_Londres, 25 septembre 1831._--Nous avons reçu les détails d

Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le

typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et

n'a pas été harmonisée.

CHRONIQUE

DE

1831 A 1862

[Illustration: DUCHESSE DE DINO

PUIS DUCHESSE DE TALLEYRAND ET DE SAGAN

D'après une miniature d'Agricola, faite pendant le Congrès de Vienne de

1815, appartenant à la princesse Antoine Radziwill]

DUCHESSE DE DINO

(PUIS DUCHESSE DE TALLEYRAND ET DE SAGAN)

CHRONIQUE

DE

1831 A 1862

_Publiée avec des annotations et un Index biographique_

PAR

LA PRINCESSE RADZIWILL

NÉE CASTELLANE

I

1831-1835

_Avec un portrait en héliogravure_

Troisième édition

[Logo]

PARIS

LIBRAIRIE PLON

PLON-NOURRIT ET CIE, IMPRIMEURS-ÉDITEURS

8, RUE GARANCIÈRE--6e

1909

Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.

Published 2 December 1908.

Privilege of copyright in the United States reserved under the Act

approved March 3d 1905 by Plon-Nourrit et Cie.

Cette _Chronique_ a été composée avec des notes recueillies en

Angleterre, durant l'ambassade du prince de Talleyrand, et ensuite avec

les fragments extraits des lettres adressées pendant trente ans, par Mme

la duchesse de Dino (plus tard duchesse de Talleyrand et de Sagan), à M.

Adolphe de Bacourt, qui me l'a remise en mains propres, par ordre de ma

grand'mère.

Quelques mois avant sa mort, en 1862, ma grand'mère, qui ne se faisait

plus aucune illusion sur l'état de sa santé, me prévint elle-même du don

précieux qui me serait remis après elle, par son exécuteur testamentaire,

M. de Bacourt, y ajoutant ses instructions et ses conseils.

Le recul des années étant nécessaire à l'homme pour devenir à peu près

juste à l'égard des sentiments et des actes des personnes qui ont marqué

d'un trait spécial, j'aurais voulu retarder encore la publication de

cette _Chronique_, mais ma nièce, la comtesse Jean de Castellane, ayant,

il y a quelques mois, fait paraître le _Récit des premières années_ de la

duchesse de Dino, qui finissait trop tôt, au gré de plus d'un lecteur, il

me semble à propos de ne plus en faire attendre la continuation.

Cette continuation se trouve, presque tout entière, dans cette

_Chronique_.

Ce livre, où les dernières années du prince de Talleyrand sont mieux

mises en lumière que par toutes les publications faites jusqu'à ce jour,

parle trop par lui-même pour que j'aie besoin d'y ajouter un seul mot. La

place que la duchesse de Dino a occupée dans la société européenne de la

première partie du siècle dernier est aussi trop connue pour la rappeler

ici. Ses attraits, comme ses dons, furent rarement égalés, mais ce qui

est moins connu, c'est la séduction morale qu'elle exerçait sur tous ceux

qui l'approchaient. Si l'intelligence est une puissance, l'élévation de

l'âme en est une plus grande encore et celle-ci a certainement aidé la

duchesse de Dino à traverser bien des phases difficiles dans sa vie.

C'est ce qui me semble tout particulièrement ressortir de cette

_Chronique_ où on sent planer une âme supérieure.

CASTELLANE, Princesse RADZIWILL.

Kleinitz, 1er septembre 1908.

DUCHESSE DE DINO

CHRONIQUE

1831

_Paris, 9 mai 1831._--Je suis si étourdie du bruit de Paris, j'y ai tant

entendu dire de paroles, tant de figures ont déjà passé sous mes yeux,

que j'ai peine à me reconnaître, à rassembler mes idées et à leur

demander de me dire où j'en suis, où en sont les autres; si ce pays-ci

est en bonne ou mauvaise route; si les médecins sont suffisamment

habiles, ou plutôt si la maladie ne bravera pas la science du médecin!

J'ai déjà vingt fois arrêté ma pensée sur Madère; quelquefois aussi elle

s'est reposée sur Valençay. Mais elle ne se fixe nulle part, et il me

semble tout à fait déraisonnable de rien préjuger avant cette grande

crise électorale à laquelle je vois que tout le monde se réfère. A tout

on dit ici: «Après les élections,» comme, à Londres, le monde frivole

disait: «Après Pâques.»

Il y avait un petit article dans le _Moniteur_ d'hier: la disposition

ministérielle, la disposition du public en général, est équitable et

honorable pour M. de Talleyrand, mais la raison n'est pas à la mode, et

dans ce pays-ci moins qu'ailleurs. En vérité, si je voulais faire

promener ma pensée sur les mille et une petites complications qui gênent

et entravent tout, je ne pourrais arriver qu'à ce résultat: c'est que ce

pays-ci est fort malade, mais que le médecin est bon!...

_Londres, 10 septembre 1831._--Les lettres de Paris disent que l'éternel

bailli de Ferrette s'est enfin éteint et que Mme Visconti, autre

merveille du temps passé, en a fait autant.

On me parle d'émeutes féminines; il y a eu quinze cents de ces horribles

créatures qui ont fait du train. La garde nationale, à cause de leur

sexe, n'a pas voulu user de force; heureusement que la pluie en a fait

justice.

Il est arrivé hier une estafette avec quelques rabâchages sur la

Belgique, demandant que les Hollandais se retirent encore davantage; que

Maëstricht n'ait que des Hollandais seuls pour garnison; notant

l'impatience de ce que le général Baudrand ait eu des entretiens directs

et particuliers avec les ministres anglais et le rappelant sur-le-champ.

Il ne partira cependant qu'après le «Drawing-room».

Rien de nouveau sur la Pologne.

Le _Times_ raconte l'infortunée tentative portugaise. Maudit dom Miguel!

Quelle horreur que son triomphe!

A Londres il n'y a qu'une seule nouvelle: c'est qu'à l'occasion du

couronnement[1], le Roi a autorisé les évêques à quitter leurs vilaines

perruques; les voilà tous méconnaissables pour huit jours; ils se sont

tellement pressés de profiter de la permission qu'ils n'ont pas donné à

leurs cheveux le temps de repousser, cela fait qu'ils ont de drôles de

figures et qu'au grand dîner du Roi, ils ont fait la joie de tous les

convives.

[1] Couronnement du roi Guillaume IV.

_Londres, 11 septembre 1831._--Les conversations tournent encore toutes

sur le couronnement; la rentrée pédestre et crottée du duc de Devonshire,

les faits, gestes, figures et paroles de chacun, sont commentés,

embellis, défigurés, passés en revue avec plus ou moins de charité,

c'est-à-dire sans charité aucune. Il n'y a que la Reine à laquelle

personne ne touche; tout le monde dit qu'elle était la perfection et on a

bien raison.

J'ai vu hier le duc de Gloucester auquel je n'ai rien tiré, si ce n'est

qu'au grand dîner diplomatique que nous avons aujourd'hui à Saint-James,

on avait cherché le moyen d'éviter le Van de Weyer qui fait tomber la

duchesse de Saxe-Weimar en défaillance. On a, en conséquence, imaginé de

n'inviter, hors les ambassadeurs, que ceux des ministres qui sont mariés:

l'expédient me paraît un peu stupide.

Toutes les vieilles antiquités disparaissent; voilà lady Mornington, mère

du duc de Wellington, qui est morte hier à 90 ans: cela ne fait pas

grand'chose à son fils.

La Landgravine de Hesse-Hombourg et le duc de Saxe-Meiningen sont partis

hier par le bateau à vapeur pour Rotterdam; la duchesse de Cambridge part

aujourd'hui pour la Haye par Bruges. La grande affaire de tout ce monde

est d'éviter Bruxelles!

Lady Belfast raconte fort drôlement la visite et la réception des yachts

anglais à Cherbourg. Les autorités les ont reçus et n'ont jamais pu

comprendre ce que c'était qu'un _Gentlemen's Yacht Club_ dans lequel le

gouvernement n'intervenait nullement; elles ont presque pris ces

messieurs pour des pirates. Cependant on leur a donné un dîner et un bal.

Lord Yarborough a voulu les leur rendre à bord de son yacht, mais toutes

les belles dames de province ont déclaré que rien ne les ferait danser

sur mer, qu'assurément elles auraient toutes des maux de cœur horribles,

que cette proposition était tout à fait barbare, et enfin lord Yarborough

a été obligé de céder et de donner un bal dans une guinguette de

Cherbourg, où il a cependant trouvé moyen de dépenser dix mille francs

dans une seule soirée.

_Londres, 13 septembre 1831._--Le «Drawing-room» d'hier était plus

nombreux que jamais, par conséquent si long et si fatigant qu'il a

successivement mis le Mexique, l'Espagne et Naples hors de combat. Après

les évanouissements successifs des trois représentantes, nos rangs

étaient si clairsemés qu'il a fallu d'autant plus payer de sa personne.

Mme de Lieven s'est bravement assise sur les marches du trône et, de là,

elle a passé dans le cabinet du Roi où elle a fait _lunch_; elle est

ensuite revenue nous dire qu'elle n'était pas fatiguée et qu'elle n'avait

pas faim. Elle était tentée d'ajouter que nos jambes devaient être

reposées du repos des siennes et notre estomac satisfait de savoir le

sien restauré.

Les Pairesses, dans leur costume, avaient en général bon air. Il y en a

une, pauvre malheureuse, qui a payé cher le plaisir d'user du droit de

Pairesse: celui d'aller chez le Roi en dépit du Roi lui-même. Lady

Ferrers avait été une femme entretenue, ou à peu près, et la maîtresse de

son mari avant d'être sa femme. Lord Howe a dit à lord Ferrers que la

Reine ne recevrait pas sa femme, mais lord Ferrers ayant répondu que le

droit des Pairesses était d'entrer chez la Reine, on n'a pas pu s'y

opposer. Seulement on l'a prévenu que la Reine détournerait la tête

lorsqu'elle passerait; c'est ce qui a eu lieu. Mais je dois dire que le

bon cœur de la Reine a paru encore dans cette circonstance. Elle a eu

l'air de commencer à causer avec la princesse Auguste avant que lady

Ferrers fût devant elle; elle n'a pas interrompu sa conversation et on

pouvait croire que la pauvre proscrite était passée inaperçue et non pas

insultée. J'en ai su bon gré à la Reine.

Le dîner était magnifique et le Roi dans un train de bonne humeur

vraiment comique. Il a fait des _speeches français_ étonnants. On dit

qu'après le départ des dames il a donné dans le graveleux à un point

inouï. Jamais je ne l'ai vu si en gaieté. Je crois qu'un courrier arrivé

de Paris un peu avant le dîner, qui a apporté à lord Palmerston et à M.

de Talleyrand la nouvelle que les troupes françaises commenceraient à

évacuer la Belgique le 27 et seraient toutes rentrées en France le 30,

était pour quelque chose dans l'hilarité du Roi. Lord Grey en était

rayonnant.

Les nouvelles du choléra sont mauvaises: il arrive en Suède par la

Finlande, et, en trois jours, sur soixante malades à Berlin, trente en

sont morts.

Il y a eu assez de bruit à Paris pour que M. Perier s'y soit porté

lui-même à cheval, en habit de ministre; sa présence a bien fait.

Il paraît que les affaires belges sont décidément finies et M. de

Talleyrand disait hier qu'il serait en France à la fin d'octobre; mais

j'ai déjà vu tant de hauts et de bas dans ces affaires que je ne sais

plus rien prévoir à huit jours de distance.

_Cambridge-Wells, 16 septembre 1831._--Je viens de visiter Eridge

Castle[2], qui appartient à un richard misanthrope, octogénaire, que le

malheur a poursuivi, dont le titre est celui de Earl of Abergavenny, mais

dont le nom de famille est Neville; c'est un des cousins de lord Warwick.

Le fameux Guy, Earl of Warwick, surnommé «The King's Maker», était un

Neville. Eridge Castle lui appartenait. Plus tard la reine Elisabeth y

fut fêtée.

[2] Eridge Castle est situé dans le comté de Sussex. Il

appartient encore aux Abergavenny.

Le château, sur les fondations antiques, a été rebâti dans l'ancien style

avec un soin particulier par le propriétaire actuel. Tout est

parfaitement d'accord, tout est élégant, riche; la perfection des

boiseries et la beauté des vitraux de couleur, remarquables;

l'appartement particulier de lord Abergavenny, extrêmement lugubre. Le

château est sur un point très élevé, avec un lac de vingt arpents au pied

de la colline, mais ce vallon est encadré de collines plus élevées encore

que celle du centre sur laquelle est le château, et elles sont toutes

couvertes d'arbres si beaux et en si grande quantité, qui se prolongent

pendant tant de milles, que cela forme une véritable forêt. C'est la vue

la plus boisée, la plus romantique et, en même temps, la plus

profondément mélancolique que j'aie jamais rencontrée. Ce n'est pas de

l'Angleterre, c'est encore moins de la France; c'est la Forêt Noire,

c'est la Bohême. Je n'ai jamais vu de lierres comparables à ceux qui

tapissent les tours, les balcons et toute cette demeure; enfin, j'en ai

eu la tête tournée.

Dans le parc est un bouquet de sapins, bien hauts, bien sombres, qui

entourent une source d'eau minérale parfaitement semblable à celle de

Tunbridge. Non seulement le parc est rempli de daims, mais il y a aussi

des cerfs, et quantité de vaches, de moutons et un beau troupeau de

buffles.

Lord Abergavenny est très charitable. Cent vingt ouvriers sont toujours

employés par lui. Depuis que les baigneurs de Tunbridge sont venus

dévaster son jardin, il ne permet à qui que ce soit de voir le parc ou la

maison. Il en a même refusé l'entrée, il y a quelque temps, à la

princesse de Lieven. Un billet touchant de la comtesse Batthyány et de

moi l'a attendri; il est sorti, après avoir laissé des ordres à ses gens

de nous tout montrer, et un homme à cheval nous a guidés dans les bois.

Ses gens l'aiment beaucoup, en disent mille biens et racontent fort bien

les malheurs qui ont frappé ce pauvre vieux homme.

_Londres, 17 septembre 1831._--En revenant de Tunbridge hier, j'ai visité

Knowles. C'est un des châteaux les plus anciens de l'Angleterre; bâti par

le Roi Jean-Sans-Terre, la plus ancienne partie de ce bâtiment est encore

de cette époque. Les archevêques de Cantorbéry ont longtemps possédé

Knowles, mais Cranmer, ayant trouvé que sa magnificence excitait les

murmures populaires, rendit Knowles à la Couronne. Élisabeth le donna aux

Sackfield, dont elle fit l'aîné comte de Dorset. Knowles est resté dans

cette famille jusqu'à présent et vient de passer aux mains de lady

Plymouth, sœur du duc de Dorset, qui a péri à la chasse sans laisser

d'enfants. Le vieux duc de Dorset actuel est un oncle du dernier; il a

hérité du titre, mais non de l'_Estate_ qui a passé aux femmes.

A mon tour, je sais faire aussi de la pédanterie: j'ai daigné consulter

un guide de voyage et j'ai trouvé une _housekeeper_! Cette vieille fée

montre fort bien l'antique et lugubre demeure de Knowles, dont la

tristesse est incomparable; je n'en excepte même pas la partie arrangée

par les propriétaires actuels, à plus forte raison celle qui est

consacrée aux souvenirs et à la tradition. Il n'y a là aucune imitation:

tout est ancien et original; on y voit cinq ou six chambres à coucher, le

Hall, trois galeries et un salon avec les meubles du temps de Jacques

Ier. Boiseries, meubles, tableaux, tout est authentiquement de cette

époque. L'appartement dans lequel Jacques Ier fut reçu par le premier

comte de Dorset est magnifique, orné de glaces de Venise, d'un lit en

brocard d'or et d'argent, d'une toilette en filigrane, de cabinets en

ivoire et en ébène, enfin de choses belles et curieuses. Des portraits de

toute l'Angleterre, et parmi cette immense quantité de croûtes, une

douzaine de peintures superbes de Van Dyck et de sir Robert Leslie. Le

parc est grand, mais il n'a rien de remarquable; il n'est bon qu'à

parcourir un peu vite.

_Londres, 19 septembre 1831._--Mes retours à Londres ne sont pas heureux.

Je reviens avant-hier pour apprendre la prise de Varsovie[3], et

aujourd'hui j'arrive de Stocke[4] pour apprendre les nouveaux et sérieux

désordres qui ont eu lieu à Paris, à l'occasion de la défaite des

Polonais. L'état de Paris était grave au départ des lettres; aux détails

contenus dans le _Times_ de ce matin, j'ajouterai que M. Casimir Perier a

courageusement tiré Sébastiani de danger en le mettant dans sa voiture;

arrivés à la place Vendôme, ils ont été obligés de se réfugier à l'hôtel

de l'État-Major. Les cris de «A bas Louis-Philippe» ont été vifs.

[3] Varsovie, capitale du grand-duché de ce nom, avait été cédée

aux Russes en 1815. En novembre 1830, il y éclata une

insurrection terrible qui affranchit pour quelques mois la

Pologne; mais, malgré une glorieuse campagne contre Diebitsch,

Varsovie finit par être reprise par Paskéwitch le 8 septembre

1831.

[4] Stocke est situé dans le comté de Stafford et possède une

grande manufacture de porcelaine créée par Wedgwood.

C'est aujourd'hui que probablement le sort du ministère se sera décidé à

la Chambre. Je sais que M. de Rigny était fort inquiet; la dernière

séance avait été très mauvaise.

J'ai aussi reçu une lettre très triste de M. Pasquier... Nos prévisions

auront été vraies et justes: Madère!

_Londres, 20 septembre 1831._--Le comte Paul Medem est arrivé hier et a

passé une grande partie de la journée avec moi.

Il avait quitté Paris le samedi soir. Je l'ai questionné à mon aise et je

l'ai trouvé avec son bon et froid jugement habituel; ne regardant rien

comme perdu, ni rien comme sauvé en France. Tout lui paraît livré au

hasard: la confiance est impossible; il dit de mauvaises paroles sur

l'impopularité du Roi, sur l'ignorance et la présomption de tous. Le seul

dont il fasse cas, c'est M. Perier, mais celui-ci est fort dégoûté et ne

se cache pas du manque de concours. Il fait un triste tableau de l'état

commercial et social de Paris. Tout y est méconnaissable: costumes,

manières, ton, mœurs et langage, tout est changé; les hommes ne vivent

plus guère qu'au café et les femmes ont disparu.

On a adopté de nouvelles locutions: on n'appelle plus la Chambre des

députés que _la Reine Législative_; la Chambre des pairs s'appelle

_l'Ancienne Chambre_; celle-ci n'existe plus comme pouvoir, pour

personne. On dit que c'est le Roi qui a le plus facilement abandonné

l'hérédité de la Pairie, espérant par là se populariser et obtenir une

meilleure liste civile: on ne suppose pas qu'elle excède douze millions;

en attendant, il touche chaque mois quinze cent mille francs.

Plusieurs théâtres sont fermés; l'Opéra et les Italiens attirent encore

du monde; mais si les premiers sujets continuent à jouer sur la scène,

dans les loges on ne voit plus guère que les doublures du beau monde.

Il paraît que l'Empereur Nicolas ne fera exécuter en Pologne que ceux

qui, dans les scènes sanglantes des clubs, ont assassiné les prisonniers

russes; la Sibérie s'ouvrira pour les autres. Quelle quantité de

malheureux nous allons voir faire irruption sur l'Europe et surtout en

France! Quoiqu'il soit bien naturel de leur offrir asile, je dois

convenir cependant que, dans la situation actuelle de la France, ce sont

de nouveaux éléments de désordre qu'on va y introduire. On dit que, dans

les émeutes, les réfugiés de tous les pays jouent un rôle premier.

Les nouvelles de Rio-de-Janeiro sont mauvaises pour les enfants que dom

Pedro y a laissés[5]; une révolte des hommes de couleur y a produit de

grands désordres.

[5] Les enfants étaient: 1º Doña Jennaria, née en 1819; 2º Doña

Paula, née en 1823; 3º Doña Francisca, née en 1824; 4º Dom Pedro,

né en 1825, qui devint en 1831 empereur du Brésil, sous une

régence.

Les scènes en Suisse sont déplorables[6].

[6] La révolution française de 1830 fut pour la Suisse l'occasion

d'agitations nouvelles. Bâle se morcela en 1832 en Bâle-Ville et

Bâle-Campagne.

Il y a eu du mouvement à Bordeaux.

Miaoulis a fait sauter sa flotte pour ne pas obéir à Capo d'Istria[7].

[7] Miaoulis s'était retiré à Poros où il s'était mis à la tête

des Hydriotes révoltés.

_Londres, 21 septembre 1831._--L'émeute a recommencé dimanche soir à

Paris et a duré toute la matinée du lundi[8], et il y avait de mauvais

symptômes de tous les genres; l'aspect de la ville était grave à tous

égards, et si les interpellations annoncées par Mauguin et Laurence

avaient été remises de vingt-quatre heures, c'est qu'on croyait à une

dislocation immédiate du ministère, si ce n'est entière, du moins

partielle. Bonté divine! Où en sommes-nous et où allons-nous?

[8] De mars à septembre 1831, l'insurrection, ou tout au moins

l'agitation et le tumulte furent à peu près permanents dans les

rues de Paris.

A propos de cela, on assure que les troupes qui sont à Madère sont prêtes

à faire leur soumission à doña Maria. Ce nom de Madère, prononcé, jeté

pour ainsi dire, il y a six mois sans grande réflexion, aura été une

prédiction. C'est là que nous chercherons refuge!

C'est Jules Chodron[9] qui est nommé second secrétaire de légation à

Bruxelles.

[9] M. de Courcel.

_Londres, 22 septembre 1831._--Les lettres de Vienne disent que le

choléra y a paru le 9 de ce mois, et dans les premières vingt-quatre

heures y a enlevé cinquante personnes.

Bülow a des nouvelles de Berlin du 16: il y avait eu jusqu'à ce jour-là

trois cents malades sur lesquels deux cents avaient succombé. Il a beau

s'étendre, ce vilain mal, il ne paraît pas s'endormir.

M. Martin, qui nous est arrivé hier, dit grand mal du Midi de la France:

tout s'y divise en carlisme, bigotisme, républicanisme; de la raison,

nulle part; une absence d'autorité locale déplorable, une confusion, une

anarchie qui laisse le champ libre à tous les délits. Pauvre France!

Ici, on n'est guère mieux. J'ai été hier au soir à Holland-House où le

ministère avait l'air consterné. Il se sent, je crois, un peu coupable;

car, si ce pays-ci est menacé de scènes révolutionnaires, c'est que le

ministère l'aura voulu. Pour intimider la Chambre des pairs et lui

arracher le «Bill de réforme», il excite les meetings et les mouvements

menaçants qui se préparent.

Lord Grey était particulièrement soucieux d'une réunion qui aurait eu

lieu hier chez le duc de Wellington. Il ne sait pas s'il osera faire des

pairs sans perdre des voix sur lesquelles il comptait, et qui se

retireraient de lui si la Pairie était prostituée. Enfin, les embarras,

d'une espèce et d'une autre, couvrent la terre.

Dimanche soir, on a promené dans Paris des bonnets de la liberté sur des

piques et on a fait d'autres gentillesses du même genre. Les lettres de

lundi, à deux heures, mandent que, dans la crainte de voir former des

barricades, on avait enlevé tous les matériaux qui se trouvaient sur la

place Louis XV et qu'on les avait entassés dans les cours des maisons

voisines.

_Londres, 23 septembre 1831._--Il a fait assez beau temps hier pour la

fête de Woolwich à laquelle j'ai assisté. C'est très imposant de voir

lancer un grand bâtiment de guerre et de le voir entrer ensuite dans le

bassin où il doit être mâté.

Nous étions dans une tribune près de celle du Roi; il y avait du monde

par torrents; des bateaux à vapeur, des barques en multitude, beaucoup de

musiques, de cloches, de coups de canon, presque du soleil, des

uniformes, de la parure, enfin de tout ce qui donne un grand air de fête.

Le Roi a mené un petit détachement du Corps diplomatique, dont je faisais

partie, voir une frégate en miniature destinée en cadeau au Roi de Prusse

et qui est charmante: toute en bois d'acajou et en cuivre. Puis il nous a

conduits déjeuner à bord du _Royal Sovereign_, vieux yacht doré et

chamarré du temps de George III. Le Roi m'a adressé un toast pour le Roi

des Français, et à Bülow un autre toast pour Sa Majesté Prussienne. Il a

oublié Mme Falk; la duchesse de Saxe-Weimar, qui ne prenait pas cet oubli

en patience, s'est mise à fondre en larmes, ce qui a fait revenir la

mémoire au Roi, et il a fait alors des excuses à Mme Falk en buvant à la

santé du Roi de Hollande.

J'ai dîné avec le duc de Wellington, qui était de très bonne humeur; il

espère que le «Bill de réforme» sera rejeté par la Chambre des pairs, à

la seconde lecture qui aura lieu le 3 octobre. Lord Winchelsea a déclaré

qu'il voterait contre; le ministère lui a alors demandé la démission de

sa charge de Cour, que le Roi n'a pas voulu accepter.

Il est arrivé hier soir une estafette de Paris, du 20, pour dire que les

émeutes étaient finies et que le ministère avait eu l'avantage dans la

Chambre des députés; mais en même temps, on mande que ce qui s'est passé

prouve qu'il faut avoir le traité belge sur les bases qui ont été

proposées dans la dépêche du 12.

_Londres, 25 septembre 1831._--Nous avons reçu les détails de la séance

de la Chambre des députés dans laquelle le ministère a triomphé. Ce

triomphe a été un ordre du jour, motivé d'une manière honorable pour le

gouvernement, qui a eu une majorité de 85 voix. 357 votants: 221 pour M.

Perier, 136 contre. Voilà, pour le moment, les choses remises dans une

sorte d'équilibre, mais elles ne m'inspirent aucune confiance, car cette

nouvelle Chambre a encore des preuves à donner, dans les questions de

l'hérédité de la Pairie, de la liste civile, du budget, et je ne la

trouve nullement préparée à bien dire ni à bien faire.

On écrit encore en rendant justice au courage de lion de M. Perier, en

représentant le pays comme bien malade et Pozzo fort inquiet malgré le

mariage de son neveu, qui le ravit.

Nous avons eu à dîner trois messieurs d'Arras, recommandés par le baron

de Talleyrand, des Français, de ceux qui s'appellent de la _classe

moyenne_, à laquelle ils se font gloire d'appartenir: parmi les trois, il

y avait un petit monsieur de dix-sept ans, élève de rhétorique au lycée

Louis-le-Grand, qui vient ici pour ses vacances et qui est déjà aussi

bavard et aussi tranchant qu'on peut le souhaiter: il donne tout plein

d'espérance d'être un jour un des hurleurs de la Chambre.

_Londres, 27 septembre 1831._--Hier, la Conférence a adopté un protocole

qui va produire Dieu sait quoi! Les Hollandais et les Belges n'ayant pu

s'entendre en aucune manière, ni même se rapprocher, la Conférence, pour

éviter la reprise des hostilités, terminer enfin cette difficile,

délicate et dangereuse question, et arrêter la conflagration qu'elle est

toujours au moment de produire, s'est constituée hier arbitre et va

procéder à cet arbitrage, dont le résultat sera pris sous sa protection

et garantie. Comment cela va-t-il être pris à Paris? M. de Talleyrand

croit qu'on se fâchera d'abord, puis qu'on cédera, et que d'ailleurs il

n'y avait pas de choix: «Ceci, dit-il, est la seule et unique manière

d'en finir.»

_Londres, 29 septembre 1831._--M. de Montrond est arrivé hier; il parle

avec le dernier mépris de Paris et de tout ce qui s'y passe. Il annonce

que le Roi va demeurer aux Tuileries, après une bataille très rude livrée

par ses ministres, qui lui ont encore, dans cette occasion-ci, mis le

marché à la main. Il leur a fallu aussi persuader la Reine qui y avait

grande répugnance; cependant, ils ont vaincu toutes les déplaisances et

cela va se faire.

Il paraît qu'au Palais-Royal, le Roi ne peut plus bouger sans être

accueilli par les mots les plus durs; on lui crie: «_Bavard...

Avare..._»; on passe à travers la petite grille intérieure des couteaux

avec lesquels on le menace, enfin des horreurs!

1832

_Londres, 23 mai 1832._--Hier, j'ai eu une longue visite du duc de

Wellington. Il m'a dit qu'il regrettait que les convenances personnelles

de M. de Talleyrand le décidassent à quitter l'Angleterre, même

momentanément; qu'un remplaçant, quel qu'il fût, ne pourrait jamais

maintenir les choses au point où M. de Talleyrand les avait conduites;

qu'ici, il avait une position première et une influence prépondérante,

non seulement sur ses confrères diplomatiques, mais encore sur le Cabinet

anglais; qu'il était, en général, extrêmement considéré dans le pays, où

on lui savait gré de se tenir éloigné de toute intrigue; qu'il était le

seul qui pût maintenir, «sous quelque ministère que ce fût», l'union de

la France et de l'Angleterre; que lui, duc de Wellington, craignait que

les autres membres de la Conférence ne prissent le haut ton avec le

remplaçant de M. de Talleyrand, et qu'à son retour, celui-ci ne trouvât

un état de choses différent, et le terrain perdu difficile à ressaisir;

qu'enfin, si M. de Talleyrand ne revenait pas à Londres, on ne pouvait

plus compter sur la durée de la paix.

Il a ajouté que l'aspect des deux pays était bien grave, que toutes les

prévisions étaient insuffisantes, et que qui que ce soit ne pouvait dire

ce qu'apporteraient et «la réforme» par ses résultats futurs, et les

moyens révolutionnaires qui ont été mis en jeu pour l'obtenir, ni quelles

seraient les fantaisies royales, le «Bill de réforme» une fois passé.

Le duc de Wellington a été, comme toujours, fort naturel, fort simple, de

très bon sens, et, à sa façon, qui n'est pas phraseuse, très amical.

_Londres, 24 mai 1832._--M. de Rémusat est ici, il a, pour M. de

Talleyrand, une lettre du général Sébastiani qu'il n'a pas encore remise.

Il m'en a envoyé une du duc de Broglie qui partait pour la campagne,

assez soucieux, ce me semble, de l'état de décomposition de toutes choses

en France. Il me réfère à ce que M. de Rémusat me dira, mais je connais

celui-ci: il a de l'esprit, mais c'est un esprit dédaigneux, dénigrant,

tout emmailloté de formes doctrinaires; même dans le temps où je voyais

le plus les personnes de cette société, je le trouvais, lui,

singulièrement désagréable, et je n'ai pas idée qu'il me fasse

aujourd'hui une autre impression.

_Londres, 25 mai 1832._--M. de Rémusat, que j'avais vu hier soir, m'avait

annoncé sa visite pour ce matin, _pour m'apprendre Paris_, m'a-t-il dit.

On sait que les doctrinaires enseignent toujours quelque chose! Il sort

de chez moi. C'est très long à apprendre, la France, car il me l'a

enseignée pendant plus de deux heures.

Ce qui m'en reste, c'est que le voyage de M. de Rémusat ici est une sorte

de mission, qui lui a été confiée par les honnêtes gens du juste milieu,

tels que MM. Royer-Collard, Guizot, Broglie, Bertin de Veaux, même

Sébastiani, qui est en guerre ouverte avec Rigny. Cette mission consiste

à décider M. de Talleyrand à accepter la présidence du Conseil, ou, si

cela ne se peut, à être le patron d'un nouveau ministère dans lequel

Sébastiani serait conservé et qu'on fortifierait en y faisant entrer

Guizot, Thiers, Dupin. Tel qu'il est, décomposé et désuni, le ministère

ne saurait durer; mais il faut décider le Roi à choisir des hommes plus

forts, résolus à suivre le système de M. Perier et capables, par leur

talent, d'en imposer à la Chambre. On voudrait que M. de Talleyrand, à

Paris, fît assez sentir au Roi le péril de sa situation pour le

déterminer à pareille chose. Voilà ce que M. de Rémusat est chargé

d'obtenir de M. de Talleyrand, et sur quoi il s'est donné la peine de

m'endoctriner. M. de Talleyrand est beaucoup trop déterminé à ne faire

partie d'aucune administration pour être ébranlé sur ce point. Certes,

son intention a toujours été de parler au Roi selon sa conscience, mais

qu'en obtiendrait-il?... Pas grand'chose peut-être...

_Londres, 29 mai 1832._--Quelle journée que celle d'hier! Le

«Drawing-room» qui a duré jusqu'à plus de cinq heures! C'était

l'anniversaire du jour de naissance du Roi, qui, ayant appris que la

princesse de Lieven et moi ne dînions pas chez lord Palmerston, nous a

choisies pour représenter le Corps diplomatique à son dîner.

Il n'y avait à ce dîner, excepté la famille légitime et illégitime, que

le strict service et quelques vieux amis du Roi, comme le duc de Dorset

et lord Mount-Edgecumbe.

Le Roi ne s'est pas fait faute de toasts: le premier à Mme de Lieven, sur

ce qu'après les longues années pendant lesquelles elle avait représenté à

Londres une Cour toujours amie de celle de la Grande-Bretagne, il la

regardait comme une amie personnelle. Puis à moi: «Je vous connais depuis

moins de temps, Madame, mais vous nous laissez ici des souvenirs qui nous

font désirer votre retour et que vous nous reveniez avec la bonne santé

que vous allez chercher aux eaux. Les circonstances délicates et

difficiles dans lesquelles votre oncle s'est trouvé ici, et pendant

lesquelles il a montré tant de loyauté, d'intégrité et d'habileté, me

font attacher beaucoup de prix à ce qu'il nous revienne et je vous prie

de le lui dire.» Puis à Mme de Woronzoff, sur ce que, par son mari, elle

était aussi Anglaise que Russe.

Mme de Lieven a répondu par un mot de reconnaissance, et moi de même,

mais cette pauvre Mme de Woronzoff, en voulant aussi exprimer ses

remerciements, s'est embrouillée de telle sorte que le Roi a repris la

parole et j'ai cru que ce dialogue ne finirait plus.

Après la santé de la Reine, le Roi a remercié pour elle en anglais, en

ajoutant qu'aucune Princesse ne méritait davantage le respect et

l'attachement de ceux qui la connaissaient, car personne ne savait mieux

remplir les devoirs de sa position. Il a alors donné le signal de se

lever, et immédiatement celui de se rasseoir, et s'adressant à la

duchesse de Kent, il a porté la santé de la princesse Victoria, comme

étant la seule qui, par la divine Providence et les lois du pays, devait

lui succéder, et à laquelle il comptait laisser les trois Royaumes, avec

leurs droits, leurs privilèges et leur constitution intacte comme il les

avait lui-même recueillis. Tout cela était accompagné de tant

d'assurances d'une bonne santé personnelle, de force, de volonté de vivre

et de se bien porter, et de la nécessité qu'il y avait que, dans les

circonstances difficiles du présent, il n'y eût pas de minorité, que tout

le monde s'est demandé s'il avait voulu être agréable ou désagréable à la

duchesse de Kent, qui était pâle comme la mort; ou bien si, à cause des

Fitzclarence qui se mêlent d'avoir des prétentions princières, il a voulu

établir qu'il ne reconnaissait d'héritier possible que la jeune

Princesse. D'autres prétendent que le tout était dirigé contre le duc de

Sussex, qui était absent puisqu'on lui a défendu la Cour. Il paraît que

le parti populaire voudrait le porter au trône ou que du moins le Roi se

l'imagine et que c'est là ce qui nous a valu ce très long speech.

Avant la fin de la soirée, le Roi est venu deux fois à moi pour me dire

qu'il ne fallait pas que M. de Talleyrand s'absentât longtemps, que la

paix du monde dépendait de sa présence à Londres, et sur cela force

éloges et gracieusetés. On n'a pas idée de ce qu'on nous montre, de tous

côtés, de regrets obligeants qui ont l'air sincères.

_Londres, 30 mai 1832._--M. de Talleyrand a reçu des lettres du Roi et de

Sébastiani, écrites au moment du départ pour Compiègne: ils assurent

qu'ils useront de tout leur crédit sur le roi Léopold pour le déterminer

à se soumettre pleinement à la Conférence, afin de laisser aux Hollandais

tout l'odieux du refus; mais ils veulent que M. de Talleyrand emporte ici

l'évacuation d'Anvers, à laquelle ils ne veulent entendre qu'après que

toutes les autres questions seront terminées. En apparence, les

entêtements hollandais ne diminuent pas et le mauvais esprit se ranime en

Belgique.

M. de Talleyrand partira aussitôt après l'arrivée de M. de Mareuil, et

espère, avant cela, être arrivé à établir une certaine force armée qu'on

appellerait l'armée combinée anglo-française et qui serait chargée de

couper le nœud gordien.

_Paris, 20 juin 1832._--J'attends M. de Talleyrand après-demain soir.

Je vois bien du monde maintenant: on m'assomme, à la lettre. Que

d'absurdités, de fautes, de passions! Pauvre M. de Talleyrand! Dans quel

gâchis et dans combien d'intrigues ne va-t-il pas tomber!

Du reste, l'état de choses actuel, que tout le monde condamne, doit

nécessairement changer, au moins ministériellement; car le _tollé_ contre

le ministère est général et l'effroi se propage. La Vendée cependant

touche à sa fin et on croit la duchesse de Berry sauvée: ce serait un

point essentiel. Mais l'état du Cabinet est pitoyable; sa marche

saccadée, hésitante, des gaucheries sans nombre, tout assure sa

dissolution. On attend M. de Talleyrand pour frapper les grands coups:

pauvre homme!

La vraie difficulté est dans le caractère du chef suprême. Que tout ceci

est laid! Sébastiani s'en va chaque jour davantage; il m'a fait pitié

hier; il se rend compte de son état et il en est profondément malheureux.

Je vais ce soir avec lui à Saint-Cloud et je tremble qu'il ne tombe mort

à côté de moi dans la voiture.

Wessenberg m'écrit de Londres que le ministère y est triste, inquiet,

embarrassé de son triomphe et redoutant une chute prochaine. Je vois

qu'en Angleterre on est inquiet de l'état de l'Allemagne: le Corps

diplomatique se plaint ici du double jeu de Sébastiani à propos de ce qui

se passe sur le Rhin. Bref, personne n'est content, personne n'est

tranquille; c'est une singulière époque!...

_Paris, 6 septembre 1832._--On écrit à M. de Talleyrand que les

coquetteries qu'on avait faites à Pétersbourg avaient pour objet de

détacher l'Angleterre de notre alliance; qu'on avait été jusqu'à proposer

de remettre Anvers aux Anglais. Tout cela n'a pas pris, et la froideur a

succédé aux gentillesses. Toutes les difficultés de la Conférence

viennent maintenant de Bruxelles, où le mariage a exalté toutes les têtes

et où ils se croient en état de forcer la main à la France[10].

[10] Léopold Ier, élu Roi des Belges en 1831, avait épousé, en

1832, Louise, princesse d'Orléans, fille de Louis-Philippe, Roi

des Français.

_Paris, 21 septembre 1832._--Il paraît que M. de Montrond est en

espérance de Pondichéry et fort désireux d'y aller. Les amis de

Sébastiani le disent entièrement rétabli depuis Bourbonne et naviguant

avec adresse au milieu des écueils que rencontre sa route ministérielle.

Le Roi des Pays-Bas fait le méchant, celui des Belges n'est pas plus

doux. La Conférence se fatigue, et a, dit-on, grand besoin de M. de

Talleyrand pour reprendre son ensemble.

On dit tous les Cabinets fort ébouriffés de ce qui se passe entre

l'Égypte et la Porte ottomane. Chacun recule, plus ou moins, devant les

résultats prochains du Nord, du Midi, du Couchant et du Levant, car

partout il en faut prévoir, sans que personne ait le courage d'y mettre

la main.

_Paris, 23 septembre 1832._--Voilà l'horizon qui se rembrunit de toutes

parts: aux singuliers événements d'Orient, à l'état précaire de

l'Allemagne et de l'Italie, au désaccord qui règne dans le Cabinet

français, à l'approche des Chambres françaises et à celle du Parlement,

aux complications portugaises, à l'obstination toujours croissante de la

Hollande, voici qu'il faut joindre le coup de foudre de la mort de

Ferdinand VII; guerre de succession et, par conséquent, guerre civile,

entre les partisans de don Carlos et ceux de la petite Infante; peut-être

intervention de l'Espagne en Portugal, et, par conséquent, apparition de

la France et de l'Angleterre dans la Péninsule.

D'un autre côté, changement de ministère à Bruxelles, et départs, si

précipités, du duc d'Orléans, du maréchal Gérard et de M. Le Hon pour la

Belgique. Ne sommes-nous pas, plus que jamais, dans le grabuge?

M. de Talleyrand reçoit force lettres, tant de Paris que de Londres, pour

presser son départ.

_Paris, 27 septembre 1832._--Quelle mystification que cette résurrection

de Ferdinand VII[11]! Au fait, c'est très heureux, car assurément les

complications ne manquent point, et une de moins, c'est quelque chose!

[11] En 1832, le Roi Ferdinand VII tomba si gravement malade,

qu'on le crut mort. Calomarde se réunit alors aux partisans pour

faire signer au moribond un décret mettant à néant la déclaration

de 1830, par laquelle le Roi abolissait la loi salique en

Espagne.

1833

_Valençay[12], 12 octobre 1833._--M. Royer-Collard a passé une partie de

la matinée ici: original et piquant, grave et animé tout à la fois, fort

affectueux pour moi et aimable pour M. de Talleyrand. Le temps actuel,

qu'il ne fronde cependant pas publiquement, lui déplaît au fond et il en

médit dans sa solitude.

[12] Valençay, où la duchesse de Dino venait de se transporter,

est situé dans le département de l'Indre. Le château et le parc

en sont magnifiques, avec de belles eaux. Le château fut bâti au

seizième siècle par la famille d'Étampes, d'après les dessins de

Philibert Delorme. Il servit de prison d'État de 1808 à 1814 pour

Ferdinand VII et les Infants d'Espagne, par ordre de Napoléon

Ier. Le prince de Talleyrand, qui s'en était rendu propriétaire à

la fin du dix-huitième siècle, aimait ce séjour et l'habita

beaucoup.

Une lettre de Vienne de M. de Saint-Aulaire dit ceci: «Mes vacances

d'été, que je viens de passer à Baden, n'ont pas été troublées par les

réunions de Téplitz et de Münchengraetz[13], parce qu'on ne m'a rien

donné à faire et que, pour ma part, je ne concevais aucune inquiétude.

Voici M. de Metternich qui revient à Vienne, il faudra régler nos

comptes, et mes vacances vont finir.--Les mesures qu'on juge à propos de

prendre pour l'Allemagne seront apparemment très incisives; s'il n'en

était pas ainsi, la tentative serait niaise. La France restera-t-elle

spectatrice inerte? Oui, si l'on m'en croit; du moins tant que quelque

Prince directement intéressé n'appellera pas au secours pour le maintien

de son indépendance. Le Roi de Hanovre serait un bon chef de file; s'il

ne veut pas se porter en avant, je ne compte guère sur le prince

Lichtenstein. Je sais qu'on croit en Angleterre que M. de Metternich

s'est moqué de nous et qu'il était de moitié avec la Russie pour le

traité de Constantinople du 8 juillet dernier: je persiste à soutenir

qu'il était dupe et non complice, et je voudrais qu'on ne s'y trompât

pas, moins pour l'honneur de mon amour-propre que parce que la partie me

semble différente à jouer, suivant que la bonne intelligence sera réelle

ou apparente entre l'Autriche et la Russie. Frédéric Lamb m'a conté hier,

en détail, la campagne du duc de Leuchtenberg en Belgique, dont je savais

quelque chose par les bruits de ville; pas un mot par le ministère, car

on a la mauvaise habitude de nous tenir toujours les plus mal informés,

entre les diplomates de tous les pays.»

[13] Les trois grandes puissances alliées, l'Autriche, la Prusse

et la Russie, se réunirent plusieurs années de suite, soit à

Téplitz, soit à Münchengraetz, pour y délibérer ensemble sur la

situation de l'Europe. Elles y tombèrent d'accord pour se

garantir, par un nouveau pacte secret, leurs possessions

respectives en Pologne, soit contre une agression venant du

dehors, soit contre un mouvement révolutionnaire intérieur. Elles

s'y occupèrent également des affaires de France et d'Italie, du

travail continuel des sectes et des réfugiés italiens sur le sol

français, qui inspiraient alors de grandes inquiétudes au sujet

de la tranquillité de la Péninsule. On finit par y décider que

les Cabinets d'Autriche, de Prusse et de Russie enverraient

chacun une note séparée au gouvernement du Roi Louis-Philippe,

pour l'engager à surveiller avec plus d'attention les menées

révolutionnaires.

_Valençay, 23 octobre 1833._--La duchesse de Montmorency est toute

fraîche sur Prague, à cause de ce que sa fille aînée lui en a conté.

C'est Charles X qui a été mener ses deux petits-enfants à leur mère, à

Leoben, précisément pour empêcher Mme la duchesse de Berry d'aller à

Prague; il paraît que, de Leoben, elle retournera en Italie. M. le

Dauphin et Mme la Dauphine n'ont pas voulu être du voyage[14].

[14] Louis-Antoine, duc d'Angoulême (1773-1844) fils aîné du Roi

Charles X, avait épousé en 1799, durant l'émigration, sa cousine

Marie-Thérèse-Charlotte, fille du Roi Louis XVI et de la Reine

Marie-Antoinette, dont il n'eut pas d'enfant. Après 1830, le duc

d'Angoulême céda ses droits à son neveu, le duc de Bordeaux

(comte de Chambord), et vécut en simple particulier.

On dit Charles X extrêmement cassé, Mme la Dauphine vieillie, maigrie,

nerveuse, pleurant sur tout et toujours. Certes, quelque force d'âme

qu'elle puisse avoir, ses infortunes ont été d'un genre à briser le cœur

le plus haut et l'esprit le plus mâle: c'est, incontestablement, la

personne la plus poursuivie par le sort que l'histoire puisse offrir.

M. de Blacas est le grand directeur de toute cette petite cour, et le

plus opposé à ce que Mme la duchesse de Berry s'y établisse.

J'ai vu une lettre de M. Thiers, qui dit à propos de son mariage: «Mon

grand moment approche; je suis agité, comme il convient, et j'aime ma

jeune femme, plus qu'il ne convient, à mon âge; j'ai donc bien fait d'en

finir à 35 ans plutôt qu'à 40, car j'en aurais été plus ridicule. Au

surplus, peu m'importe; je sais mettre de côté les fausses hontes. Mais

une chose m'est insupportable, c'est de livrer des êtres qui me sont

chers aux indignités et à la malice du monde. Pour moi, je suis aguerri,

mais je ne m'aguerrirai jamais et j'aurais cependant grand besoin de

m'aguerrir pour les gens que j'aime. Il faut bien que le monde aille son

train; il serait bien sot de vouloir qu'une si grosse machine changeât,

pour soi, son éternelle marche.»

Je désire sincèrement que sa philosophie ne soit pas mise à de trop rudes

épreuves, mais, comme dit le proverbe: «On est puni par où on a péché.»

_Valençay, 3 novembre 1833._--Je ne suis pas peu surprise que le duc de

Broglie n'ait pas écrit une seule fois à M. de Talleyrand; il m'a écrit

trois fois sur des affaires privées, annonçant chaque fois une lettre

pour M. de Talleyrand et cette lettre n'est jamais venue.

Mme Adélaïde a écrit deux fois, très bien, avec des désirs exprimés de

voir M. de Talleyrand retourner à Londres, mais sans interpellation

positive; je crois, cependant, qu'elle et le Roi le désirent bien

davantage que M. de Broglie, et je crois qu'il faut s'en prendre à

quelque intrigue entre lord Granville et lord Palmerston, si le désir du

Roi n'est pas plus nettement exprimé jusqu'à présent.

M. de Talleyrand n'est décidé à rien; il y a tant d'inconvénients réels à

entrer dans le mouvement actif de la politique, mais d'un autre côté, il

y a tant d'inconvénients réels à rester en France, que, lors même que je

voudrais donner un conseil, je ne saurais celui, qu'en conscience, dans

l'intérêt bien entendu de M. de Talleyrand, je devrais lui offrir. Il

est effrayé, et je le suis pour lui, de l'isolement, de l'ennui, de la

langueur de la province ou de la campagne, mais il est convaincu aussi de

l'impossibilité de Paris, où il porterait, aux yeux du public, une

responsabilité politique dont il n'aurait ni l'intérêt, ni le pouvoir. Il

ne se dissimule pas davantage la gravité et la complication des affaires

qu'il retrouverait à Londres, augmentées par la nature des individus avec

lesquels il se trouverait en rapport, des deux côtés de la Manche; enfin,

il comprend à merveille qu'il peut reperdre sur une seule carte tout ce

qu'il a si miraculeusement gagné depuis trois ans.

Il est fort agité de tout ceci, et je le suis pour lui encore plus que

lui-même. C'est bien le cas de répéter, en nous l'appliquant, ce que

disait M. Royer-Collard au mois de juin 1830, en parlant de la lutte

entre le ministère Polignac et la France: «Une fin? sûrement. Une issue?

Je n'en vois pas.»

_Valençay, 10 novembre 1833._--M. de Talleyrand vient de recevoir des

lettres de Broglie et du Roi Léopold. Le premier lui dit que le Roi des

Pays-Bas fait la démarche à Francfort; que la confédération germanique et

le duc de Nassau disent _oui_ à la première sommation; qu'il est certain

que Dedel recevra, d'ici à quinze jours, les instructions nécessaires

pour rentrer activement dans la Conférence; que lui Broglie, ainsi que le

Roi, désirent vivement que M. de Talleyrand soit à cette époque à Paris,

pour y convenir de toutes choses; pour y apprendre, de plus, les détails

de la Conférence de Münchengraetz sur les affaires d'Espagne, et pour

retourner ensuite à Londres.

La lettre du Roi Léopold est pour dire que la Belgique ne veut rien payer

à la Hollande: cette espèce de déclaration est enveloppée de gracieusetés

mielleuses.

_Valençay, 11 novembre 1833._--Voici le sens, à peu près, de la réponse

de M. de Talleyrand au duc de Broglie: «Mon cher Duc, vous avez trop

bonne opinion de ma santé, mais vous aurez toujours raison d'en avoir une

excellente de mon amitié pour vous et de mon dévouement au Roi. Je ne

puis vous en donner une meilleure preuve qu'en tirant, au milieu de

l'hiver, mes quatre-vingt-deux ans, de mon repos et de ma paresse

actuels, pour arriver à Paris le 4 décembre, ce que je vous promets.

Quant à aller à Londres, je n'en vois pas trop la nécessité: je suis bien

vieux, tout autre y fera maintenant aussi bien, si ce n'est mieux que

moi.

Chronique de 1831 à 1862, Tome 1 (de 4) · 第 1 / 32 段