l'honneur de consulter, vous dira franchement ce qu'elle pense sur ce que
vous lui apprendrez du monde politique; je ne suis plus bon qu'à cela.
Mais si, cependant, par impossible, vous parvenez à égarer assez mon
amour-propre, jusqu'à lui persuader que je suis, pour quelque temps
encore, indispensable, ou à peu près, à vos affaires, alors, sans doute,
je croirai de mon devoir de m'y livrer, jusqu'à ce qu'elles soient
accomplies, mais aussitôt après je retournerai à ma tanière, pour rentrer
dans l'engourdissement qui seul me convient maintenant. Quoi qu'il en
soit, d'ici à quelques semaines, rien ne périclite entre les mains de M.
de Bacourt, qui, j'en suis convaincu, justifie de plus en plus, par son
activité et sa sagesse, tout le bien que je vous ai dit de lui. Adieu!»
_Valençay, 12 novembre 1833._--On commence à être inquiet des affaires
d'Espagne: les provinces du Nord sont toutes à don Carlos; Madrid,
Barcelone, Cadix et presque tout le Midi sont à la Reine à la condition
que la révolution sera complète; c'est ce qui inquiète le plus le
gouvernement français.
L'attente des Chambres trouble un peu; le ministère s'y présentera tel
qu'il est, mais non sans crainte, car il y a bien quelques difficultés à
se présenter devant une Chambre qui doit vouloir se populariser, dans
l'espérance d'être réélue. Les énormes dépenses du maréchal Soult, peu ou
point de diminution de dépenses dans les autres ministères, sont des
difficultés qui pourront devenir de sérieux embarras.
_Paris, 9 décembre 1833._--Notre retour à Londres est décidé. Je suis
arrivée hier ici; j'ai trouvé, en arrivant, M. de Montrond sur le perron,
M. Raullin sur l'escalier, et, dans le cabinet, Pozzo chez lequel je dois
dîner demain. Celui-ci a l'air soucieux; il est fulminant contre lord
Palmerston, qu'on dit n'être à la mode nulle part. M. de Talleyrand n'est
pas d'avis que le duc de Broglie se laisse entraîner par lord Granville
autant que celui-ci le voudrait et il s'est nettement exprimé à cet
égard.
M. de Talleyrand ne croit pas à d'autres chances de guerre qu'entre
l'Angleterre et la Russie, et apportera tous ses efforts à la prévenir.
Il me paraît être au mieux avec Pozzo; il est aussi à merveille avec le
Roi et Madame Adélaïde qui commencent a être en défiance de lord
Palmerston, de lord Granville et à trouver que Broglie n'est pas assez
éclairé; d'ailleurs, qu'il les traite lestement et dédaigneusement; il se
montre aussi fort cachottier et défiant à l'égard de M. de Talleyrand. Il
faut pourtant parler en détail de sa fortune à ceux auxquels on veut
confier son argent.
Lady Jersey a été aux Tuileries; Mgr le duc d'Orléans a été tout à fait à
ses ordres ici. Au Château, où, en effet, on est un peu près de ses
pièces, en fait de beau monde, on a été charmé de l'arrivée de cette
aristocrate d'outre-mer. Cela a fait événement.
Le faubourg Saint-Germain est plus récalcitrant que jamais. L'Empereur
Napoléon avait des places à donner, des biens à rendre, des confiscations
dont il pouvait menacer; rien de tout cela maintenant. Aussi boude-t-on
avec une aisance et une insolence inimaginables. Le fait est que, quand
on n'y est pas obligé, la Cour est trop mêlée pour être tentante. J'en
suis fâchée pour la Reine que j'aime et que j'honore.
Il paraît que le baron de Werther a prodigieusement d'humeur contre lord
Palmerston et le duc de Broglie; il y a certainement bien de la mauvaise
humeur dans l'air, mais M. de Talleyrand dit encore qu'elle n'éclatera
pas en boulets rouges.
_Paris, 11 décembre 1833._--J'ai été hier dîner, avec M. de Talleyrand,
chez Thiers; il n'y avait que lui, sa femme, son beau-père, sa
belle-mère, Mignet, qui disait des pauvretés sur l'Espagne, et Bertin de
Veaux, qui ne parlait que des combats de taureaux qu'il avait vus à
Saint-Sébastien.
Mme Thiers, qui n'a que seize ans, paraît en avoir dix-neuf: elle a de
belles couleurs, de beaux cheveux, de jolis membres bien attachés, de
grands yeux qui ne disent rien encore, la bouche désagréable, le sourire
sans grâce et le front trop saillant; elle ne parle pas, répond à peine,
et semblait nous porter tous sur ses épaules. Elle n'a aucun maintien,
aucun usage du monde, mais tout cela peut venir; elle ne fera peut-être
que trop de frais pour d'autres que pour son petit mari, qui est très
amoureux, très jaloux, mais jaloux honteux, à ce qu'il m'a avoué. Les
regards de la jeune femme pour lui sont bien froids; elle n'est pas
timide, mais elle a l'air boudeur, et n'a aucune prévenance.
Je croyais à Mme Dosne des restes de beauté, mais il m'a paru qu'elle
n'avait jamais pu être jolie; elle a un rire déplaisant, qui a de
l'ironie sans gaieté; sa conversation est spirituelle et animée. Sa
toilette était d'un rose, d'un jeune, d'une simplicité affectée qui m'a
étonnée.
_Paris, 15 décembre 1833._--J'ai dîné hier chez le Roi. M. de Talleyrand
dînait chez le Prince royal. Pendant le dîner, le Roi ne m'a parlé que de
traditions, de souvenirs, de vieux châteaux; j'étais sur mon terrain.
Nous avons d'abord parlé à fond de la Touraine; il a promis des vitraux
de couleur et des portraits de Louis XI et de Louis XII pour Amboise, il
rachètera les restes de Montrichard et empêchera la ruine du château de
Langeais. S'il fait tout cela, mon dîner n'aura pas été perdu. Puis, il
m'a conté les restaurations qu'il faisait faire à Fontainebleau, et il a
fini par me développer son grand plan pour Versailles, qui est vraiment
grand, beau et digne d'un arrière-petit-fils de Louis XIV. Mais cela se
réalisera-t-il? Cette conversation nous a conduits aux nouveaux travaux
qu'il a fait exécuter aux Tuileries mêmes. Il a ordonné qu'on illuminât
tout, et, en sortant de table, il a parcouru tout le Château avec moi.
Tout est vraiment beau, très beau; et si l'escalier, qui est riche et
élégant, avait un peu plus de largeur, ce serait parfait. Cette promenade
nous a conduits du pavillon de Flore au pavillon de Marsan. Le Roi m'a
demandé, alors, si je voulais faire une visite à son fils; j'ai dit,
comme de raison, que je suivrais le Roi partout. Nous avons trouvé Mgr le
duc d'Orléans jouant au whist avec M. de Talleyrand; les amis de celui-ci
avaient été réunis au dîner par le Prince.
L'appartement du Prince royal est trop bien arrangé pour être celui d'un
homme. C'est le seul reproche qu'on puisse lui faire, car, du reste, il
est plein de belles choses trouvées dans le garde-meuble de la Couronne,
où la Révolution avait relégué les beaux meubles de Louis XIV. La
Restauration n'avait pas songé à les en tirer; M. le duc d'Orléans en a
placé une grande partie dans son appartement. C'est fort curieux; j'ai
été bien souvent aux Tuileries sans me douter des choses intéressantes
qui s'y trouvaient réunies; ainsi, j'ai vu, cette fois-ci, dans le
cabinet du Roi, parmi des choses que je ne connaissais pas, un portrait
de Louis XIV enfant, sous les traits de l'Amour endormi, et celui de la
reine Anne d'Autriche peinte en Minerve, et aussi des boiseries
emblématiques du temps de Catherine de Médicis, qui a fait construire les
Tuileries.
Le Roi est un admirable cicerone de ses châteaux: je me suis émerveillée
tout le temps qu'on pût si bien connaître les traditions de sa famille,
en être aussi fier, et... enfin!
Je pars après-demain pour Londres.
1834
_Londres, 27 janvier 1834._--Sir Henry Halford vient de me raconter que
le feu roi George IV, dont il était le premier médecin, lui ayant
demandé, sur l'honneur, deux jours avant sa mort, si son état était
désespéré, et sir Henry, avec une figure très significative, lui ayant
répondu qu'il était dans un état très grave, le Roi le remercia par un
signe de tête, demanda à communier, et le fit très religieusement; il
engagea même sir Henry à prendre part au sacrement. Lady Coningham était
dans la chambre à côté. Ainsi, aucun des intérêts humains ne fut banni de
la chambre de ce Roi moribond, charlatan, et communiant.
_Londres, 7 février 1834._--J'étais hier soir chez lady Holland, qui, en
finissant je ne sais quelle histoire qu'elle me contait, m'a dit: «Ce
n'est pas lady Keith (Mme de Flahaut) qui me mande cela, car il y a plus
de deux mois qu'elle ne m'a écrit.» Puis, elle ajouta: «Saviez-vous
qu'elle détestait le ministère français actuel?--Mais, Madame,» ai-je
répondu, «c'est vous qui avez appris il y a dix-huit mois à M. de
Talleyrand, tout le mal qu'elle disait ici du Cabinet français, au moment
de son origine.--C'est vrai, je m'en souviens; mais il faut néanmoins
que ce Cabinet dure. Lord Granville écrit à lord Holland que nous ne
devons pas croire tout ce que lady Keith nous mandera de la mauvaise
position de M. de Broglie, puisqu'elle est très hostile pour celui-ci et
désireuse de sa chute.» Je n'ai rien répliqué et cela en est resté là. Et
puis, parlez-moi des amitiés du monde!
Au reste, voici un assez drôle de mot qu'on écrit, de Paris, sur M. et
Mme de Flahaut: on prétend que leur faveur n'est plus aussi grande aux
Tuileries, où on dit que «lui, est une vieille coquette et, elle, un
vieux intrigant.»
_Warwick Castle[15], 10 février 1834._--J'ai quitté Londres avant-hier,
et suis venue ce jour-là jusqu'à Stony-Stratfort, où je n'engage personne
à jamais coucher: les lits y sont mauvais, même pour l'Angleterre; j'ai
réellement cru m'étendre sur une couchette de trappiste. J'en suis
repartie hier matin, par un brouillard bien froid, bien épais. Il n'y
avait pas moyen de juger le pays, qui à travers quelques éclaircies,
cependant, m'a semblé plutôt agréable; surtout à Iston Hall, beau lieu
qui appartient à lord Porchester. On passe devant une superbe grille d'où
on plonge dans un parc immense, par delà lequel on découvre un vallon qui
m'a semblé joli. Leamington[16], à deux lieues d'ici, est bien bâti et
gai.
[15] Antique manoir, jadis une forteresse imprenable.
[16] Leamington est un petit endroit de bains, situé sur le Leam,
dans le comté de Warwick. Il doit toute sa renommée à des sources
minérales et ferrugineuses, découvertes en 1797.
Quant à Warwick même, où je suis arrivée hier dans la matinée, on y
pénètre par une entrée de château-fort: il offre l'aspect le plus
austère, la cour la plus sombre, le _Hall_ le plus vaste, les meubles les
plus gothiques, la tenue la plus soignée qu'on puisse imaginer, tout cela
dans le genre féodal. Une rivière impétueuse et considérable baigne le
pied de vieilles tours crénelées, noires, hautes et imposantes; elle fait
un bruit monotone auquel répond celui d'arbres entiers, qui éclatent en
brûlant dans des cheminées de géants. Des souches énormes sont empilées
sur des tréteaux dans le _Hall_; il faut deux hommes pour les prendre et
les jeter dans l'âtre; ces tréteaux sont établis sur des dalles de marbre
poli.
Je n'ai encore jeté qu'un rapide coup d'œil sur les vitraux de couleur
des grandes et larges croisées qui répondent aux cheminées, sur les
armures, les bois de cerf et les autres curiosités du _Hall_, sur les
beaux portraits de famille des trois grands salons. Je ne connais bien
encore que ma chambre, toute meublée de Boule, de noyer ciselé et pleine
de conforts modernes à travers toutes ces vieilles grandeurs!
Le boudoir de lady Warwick est aussi rempli de curiosités. Elle est venue
me prendre, hier, dans ma chambre, et après m'avoir montré ce boudoir,
elle m'a menée dans le petit salon où j'ai trouvé le fils de son premier
mariage, lord Monson, petite figure d'homme ou plutôt d'enfant, timide et
silencieux, par embarras de sa petite taille et de sa faiblesse de corps;
puis lady Monson, contraste frappant de son mari, grande et blonde
Anglaise, raide, osseuse, avec de longs traits, de larges mains, une
large poitrine plate, un air de vieille fille, des mouvements anguleux,
tout d'une pièce, mais polie et attentive; ensuite lady Eastnor, sœur de
lady Stuart de Rothesay, laide comme on l'est dans sa famille, et bien
élevée, comme le sont aussi toutes les filles de lady Hardwick; lord
Eastnor, grand chasseur, grand mangeur, grand buveur; son frère, un
_révérend_, qui, je crois, ne s'était pas rasé depuis Noël et qui n'a
ouvert la bouche que pour manger; lord Brooke, fils de la maison, du
second mariage, âgé de quinze ans, d'une très jolie figure; son
précepteur, silencieux et humble comme de raison; et, enfin _the striking
figure_ de lady Caroline Neeld, sœur des Ashley et fille de lord
Shaftesbury. Elle est célèbre par un procès contre son mari, dont les
journaux retentissaient l'année dernière; elle est l'amie de lady
Warwick, protégée, recueillie, défendue par elle. C'est une personne
bruyante, hardie, mal disante, avec des façons familières et un ton
risqué; elle a une jolie taille, de la blancheur, de beaux cheveux
blonds, ni cils ni sourcils, une figure longue et étroite, rien dans les
yeux, un nez et une bouche qui font penser à ce que Mme de Sévigné disait
de Mme de Sforze, qui était _un perroquet mangeant une cerise_.
Lord Warwick, retenu dans sa chambre par un rhumatisme goutteux, ne
semblait faire faute à personne.
La maîtresse de la maison est la moins convenable possible pour le lieu
qu'elle habite. Elle a été jolie, sans être belle; elle est naturellement
spirituelle, sans rien d'acquis. Elle ne sait pas même un mot de la
tradition de son château; elle a un tour d'esprit drôle et nullement
posé, ses habitudes de corps sont nonchalantes, et cette petite femme,
grasse, paresseuse, oisive, ne paraît nullement appelée à gouverner et à
remplir cette vaste, sérieuse et presque formidable demeure. D'ailleurs,
tout le monde me semble pygmée dans ce lieu-ci et il faudrait des gens
plus grands que nature, tels qu'étaient les _faiseurs de Rois_[17] pour
la remplir: notre génération est trop mesquine dans ses proportions pour
de tels lieux.
[17] Voir à l'index biographique: Warwick (Guy, comte de)
La salle à manger est belle, mais moins grandiose que le reste. En
sortant de table, très longtemps avant les hommes, on nous a conduites
dans le grand salon, qui est placé entre un petit et un moyen. Dans ce
grand salon sont des Van Dyck superbes; une boiserie tout entière en bois
de cèdre dans sa couleur naturelle, l'odeur en est assez forte et
agréable; le meuble est en damas velouté où le gros rouge domine; force
meubles de Boule vraiment magnifiques, quelques marbres rapportés
d'Italie; deux énormes croisées faisant renfoncement et cabinets, sans
rideaux et seulement entourées de grands cadres cerclés en cèdre. Pour
tout cela, il y avait une vingtaine de bougies, qui me faisaient l'effet
de feux-follets, trompant l'œil plutôt qu'elles n'éclairaient la
chambre. Je n'ai, de ma vie, rien vu de si triste et de si _chilling_ que
ce salon; une conversation de femmes, très languissante... il me semblait
toujours que le portrait de Charles Ier et le buste du Prince Noir
allaient venir se mêler à nous, et prendre leur café devant la cheminée.
Les hommes sont enfin arrivés, le thé ensuite; à dix heures une espèce de
souper; à onze heures retraite générale, qui m'a semblé être un
soulagement pour tous.
J'ai, dans cette longue soirée, vingt fois pensé à la description que
Corinne fait du château de sa belle-mère.
A dîner, on n'a parlé que des _county-balls_, des _Leamington-spas_ et
des commérages du Comté: c'était, trait pour trait, la description de Mme
de Staël.
Ce matin, j'ai parcouru avec lady Warwick le château, que je connaîtrais
mieux si j'avais été livrée à moi-même, ou seulement aux prises avec une
des deux _housekeepers_ dont la plus ancienne a quatre-vingt-treize ans.
A la voir, on croirait qu'elle va vous parler de tous les York et
Lancastre. La maîtresse de la maison ne se soucie pas le moins du monde
de toutes les curieuses antiquités dont ce lieu-ci abonde et qu'il m'a
fallu voir en courant.
Je me suis cependant arrêtée devant la selle et le caparaçon du cheval de
la Reine Élisabeth, par lequel elle est venue de Kenilworth ici, puis je
me suis emparée du luth offert par lord Leicester à la Reine Élisabeth,
merveilleusement sculpté, en bois, avec l'écusson de la Reine en cuivre
doré, par-dessus et tout à côté de celui du favori, ce qui m'a paru assez
familier. J'ai remarqué un curieux portrait de la Reine Élisabeth dans
ses habits de couronnement et dans lequel elle ressemblait terriblement à
son terrible père. Lord Monson, à l'occasion de ce portrait, m'a conté un
détail que j'ignorais: c'est que la Reine Élisabeth, qui voulait toujours
paraître jeune, n'a jamais permis qu'on fît son portrait autrement qu'en
face, et éclairé de façon à empêcher que les ombres ne portassent sur ses
traits, craignant que les ombres, en marquant les traits, ne marquassent
aussi les années. On dit que cette idée lui était si constamment
présente, qu'elle se mettait aussi toujours en face du jour, quand elle
donnait ses audiences.
La bibliothèque ici n'est pas très remarquable et ne me paraît pas très
fréquentée. La chambre à coucher de la Reine Anne avec le lit de l'époque
est une belle pièce.
A dix heures, nous sommes montées en calèche, lady Warwick et moi,
escortées par lady Monson et lord Brooke à cheval, et nous avons été, par
un pays assez médiocre, aux fameuses ruines de Kenilworth. Là, j'ai
éprouvé un mécompte réel; non pas que ces ruines ne donnent l'idée d'une
noble et vaste demeure, mais le pays est si plat, l'absence d'arbres est
si complète, que le pittoresque disparaît; à la vérité, le lierre y est
partout superbe, ce qui fait bien, mais ce qui n'est pas suffisant.
Lady Monson, moins ignorante de la localité que sa belle-mère, m'a fait
remarquer la salle des banquets; la chambre de la Reine Élisabeth; les
bâtiments construits par Leicester, et qui sont plus détériorés que ceux
des Lancaster, quoique plus modernes; le pavillon d'entrée sous lequel a
passé le cortège de la Reine et qui avait été bâti exprès: il est encore
en bon état, un fermier de lord Clarendon, auquel appartiennent les
ruines, l'habite. Il y a, dans l'intérieur de ce pavillon, un chambranle
de cheminée avec les chiffres et devise de Leicester. Le pavillon où
Walter Scott fait arriver Amy Robsard, est rendu célèbre par le
romancier, mais ne l'est pas dans l'histoire.
On ne m'a pas permis de monter sur les tours; depuis l'accident arrivé
l'année dernière à la nièce de lady Sefton, les ruines sont en mauvais
renom comme solidité; d'ailleurs, on m'a assuré que la vue n'en était
point remarquable.
Nous avons pris le chemin le plus long pour revenir et nous avons
traversé Leamington dans toute sa longueur. L'établissement des bains m'a
semblé joli, ainsi que toute la ville, animée maintenant par beaucoup de
gentlemen chasseurs, qui y vivent un peu comme à Melton Mowbray.
Il ne faisait pas encore sombre quand nous sommes revenues, et lady
Warwick m'a menée voir, au bout du parc de Warwick, qui est très bien
planté, une jolie vue de la rivière Avon, des serres qui ne sont ni très
soignées, ni très fleuries, mais dans lequelles se trouve le _Warwick
vase_: c'est un vase dans des proportions colossales, en marbre blanc,
d'une superbe forme, avec de beaux détails; il a été rapporté d'Italie et
du jardin de Trajan par le père du lord Warwick actuel.
Je retourne demain à Londres.
_Londres, 12 février 1834._--M. de Talleyrand m'a raconté qu'hier soir,
jouant au whist avec Mme de Lieven qui était partner de lord Sefton, la
Princesse, dans ses distractions habituelles, avait renoncé deux fois;
sur quoi lord Sefton a fait doucement remarquer qu'il était tout simple
que ces diables de Dardanelles fissent souvent renoncer Mme de Lieven:
cela a fait rire tous les assistants.
J'ai reçu de M. Royer-Collard une lettre dans laquelle je trouve la
phrase suivante: «Monsieur de Bacourt m'a extrêmement plu; sa
conversation nette, simple, judicieuse, m'a charmé; je n'en rencontre
guère ici d'aussi bonne. Nous nous entendons de tous points.»
_Londres, 15 février 1834._--La duchesse comtesse de Sutherland est venue
me prendre hier, et nous a menées Pauline et moi au _Panorama of the
North Pole_ où le capitaine Ross joue un grand rôle. Comme peinture et
perspective, c'est au-dessous de tout ce que j'ai vu dans ce genre; mais
tout ce qui se rapporte à d'aussi rudes épreuves et à des souffrances
aussi prolongées, est d'un véritable intérêt.
Un des matelots, qui avaient été d'abord avec le capitaine Parry sur la
_Furia_, puis ensuite avec le capitaine Ross, se trouvait, par hasard, à
ce Panorama. Il a donné à Pauline un petit morceau de la fourrure dont il
s'était couvert chez les Esquimaux, et à moi, un petit morceau de granit,
pris au point le plus nord de l'expédition. Nous l'avons beaucoup
questionné; il est revenu bien souvent sur le moment où ils ont aperçu
l'_Isabella_, qui les a rendus à leur patrie: c'était le 26 août. Il a
ajouté que, tant qu'il vivrait, il boirait chaque année, ce jour-là, au
souvenir de cette heureuse apparition.
Nous avons eu, hier soir, un raout chez nous. Il n'avait rien de
remarquable comme toilettes, comme beautés, ni comme ridicules. Le
marquis de Douglas était beau à ravir: miss Emily Hardy m'en a paru
frappée.
Le ministère était représenté par lord Grey, lord Lansdowne, lord
Melbourne. Ce ministère est fort embarrassé, car il se passe chaque jour,
aux Communes, des incidents qui font éclater le schisme trop réel parmi
eux; la figure de lord Grey en portait hier une visible empreinte.
_Londres, 20 février 1834._--Il y a une nouvelle histoire, fort vilaine,
qui circule sur M. le comte Alfred d'Orsay. La voici: sir Willoughby
Cotton écrit, le même jour, de Brighton, à M. le comte d'Orsay et à lady
Fitzroy-Somerset; il se trompe d'adresse et voilà M. d'Orsay qui, en
ouvrant celle qui lui arrive, au lieu de reconnaître sa méprise à la
première ligne, qui commence par «_Dear Lady Fitzroy_», lit jusqu'au
bout, y trouve tous les commérages de Brighton, entre autres des
plaisanteries sur lady Tullemore et un de ses amoureux, et, je ne sais
encore à quel propos, un mot piquant sur M. d'Orsay lui-même. Que fait
celui-ci? Il va au club, et, devant tout le monde, lit cette lettre, la
met ensuite sous l'adresse de lord Tullemore auquel il l'envoie. Il a
failli en résulter plusieurs duels. Lady Tullemore est très malade, le
coupable parti subitement pour Paris. On est intervenu, on a assoupi
beaucoup de choses, pour l'honneur des dames, mais tout l'odieux est
resté sur M. d'Orsay.
_Londres, 27 février 1834._--On s'amuse à répandre le bruit du mariage
de lord Palmerston avec miss Jermingham: elle était hier à l'ambassade de
Russie, chamarrée et bigarrée, à son ordinaire: elle y a été l'objet des
moqueries de Mme de Lieven, qui, cependant, n'a pas cru pouvoir se
dispenser de l'inviter. Pour se venger, peut-être, de cette nécessité,
elle disait, assez haut, que miss Jermingham lui rappelait
l'avertissement du journal le _Times_ que voici: _A house-maid wants a
situation in a family where a footman is kept_[18]. C'est assez joli,
assez vrai, mais peu charitable... Elle ajoutait avec complaisance, à
cette occasion, que les journaux satiriques avaient donné à lord
Palmerston le surnom de _venerable cupid_...
[18] Une fille de service demande une place dans une famille où
il y a un valet de pied.
_Londres, 1er mai 1834._--M. Salomon Dedel est arrivé ce matin de la
Haye, il m'a apporté une lettre du général Fagel. J'y trouve ce qui suit:
«Quelqu'un a su que lord Grey avait manifesté l'espoir que Dedel
reparaîtrait à Londres, muni d'instructions pour en finir. Dedel en parle
au Roi et celui-ci lui répond: «Votre absence a eu pour motif de venir
voir vos parents et vos amis, et vous pourrez en donner des nouvelles si
on vous en demande.»
Plus loin je trouve dans la même lettre: «Nous voulons être forcés par
les cinq puissances; nous ne tiendrons aucun compte d'une contrainte
partielle comme celle de 1832; sans cette unanimité, nous nous refuserons
toujours à un arrangement définitif. On prendrait, de guerre lasse,
plutôt la route de Silésie, que de reconnaître Léopold.»
Mme de Jaucourt, en parlant de l'esprit de parti furibond qui règne en
France en ce moment, mande à M. de Talleyrand que M. de Thiard, son
frère, a dit, l'autre jour, chez elle: «Je donnerais mon bras droit pour
que Charles X fût encore à la place d'où nous l'avons chassé.»
N'est-il pas singulier que le jeune Baillot, qui vient de périr assassiné
dans les derniers troubles de Paris, se soit souvent vanté d'avoir, lors
des journées de juillet 1830, tué plusieurs individus, exactement de la
même manière que celle dont lui-même a péri?