été, dimanche dernier, à l'église, ce qui lui arrive rarement; le
prédicateur, parlant du péché originel, a dit qu'Adam, en s'excusant,
s'était écrié: «_Seigneur, c'est la femme qui m'a tenté._» A cette
citation, lady Salisbury, qui paraissait entendre tout cela pour la
première fois, a sauté sur son banc, en disant: «_Shabby fellow,
indeed!_»
Je viens d'une visite du matin chez la Reine, je l'ai trouvée agitée,
inquiète et cependant heureuse de son prochain voyage en Allemagne. Le
Roi l'a arrangé, à son insu; il est entré dans les plus petits détails;
c'est lui qui a nommé la suite d'honneur, les domestiques, choisi les
voitures. Tout cela est arrivé si subitement que la Reine n'en est point
encore remise; elle ne sait si elle doit se réjouir de revoir sa mère qui
est âgée et infirme ou se tourmenter de laisser le Roi seul, pendant six
semaines. Elle m'a dit que le Roi avait voulu inviter M. de Talleyrand et
moi à Windsor, pendant notre séjour à Salthill, mais qu'elle-même l'en
avait détourné, comme tirant à conséquence, et obligeant à d'autres
invitations, entre autres celle de la princesse de Lieven, dont le Roi ne
se souciait pas.
La Reine tousse et se croit assez malade; elle compte sur l'air natal
pour se rétablir.
Il est impossible, chaque fois qu'on a l'honneur de voir cette Princesse,
de ne pas être frappé de la parfaite simplicité, vérité et droiture de
son âme. J'ai rarement vu une personne sur laquelle le sentiment du
devoir eût plus de puissance, qui, dans tout ce qu'elle dit et fait,
parût plus d'accord avec elle-même. Elle a de la gaieté, de la
bienveillance et quoiqu'elle manque de beauté, sa grâce est parfaite, le
ton de sa voix malheureusement nasillard, mais il y a tant de bon sens et
de vraie bonté dans ce qu'elle dit, qu'on l'écoute avec plaisir. La
satisfaction qu'elle éprouve à parler allemand est bien naturelle, elle
me touche, chaque fois, sensiblement; cependant, je voudrais que devant
les Anglais elle s'y livrât moins: je voudrais, dans l'intérêt de sa
situation, peut-être un peu plus d'anglais en elle; on ne saurait être
restée plus Allemande qu'elle l'est; je crains qu'on ne le lui reproche
parfois. Que ne reproche-t-on pas aux souverains maintenant? Responsables
de toutes choses, ils sont sans cesse menacés d'expiations, bien ou mal
fondées. La pauvre Reine a déjà éprouvé toute l'amertume de
l'impopularité, de la calomnie. Elle y a opposé beaucoup de valeur, de
dignité, et je suis convaincue qu'elle est en fonds de courage pour les
dangers.
C'était aujourd'hui la Saint-Philippe; nous avions à dîner les Lieven et
lady Cowper; le prince Esterhazy est venu nous voir après le dîner. Je
remarque, depuis quelque temps, une certaine aigreur dans sa façon d'être
avec les Lieven, qui ne lui est pas habituelle; sa plaisanterie, en
s'adressant à la Princesse, tourne promptement à l'ironie. Je crois que,
de son côté, elle regrettera peu son départ; elle n'a jamais pu le
subjuguer; il coule et s'échappe de ses mains; les arlequinades, toujours
fines, quelquefois malicieuses, d'Esterhazy la gênent et la déroutent;
ils ont toujours l'air d'être sur le qui-vive l'un avec l'autre, et ils
se dédommagent de cette contrainte par des coups de patte assez
fréquents.
La Reine m'a dit qu'à Windsor, dernièrement, Esterhazy lui avait parlé de
M. de Talleyrand avec un attachement particulier, lui disant que son plus
grand plaisir était de venir l'écouter. Il a ajouté, qu'en rentrant chez
lui, il écrivait souvent ce qu'il avait entendu de M. de Talleyrand. Il
paraît qu'Esterhazy tient un journal fort exact; il l'a dit à la Reine,
lui racontant que cette habitude est si ancienne qu'il a déjà rempli de
gros volumes, qu'il se plaît à relire. La Reine s'étonnait, avec raison,
de cette habitude suivie et sédentaire chez quelqu'un dont les allures
sont si peu posées et l'esprit souvent distrait.
Lord Palmerston, qui, depuis notre dernier retour de France, n'a pas une
seule fois accepté de dîner chez nous, qui n'est pas venu à une seule de
nos soirées, était encore invité aujourd'hui, et la présence de lady
Cowper nous faisait croire à la sienne, mais il s'est fait excuser au
dernier moment.
_Londres, vendredi 2 mai 1834._--Alava m'écrit qu'il reçoit des lettres
du ministre d'Espagne à Londres, le marquis de Miraflorès, qui est son
neveu, dans lesquelles il lui parle des éloges que lord Palmerston ne
cesse de lui prodiguer sur son début diplomatique ici, qu'il dit être
extrêmement brillant. Le Marquis, qui est un sot, ne voit pas la cause de
ces éloges, qui proviennent de ce traité de la Quadruple Alliance,
proposé par Miraflorès à l'instigation de lord Palmerston lui-même, et
dont les résultats, bien obscurs encore, pourront devenir plus
embarrassants qu'utiles à son inventeur et aussi à la France.
M. de Montrond a écrit à M. de Talleyrand pour lui dire qu'ayant fait
exprimer à M. de Rigny son désir de venir à Londres, celui-ci avait
trouvé, qu'avant de lui en faciliter les moyens, il fallait d'abord
savoir si M. de Talleyrand serait satisfait de ce voyage. Ce doute choque
beaucoup M. de Montrond, et moi je sais bon gré à M. de Rigny de l'avoir
admis. Au fait, l'année dernière, M. de Montrond, se disant ici chargé
d'une correspondance secrète et diplomatique, était un personnage gênant.
L'humeur qu'il avait, et qu'il montrait, de n'être mis dans aucun des
secrets de l'ambassade, lui faisait manquer, le plus souvent, aux
convenances, blessait M. de Talleyrand dans les siennes, et importunait
les spectateurs. Depuis dix-huit mois, M. de Montrond touche mille louis
par an sur les fonds secrets du ministère des affaires étrangères: je
doute qu'il leur rende jamais la monnaie de leur pièce!
Tous les ouvriers, à Londres, sont en révolte: les tailleurs ne peuvent
plus travailler, faute d'ouvriers; on prétend que, sur les cartes
d'invitation du bal de lady Lansdowne, il y avait: _The gentlemen to
appear in their old coats_. Les blanchisseuses s'en mêlent, et, bientôt,
il nous faudra laver notre linge comme les Princesses de l'Odyssée!
_Londres, 3 mai 1834._--M. de Talleyrand dit que lord Holland a _une
bienveillance perturbatrice_. C'est d'autant mieux dit que rien n'est
plus vrai. Avec la plus parfaite douceur de manières, l'humeur la plus
égale, l'esprit le plus gai, l'abord le plus obligeant, il est toujours
prêt à mettre partout le feu à la mèche révolutionnaire; il y fait, en
conscience, ce qu'il peut, et quand il n'y réussit pas, il en a du
chagrin, autant qu'il en peut avoir.
J'ai dîné hier chez sir Stratford Canning. Sa maison est singulière,
jolie, bien arrangée, remplie de souvenirs rapportés de Constantinople et
d'Espagne. Lui-même a de la politesse, de l'instruction, de l'esprit dans
sa conversation, et sans une certaine contraction des lèvres qui nuit à
une assez belle figure, sans l'air opprimé de sa femme, on aurait peine à
comprendre la réputation de mauvais caractère qui lui est assez
généralement acquise. C'est sous ce prétexte-là, du moins, que l'Empereur
de Russie a refusé, l'année dernière, de le recevoir à Pétersbourg, comme
ambassadeur.
_Londres, 4 mai 1834._--Il y a une vanterie habituelle et une curiosité
indiscrète dans Koreff, qui m'a quelquefois frappée sur le Continent, et
qui, ici, m'inspire une défiance extrême. Son esprit, son instruction
disparaissent à travers les inconvénients de son caractère, et le rendent
souvent très importun. Il vit de commérages de toutes sortes, publics ou
privés; la médecine n'arrive qu'en désespoir de cause; et quand il
consent à être médecin, il parle de lui comme d'une divinité. Alors, il a
sauvé un malade abandonné de tous, fait une découverte miraculeuse:
magnétisme, homéopathie, le vrai, le faux, le naturel, le surnaturel, le
possible, l'impossible, tout lui est bon pour augmenter son importance,
faire disparaître le pauvre diable, et s'entourer de merveilleux à défaut
de considération.
Il a dîné chez nous avec sir Henry Halford; il me semble qu'ils ne se
sont pas pris de goût l'un pour l'autre; et, en effet, quels peuvent être
leurs _atomes crochus_? La science? Oui, sans doute, si elle se formulait
de même pour l'un que pour l'autre. Sir Henry Halford, homme doux, poli,
mesuré, discret, fin, souple, respectueux, parfait courtisan, riche,
considéré, et grand praticien, n'a jamais cherché à être autre chose que
le médecin des grands, et s'est ainsi trouvé, sans le chercher, dans les
secrets des affaires et des familles. Koreff, au contraire, a voulu être
littérateur, homme d'État, et a dégoûté les gens dans les grandes
affaires de le conserver pour médecin. C'est ainsi qu'il s'est perdu à
Berlin, il se relèvera difficilement à Paris, et ne réussira pas à
Londres, à ce que je crois.
A propos de bavardages et d'indiscrètes curiosités, je ne veux pas
oublier une réflexion très vraie que le duc de Wellington vient de me
faire sur Alava: «Quiconque», a-t-il dit, «veut être dans la confidence
de tous, est obligé de donner la sienne à plusieurs, et cela se passe
habituellement aux dépens des tiers.» Il y a un admirable bon sens et
droiture de jugement dans le Duc. Nous avons beaucoup causé aujourd'hui
ensemble à dîner; je voudrais me souvenir de tout ce qu'il m'a dit: le
vrai, le simple, deviennent si rares, qu'on voudrait en ramasser les
miettes.
Le duc de Wellington a une mémoire très sûre: il ne cite jamais
inexactement; il n'oublie rien, n'exagère rien; et s'il y a quelque chose
d'un peu haché, de sec et de militaire dans sa conversation, elle est
néanmoins attachante par son naturel, sa justesse, et par une parfaite
convenance. Il a un ton excellent, et une femme n'a jamais à se tenir en
garde de la tournure que peut prendre la conversation. Il est bien plus
réservé, à cet égard, que ne l'est lord Grey, quoique celui-ci ait une
éducation, sous plusieurs rapports, bien plus soignée et l'esprit plus
cultivé.
Le duc de Wellington m'a dit une chose assez remarquable sur le caractère
anglais: c'est que, nulle part, le peuple n'était plus ennemi du sang
qu'en Angleterre; un meurtre y est découvert avec une extrême
promptitude, chacun se met à la recherche de l'assassin, le suit à la
piste, le dénonce et veut que justice soit faite. Il m'a assuré que le
soldat anglais était le moins cruel de tous, et que la bataille finie,
il ne commettait presque jamais de violence: pillard à l'excès;
sanguinaire, non.
L'extrême et naïve vanité de lady Jersey, dont le Duc s'est amusé, nous a
conduits à parler de Mme de Staël que le Duc a beaucoup connue et dont
les ridicules et les prétentions l'ont plus frappé encore que sa verve et
son éloquence ne l'ont ébloui. Mme de Staël, qui voulait apparaître au
Duc sous toutes les formes, même sous la plus féminine, lui dit, un jour,
que ce qu'il y avait pour elle de plus doux à entendre, c'était une
déclaration d'amour; elle était si peu jeune, et si laide, que le Duc ne
put s'empêcher de lui dire: «Oui, quand on peut la croire vraie.»
Lady Londonderry, fort connue pour ses bizarreries, étant près
d'accoucher et se persuadant qu'elle aurait un garçon, commande un petit
costume de hussard, uniforme du régiment de son mari. En le commandant,
elle dit au tailleur: «Pour un enfant de _six jours_.--De _six ans_, veut
dire milady?» reprend le tailleur.--«Non, vraiment; de _six jours_. Ce
sera le costume de baptême!»
Le duc de Cumberland était assez en faveur près de George IV, dans les
dernières années de celui-ci, et c'est cependant à cette époque que le
duc de Wellington, demandant au Roi pourquoi le duc de Cumberland était
si universellement impopulaire, George IV répondit: «C'est qu'il n'y a ni
amant et maîtresse, ni frère et sœur, ni père et enfants, ni amis que le
duc de Cumberland ne parvienne à brouiller s'il s'approche d'eux.» On
prétend, cependant, que le duc de Cumberland a de l'esprit, mais il est
si de travers qu'il n'est bon à rien et est nuisible à tout.
Le prochain départ de la Reine d'Angleterre pour l'Allemagne inquiète les
vrais amis du Roi; il paraît que ce Prince, qui a le meilleur cœur du
monde, a quelquefois des accès d'emportement singuliers, qu'il se met des
idées étranges dans l'esprit, et qu'il se trouve parfois dans un si
bizarre état d'excitation que l'équilibre menace de se perdre tout à
fait. La Reine, avec son attentive douceur et son grand bon sens, veille
sur lui dans ces moments de crise, en abrège la durée, le modère, le
calme, et lui fait reprendre une assiette convenable.
Le Roi, en ce moment, a beaucoup d'humeur contre dom Pedro, à cause du
dernier règlement commercial qui a été publié en Portugal, la veille même
du jour de la signature du traité de la Quadruple Alliance à Londres.
Cette humeur n'ira probablement pas jusqu'à refuser de ratifier le
traité, car ce pauvre Roi est la meilleure créature possible, mais non
pas très _consistent_, comme on dit ici.
On m'a assuré que la vanité de lord Durham avait été tellement exaltée
par l'accueil qui lui avait été préparé, il y a deux ans, à Pétersbourg,
par les soins de Mme de Lieven, et par celui que les lettres de M. de
Talleyrand lui avaient valu dernièrement à Paris, qu'il ne croit pas
qu'il puisse se permettre de rester dans une situation privée. Son
projet, assez avoué, est de culbuter lord Grey, son beau-père, et de se
mettre à sa place, ou, du moins, d'entrer avec un portefeuille au
Conseil, ce qui ferait déserter tous les autres membres. Il
consentirait, peut-être, à n'être que vice-Roi d'Irlande, ou, comme
pis-aller, à accepter l'ambassade de Paris; mais, si toutes ces chances
venaient à lui manquer, il déclare qu'alors, il veut se faire le chef
avoué de tous les radicaux et faire guerre à mort à tout ce qui existe.
Je sais que Pozzo écrit des hymnes sur le Roi des Français; le reflet
s'en retrouve dans le discours qu'il vient de faire à l'occasion de la
Saint-Philippe. Il prend M. de Rigny en bonne part, puisque, de fait,
c'est le Roi qui est maintenant son propre ministre des affaires
étrangères. Pozzo se montre surtout singulièrement soulagé d'être
débarrassé de M. de Broglie, dont l'esprit argumentateur, les formes
dédaigneuses, et l'exclusif abandon avec lord Granville, rendaient les
rapports avec le reste du Corps diplomatique peu faciles et peu
agréables.
Pozzo, comme beaucoup d'autres, ne croit pas la France tirée des crises
révolutionnaires, il témoigne de l'inquiétude sur l'avenir, et je crois
que c'est la disposition de ceux qu'une colossale présomption sur les
destinées de la France n'aveugle pas.
_Londres, le 5 mai 1834._--Je viens de recevoir une bien triste nouvelle,
celle de la maladie grave de mon excellent ami, l'abbé Girollet: je
n'aurai bientôt plus personne à aimer, plus personne dans l'affection de
qui je puisse avoir foi. Ce cher abbé tient une si bonne place à
Rochecotte, dans sa jolie demeure, au milieu de ses livres, de ses
fleurs, des pauvres, des voisins! C'est un touchant tableau dont j'ai
peu joui et que je ne retrouverai probablement plus: ce sera un rêve que
mon absence a rendu fort incomplet, mais dont le souvenir me sera doux
toute ma vie, car il sera consacré au plus pur, au plus fidèle des
serviteurs de Dieu, au plus sincère, au plus discret, au plus dévoué des
amis, au plus tolérant des hommes!
La duchesse de Kent a donné hier, en l'honneur de son frère, le duc
Ferdinand de Saxe-Cobourg, une soirée, qui, par la foule réunie,
ressemblait à un «Drawing-room» de la Reine. La jeune princesse Victoria
m'a frappée, dès l'abord, comme étant un peu grandie, pâlie, amincie,
fort à son avantage, quoique encore trop petite pour les quinze ans
qu'elle aura dans trois semaines. Cette petite Reine future a un beau
teint, des cheveux châtains superbes; malgré le peu d'élévation de sa
taille, elle est bien faite; elle aura de jolies épaules, de beaux bras,
l'expression de son visage est douce et bienveillante, ses manières le
sont aussi; elle parle fort bien plusieurs langues et on assure que son
éducation est très soignée; sa mère et la baronne Lehzen, une Allemande,
s'occupent l'une et l'autre de la Princesse; la duchesse de
Northumberland ne remplit ses fonctions de gouvernante qu'aux grandes
occasions d'apparat. J'ai entendu reprocher à la duchesse de Kent de trop
entourer sa fille d'Allemands et qu'il en résulte qu'elle n'a pas un bon
accent anglais.
_Londres, 6 mai 1834._--J'ai dîné hier chez lord Sefton. Il revenait de
la Chambre des Pairs, où lord Londonderry avait renouvelé la même attaque
qu'il a déjà soulevée, il y a quelques années, accusant, à propos de la
politique extérieure, le ministère anglais d'être mené et abusé par
l'esprit rusé de M. de Talleyrand, _this wily politician_. Il ne varie ni
dans son opinion, ni même dans ses expressions, car ce sont les mêmes que
celles dont il se servait il y a trois ans. Il fut alors fortement relevé
par le duc de Wellington, qui, quoique du même parti que lui, prit
occasion des paroles désobligeantes de lord Londonderry pour rendre le
témoignage le plus honorable à M. de Talleyrand. Il paraît que lord Grey
en a fait autant hier; c'est plus simple, puisqu'il défendait sa propre
cause; néanmoins, je lui en sais bon gré, quoique je n'assimile pas son
procédé à celui du duc de Wellington.
J'ai accompagné lady Sefton à l'opéra d'_Othello_. C'était, autrefois,
mon opéra favori, il m'a fait moins d'impression hier: Rubini, plein
d'expression et de grâce dans son chant, manque de cette force vibrante
qui rendait Garcia incomparable dans le rôle d'Othello. L'orchestre était
trop maigre, les morceaux d'ensemble n'étaient pas assez enlevés; Mlle
Grisi a bien joué, bien chanté; je l'ai trouvée supérieure à Mme
Malibran, mais ce n'est point encore cette sublime simplicité et cette
grandeur de Mme Pasta! Il y a de plus belles voix, de plus belles femmes,
mais la _Muse tragique_, c'est toujours Pasta: personne ne la détrônera
dans mon admiration ni dans mon souvenir. Lorsqu'elle débuta à Paris,
Talma, qui vivait alors, fut transporté de ses accents, de ses poses, de
ses gestes, il s'écria: «Cette femme a deviné dès le premier jour ce que
je cherche depuis trente ans.»
_Londres, 8 mai 1834._--J'ai déjà parlé du bon procédé du duc de
Wellington, en répondant il y a trois ans à lord Londonderry, qui
attaquait M. de Talleyrand; il l'a complété avant-hier en montrant
ouvertement par des _hear, hear_ multipliés, combien il partageait la
haute opinion que lord Grey a exprimée de M. de Talleyrand. Plusieurs
personnes ont saisi, avec un obligeant empressement, cette occasion de
témoigner leurs bons sentiments pour M. de Talleyrand. Le prince de
Lieven et le prince Esterhazy ont, tous deux, hier, au Lever du Roi,
remercié lord Grey de la justice rendue à leur collègue vétéran.
M. de Rigny a écrit, confidentiellement, à M. de Talleyrand, que le
mariage de la princesse Marie d'Orléans avec le second frère du Roi de
Naples était décidé, qu'on allait s'occuper de dresser le contrat avec le
prince Butera, qui venait d'arriver à Paris. L'Amiral a l'air de croire
que quelques discussions d'intérêt retarderaient la conclusion de cette
affaire; j'en serais fâchée, car les princesses d'Orléans, tout
agréables, bien élevées, grandes dames et riches qu'elles sont, n'en
restent pas moins difficiles à marier. Il y a, autour d'elles, un petit
reflet d'usurpation, dont quelques familles princières reculent à prendre
leur part d'alliance. Il est singulier que le Roi Louis-Philippe, qui a,
pour ses enfants, l'espèce de tendresse que l'on est convenu d'appeler
bourgeoise, se montre si difficile à couvrir par de riches dots,
auxquelles les Princesses, ses filles, ont droit, la gêne de leur
position. La princesse Marie sera bien mieux établie en Italie, qu'elle
n'aurait pu l'être partout ailleurs; elle a beaucoup d'imagination, de
vivacité, peu de maintien, et, malgré une éducation qui a dû assurer ses
principes, elle a une facilité de conversation et de manières, qui
pourrait faire douter de leur solidité, quoique sans le moindre
fondement.
Nous avons réalisé, aujourd'hui, un projet formé depuis plus d'un an,
celui de visiter Eltham, une grange qui servait jadis de salle de
banquets aux Rois d'Angleterre. Depuis Henri III jusqu'à Cromwell, ils
ont souvent habité le palais dont cette salle faisait partie; elle est
dans de belles proportions, mais il n'est plus guère possible de juger de
ses ornements: quelques pans de muraille et les fossés plantés maintenant
et arrosés par un joli ruisseau, un pont gothique fort pittoresque et
couvert de lierre indiquent l'étendue qu'avait autrefois ce royal manoir.
Nous avons dîné hier chez la duchesse de Kent: l'odeur très forte des
fleurs dont on avait encombré son appartement, qui est bas et petit, le
rendait malsain sans l'égayer.
Tout, d'ailleurs, dans ce dîner destiné à réunir la famille royale,
quelques grands du pays et le haut Corps diplomatique, était aussi raide
que sombre. Le peu de bienveillance des Princes entre eux, le
mécontentement du Roi contre la duchesse de Kent, l'absence du duc de
Cumberland que sa belle-sœur n'avait pas prié, pour la très bonne raison
qu'à son retour de Berlin, il a négligé de venir chez elle, enfin,
jusqu'à la disposition des fauteuils, qui rendait toute conversation
impossible; la longueur, la chaleur, le malaise visible de la maîtresse
de la maison, qui ne manque pas de politesse, mais qui a un certain air
emprunté, pédant et gauche, tout a rendu ce dîner fatigant. Le duc de
Somerset est le seul qui ait pris le bon parti, celui de s'endormir
derrière un pilastre durant tout l'après-dîner.
Il y avait un besoin général de blâmer qui se faisait jour sans trop de
déguisement. La Reine se plaignait de la chaleur, et, au dessert, a dit à
la duchesse de Kent, que si elle ne mangeait plus, ce serait une grande
charité de quitter la table. Le Roi disait à ses voisins, que le dîner
était à l'entreprise, et prétendait ne pouvoir comprendre un seul mot de
ce que le duc Ferdinand de Saxe-Cobourg lui disait. Ce Prince, frère de
la duchesse de Kent, est laid, gauche, embarrassé; il n'a pas grand
succès ici, fort peu surtout du Roi, auquel il n'a montré aucun
empressement d'être présenté; celui-ci, à son tour, l'a fait attendre
fort longtemps avant de le recevoir, ce qui a mis la duchesse de Kent de
fort mauvaise humeur.
Mme de Lieven me faisait remarquer l'espèce de familiarité de langage et
de manières d'Esterhazy avec la famille royale, dont elle se montrait
fort scandalisée; la raison de parenté, que j'ai alléguée, lui a semblé
une très mauvaise explication. Il y a toujours une rivalité de position
entre eux, qui était, surtout, très sensible, dit-on, sous le feu Roi. La
princesse de Lieven, à force de coquetteries et de soins pour lady
Hertford, et ensuite pour lady Conyngham, et grâce à sa maigreur, qui
rassurait l'embonpoint des favorites, fut introduite par elles dans
l'intimité du Roi; elle établissait, par là, une certaine balance avec
les Esterhazy, que leur bonne humeur, leur grande position et leur
parenté avec la famille royale rapprochaient, naturellement, davantage
de la Cour.
On remarquait l'absence de lord Palmerston, qui aurait dû faire partie de
ce dîner auquel assistaient les ambassadeurs. On prétend qu'il est dans
les fortes déplaisances de la duchesse de Kent, qui, lorsqu'il lui fait
la révérence, dans les «Drawing-rooms», ne lui adresse jamais la parole.
On s'étonnait aussi de n'y pas voir le ministre de Saxe, ministre de
famille pour la Reine, pour la duchesse de Kent elle-même, et notamment
aussi pour le duc Ferdinand de Saxe-Cobourg, que, d'office, il accompagne
partout. La duchesse de Gloucester ne pouvait s'empêcher de terminer une
phrase doucereuse et apologétique par la charitable remarque de la
gaucherie innée de la duchesse de Kent; et la princesse de Lieven
risquait de rappeler que George IV, lorsqu'il parlait de sa belle-sœur,
la nommait _la gouvernante suisse_.