toujours paru absurde, dit-il dans une lettre à M. de Florian (25
février 1771), de vouloir inculper un pair du royaume, quand le roi,
dans son conseil, a déclaré que ce pair n'a rien fait que par ses
ordres et a très bien servi. C'est, au fond, vouloir faire le procès
au roi lui-même; c'est, de plus, se déclarer juge et partie: c'est
manquer, ce me semble, à tous les devoirs.»]
[Note 247: Ce lit de justice fut tenu le 7 septembre 1770. Le roi y
défendoit au parlement de se servir des termes d'_unité_,
d'_indivisibilité_ et de _classes_, d'envoyer, aux tribunaux des
provinces, d'autres mémoires que ceux qui auroient été spécifiés par
les ordonnances, de cesser le service, sinon dans les cas prévus par
les mêmes ordonnances, de donner des démissions en corps, et de rendre
des arrêts pour retarder l'enregistrement.]
[Note 248: C'étoit sans doute le dernier degré d'avilissement où
pouvoit tomber Louis XV, que d'être joué par les agents de ses
débauches, au point de recevoir pour favorite, et comme une conquête
qui n'étoit pas à dédaigner même pour un roi, une malheureuse
créature, tirée des plus infâmes repaires de la prostitution; mais il
n'en est pas moins curieux de voir son premier ministre, faire le
délicat avec la comtesse Du Barry, ayant été si long-temps le valet de
la marquise de Pompadour: l'une valoit au moins l'autre; et même s'il
falloit désigner la moins méprisable des deux, la prostituée auroit
notre voix.]
Ce succès sembloit aussi grand qu'inespéré: on étoit ivre de joie à
Versailles; on y portoit aux nues ce chancelier «qui, disoient
hautement les courtisans, avoit retiré le sceptre du greffe du
parlement, pour le remettre entre les mains du monarque.» Insensés qui
s'arrêtoient à la superficie du mal, parce qu'ils étoient incapables
d'en sonder la profondeur! Tandis qu'ils se réjouissoient ainsi de la
victoire que venoit de remporter le ministérialisme, le ministre
disgracié triomphoit dans sa retraite, où il s'étoit rendu avec un
appareil insultant pour son maître, où bientôt se donnèrent
rendez-vous tous les mécontents; et la révolte, si long-temps
concentrée dans le parlement, éclata partout. On n'avoit point encore
vu autant d'exaspération dans les esprits, de violence dans les
murmures, de licence dans les discours et dans les écrits; il ne
s'étoit point encore élevé tant de clameurs contre le pouvoir, il
n'avoit point encore été en butte à tant d'injures et de sarcasmes. Il
s'éleva, de la France entière, un cri en faveur des parlements: nobles
et plébéiens, quoique leurs intérêts fussent si différents, sembloient
animés de la même fureur; on se soumettoit en frémissant, et ainsi se
manifestoit, de toutes parts, cette opposition anarchique que le
parlement avoit créée et fomentée, et qui alloit être, avant peu,
livrée à d'autres chefs dont il n'étoit, depuis près d'un demi-siècle,
que l'aveugle instrument. Un écrivain, à qui cette époque de délire a
fait un nom, l'abbé de Mably, publia, au milieu de l'effervescence
nationale, un livre dans lequel il traçoit le plan d'une révolution,
et ce plan est précisément celui qui, depuis, a été exécuté; mais le
moment n'étoit pas encore venu. Telle étoit alors la puissance des
libellistes, que, ne se sentant pas assez forte pour les atteindre et
les punir, la cour, plus d'une fois, composa avec eux; et pour
quelques-uns qu'elle avoit achetés, en fit naître mille autres qui
espéroient se vendre, ou qui étoient sûrs de pouvoir la braver
impunément[249]. On vit ce même Malesherbes, que nous ne nommons
encore qu'à regret, et qui, sans doute, n'étoit pas un ennemi du
trône, adresser à son souverain, sur l'exil du parlement, des
remontrances que Voltaire lui-même jugea _trop dures_, et lui parler
de la convocation des états-généraux, «comme d'une mesure réclamée par
la justice et la nécessité;» tant étoit grand l'esprit de vertige dont
tous, et même les plus fidèles, étoient alors possédés.
[Note 249: C'est alors que parurent les _Nouvelles à la main_,
libelles qui circuloient aussi librement que les feuilles périodiques
autorisées, et où l'on déversoit la haine et le mépris sur le roi, sur
les ministres, sur la nouvelle magistrature. Il y eut même des
placards régicides affichés dans les places publiques de Paris.]
Cependant, ce même pouvoir qui s'étoit ranimé un moment pour abattre
l'opposition parlementaire, quel profit tiroit-il de ce qu'il avoit
fait? Il se rioit en quelque sorte de cette opposition plus terrible
qui le débordoit de toutes parts, et la dédaignoit parce qu'elle se
présentoit à lui, sans dessein arrêté et sans point de ralliement. Ce
chancelier tant vanté, quelle suite donnoit-il à un grand dessein si
vigoureusement exécuté? Il faisoit du cabinet d'une prostituée, le
rendez-vous du travail avec le roi; et c'étoit là, qu'entouré des
personnages ineptes et corrompus[250] qui formèrent le dernier
ministère de ce déplorable règne, il travailloit avec eux à isoler
encore davantage le pouvoir, à accroître, s'il étoit possible, ce
mélange prodigieux d'impuissance et de despotisme dont il étoit
composé. Comme si le parlement lui eût légué sa haine contre les
Jésuites, ce ministère redoubloit alors d'instances auprès de Clément
XIV, pour qu'il prononçât enfin la sentence fatale de leur
suppression; et continuoit, sous l'influence du parti philosophique,
d'exécuter le plan, conçu quelques années auparavant, d'une extinction
graduelle des ordres religieux[251], qui formoient, avec le
Saint-Siége, comme un dernier lien qu'il falloit briser, afin de
n'avoir plus en France qu'un clergé séculier, tout entier sous le joug
des _libertés gallicanes_. Un système fiscal, le plus machiavélique
qu'on eût jusqu'alors imaginé, creusoit, dans les finances, de
nouveaux abîmes où se préparoient, sinon les causes premières de la
révolution, du moins celles qui devoient la faire éclater; enfin la
politique extérieure de la France, subordonnée aux petites vues et aux
petits intérêts de ses agents diplomatiques, achevoit de perdre ce qui
lui restoit d'influence et de dignité; et le partage de la Pologne, le
dernier des brigandages européens qu'ait produit ce système
d'équilibre ou plutôt de massacres et de spoliations, que l'on nomme
la paix de Westphalie, put se faire impunément sous ses yeux, sans
qu'elle y mît le moindre obstacle, sans que ce funeste ministère eût
même la pensée d'y intervenir. Tels étoient les hommes qui avoient
renversé le parlement: telles furent leurs oeuvres; telles étoient les
idées qu'ils s'étoient faites du pouvoir. Ils avoient, comme tant
d'autres, la prétention de s'y perpétuer: la mort subite et imprévue
de Louis XV renversa leurs projets[252].
[Note 250: Le duc d'Aiguillon, l'abbé Terray, etc.]
[Note 251: Cette conspiration contre les ordres monastiques avoit pris
naissance, en 1766, au sein d'une commission d'évêques et de
magistrats, créée, au contraire, pour les revivifier, en ramenant un
grand nombre d'entre eux, du relâchement où ils étoient tombés à la
pureté de la règle primitive. L'archevêque de Toulouse, Brienne, qui
joua depuis un rôle si honteux et si funeste dans le ministère de
Louis XVI, étoit membre de cette commission; et ce fut lui qui fit
prévaloir, dans cette commission, le système d'extinction graduelle.]
[Note 252: Louis XV mourut le 10 mai 1774, dans de grands sentiments
de piété et de repentir.]
À cette mort se termineront nos récits: le tableau du règne de Louis XVI
et de la révolution, époque la plus remarquable des annales du monde,
depuis la venue de celui qui en a renouvelé la face, n'est point entré
dans le plan que nous nous sommes tracé, et qu'autant qu'il est en nous,
nous avons rempli, de montrer comment la monarchie françoise s'est
formée, fortifiée, agrandie; et par quelles causes, d'abord presque
insensibles, ensuite et par degrés plus actives, puis vers la fin,
palpables pour ainsi dire, elle a commencé à décliner, pour se
précipiter, après quatorze siècles d'existence, et tomber de cette chute
épouvantable, dont il reste encore tant de victimes et tant de témoins.
Sous un monarque jeune et sans expérience, doué de beaucoup de vertus,
mais de ces vertus privées, qui, dans des circonstances difficiles, ne
suffisent pas pour bien jouer le rôle de roi, la philosophie, pénétrant
déjà de toutes parts le corps social, continua tranquillement son oeuvre
si avancée; et, chose aussi horrible qu'étrange, tandis qu'achevant de
corrompre le pouvoir et de lui apprendre à ne chercher qu'en lui-même
son droit et sa règle, elle l'affermissoit de jour en jour davantage
dans les théories de son absurde et intolérable despotisme, ses
doctrines, à la fois égoïstes et licencieuses, poussoient, en sens
contraire, la multitude qu'elle avoit pervertie, et l'enivroient, de
jour en jour davantage de révolte et d'anarchie. Au reste, la
conspiration contre l'autorité spirituelle étoit devenue européenne:
elle avoit à sa tête un empereur, que l'on peut compter au nombre des
hommes les plus dépourvus de sens qui aient jamais porté le
sceptre[253], et à un tel point qu'il sut rendre ridicule en lui un
fanatisme anti-religieux qui, dans tout autre, n'eût été que révoltant.
Tandis qu'il désoloit, comme à plaisir, l'Église, dans ses vastes états,
par des innovations extravagantes et des usurpations sacriléges; sous
son influence active et puissante, le conciliabule de Pistoie
introduisoit les maximes gallicanes jusqu'aux portes de Rome; et le
ministérialisme, non moins puissant à Naples qu'en Toscane, entroit, à
son tour, dans les voies qu'il avoit ouvertes. Or, il est remarquable
qu'en Allemagne comme en Italie, et de même qu'en France, c'étoient
surtout les ordres monastiques dont on poursuivoit la destruction avec
le plus d'acharnement, comme si l'on eût voulu faire du pape un roi sans
armée, pour ensuite le renverser plus facilement de son trône.
Cependant, tandis qu'elle portoit ainsi la sape jusques dans les
fondements de la religion du Christ, l'incrédulité se faisoit à
elle-même une religion dans l'_illuminisme_; et attirant ainsi à ses
doctrines ce qu'il y avoit de plus corrompu, depuis les classes les plus
élevées de la société jusqu'aux plus obscures, cachoit d'horribles
projets sous d'exécrables mystères; et dans ses divers degrés
d'initiation, traçoit à ses adeptes, suivant qu'ils les pouvoient
supporter, leurs règles de conduite et leurs articles de foi. Enfin, les
temps marqués, où les hommes devoient chercher à résoudre le problème de
la société SANS DIEU, étant arrivés, et Dieu s'étant retiré pour les
laisser faire, le parlement de Paris (car la France avoit été marquée
par la Providence, pour être le principal théâtre de ce prodigieux
événement), honorablement rappelé de son exil, afin qu'il trouvât dans
ce dernier triomphe son dernier châtiment, essaya vainement de se
replacer à la tête d'une opposition qui ne le connoissoit plus, et,
devenue trop forte, pendant son absence, pour consentir à rentrer dans
le cercle de ses prétentions gothiques, et de ses traditions à la fois
séditieuses et monarchiques. Ce fut, au contraire, cette opposition qui
fit du parlement l'instrument aveugle de ses vastes desseins. Ce fut au
moyen des mutineries nouvelles de ces gens de robe, si puissamment
aidées du désordre des finances et de l'ineptie tracassière des
ministres, qu'elle obtint les ÉTATS-GÉNÉRAUX, et avec eux le centre
d'action dont elle avoit besoin. Alors, puissamment favorisée par le
perfectionnement extraordinaire qu'avoit acquis, à Paris et dans les
provinces, la partie _matérielle_ de la société, la RÉVOLUTION commença.
[Note 253: Joseph II.]
QUARTIER
SAINT-GERMAIN-DES-PRÉS.
Sous le règne de Louis XIII, ce quartier ne s'étendoit guère au-delà
de la rue du Bac, et même la partie de cette rue, située devant
l'église de Saint-Thomas-d'Aquin (l'ancien couvent des Jacobins
réformés) n'avoit point encore été élevée. La cour de France, devenue,
sous Louis XIV, plus nombreuse et plus brillante qu'elle n'avoit
jamais été, sembla choisir de préférence le vaste terrain que lui
offroit cette extrémité de Paris, pour y bâtir ces demeures
magnifiques, qui en ont fait, en moins d'un siècle, la partie la plus
considérable et la plus belle de cette capitale; et l'on ne cessa pas
d'y construire de nouveaux édifices, de l'embellir de nouveaux
monuments, sous Louis XV et sous Louis XVI, jusqu'au moment de la
révolution[254].
[Note 254: _Voyez_ pl. 189 et 190.]
L'HÔTEL DES MONNOIES.
La fabrication des monnoies, ainsi que l'emploi des matières d'or et
d'argent, sont d'une telle importance, que, de tous temps, les
souverains ont eu des officiers particuliers, chargés de veiller sur
toutes les opérations qui pouvoient y avoir rapport. Les Romains
avoient des _triumvirs monétaires_ qui, sous Constantin, furent
remplacés par un intendant des finances, ayant aussi l'intendance des
monnoies, et la juridiction suprême sur tout ce qui tenoit à leur
fabrication. Nous trouvons que nos rois de la première race suivirent,
de tous points, cette forme d'administration, telle qu'elle étoit
pratiquée dans les Gaules, lorsqu'ils les envahirent, avec cette
différence seulement que, pour l'activité du service, ils remplacèrent
l'intendant par plusieurs officiers, nommés d'abord _généraux des
monnoies_, ensuite _maîtres des monnoies_, _magistri monetæ_. Sous ces
grands officiers, étoient des maîtres particuliers qui dirigeoient les
chambres des monnoies, établies dans les principales villes. Sous le
règne de Charlemagne, on battoit monnoie dans plusieurs villes de son
vaste empire[255]; et au temps de Charles-le-Chauve, la France seule
comptoit déjà neuf hôtels des Monnoies, y compris celui du
Palais.[256]
[Note 255: _Car. Calv. Cap._, tit. 36, c. 12.]
[Note 256: _Cap. Lud. Pii._, an. 23, c. 18.]
Le nombre des généraux ou maîtres des monnoies a beaucoup varié. Il
n'y en eut d'abord que trois, et alors ils furent unis et incorporés
aux maîtres des comptes et aux trésoriers des finances, qui n'étoient
également que trois, dans chacune de ces deux juridictions; et ces
neuf officiers furent placés dans le palais à Paris, au lieu qu'occupe
encore aujourd'hui la chambre des comptes. Les généraux des monnoies
avoient, dans cette enceinte, une chambre particulière, dans laquelle
ils s'assembloient, pour ce qui concernoit le fait de leur
juridiction.
Ces trois corps ayant été augmentés sous Charles V, cette circonstance
amena leur séparation, qui fut faite vers 1358. Alors la chambre des
monnoies fut placée au-dessus du bureau de la chambre des comptes; et
ce tribunal y tint ses séances jusqu'en 1686, qu'il fut transféré au
pavillon neuf du palais, du côté de la place Dauphine, où, depuis
cette époque jusqu'à celle de la révolution, il a toujours été
établi.
Les généraux des monnoies étoient alors au nombre de huit; ils furent
ensuite successivement maintenus ainsi, ou diminués par les
successeurs de Charles V jusqu'à François Ier, qui porta jusqu'à onze
le nombre de ces officiers, un président et dix conseillers[257].
[Note 257: Jusqu'au règne de ce prince, on trouve encore des seigneurs
qui avoient le droit de battre monnoie: ce fut lui qui acheva de
l'abolir entièrement. Ses prédécesseurs, depuis Philippe-le-Bel,
n'avoient pas cessé de le restreindre; mais lors même que ce droit
étoit dans toute sa vigueur, le roi connoissoit seul, par ses
officiers, des contestations qu'il faisoit naître; et les officiers,
que les seigneurs nommoient pour leurs monnoies, devoient être agréés
par le souverain, et reçus par les généraux.]
Au mois de janvier 1551, la chambre des monnoies fut érigée en cour et
juridiction souveraine et supérieure, comme étoient les cours du
parlement, pour juger par arrêt, et en dernier ressort, toutes
matières tant civiles que criminelles, dont les généraux avoient
auparavant connu ou dû connoître. Il y eut encore, à cette époque et
depuis, plusieurs créations et suppressions dont le détail deviendroit
fastidieux: il nous suffira de dire qu'en 1789, on comptoit, dans
cette cour, un premier président, huit autres présidents, deux
chevaliers d'honneur, trente-cinq conseillers, tous officiers de robe
longue, deux avocats généraux, un procureur général et deux
substituts, un greffier en chef, deux commis du greffe, un receveur
des amendes et épices, un huissier en chef, et seize huissiers, etc.,
etc.
Cette cour, suivant sa création, avoit le droit de connoître, en toute
souveraineté, du travail des monnoies, des fautes, malversations et
abus commis par les maîtres-gardes, tailleurs, essayeurs, monnoyeurs,
ajusteurs, changeurs etc., et autres faisant des monnoies,
circonstances ou dépendances d'icelles, ou travaillant et employant
les matières d'or, d'argent, en ce qui concernoit leurs charges,
métiers, etc. Elle connoissoit également par prévention, et en
concurrence avec les baillis, sénéchaux et autres juges, des faux
monnoyeurs, rogneurs, altérateurs des monnoies, et généralement de
tous ceux qui transgressoient les ordonnances sur le fait des
monnoies, tant françoises qu'étrangères[258].
[Note 258: On gardoit, dans cette cour, tous les poids originaux de
France, sur lesquels ceux de toutes les villes du royaume devoient
être étalonnés. Elle commettoit, tous les ans, un commissaire, chargé
de faire marquer, en sa présence, tous les poids publics, au poinçon
du roi.]
La cour des monnoies jouissoit des droits de _committimus_, de
franc-salé, et autres droits attachés aux cours souveraines. Elle
avait rang, dans les cérémonies publiques, immédiatement après la
cour des aides; ses présidents portoient la robe de velours noir;
celle des conseillers étoit seulement de satin.
Nous venons de dire que, sous les premières races, on battoit monnoie
dans le palais de nos rois. Sous la troisième, on ne sait pas
précisément, quand et dans quel endroit, fut construit le premier
bâtiment affecté à cet usage. On a vu que saint Louis avoit établi les
religieux de Sainte-Croix de la Bretonnerie dans une maison où l'on
avoit frappé la monnoie[259]. Le nom de _Vieille Monnoie_, que porte
une rue du quartier de Saint-Jacques de la Boucherie, semble annoncer
qu'anciennement elle y avoit été placée. L'hôtel des Monnoies fut
établi, pendant long-temps, dans la rue qui en porte encore le nom, et
qui est située entre celle du Roule et la place des trois Maries; mais
on ignore également dans quel temps il y fut transféré. Les anciens
bâtimens, qui subsistoient encore vers la fin du siècle dernier,
annonçoient le règne de saint Louis ou celui de Philippe-le-Hardi.
Sous Henri II, le moulin de la monnoie étoit placé sur la rivière,
presque vis-à-vis l'endroit où est aujourd'hui la rue de Harlai. On a
aussi frappé des espèces dans la rue du Mouton, à l'hôtel de Nesle, et
dans d'autres endroits. Louis XIII transporta la monnoie aux galeries
du Louvre, dans les salles où depuis fut établie celle des médailles;
et il y a grande apparence que l'intention de ce prince étoit de l'y
fixer pour toujours, puisqu'il disposa du jardin de l'ancien hôtel en
faveur d'un particulier[260]. Cependant la monnoie fut de nouveau
transférée dans ce local, lequel avoit son entrée principale dans la
rue qui porte son nom, et une autre très étroite dans la rue
Thibautodé; elle y resta jusqu'à ce qu'on eût achevé le monument qui
lui étoit destiné[261].
[Note 259: _Voyez_ t. 2, 2e partie, p. 985.]
[Note 260: JAILLOT, _Quartier du Louvre_, p. 50.]
[Note 261: Alors l'ancien édifice fut démoli, et sur son emplacement,
on perça les deux rues _Neuve-Boucher_ et _Étienne_.]
Ce fut le dépérissement sensible de ces vieilles constructions qui
détermina M. de Laverdy, alors ministre des finances, à faire bâtir un
nouvel hôtel des Monnoies. Il choisit, à cet effet, un emplacement
d'un bel aspect, mais qui du reste n'étoit rien moins que favorable,
dans sa disposition, à la construction d'un semblable monument,
l'ancien hôtel de Conti. La première pierre de l'édifice fut posée en
1771, par M. l'abbé Terray, contrôleur général; et le monument s'éleva
sous la direction de M. Antoine, habile architecte, dont le ministre
avoit adopté les dessins.
Destiné à contenir une foule d'objets d'une nature différente, tels
qu'une école et un cabinet de minéralogie, une grande administration,
de vastes ateliers, une forte manipulation de métaux, une immense
réunion d'ouvriers, cet hôtel présentoit à l'architecte de nombreuses
difficultés; et il ne sembloit pas aisé de bien déterminer le genre de
décoration propre à un semblable monument; car s'il ne devoit avoir ni
l'aspect pompeux d'un arc de triomphe, ni l'élégance magnifique et
recherchée d'un palais, destiné cependant à donner une grande idée de
la richesse nationale, il ne pouvoit être traité dans le style sévère
d'un simple monument d'utilité publique. L'architecte a résolu ce
problème avec une habileté et un succès qui ne laissent rien à
désirer.
Il sut profiter, avec beaucoup d'art, des deux faces que pouvoit
offrir le monument, pour les accorder avec la nature des objets qu'il
devoit renfermer, et combiner sa distribution intérieure avec l'effet
extérieur de la décoration. Les ateliers furent rejetés sur la rue
Guénégaud; les pièces d'apparat et l'entrée principale se
développèrent sur le quai de Conti. Il décora cette dernière façade
d'une ordonnance d'Architecture et de figures allégoriques, tandis
qu'il adoptoit, pour les bâtiments secondaires, un style plus ferme,
qui, pour être privé de la présence des ordres, n'en a pas moins le
genre de beauté et le caractère qui lui sont propres. Il y joignit la
précaution essentielle d'isoler des autres bâtiments celui où l'on
frappe la monnoie, pour leur éviter l'ébranlement et la secousse des
balanciers[262].
[Note 262: On a reproché à M. Antoine, et beaucoup de gens lui
reprochent encore, d'avoir aligné le bâtiment principal avec l'un des
pavillons du collége des Quatre-Nations, trop avancé sur le quai, et
dont on annonce toujours la prochaine démolition; mais si l'on
considère avec attention la forme et le peu d'étendue du terrain
qu'occupe l'hôtel des Monnoies, on reconnoîtra qu'il offre une espèce
de triangle très irrégulier; que pour donner à cet endroit du quai une
largeur telle qu'on l'eût désirée, il eût fallu rentrer parallèlement
ce bâtiment d'une grande partie de son épaisseur (car en ne le
rentrant que du côté des Quatre-Nations, l'angle que forme le quai
avec la rue Guénégaud devenoit encore plus aigu, et eût été
insupportable dans la distribution comme dans l'élévation); enfin que
l'un et l'autre eussent fait perdre une quantité considérable d'un
terrain précieux sur cette face, et qu'il n'en seroit pas resté assez
pour les besoins du monument. (LEGRAND.)]
Cet édifice ne présente que deux faces d'un triangle, ayant chacune
environ soixante toises. Il est divisé en trois grandes cours et
plusieurs autres moins considérables, toutes entourées de bâtiments.
Le principal corps de logis, ayant face sur le quai, renferme un
superbe vestibule, orné de vingt-quatre colonnes doriques, un bel
escalier que décorent également seize colonnes ioniques, un immense et
précieux cabinet de minéralogie, plusieurs cabinets de machines, des
salles pour l'administration et de vastes logements.
Au fond de la grande cour, entourée de galeries, est la salle des
balanciers; celle d'au-dessus est occupée par les ajusteurs. Elles ont
chacune soixante-deux pieds de longueur sur trente-neuf de largeur; à
côté est une chapelle dont on a fait depuis une pièce de travail. Le
surplus des bâtiments se compose d'ateliers et autres dépendances.
La décoration de la façade principale présente un avant-corps de six
colonnes ioniques, élevées sur un soubassement de cinq arcades, orné
de refends; un grand entablement, avec consoles et modillons, couronne
l'édifice dans toute sa longueur. L'avant-corps est surmonté d'un
attique, au devant duquel sont six figures isolées. Ces figures
exécutées par Pigale, Mouchy et Le Comte, représentent la Loi, la
Prudence, la Force, le Commerce, l'Abondance et la Paix[263].
[Note 263: _Voyez_ pl. 191.]