refuser le mérite de beaucoup de prudence dans sa conduite politique.
Appelée, comme elle le sera sans doute, à la Régence, ce point n'est pas
indifférent. Il n'y a personne qui sache de quel parti ses opinions
politiques la rapprochent; elle les invite et les confond chez elle, et
maintient parfaitement l'équilibre. Son obstination dans sa conduite
envers les Fitzclarence est d'un petit esprit: elle se met, pour
l'expliquer, sur un terrain de pruderie assez ridicule; je sais, que,
pour répondre aux observations que lord Grey lui faisait à ce sujet, elle
lui dit assez sottement: «Mais, my lord, comment voulez-vous que j'expose
ma fille à entendre parler de bâtards, et à m'en demander
l'explication?--Alors, madame», réplique lord Grey, «ne permettez pas à
la Princesse de lire l'histoire du pays qu'elle est appelée à gouverner,
car la première page lui apprendra que Guillaume de Normandie avait le
surnom de Bâtard avant celui de Conquérant.» On dit que cette réponse a
laissé une impression fâcheuse contre lord Grey, à la duchesse de Kent.
_Londres, 9 mai 1834._--On mande, de Paris, à M. de Talleyrand, par
dépêche télégraphique, qu'un secrétaire d'ambassade, arrivant d'Espagne,
apporte la nouvelle que don Carlos quitte la Péninsule et s'embarque pour
l'Angleterre, qu'il veut, dit-on, choisir pour arbitre, dans son grand
procès de famille et de couronne. Cette nouvelle paraît peu probable, et
tout le monde attend sa confirmation pour y croire.
L'espèce de curiosité et d'intérêt qu'excite la personne de M. de
Talleyrand en Angleterre ne s'use pas. En descendant de voiture l'autre
jour à Kensington, nous avons vu des femmes soulevées dans les bras de
leurs maris, afin qu'elles pussent mieux regarder M. de Talleyrand. Son
portrait, par Scheffer, est maintenant chez le marchand de gravures
Colmaghi pour être gravé; il y attire beaucoup de curieux; les boutiques
devant lesquelles s'arrête la voiture de M. de Talleyrand sont aussitôt
entourées de monde. A propos de son portrait, il est placé, chez
Colmaghi, à côté de celui de M. Pitt. Un des curieux qui les examinaient
tous les deux, dit, l'autre jour, en montrant celui de M. Pitt: «Voilà
quelqu'un qui a créé de grands événements; celui-ci (en indiquant M. de
Talleyrand), a su les prévoir, les guetter et en profiter.»
M. de Talleyrand me racontait, hier, que lorsqu'il se fut débarrassé de
sa prêtrise, il se sentit un désir incroyable de se battre en duel; il
passa deux mois à en chercher soigneusement l'occasion, et avait avisé le
duc de Castries actuel, qui était à la fois colère et borné, comme
l'homme avec lequel il était le plus aisé d'avoir une querelle. Ils
étaient, tous deux, du club des Échecs; un jour qu'ils y étaient
ensemble, M. de Castries se met à lire tout haut une brochure contre la
minorité de la noblesse. L'occasion parut belle à M. de Talleyrand, qui
pria M. de Castries de ne pas continuer une lecture qui lui était
personnellement injurieuse. M. de Castries répliqua, que, dans un club,
tout le monde avait le droit de lire et de faire ce qui lui convenait: «A
la bonne heure!» dit M. de Talleyrand, et, s'emparant d'une table de
trictrac, il se plaça auprès de M. de Castries, fit sauter, avec un
fracas épouvantable, les dames qui s'y trouvaient, de façon à ce que la
voix de M. de Castries fût entièrement couverte. La querelle et les coups
d'épée paraissaient immanquables; M. de Talleyrand était ravi d'y toucher
de si près, mais M. de Castries se borna à rougir, à froncer le sourcil,
et finit sa lecture en sortant du club sans rien dire; c'est que,
probablement, pour M. de Castries, M. de Talleyrand ne pouvait cesser
d'être prêtre!
_Londres, 10 mai 1834._--J'ai lu hier, fort vite, le dernier ouvrage de
M. de Lamennais, les _Paroles d'un Croyant_: c'est l'Apocalypse d'un
Jacobin. De plus, c'est fort ennuyeux, et c'est ce qui m'a étonnée, car
M. de Lamennais est un homme de beaucoup d'esprit et d'un talent
incontestable. Il venait de se réconcilier avec Rome, mais voilà de quoi
rompre la paix, car cette guerre jurée à tout pouvoir temporel ne saurait
convenir à aucun souverain, pas plus au Pape qu'à un autocrate.
On se disait beaucoup, tout bas, hier, que le Roi d'Angleterre ressentait
plus vivement que de coutume l'influence printanière pendant laquelle il
éprouve, tous les ans, un manque d'équilibre, physique et moral, assez
marqué. Avec les précédents de la maison de Brunswick, il y a de quoi
s'alarmer.
Je n'ai jamais entendu parler, sur le continent, d'une maladie connue ici
sous le nom de _hay fever_ (fièvre de fenaison), et qui se déclare au
moment de la récolte des foins. Beaucoup de personnes, entre autres le
duc de Devonshire et lady Grosvenor, éprouvent alors de la fièvre, de
l'insomnie, de l'agitation, et une grande souffrance nerveuse. Ceux qui
sont sujets à cette maladie rentrent en ville, évitent les prairies et
l'odeur du foin.
Mais au malaise physique du Roi d'Angleterre se mêlent une agitation
d'esprit et une loquacité étranges; si cet état fâcheux n'était pas bien
fini avant le mois de juillet, je suis convaincue que la Reine
désobéirait au Roi et ne partirait pas pour l'Allemagne; elle seule peut
avoir une action salutaire et modératrice sur lui, dans de semblables
moments.
On me mande, de Paris, le mariage d'Élisabeth de Béranger, avec un de
mes cousins, riche et bien élevé, Charles de Vogüé. Elle était fort
recherchée, car, à de la naissance et de la fortune, elle joint de la
beauté et des talents. Je l'ai beaucoup connue dans son enfance; elle
était alors fort gentille, très vive, et pas mal indépendante, ce qui,
dans une fille unique, idolâtrée par son père, a dû fort augmenter depuis
la mort de sa mère. Celle-ci était une des plus aimables femmes que j'aie
connues, par son esprit, son caractère et ses manières; elle avait été
très belle, on le voyait bien. Ses façons étaient caressantes et douces;
elle parlait avec une élégance et une correction remarquables; amie
dévouée, je n'ai vu personne, excepté Mme de Vaudémont, laisser un vide
aussi senti et des regrets aussi prolongés; ses ennemis (la distinction
en a toujours) prétendaient que la douceur de ses manières l'avait
entraînée fort loin, pendant son veuvage du duc de Châtillon; qu'elle
était devenue plus tard bel esprit, et quelques critiques prétendaient
aussi qu'il y avait, dans sa conversation, une éloquence étudiée qui la
rendait fatigante; je ne m'en suis jamais aperçue; je me plaisais
beaucoup dans sa société, elle m'a toujours laissé l'idée qu'elle se
plaisait dans la mienne; nous avions des amitiés communes, qui nous
attachaient par un lien de bienveillance, et, dans le monde, c'est chose
rare, car on y est, malheureusement, bien plus souvent rapproché par des
haines semblables que par des affections communes; c'est, je crois, ce
qui rend les amitiés du monde si peu durables et si peu sûres; elles
reposent souvent, trop souvent, sur une mauvaise base.
J'ai appris encore un autre mariage, celui de ma nièce à la mode de
Bretagne, la princesse Biron, avec un Arménien, le colonel Lazareff, au
service de Russie. On le dit d'une richesse fabuleuse, possédant des
palais en Orient, des pierreries, des trésors enfin; je ne sais ce qui
l'a conduit à Dresde, où il a fait la connaissance de ma jeune parente,
qui vit près de sa sœur, la comtesse de Hohenthal. On la dit éblouie et
passionnée; j'avoue que cette origine arménienne, cette magnificence à la
façon des _Mille et une nuits_, m'étonnent, m'inquiètent un peu: les
sorciers, les diseurs de bonne aventure, les chevaliers d'industrie, ont
souvent les pays peu connus pour berceau; leurs pierreries tombent
souvent en poussière de charbon, ils supportent rarement le grand jour!
En un mot, j'aurais préféré pour ma cousine un peu plus de naissance, un
peu moins de fortune, et quelque chose de moins oriental et de plus
européen.
_Londres, 12 mai 1834._--L'état fébrile et nerveux du roi d'Angleterre se
manifeste de plus en plus; il dit vraiment des choses fort bizarres. Au
bal de la Cour, il a dit à Mme de Lieven que les têtes se dérangeaient
beaucoup depuis quelque temps, et, en indiquant son cousin, le duc de
Gloucester, il a ajouté: «Celui-là, par exemple, croit à la
transmigration des âmes: il croit que l'âme d'Alexandre le Grand et celle
de Charles Ier ont passé dans la sienne.» La Princesse a ajouté assez
légèrement: «Ah! les pauvres défunts doivent s'étonner beaucoup de s'être
nichés là.» Le Roi l'a regardée avec un air incertain, puis il a ajouté,
ce qui, pour lui, n'est vraiment pas trop mal trouvé: «Heureusement, il
n'a pas assez d'esprit pour porter sa tête sur l'échafaud.»
Ce qui est plus fâcheux que ces propos ridicules, c'est qu'il dort peu,
qu'il se met dans de fréquentes colères, qu'il a une manie guerrière,
étrange et puérile: ainsi il va dans les casernes, fait manœuvrer un à
un les soldats, donne les ordres les plus absurdes sans consulter les
chefs, porte le désordre dans les régiments et s'expose à la risée des
soldats. Le duc de Wellington, le duc de Gloucester, tous deux
feld-maréchaux, et lord Hill, commandant en chef de l'armée, ont cru
qu'il était de leur devoir de faire ensemble des représentations
respectueuses, mais sérieuses: ils ont été très mal reçus; lord Hill a
été le plus maltraité, et il en est resté consterné. On assurait que si
cette pauvre tête royale partait tout à fait, ce serait à l'occasion de
l'armée, car il se croit de grands talents militaires; ou sur le chapitre
des femmes, près desquelles il se croit des mérites particuliers. On
prétend qu'il n'est si pressé de faire partir la Reine que pour passer
six semaines en garçon.
Il a déjà porté avant-hier, à la Reine, tous les cadeaux qu'elle sera
dans le cas de faire sur le Continent; il pousse le temps par les
épaules. La famille royale est fort inquiète, ou voudrait empêcher le Roi
de s'exposer autant à la chaleur, de boire autant de vin de Xérès, de
réunir autant de monde autour de lui; on voudrait enfin l'engager à mener
une vie plus retirée jusqu'à ce que cette crise, plus forte que les
autres, fût entièrement passée; mais il est peu gouvernable.
Parmi ses propos les plus bizarres, je dois citer celui d'avoir demandé
au prince Esterhazy «_si on se mariait en Grèce?_» Et, sur l'air étonné
du Prince, il a ajouté: «_Mais oui, car, en Russie, vous savez bien qu'on
ne se marie pas._»
Le bon duc de Gloucester, qui est très attaché au Roi, est sincèrement
affligé; quant au duc de Cumberland, il s'en va, tout simplement, crier,
dans les clubs, que le Roi est fou, et que c'est tout juste comme son
père, ce qui est, à la fois, peu fraternel et peu filial. Quelques
personnes songent déjà à qui irait la Régence, si ce triste état se
prolongeait, ou se confirmait; car c'est encore un état fiévreux plus que
ce n'est de la vraie démence. La duchesse de Kent n'est rien, aussi
longtemps que le Roi marié vit et peut avoir des enfants; la princesse
Victoria, héritière présomptive, n'est pas majeure; la question se
débattrait donc entre la Reine et le duc de Cumberland, deux chances
presque également défavorables au Cabinet actuel; aussi laissera-t-on le
mal prendre un haut degré d'influence avant de l'avouer. Lord Grey
mettait, hier, une affectation marquée à dire que le Roi ne s'était
jamais mieux porté.
Quand on a su ici que Jérôme Bonaparte se disposait à y venir, on a
prévenu la Cour de Wurtemberg, qu'il serait à désirer qu'il n'amenât pas
la Princesse sa femme, parce que, malgré la proche parenté, on ne
pourrait la recevoir. Jérôme est donc venu seul, et nonobstant
l'avertissement, il n'en a pas moins désiré une audience du Roi
d'Angleterre que M. de Mendelsloh, le ministre de Wurtemberg, a eu la
sottise de demander. Au premier mot le Roi a dit: «Qu'il aille au
diable!» Il est si vif sur la question des Bonaparte, qu'il a été au
moment de défendre la Cour au duc de Sussex, pour avoir reçu Lucien, et
qu'il a trouvé très mauvais que le Chancelier eût exposé le duc de
Gloucester à rencontrer le prince de Canino à une soirée de lady
Brougham.
Lord Durham a dîné, hier, chez nous, pour la première fois, et c'est pour
la première fois aussi que j'ai causé avec lui directement. J'ai examiné
les mouvements de sa figure: elle est très vantée, et, sans doute, avec
raison, mais elle ne s'embellit pas lorsqu'il parle; le sourire surtout
lui sied mal; le trait marquant de ses lèvres, c'est l'amertume; tous les
reflets intérieurs déparent sa beauté. Un visage peut rester beau, lors
même qu'il n'exprime pas la bienveillance, mais le rire qui n'est pas bon
enfant me repousse singulièrement.
Lord Durham passe pour être spirituel, ambitieux, colère et surtout
enfant gâté, le plus susceptible et le plus vaniteux des hommes. Avec des
prétentions nobiliaires qui lui font reculer son origine jusqu'aux
Saxons, tandis que lord Grey, son beau-père, ne se réclame que de la
conquête, lord Durham n'en est pas moins dans toutes les doctrines les
plus radicales. Ce n'est, dit-on, pour lui, qu'un moyen d'arriver au
pouvoir; Dieu veuille que ce n'en soit pas un de le détruire.
_Londres, 13 mai 1834._--Charles X a dit à Mme de Gontaut, le 25 avril:
«L'éducation de Louise étant finie, je vous prie de partir après-demain
27.» Mademoiselle, qui aime beaucoup Mme de Gontaut, a été au
désespoir[19].
[19] Mme de Gontaut fut une victime de la petite Cour de Charles X
où deux partis divisaient les fidèles: d'un côté les partisans
de l'inertie non résignée, et, de l'autre, les partisans
de l'action. Une lettre où Mme de Gontaut exprimait son
mécontentement à sa fille, Mme de Rohan, fut saisie. Le Roi, qui
y était accusé de faiblesse, fit de violents reproches à Mme de
Gontaut, qui quitta Prague et la Cour après cet entretien.
La duchesse de Gontaut a été très courageuse, elle a passé la journée du
26 à essayer de consoler Mademoiselle, mais sans succès. La vicomtesse
d'Agoult remplace, dit-on, momentanément, Mme de Gontaut: c'est une
sainte à la place d'une personne d'esprit. Cela s'est passé avant
l'arrivée, à Prague, de Mme la duchesse de Berry, qui n'a dû y être que
le 7 mai.
On m'a dit que Jérôme Bonaparte faisait le Roi tant qu'il pouvait. A
l'Opéra, il est seul sur le devant de sa loge, et deux messieurs, qui
l'accompagnent, sont debout derrière son fauteuil.
J'ai été, hier, passer plus d'une heure chez Mme la princesse Sophie
d'Angleterre; elle est instruite, causante, animée, ce qui ne l'empêche
pas, sous le prétexte de sa mauvaise santé, de vivre dans une assez
grande retraite. La princesse Sophie passe pour avoir le talent d'imiter
(si tant est que cela en soit un) à un haut degré, comme l'avait aussi le
feu roi George IV. On dit qu'ils se divertissaient fort ensemble, et se
mettaient, réciproquement, très en valeur. Hier, en effet, la
conversation étant tombée sur Mme d'Ompteda, bonne femme, mais au moins
singulière, si ce n'est ridicule, la princesse a voulu me répéter une
plainte que Mme d'Ompteda lui a adressée, contre une personne de la
Cour, et m'a donné la plus parfaite représentation comique que j'aie vue;
je me roulais de rire à un tel point, que j'en ai demandé pardon à la
Princesse; elle n'a pas paru trop en colère de mon manque de maintien.
_Londres, 14 mai 1834._--M. Dupin l'aîné a écrit à M. de Talleyrand, pour
lui annoncer son arrivée ici; il finit sa lettre par: «Votre affectionné,
Dupin.» M. Dupin a souvent plaidé pour M. de Talleyrand, et, je crois,
fort bien, mais alors, sa formule était moins royale.
On sait que le traité de la Quadruple Alliance est arrivé à Lisbonne,
qu'il y a été approuvé, et on en attend, à tout instant, la ratification,
malgré la folle colère de dom Pedro, qui a trouvé fort mauvais que la
France, l'Angleterre et l'Espagne se soient permis de donner le titre
d'Infant à dom Miguel, que lui, dom Pedro, lui avait ôté par décret.
_Londres, 15 mai 1834._--On assure que M. Dupin vient à Londres pour se
montrer, voulant accoutumer l'Europe à son importance; car il rêve, à ce
qu'il paraît, de réunir entre ses mains, à la session prochaine, la
présidence du Conseil et le ministère des Affaires étrangères. Dans un
temps comme celui-ci, on n'est vraiment plus en droit de taxer de chimère
l'idée la plus étrange! Ce n'est pas la première fois que M. Dupin désire
le portefeuille des Affaires étrangères: il a cherché à l'emporter de
vive force il y a deux ans, et le Roi ayant essayé, alors, de lui faire
comprendre qu'il ne serait peut-être pas tout à fait propre à ce genre
d'affaires, M. Dupin eut une grande explosion de colère, et, prenant un
de ses pieds entre ses mains, en montrant la semelle de son soulier au
Roi, il lui dit: «Ah! Ah! c'est donc parce que j'ai des clous à mes
souliers, que je ne puis traiter avec _Monsieur Lord_ Granville!» C'est à
la suite de cette explication, qui devint de plus en plus insolente de la
part de M. Dupin, que le Roi, en dépit de son indulgence et de ses
habitudes, se prit, à son tour, d'une telle rage, que, saisissant M.
Dupin par le collet, et appuyant son poing fermé sur sa poitrine, il le
poussa hors de sa chambre. Je tiens tout ceci d'un témoin. La
réconciliation se fit bientôt après; on s'est revu sans embarras;
l'épiderme n'est pas sensible à Paris!
_La Quotidienne_ a d'abord loué le dernier ouvrage de M. de Lamennais; le
faubourg Saint-Germain a hésité pendant quelque temps, enfin il a pris le
parti de blâmer. On a même été demander à M. de Chateaubriand de prendre
la plume pour le réfuter; mais il a répondu que, pour lui, il l'admirait
dans toutes ses pages, dans toutes ses lignes, et que s'il se décidait à
dire au public ce qu'il pensait de cet ouvrage, ce serait pour lui faire
rendre l'honneur qui lui est dû. M. de Chateaubriand tourne, ou affecte
de tourner de plus en plus au républicanisme; il dit que toute forme
monarchique est devenue impossible en France.
Les carlistes iront aux élections, et enverront, tant qu'ils pourront,
des républicains à la Chambre, lorsqu'ils ne pourront pas réussir pour
eux-mêmes. Ces mots de république, de républicains, ont cours partout
maintenant, sans plus choquer personne: les oreilles y sont façonnées!
_Londres, 16 mai 1834._--Voici le joli moment de parcourir Londres; cette
multitude de squares, si verts, si fleuris, ces parcs si riches de
végétation, toutes ces vérandahs suspendues aux maisons et couvertes de
fleurs, ces plantes grimpantes qui tapissent les murs de beaucoup de
maisons jusqu'au second étage, tout cela est d'un coup d'œil si doux
qu'on regrette un peu moins le soleil qui aurait rapidement fait justice
de tant de fraîcheur.
J'appliquais presque la même observation, hier matin au «Drawing-room» de
la Reine, où l'éclat des beaux teints anglais, les beaux cheveux blonds
tombant en longs anneaux sur les joues les plus roses et les cous les
plus blancs, ne permettaient pas trop de regretter le manque d'expression
et de mouvement de ces transparentes beautés. Il est convenu de reprocher
aux Anglaises de manquer de tournure: elles marchent mal, cela est vrai;
au repos, leur nonchalance a de la grâce, elles sont généralement bien
faites, moins pincées dans leurs ajustements que ne le sont les
Françaises, leurs formes sont plus développées et plus belles. Elles
s'habillent parfois sans beaucoup de goût, mais du moins, chacun
s'arrangeant ici comme il l'entend, il y a une diversité dans les
toilettes, qui les fait mieux valoir une à une. Les épaules découvertes,
les coiffures plates et les cheveux longs des jeunes filles, ici,
seraient assez déplacés en France, où les très jeunes personnes sont
presque toutes petites, noires et maigres.
Ce que je dis des jardins et de la beauté des femmes, je serais tentée de
l'appliquer, moralement, aux Anglais. Il y a, dans leur conversation,
une réserve, une froideur, un manque d'imagination, qui ennuie pendant
assez longtemps, mais cet ennui fait place à un véritable attrait, si on
se donne le soin de chercher tout ce qu'il y a de bon sens, de droiture,
d'instruction et de finesse cachés sous ces dehors embarrassés et
silencieux; on ne se repent presque jamais d'avoir encouragé leur
timidité, car ils ne deviennent jamais ni familiers, ni importuns, et ils
vous témoignent, de les avoir devinés, et d'être venu au secours de leur
fausse honte, une reconnaissance qui, à elle seule, est une véritable
récompense. Je voudrais seulement qu'en Angleterre, on n'exposât pas de
pauvres orangers aux brouillards épais de l'atmosphère, que les femmes ne
s'ajustassent jamais d'après le journal des modes de Paris et que les
hommes prissent les allures plus vives et plus libres de la conversation
sur le Continent. Détestables caricatures quand ils copient, les Anglais
sont excellents quand ils sont eux-mêmes; ils sont si bien faits pour
leur propre région, qu'il ne faut les juger que sur leur sol natal. Un
Anglais, sur le Continent, est tellement hors de sa sphère, qu'il est
exposé à passer pour un imbécile ou pour un extravagant.
_Londres, 17 mai 1834._--Le ministre de Suède, M. de Bjoerstjerna, qui
veut toujours faire valoir son souverain, même sous les rapports les plus
frivoles, vantait, l'autre jour, à M. de Talleyrand, la force, la grâce
et la jeunesse que le Roi Charles-Jean a conservées à son âge avancé. Il
se répandait surtout en admiration sur la quantité de cheveux qu'a le
Roi, et sur ce qu'ils étaient noirs comme du jais, sans qu'il y en eût un
blanc. «Cela paraît, en effet, merveilleux», dit M. de Talleyrand, qui
demanda «si, par hasard, le Roi ne teignait pas ses cheveux?--Non,
vraiment», répliqua le Suédois, «il n'y a rien de factice dans cette
belle couleur noire.--Alors, c'est en effet, bien extraordinaire», dit M.
de Talleyrand.--«Oui, sûrement», reprit M. de Bjoerstjerna, «aussi
l'homme qui arrache, chaque matin, les cheveux blancs du Roi est fort
adroit». Il y a mille histoires de ce genre sur M. de Bjoerstjerna, qui
cherche à donner crédit au dire populaire qui désigne les Suédois comme
étant les Gascons du Nord.
Samuel Rogers, le poète, a assurément beaucoup d'esprit, mais il est
tourné à la malignité et parfois même à la méchanceté. Quelqu'un lui
ayant demandé pourquoi il ne parlait guère que pour dire du mal de son
prochain, il répondit: «J'ai le son de voix si faible, que, dans le
monde, je n'étais jamais ni entendu, ni écouté; cela m'impatientait.
J'essayai alors de dire des méchancetés, et je fus écouté: tout le monde
a des oreilles pour le mal qui se dit d'autrui». Il passe sa vie chez
lady Holland, dont il se moque, et dont il se plaît à exagérer et à
exciter les terreurs de la maladie et de la mort. Pendant le choléra,
lady Holland était saisie d'inexprimables angoisses: elle songeait sans
cesse à toutes les mesures de précaution, et, racontant à Samuel Rogers
toutes celles qu'elle avait réunies autour d'elle, elle énumérait tous
les remèdes qu'elle avait fait placer dans la chambre voisine: bains,
appareils fumigatoires, couvertures de laine, sinapismes, drogues de
tous genres. «Vous avez oublié l'essentiel», dit M. Rogers.--«Et quoi
donc?--Un cercueil!...» Lady Holland s'évanouit...
Le comte Pahlen revient de Paris, où il a vu le Roi, le soir, en famille,
n'ayant pas d'uniforme pour une présentation en règle; le Roi lui ayant
dit qu'il voulait qu'il vînt à un des grands bals du Château, le Comte
s'en excusa sur le manque d'uniforme. «Oh! qu'à cela ne tienne», reprit
le Roi, «vous y viendrez en frac, _en député de l'opposition_!» En effet,
M. de Pahlen fut à ce bal (matériellement magnifique), et se vit, lui
seul, avec un groupe de députés opposants, en frac, à travers le Corps
diplomatique et ce qu'on appelle la Cour, en uniforme.
Le prince Esterhazy nous a fait ses adieux hier. Il était visiblement ému
en quittant M. de Talleyrand, qui ne l'était pas moins; on ne se sépare
pas de quelqu'un de l'âge de M. de Talleyrand sans une pensée
d'inquiétude, et il y a, dans l'adieu que dit un vieillard, un retour sur
lui-même qui n'échappe pas aux assistants.
Le prince Esterhazy est généralement aimé et regretté ici, et avec
raison; son retour est vivement désiré; la finesse de son esprit ne nuit
en rien à la droiture de son caractère, la sûreté parfaite de son
commerce est inappréciable, et, malgré un certain décousu dans ses façons
et dans son maintien, il reste, toujours, un grand seigneur.
_Londres, 18 mai 1834._--Cette semaine-ci, le Roi d'Angleterre a semblé
mieux; le temps est moins chaud; la grande excitation qu'il éprouvait a
fait place, au contraire, à une sorte d'affaissement; on lui a vu bien
souvent des larmes dans les yeux: c'est aussi du manque d'équilibre, mais
de moins mauvais augure que la grande irritation qu'il témoignait la
semaine passée.