des plus belles, des plus magnifiques, des plus grandes et des plus
complètes de l'Angleterre. L'extérieur du château cependant est sans
caractère, et sa situation basse, et même, je crois, un peu humide; mais
les Anglais détestent d'être vus et renoncent volontiers, à leur tour, à
voir par-delà de l'enceinte la plus limitée; il y a rarement, des
châteaux d'Angleterre, d'autre vue que celle de l'entourage le plus
immédiat; aussi le mouvement des passants, des voyageurs, des paysans
travaillant dans les champs, la perspective des villages, des lieux
environnants, il ne faut pas espérer en jouir. De verts gazons, des
fleurs dans le pourtour de la maison et des arbres superbes qui
interceptent toute échappée de vue, voilà ce qu'ils aiment, et ce qu'on
trouve ici presque partout; je ne connais jusqu'à présent que Windsor et
Warwick qui fassent exception.
[20] Woburn Abbey est située dans le comté de Bedford; il s'y
trouve un magnifique château moderne, appartenant aux ducs de
Bedford, bâti sur l'emplacement d'une abbaye de Cisterciens
fondée en 1445.
Les hôtes qui se trouvent à Woburn, en ce moment, sont à peu près les
mêmes que ceux que j'y ai rencontrés, lors de mon premier séjour: lord et
lady Grey et lady Georgina, leur fille; lord et lady Sefton, M. Ellice;
lord Ossulston; les maîtres de la maison, trois de leurs fils, une de
leurs filles, M. de Talleyrand et moi.
Il y a, dans toutes ces personnes, des gens fort distingués, de l'esprit,
de l'instruction, d'excellentes manières, mais j'ai déjà remarqué qu'à
Woburn la réserve anglaise était poussée plus loin qu'ailleurs, et cela
en dépit du langage presque hardi de la duchesse de Bedford, qui
contraste avec la timidité silencieuse du Duc et du reste de la famille.
Il y a, aussi, dans la pompe, l'étendue, la magnificence de la demeure,
quelque chose qui jette du froid, de la raideur et du décousu dans la
société; d'ailleurs, le dimanche, quoiqu'on ne l'ait pas tenu
rigoureusement puisqu'on a fait jouer M. de Talleyrand, est toujours plus
sérieux que tout autre jour.
_Woburn Abbey, 20 mai 1834._--Le Chancelier est venu augmenter le nombre
des visiteurs. En parlant des grandes existences aristocratiques du pays,
il m'a dit que le duc de Devonshire avec ses cent quarante mille livres
sterling de rente, ses châteaux et ses huit membres du Parlement, était,
_avant la réforme_, aussi puissant que le Roi lui-même. Cet _avant la
réforme_ est bien l'aveu du coup porté, par cette réforme, à l'ancienne
constitution du pays. J'en ai fait convenir lord Brougham, qui, tout en
soutenant qu'elle était nécessaire, et ayant commencé sa phrase en disant
qu'on n'avait fait que couper des ailes qui étaient tant soit peu trop
longues, l'a finie en disant qu'ils avaient fait une révolution
_complète_, mais sans effusion de sang. «Et notre grande journée
révolutionnaire», a-t-il dit encore avec une satisfaction apparente, «a
été celle du mois de 1831 où nous avons dissous le Parlement qui avait
osé repousser notre Bill; le peuple est impérissable, comme le sol, c'est
donc à son profit qu'à la longue doivent tourner toutes les
modifications, et une aristocratie qui a duré cinq siècles a duré tout ce
qu'elle pouvait durer!» Voilà la pensée dominante de sa conversation qui
m'a frappée, et d'autant plus, qu'elle avait commencé de sa part par une
sorte d'hypocrisie qui s'est dissipée avant la mienne; il avait commencé
avec quelques ménagements pour mes préjugés aristocratiques que je lui ai
rendus par de petits ménagements pour sa passion nivelante. Cinq minutes
de tête-à-tête de plus, et nous serions arrivés, lui à 1640, et moi à
1660.
_Londres, 21 mai 1834._--On nous a montré un petit coin du parc de Woburn
que je ne reconnaissais pas, et qui est joli dans le moment actuel de la
floraison; cela se nomme _The Thornery_, à cause de la multitude
d'aubépines que renferme cet enclos agreste, au milieu duquel se trouve
une chaumière ornée, fort jolie.
Lord Holland avait recommandé au duc de Bedford de nous conduire à
Ampthill, qui lui appartient, et qui n'est qu'à sept milles de Woburn.
Lady Holland tenait aussi à ce que nous y vissions un beau portrait
d'elle qui la représente en Vierge du soleil; il est beau, agréable et a
dû être ressemblant.
La maison d'Ampthill est triste, humide, mal meublée, mal tenue, et en
contraste avec un des plus jolis parcs qu'on puisse voir. Le pays est
joli, accidenté, riant et boisé.
Ampthill n'est pas sans quelques traditions. C'est là que s'est retirée
Catherine d'Aragon après son divorce. Il ne reste plus rien de l'ancien
château qui était sur le haut de la montagne, et non pas au fond de la
vallée comme l'est la maison actuelle. Une croix gothique est placée là
où était l'ancienne demeure, et sur le piédestal se trouvent quelques
vers assez médiocres en souvenir des cruautés d'Henri VIII; ces vers
n'ont pas même le mérite d'être du temps. Une autre curiosité du lieu,
c'est un certain nombre d'arbres tellement vieux, que du temps même de
Cromwell, on ne les trouvait plus propres à la marine; ils ont
entièrement perdu leur beauté et ressembleront bientôt à ce qu'on appelle
des truisses en Touraine.
Lord Sefton remarquait hier devant lord Brougham que tous les défenseurs
de la Reine Caroline d'Angleterre étaient parvenus aux plus hautes
dignités du pays, lord Grey, lord Brougham, etc... Ce qui m'a fait dire
au Chancelier qu'il n'y avait donc plus d'inconvénient pour lui, à avouer
qu'il avait défendu alors une bien mauvaise cause. Il n'a jamais voulu en
convenir, et a cherché à nous persuader que si la Reine avait eu des
amants, Bergami n'était pas du nombre. Il voulait nous faire croire que
telle, du moins, était sa conviction, et, à l'appui de cette assertion,
que personne, pas plus que lui-même je crois, ne prenait au sérieux, il
nous a raconté que, pendant les trois dernières heures de la vie de la
Reine, durant lesquelles le délire le plus marqué s'était emparé d'elle,
elle avait beaucoup parlé du prince Louis de Prusse, de l'enfant de
Bergami nommée Victorine et de plusieurs autres personnes, mais qu'elle
n'avait pas une seule fois prononcé le nom de Bergami. Il m'a semblé que
pour un aussi grand jurisconsulte, la preuve était par trop négative et
peu concluante.
_Londres, 22 mai 1834._--En revenant hier en ville, nous y avons appris
la nouvelle du rappel du prince de Lieven. C'est quelque chose dans la
politique, c'est beaucoup dans la société de Londres. L'excellent
caractère, le bon esprit, les manières parfaites de M. de Lieven, lui
conciliaient la bienveillance et l'estime générale, et la femme la plus
redoutée, la plus comptée, la plus entourée et la plus soignée est Mme de
Lieven. Son importance politique, que beaucoup de mouvement d'esprit et
de savoir-faire justifiaient, marchait de front avec une autorité
incontestée par la société. On se plaignait quelquefois de sa tyrannie,
de son humeur exclusive, mais elle maintenait, par cela même, une
barrière utile entre la haute et exquise société et celle qui l'était
moins. Sa maison était la plus recherchée, celle où on attachait le plus
de prix à être admis. Le grand air, peut-être même un peu raide, de Mme
de Lieven, faisait très bien dans les grandes occasions. Je ne me fais
pas une idée d'un «Drawing-room» sans elle. A l'exception de lord
Palmerston, qui, par son arrogance obstinée dans l'affaire de sir
Stratford Canning, a amené le départ de M. et de Mme de Lieven, je suis
sûre que personne ne sera bien aise de ce départ; peut-être, cependant,
M. de Bülow, aussi, se sentira-t-il soulagé d'échapper au joug et à la
surveillance de la Princesse devant laquelle son rôle, quelquefois double
et triple, jamais simple, n'était pas facile à jouer.
M. de Lieven est nommé gouverneur du jeune Grand-Duc, héritier de Russie.
On dit qu'il y a là tout ce qui peut flatter et consoler; pour lui oui,
mais non pour elle, qui retombera difficilement après vingt-deux ans de
séjour en Angleterre et des agitations politiques de tous genres, dans
les glaces et les nullités de Saint-Pétersbourg.
Il paraîtrait que les trois Cours du Nord, en opposition à la Quadruple
Alliance méridionale, sont assez disposées à conclure un engagement
séparé avec la Hollande. Le fait est qu'on se ménage en paroles, mais
qu'on aiguise ses armes en silence.
Les Cortès sont convoquées pour le 24 juillet. La nouvelle télégraphique
d'Espagne de l'autre jour, qui n'a conduit qu'à un jeu de bourse, s'est
évaporée assez honteusement. On mande, de Paris, que le général Harispe a
été prié de ne plus donner, télégraphiquement, des nouvelles douteuses,
et que le président du Conseil a été engagé à ne pas répandre les
nouvelles de ce genre avant confirmation.
L'amiral Roussin a refusé le ministère de la marine. Il était question
d'y appeler l'amiral Jacob. M. de Rigny avait laissé le Conseil
parfaitement libre, en ce qui le concerne personnellement, de le nommer,
soit à la marine, soit aux Affaires étrangères; la décision n'est point
encore connue.
A propos du départ des Lieven, voici ce que la Princesse m'a raconté: Il
y a plusieurs semaines déjà, au retour de lord Heytesbury de Pétersbourg,
lord Palmerston dit à M. de Lieven qu'il comptait nommer sir Stratford
Canning à Pétersbourg; le prince de Lieven en écrivit à sa Cour, et M. de
Nesselrode répondit, au nom de l'Empereur, que le caractère entier,
l'esprit anguleux et l'emportement de sir S. Canning lui étant
personnellement désagréables, il désirait un autre ambassadeur, ne
donnant d'exclusion qu'à celui-là. Lord Palmerston, à son tour, exposa
tous les motifs qui lui faisaient désirer de vaincre cette opposition. M.
de Lieven écouta les raisons de lord Palmerston et lui promit de les
faire valoir près de l'Empereur. Dès le lendemain, il expédia un
courrier, à cet effet, à Pétersbourg, mais le courrier n'était pas
embarqué que la nomination de sir S. Canning, au poste de Pétersbourg,
parut officiellement dans la _Gazette de Londres_. Ce manque d'égards
rendit l'opposition russe décisive d'une part, et l'obstination de lord
Palmerston plus invétérée de l'autre; le Cabinet anglais se prétendit
maître de nommer qui il lui plaisait aux postes diplomatiques; l'Empereur
Nicolas, sans contester ce droit, dit qu'il avait, lui, celui de ne
recevoir chez lui que ceux qui lui plaisaient. La brèche a toujours été
ainsi, en s'élargissant, et l'opposition des systèmes politiques, jointe
à l'hostilité des individus, ne présage pas, dans l'état actuel si
compliqué du monde, une paix bien solide ni bien prolongée.
_Londres, 23 mai 1834._--Je crois le Cabinet de Londres embarrassé du
départ de M. de Lieven, et lord Grey personnellement peiné. Lord
Brougham paraît aussi en sentir tous les inconvénients. J'ai reçu de l'un
et de l'autre de longs billets, fort curieux à ce sujet, et que je
conserverai soigneusement.
Voilà M. de La Fayette mort. Quoiqu'il ait été, toute sa vie, _Gilles le
Grand_ pour M. de Talleyrand, sa mort ne lui a pas été indifférente. A
plus de quatre-vingts ans, il semble que tout contemporain soit un ami.
_Londres, 24 mai 1834._--Lord Grey est venu me faire une longue et très
amicale visite; je l'ai trouvé très peiné du départ des Lieven, mais
mettant du soin à détruire l'opinion que lord Palmerston, par ses
mauvaises façons, l'eût provoqué. J'ai vu qu'il désirait vivement que les
semences d'aigreur entre M. de Talleyrand et lord Palmerston ne
germassent pas. Il est impossible de montrer plus de bienveillance
personnelle pour nous qu'il ne m'en a témoigné.
Nous avons dîné à Richmond chez cette pauvre princesse de Lieven, qui
fait vraiment grande pitié. Je crains, pour elle, que les choses ne
soient encore pires, en réalité, qu'elles ne le sont en apparence. Je
crois qu'elle se flatte de rester au courant de toutes choses, et par la
confiance de l'Empereur, et par l'amitié de M. de Nesselrode, comme par
l'espèce de faveur dont jouit son frère, le général de Benkendorff. Je
crains, au contraire, pour elle, qu'elle ne perde bientôt la carte de
l'Europe ou qu'elle ne la voie plus que par une lunette fort réduite, ce
qui serait certainement pour elle une sorte de mort morale. Ses
espérances, ses regrets, tout cela s'exprimait avec vivacité et naturel;
elle m'a semblé plus aimable que de coutume, parce qu'elle était tout en
dehors, avec abandon et simplicité. Ce laisser-aller des personnes
habituellement contenues a toujours quelque chose de particulièrement
piquant.
L'abominable article du _Times_ sur elle, qui est vraiment honteux pour
le pays, l'a d'abord fait pleurer; elle en est convenue, en disant
qu'elle avait été navrée de penser que c'étaient là les adieux que lui
faisait le public anglais, à elle, qui quittait ce pays-ci avec tant de
chagrin, mais elle a senti bientôt que rien n'était plus méprisable et
plus généralement méprisé. Elle a fini par si bien reprendre sa belle
humeur qu'elle nous a raconté, le plus drôlement du monde, car elle
raconte parfaitement, une petite scène fort ridicule du marquis de
Miraflorès. Ce petit homme, qui m'a tout de suite paru d'une fatuité
insupportable, et dont la figure plaisait à Mme de Lieven et me
déplaisait souverainement, a été s'asseoir à côté d'elle au bal de
l'Almacks. La princesse lui ayant demandé s'il n'était pas frappé de la
beauté des jeunes Anglaises, il a répondu, avec un air sentimental, un
son de voix ému et un regard prolongé et significatif, qu'il n'aimait pas
les femmes trop jeunes, qu'il préférait celles qui cessaient de l'être et
qu'on appelait des _femmes passées_.
La duchesse de Kent a vraiment un talent remarquable pour aviser toujours
si juste une gaucherie qu'elle n'en manque pas une. C'est aujourd'hui le
jour de naissance de sa fille, qu'elle devait, à cette occasion, mener
pour la première fois à Windsor, où cet anniversaire devait se fêter en
famille. La mort du petit prince de Belgique, à peine âgé d'un an, et que
ni sa tante, ni sa cousine n'avaient vu, a fait renoncer la duchesse de
Kent à cette petite fête de famille. Rien ne pouvait être plus
désobligeant pour le Roi.
_Londres, 25 mai 1834._--Le Roi Léopold paraît disposé à appeler ses
neveux à la succession du trône de Belgique. Est-ce à dire qu'il ne
compte plus sur sa descendance directe? On en a de l'humeur aux
Tuileries; je crois que ce sera assez indifférent partout ailleurs, où ce
nouveau royaume et cette nouvelle dynastie ne sont guère encore pris au
sérieux.
L'exposition de peinture, à Somerset-House, est bien médiocre, plus
encore que celle de l'année dernière; celle de sculpture encore plus
pauvre. Les Anglais excellent dans les arts d'imitation, mais ils restent
les derniers dans les arts d'imagination; c'est par ce côté surtout que
le manque de soleil se fait sentir. Entourés des chefs-d'œuvre enlevés
au Continent, ils ne produisent rien qui puisse leur être comparé! Rien
ne se colore à travers le voile brumeux qui les enveloppe!
_Londres, 26 mai 1834._--Lord Grey est au moment de voir son
administration se décomposer, par la retraite de M. Stanley et celle de
sir James Graham, s'il fait de nouvelles concessions aux catholiques
irlandais au détriment de l'Église anglicane. S'il se refuse à ces
concessions pour conserver M. Stanley, dont le talent parlementaire est
de premier ordre, il est à supposer que le Cabinet restera en minorité
aux Communes, et que la chute de tout le ministère en sera le résultat.
C'était, du moins, ce qu'on disait et croyait, hier, et la figure
soucieuse de lord Grey, à dîner, chez lord Durham, ainsi que quelques
propos échappés à la naïve niaiserie de lady Tankerville, confirmaient
assez ce bruit. La question se videra demain, mardi 27, à l'occasion de
la motion de M. Ward.
Mme de Lieven ne m'a pas caché son espoir, que si le Cabinet change, soit
en tout, soit en partie, et que lord Palmerston soit du nombre des
sortants, elle pourrait bien rester ici, se flattant que la première
démarche du nouveau ministre des Affaires étrangères serait une demande à
Pétersbourg à l'effet de garder M. de Lieven ici. Elle compterait, dans
cette circonstance, a-t-elle ajouté, sur l'influence de M. de Talleyrand
auprès du nouveau ministre, quel qu'il fût, pour le décider à cette
démarche.
_Londres, 27 mai 1834._--Il est singulier que le fils du maréchal Ney,
qui est à Londres, ait désiré se faire présenter à la Cour d'Angleterre,
qui a abandonné son père qu'elle aurait pu sauver; de s'y faire présenter
par M. de Talleyrand, sous le ministère duquel le maréchal a été arrêté
et accusé, le même jour que M. Dupin, le défenseur du maréchal, doit
également être présenté, et le tout en face du duc de Wellington, qui, en
maintenant strictement les termes de la capitulation de Paris, aurait pu
peut-être couvrir de son égide l'accusé, qu'il n'a pas cru devoir
protéger. Le jeune prince de la Moskowa n'a sans doute pas fait tous ces
rapprochements, mais M. de Talleyrand, qui a compris que d'autres les
feraient, qu'ils ne seraient agréables pour personne, et moins encore
pour le jeune homme que pour qui que ce soit, a décliné cette
présentation sous le prétexte du peu de temps qui restait entre la
demande et la réception, et qui ne lui laissait pas le temps de remplir
les formalités voulues.
Hier, à sept heures du soir, j'ai reçu un billet assez curieux d'un des
amis et confidents du ministre: «Rien n'est changé depuis hier; aucune
amélioration ne s'est établie dans la situation des choses; on va
employer la soirée à obtenir que la question reste ouverte, c'est-à-dire
qu'elle ne soit pas regardée comme une question de Cabinet, que chacun
soit libre de tout engagement et puisse voter comme il lui plaira. Le
Chancelier s'emploie fort à faire adopter ce biais, mais lord Grey, qui
paraît évidemment désireux de se retirer des affaires, pourra bien faire
manquer cette combinaison.»
_Londres, 28 mai 1834._--Après beaucoup d'agitations et d'incertitudes,
lord Grey s'est décidé à laisser sortir du ministère M. Stanley et sir
James Graham, dont l'exemple sera probablement suivi par le duc de
Richmond et lord Ripon; et lui, lord Grey, reste, en se rangeant du côté
de la motion de M. Ward. Il avait eu, un moment, le bon instinct de se
retirer aussi, mais M. Ellice, qui le gouverne maintenant, l'a poussé
dans une autre voie, et le Chancelier a fortement agi sur le Roi, qui, à
son tour, a prié lord Grey de rester.
Hier, les ministres se louaient du Roi avec des attendrissements infinis.
Ce pauvre Roi a soutenu «la réforme» malgré tous ses scrupules
politiques: il abandonne aujourd'hui le clergé, malgré ses scrupules de
conscience; aussi le Chancelier disait-il, hier, que c'était un grand
Roi, et ajoutait, avec une satisfaction joyeuse et l'enivrement de
paroles qui lui est propre, que la journée d'hier était la seconde grande
journée révolutionnaire bénigne des annales de l'Angleterre moderne. Cet
étrange Chancelier, sans dignité, sans convenance, sale, cynique,
grossier, se grisant de vin et de paroles, vulgaire dans ses propos,
malappris dans ses façons, venait dîner ici, hier, en redingote, mangeant
avec ses doigts, me tapant sur l'épaule et racontant cinquante ordures.
Sans les facultés extraordinaires qui le distinguent comme mémoire,
instruction, éloquence et activité, personne ne le repousserait plus
vivement que lord Grey. Je ne connais pas deux natures qui me paraissent
plus diamétralement opposées. Lord Brougham, merveilleux aux Communes,
est un perpétuel objet de scandale à la Chambre Haute, où il met tout
sens dessus dessous, où lui, _Chancelier_, est souvent rappelé à l'ordre,
où il embarrasse lord Grey à tout instant par ses incartades; aussi, il
ne s'y sent pas sur son terrain, et je crois que le jour où il pourrait
ensevelir la Pairie de ses propres mains, il ne s'en ferait pas faute.
Il dînait hier ici avec M. Dupin, autre produit grossier de l'époque,
sentencieux et criard comme un vrai procureur, avec la plus lourde vanité
plébéienne qui apparaît à tout instant. Le premier mot qu'il a dit au
Chancelier, qui se souvenait de l'avoir vu il y a quelques années, a été
celui-ci: «Oui, quand nous étions avocats tous deux...»
Lord Althorp a demandé, hier, aux Communes, l'ajournement de la motion de
M. Ward, pour avoir le temps de remplir les vides laissés par la retraite
de quelques membres du Cabinet, ce qui a été accordé.
On ne peut imaginer ce qui inspire à la duchesse de Kent une mauvaise
grâce aussi continue contre la Reine. Malgré son refus de conduire la
princesse Victoria à Windsor, la Reine a voulu aller la voir à Kensington
avant-hier au soir. La duchesse de Kent a refusé, sous le plus léger
prétexte, de recevoir la Reine; celle-ci en est péniblement affectée.
Personne ne peut comprendre le motif d'une semblable conduite. Lord Grey,
hier, l'attribuait à sir John Conroy, le chevalier d'honneur de la
Duchesse, qu'on dit fort ambitieux, fort borné, et très puissant auprès
d'elle. Il croit que sous la Régence de la Duchesse, il est appelé à
jouer un grand rôle, qu'il veut escompter dès à présent, et s'imaginant
avoir été blessé dans je ne sais quelle occasion par la Cour de
Saint-James, il s'en venge en semant l'aigreur et la discorde dans la
famille royale. J'ai su la dernière scène de Kensington par le Dr Küper,
chapelain allemand de la Reine, qui, en sortant, hier matin, de chez Sa
Majesté, est venu me parler de l'affliction de cette bonne Princesse.
Lord Grey, à qui j'en parlais, hier à dîner, m'a dit que le Roi Léopold,
en quittant l'Angleterre, lui avait dit qu'il était inquiet de laisser sa
sœur livrée aux conseils d'un aussi mauvais esprit que celui de ce
chevalier Conroy; qu'heureusement la princesse Victoria ayant quinze
ans, et devant être majeure à dix-huit, la régence de la duchesse de Kent
serait, ou bien nulle, ou du moins fort courte.
_Londres, 29 mai 1834._--La princesse Victoria ne paraît encore qu'aux
deux «Drawing-rooms» qui sont destinés à fêter les jours de naissance du
Roi et de la Reine. J'ai trouvé à celui d'hier, qui, par parenthèse, a
duré trois grandes heures, pendant lesquelles la défilade a été de plus
de dix-huit cents personnes, que cette jeune princesse avait vraiment
beaucoup gagné depuis trois mois. Ses manières sont parfaites, et elle
sera, un jour, assez agréable pour être presque jolie. Elle aura, comme
tous les Princes, le don de se tenir longtemps sur ses jambes sans
fatigue ni impatience. Nous succombions, hier, toutes, tour à tour; la
femme du nouveau ministre grec, seule, que son culte habitue à rester
longtemps debout, a très bien supporté cette corvée! Elle est d'ailleurs
soutenue par la curiosité et la surprise; elle s'étonne de tout, fait des
questions naïves, des réflexions et des méprises amusantes. C'est ainsi
que, voyant le Chancelier passer en grande robe et perruque, et portant
le sac brodé qui contient les sceaux, elle l'a pris pour un évêque
portant l'Évangile, ce qui, appliqué à lord Brougham, était
particulièrement comique.
La princesse de Lieven a paru, hier, pour la première fois, dans le
costume national russe, qui est nouvellement adopté, à Saint-Pétersbourg,
pour les occasions d'apparat. Ce costume est si noble, si riche, si
gracieux, qu'il va bien à toutes les femmes, ou, pour mieux dire, qu'il
ne va mal à aucune. Celui de la Princesse était particulièrement bien
arrangé et lui allait bien, le voile dissimulant la maigreur de son col.
On ne parlait hier, à la Cour et ailleurs, que de la retraite des quatre
membres du ministère, qui lui ôte une grande force morale, surtout celle
de M. Stanley, à cause de ses grands talents, et celle du duc de
Richmond, à cause de sa considération personnelle. Les conservatifs sont
fort satisfaits; ils voient, par là, leurs rangs se grossir, ceux de
leurs adversaires, si ce n'est s'affaiblir numériquement, du moins se mal
recruter. On parlait de lord Mulgrave, lord Ebrington, Mr Abercromby, Mr
Spring Rice pour entrer au Cabinet, mais rien n'était encore décidé.