M. Ellice, qui le gouverne maintenant, l'a poussé

dans une autre voie, et le Chancelier a fortement agi sur le Roi, qui, à

son tour, a prié lord Grey de rester.

Hier, les ministres se louaient du Roi avec des attendrissements infinis.

Ce pauvre Roi a soutenu «la réforme» malgré tous ses scrupules

politiques: il abandonne aujourd'hui le clergé, malgré ses scrupules de

conscience; aussi le Chancelier disait-il, hier, que c'était un grand

Roi, et ajoutait, avec une satisfaction joyeuse et l'enivrement de

paroles qui lui est propre, que la journée d'hier était la seconde grande

journée révolutionnaire bénigne des annales de l'Angleterre moderne. Cet

étrange Chancelier, sans dignité, sans convenance, sale, cynique,

grossier, se grisant de vin et de paroles, vulgaire dans ses propos,

malappris dans ses façons, venait dîner ici, hier, en redingote, mangeant

avec ses doigts, me tapant sur l'épaule et racontant cinquante ordures.

Sans les facultés extraordinaires qui le distinguent comme mémoire,

instruction, éloquence et activité, personne ne le repousserait plus

vivement que lord Grey. Je ne connais pas deux natures qui me paraissent

plus diamétralement opposées. Lord Brougham, merveilleux aux Communes,

est un perpétuel objet de scandale à la Chambre Haute, où il met tout

sens dessus dessous, où lui, _Chancelier_, est souvent rappelé à l'ordre,

où il embarrasse lord Grey à tout instant par ses incartades; aussi, il

ne s'y sent pas sur son terrain, et je crois que le jour où il pourrait

ensevelir la Pairie de ses propres mains, il ne s'en ferait pas faute.

Il dînait hier ici avec M. Dupin, autre produit grossier de l'époque,

sentencieux et criard comme un vrai procureur, avec la plus lourde vanité

plébéienne qui apparaît à tout instant. Le premier mot qu'il a dit au

Chancelier, qui se souvenait de l'avoir vu il y a quelques années, a été

celui-ci: «Oui, quand nous étions avocats tous deux...»

Lord Althorp a demandé, hier, aux Communes, l'ajournement de la motion de

M. Ward, pour avoir le temps de remplir les vides laissés par la retraite

de quelques membres du Cabinet, ce qui a été accordé.

On ne peut imaginer ce qui inspire à la duchesse de Kent une mauvaise

grâce aussi continue contre la Reine. Malgré son refus de conduire la

princesse Victoria à Windsor, la Reine a voulu aller la voir à Kensington

avant-hier au soir. La duchesse de Kent a refusé, sous le plus léger

prétexte, de recevoir la Reine; celle-ci en est péniblement affectée.

Personne ne peut comprendre le motif d'une semblable conduite. Lord Grey,

hier, l'attribuait à sir John Conroy, le chevalier d'honneur de la

Duchesse, qu'on dit fort ambitieux, fort borné, et très puissant auprès

d'elle. Il croit que sous la Régence de la Duchesse, il est appelé à

jouer un grand rôle, qu'il veut escompter dès à présent, et s'imaginant

avoir été blessé dans je ne sais quelle occasion par la Cour de

Saint-James, il s'en venge en semant l'aigreur et la discorde dans la

famille royale. J'ai su la dernière scène de Kensington par le Dr Küper,

chapelain allemand de la Reine, qui, en sortant, hier matin, de chez Sa

Majesté, est venu me parler de l'affliction de cette bonne Princesse.

Lord Grey, à qui j'en parlais, hier à dîner, m'a dit que le Roi Léopold,

en quittant l'Angleterre, lui avait dit qu'il était inquiet de laisser sa

sœur livrée aux conseils d'un aussi mauvais esprit que celui de ce

chevalier Conroy; qu'heureusement la princesse Victoria ayant quinze

ans, et devant être majeure à dix-huit, la régence de la duchesse de Kent

serait, ou bien nulle, ou du moins fort courte.

_Londres, 29 mai 1834._--La princesse Victoria ne paraît encore qu'aux

deux «Drawing-rooms» qui sont destinés à fêter les jours de naissance du

Roi et de la Reine. J'ai trouvé à celui d'hier, qui, par parenthèse, a

duré trois grandes heures, pendant lesquelles la défilade a été de plus

de dix-huit cents personnes, que cette jeune princesse avait vraiment

beaucoup gagné depuis trois mois. Ses manières sont parfaites, et elle

sera, un jour, assez agréable pour être presque jolie. Elle aura, comme

tous les Princes, le don de se tenir longtemps sur ses jambes sans

fatigue ni impatience. Nous succombions, hier, toutes, tour à tour; la

femme du nouveau ministre grec, seule, que son culte habitue à rester

longtemps debout, a très bien supporté cette corvée! Elle est d'ailleurs

soutenue par la curiosité et la surprise; elle s'étonne de tout, fait des

questions naïves, des réflexions et des méprises amusantes. C'est ainsi

que, voyant le Chancelier passer en grande robe et perruque, et portant

le sac brodé qui contient les sceaux, elle l'a pris pour un évêque

portant l'Évangile, ce qui, appliqué à lord Brougham, était

particulièrement comique.

La princesse de Lieven a paru, hier, pour la première fois, dans le

costume national russe, qui est nouvellement adopté, à Saint-Pétersbourg,

pour les occasions d'apparat. Ce costume est si noble, si riche, si

gracieux, qu'il va bien à toutes les femmes, ou, pour mieux dire, qu'il

ne va mal à aucune. Celui de la Princesse était particulièrement bien

arrangé et lui allait bien, le voile dissimulant la maigreur de son col.

On ne parlait hier, à la Cour et ailleurs, que de la retraite des quatre

membres du ministère, qui lui ôte une grande force morale, surtout celle

de M. Stanley, à cause de ses grands talents, et celle du duc de

Richmond, à cause de sa considération personnelle. Les conservatifs sont

fort satisfaits; ils voient, par là, leurs rangs se grossir, ceux de

leurs adversaires, si ce n'est s'affaiblir numériquement, du moins se mal

recruter. On parlait de lord Mulgrave, lord Ebrington, Mr Abercromby, Mr

Spring Rice pour entrer au Cabinet, mais rien n'était encore décidé.

Chronique de 1831 à 1862, Tome 1 (de 4) · 第 5 / 32 段