[Note 246: Voltaire lui-même en fut choqué au dernier point. «Il m'a

toujours paru absurde, dit-il dans une lettre à M. de Florian (25

février 1771), de vouloir inculper un pair du royaume, quand le roi,

dans son conseil, a déclaré que ce pair n'a rien fait que par ses

ordres et a très bien servi. C'est, au fond, vouloir faire le procès

au roi lui-même; c'est, de plus, se déclarer juge et partie: c'est

manquer, ce me semble, à tous les devoirs.»]

[Note 247: Ce lit de justice fut tenu le 7 septembre 1770. Le roi y

défendoit au parlement de se servir des termes d'_unité_,

d'_indivisibilité_ et de _classes_, d'envoyer, aux tribunaux des

provinces, d'autres mémoires que ceux qui auroient été spécifiés par

les ordonnances, de cesser le service, sinon dans les cas prévus par

les mêmes ordonnances, de donner des démissions en corps, et de rendre

des arrêts pour retarder l'enregistrement.]

[Note 248: C'étoit sans doute le dernier degré d'avilissement où

pouvoit tomber Louis XV, que d'être joué par les agents de ses

débauches, au point de recevoir pour favorite, et comme une conquête

qui n'étoit pas à dédaigner même pour un roi, une malheureuse

créature, tirée des plus infâmes repaires de la prostitution; mais il

n'en est pas moins curieux de voir son premier ministre, faire le

délicat avec la comtesse Du Barry, ayant été si long-temps le valet de

la marquise de Pompadour: l'une valoit au moins l'autre; et même s'il

falloit désigner la moins méprisable des deux, la prostituée auroit

notre voix.]

Ce succès sembloit aussi grand qu'inespéré: on étoit ivre de joie à

Versailles; on y portoit aux nues ce chancelier «qui, disoient

hautement les courtisans, avoit retiré le sceptre du greffe du

parlement, pour le remettre entre les mains du monarque.» Insensés qui

s'arrêtoient à la superficie du mal, parce qu'ils étoient incapables

d'en sonder la profondeur! Tandis qu'ils se réjouissoient ainsi de la

victoire que venoit de remporter le ministérialisme, le ministre

disgracié triomphoit dans sa retraite, où il s'étoit rendu avec un

appareil insultant pour son maître, où bientôt se donnèrent

rendez-vous tous les mécontents; et la révolte, si long-temps

concentrée dans le parlement, éclata partout. On n'avoit point encore

vu autant d'exaspération dans les esprits, de violence dans les

murmures, de licence dans les discours et dans les écrits; il ne

s'étoit point encore élevé tant de clameurs contre le pouvoir, il

n'avoit point encore été en butte à tant d'injures et de sarcasmes. Il

s'éleva, de la France entière, un cri en faveur des parlements: nobles

et plébéiens, quoique leurs intérêts fussent si différents, sembloient

animés de la même fureur; on se soumettoit en frémissant, et ainsi se

manifestoit, de toutes parts, cette opposition anarchique que le

parlement avoit créée et fomentée, et qui alloit être, avant peu,

livrée à d'autres chefs dont il n'étoit, depuis près d'un demi-siècle,

que l'aveugle instrument. Un écrivain, à qui cette époque de délire a

fait un nom, l'abbé de Mably, publia, au milieu de l'effervescence

nationale, un livre dans lequel il traçoit le plan d'une révolution,

et ce plan est précisément celui qui, depuis, a été exécuté; mais le

moment n'étoit pas encore venu. Telle étoit alors la puissance des

libellistes, que, ne se sentant pas assez forte pour les atteindre et

les punir, la cour, plus d'une fois, composa avec eux; et pour

quelques-uns qu'elle avoit achetés, en fit naître mille autres qui

espéroient se vendre, ou qui étoient sûrs de pouvoir la braver

impunément[249]. On vit ce même Malesherbes, que nous ne nommons

encore qu'à regret, et qui, sans doute, n'étoit pas un ennemi du

trône, adresser à son souverain, sur l'exil du parlement, des

remontrances que Voltaire lui-même jugea _trop dures_, et lui parler

de la convocation des états-généraux, «comme d'une mesure réclamée par

la justice et la nécessité;» tant étoit grand l'esprit de vertige dont

tous, et même les plus fidèles, étoient alors possédés.

[Note 249: C'est alors que parurent les _Nouvelles à la main_,

libelles qui circuloient aussi librement que les feuilles périodiques

autorisées, et où l'on déversoit la haine et le mépris sur le roi, sur

les ministres, sur la nouvelle magistrature. Il y eut même des

placards régicides affichés dans les places publiques de Paris.]

Cependant, ce même pouvoir qui s'étoit ranimé un moment pour abattre

l'opposition parlementaire, quel profit tiroit-il de ce qu'il avoit

fait? Il se rioit en quelque sorte de cette opposition plus terrible

qui le débordoit de toutes parts, et la dédaignoit parce qu'elle se

présentoit à lui, sans dessein arrêté et sans point de ralliement. Ce

chancelier tant vanté, quelle suite donnoit-il à un grand dessein si

vigoureusement exécuté? Il faisoit du cabinet d'une prostituée, le

rendez-vous du travail avec le roi; et c'étoit là, qu'entouré des

personnages ineptes et corrompus[250] qui formèrent le dernier

ministère de ce déplorable règne, il travailloit avec eux à isoler

encore davantage le pouvoir, à accroître, s'il étoit possible, ce

mélange prodigieux d'impuissance et de despotisme dont il étoit

composé. Comme si le parlement lui eût légué sa haine contre les

Jésuites, ce ministère redoubloit alors d'instances auprès de Clément

XIV, pour qu'il prononçât enfin la sentence fatale de leur

suppression; et continuoit, sous l'influence du parti philosophique,

d'exécuter le plan, conçu quelques années auparavant, d'une extinction

graduelle des ordres religieux[251], qui formoient, avec le

Saint-Siége, comme un dernier lien qu'il falloit briser, afin de

n'avoir plus en France qu'un clergé séculier, tout entier sous le joug

des _libertés gallicanes_. Un système fiscal, le plus machiavélique

qu'on eût jusqu'alors imaginé, creusoit, dans les finances, de

nouveaux abîmes où se préparoient, sinon les causes premières de la

révolution, du moins celles qui devoient la faire éclater; enfin la

politique extérieure de la France, subordonnée aux petites vues et aux

petits intérêts de ses agents diplomatiques, achevoit de perdre ce qui

lui restoit d'influence et de dignité; et le partage de la Pologne, le

dernier des brigandages européens qu'ait produit ce système

d'équilibre ou plutôt de massacres et de spoliations, que l'on nomme

la paix de Westphalie, put se faire impunément sous ses yeux, sans

qu'elle y mît le moindre obstacle, sans que ce funeste ministère eût

même la pensée d'y intervenir. Tels étoient les hommes qui avoient

renversé le parlement: telles furent leurs oeuvres; telles étoient les

idées qu'ils s'étoient faites du pouvoir. Ils avoient, comme tant

d'autres, la prétention de s'y perpétuer: la mort subite et imprévue

de Louis XV renversa leurs projets[252].

[Note 250: Le duc d'Aiguillon, l'abbé Terray, etc.]

[Note 251: Cette conspiration contre les ordres monastiques avoit pris

naissance, en 1766, au sein d'une commission d'évêques et de

magistrats, créée, au contraire, pour les revivifier, en ramenant un

grand nombre d'entre eux, du relâchement où ils étoient tombés à la

pureté de la règle primitive. L'archevêque de Toulouse, Brienne, qui

joua depuis un rôle si honteux et si funeste dans le ministère de

Louis XVI, étoit membre de cette commission; et ce fut lui qui fit

prévaloir, dans cette commission, le système d'extinction graduelle.]

[Note 252: Louis XV mourut le 10 mai 1774, dans de grands sentiments

de piété et de repentir.]

À cette mort se termineront nos récits: le tableau du règne de Louis XVI

et de la révolution, époque la plus remarquable des annales du monde,

depuis la venue de celui qui en a renouvelé la face, n'est point entré

dans le plan que nous nous sommes tracé, et qu'autant qu'il est en nous,

nous avons rempli, de montrer comment la monarchie françoise s'est

formée, fortifiée, agrandie; et par quelles causes, d'abord presque

insensibles, ensuite et par degrés plus actives, puis vers la fin,

palpables pour ainsi dire, elle a commencé à décliner, pour se

précipiter, après quatorze siècles d'existence, et tomber de cette chute

épouvantable, dont il reste encore tant de victimes et tant de témoins.

Sous un monarque jeune et sans expérience, doué de beaucoup de vertus,

mais de ces vertus privées, qui, dans des circonstances difficiles, ne

suffisent pas pour bien jouer le rôle de roi, la philosophie, pénétrant

déjà de toutes parts le corps social, continua tranquillement son oeuvre

si avancée; et, chose aussi horrible qu'étrange, tandis qu'achevant de

corrompre le pouvoir et de lui apprendre à ne chercher qu'en lui-même

son droit et sa règle, elle l'affermissoit de jour en jour davantage

dans les théories de son absurde et intolérable despotisme, ses

doctrines, à la fois égoïstes et licencieuses, poussoient, en sens

contraire, la multitude qu'elle avoit pervertie, et l'enivroient, de

jour en jour davantage de révolte et d'anarchie. Au reste, la

conspiration contre l'autorité spirituelle étoit devenue européenne:

elle avoit à sa tête un empereur, que l'on peut compter au nombre des

hommes les plus dépourvus de sens qui aient jamais porté le

sceptre[253], et à un tel point qu'il sut rendre ridicule en lui un

fanatisme anti-religieux qui, dans tout autre, n'eût été que révoltant.

Tandis qu'il désoloit, comme à plaisir, l'Église, dans ses vastes états,

par des innovations extravagantes et des usurpations sacriléges; sous

son influence active et puissante, le conciliabule de Pistoie

introduisoit les maximes gallicanes jusqu'aux portes de Rome; et le

ministérialisme, non moins puissant à Naples qu'en Toscane, entroit, à

son tour, dans les voies qu'il avoit ouvertes. Or, il est remarquable

qu'en Allemagne comme en Italie, et de même qu'en France, c'étoient

surtout les ordres monastiques dont on poursuivoit la destruction avec

le plus d'acharnement, comme si l'on eût voulu faire du pape un roi sans

armée, pour ensuite le renverser plus facilement de son trône.

Cependant, tandis qu'elle portoit ainsi la sape jusques dans les

fondements de la religion du Christ, l'incrédulité se faisoit à

elle-même une religion dans l'_illuminisme_; et attirant ainsi à ses

doctrines ce qu'il y avoit de plus corrompu, depuis les classes les plus

élevées de la société jusqu'aux plus obscures, cachoit d'horribles

projets sous d'exécrables mystères; et dans ses divers degrés

d'initiation, traçoit à ses adeptes, suivant qu'ils les pouvoient

supporter, leurs règles de conduite et leurs articles de foi. Enfin, les

temps marqués, où les hommes devoient chercher à résoudre le problème de

la société SANS DIEU, étant arrivés, et Dieu s'étant retiré pour les

laisser faire, le parlement de Paris (car la France avoit été marquée

par la Providence, pour être le principal théâtre de ce prodigieux

événement), honorablement rappelé de son exil, afin qu'il trouvât dans

ce dernier triomphe son dernier châtiment, essaya vainement de se

replacer à la tête d'une opposition qui ne le connoissoit plus, et,

devenue trop forte, pendant son absence, pour consentir à rentrer dans

le cercle de ses prétentions gothiques, et de ses traditions à la fois

séditieuses et monarchiques. Ce fut, au contraire, cette opposition qui

fit du parlement l'instrument aveugle de ses vastes desseins. Ce fut au

moyen des mutineries nouvelles de ces gens de robe, si puissamment

aidées du désordre des finances et de l'ineptie tracassière des

ministres, qu'elle obtint les ÉTATS-GÉNÉRAUX, et avec eux le centre

d'action dont elle avoit besoin. Alors, puissamment favorisée par le

perfectionnement extraordinaire qu'avoit acquis, à Paris et dans les

provinces, la partie _matérielle_ de la société, la RÉVOLUTION commença.

[Note 253: Joseph II.]

QUARTIER

SAINT-GERMAIN-DES-PRÉS.

Sous le règne de Louis XIII, ce quartier ne s'étendoit guère au-delà

de la rue du Bac, et même la partie de cette rue, située devant

l'église de Saint-Thomas-d'Aquin (l'ancien couvent des Jacobins

réformés) n'avoit point encore été élevée. La cour de France, devenue,

sous Louis XIV, plus nombreuse et plus brillante qu'elle n'avoit

jamais été, sembla choisir de préférence le vaste terrain que lui

offroit cette extrémité de Paris, pour y bâtir ces demeures

magnifiques, qui en ont fait, en moins d'un siècle, la partie la plus

considérable et la plus belle de cette capitale; et l'on ne cessa pas

d'y construire de nouveaux édifices, de l'embellir de nouveaux

monuments, sous Louis XV et sous Louis XVI, jusqu'au moment de la

révolution[254].

[Note 254: _Voyez_ pl. 189 et 190.]

L'HÔTEL DES MONNOIES.

La fabrication des monnoies, ainsi que l'emploi des matières d'or et

d'argent, sont d'une telle importance, que, de tous temps, les

souverains ont eu des officiers particuliers, chargés de veiller sur

toutes les opérations qui pouvoient y avoir rapport. Les Romains

avoient des _triumvirs monétaires_ qui, sous Constantin, furent

remplacés par un intendant des finances, ayant aussi l'intendance des

monnoies, et la juridiction suprême sur tout ce qui tenoit à leur

fabrication. Nous trouvons que nos rois de la première race suivirent,

de tous points, cette forme d'administration, telle qu'elle étoit

pratiquée dans les Gaules, lorsqu'ils les envahirent, avec cette

différence seulement que, pour l'activité du service, ils remplacèrent

l'intendant par plusieurs officiers, nommés d'abord _généraux des

monnoies_, ensuite _maîtres des monnoies_, _magistri monetæ_. Sous ces

grands officiers, étoient des maîtres particuliers qui dirigeoient les

chambres des monnoies, établies dans les principales villes. Sous le

règne de Charlemagne, on battoit monnoie dans plusieurs villes de son

vaste empire[255]; et au temps de Charles-le-Chauve, la France seule

comptoit déjà neuf hôtels des Monnoies, y compris celui du

Palais.[256]

[Note 255: _Car. Calv. Cap._, tit. 36, c. 12.]

[Note 256: _Cap. Lud. Pii._, an. 23, c. 18.]

Le nombre des généraux ou maîtres des monnoies a beaucoup varié. Il

n'y en eut d'abord que trois, et alors ils furent unis et incorporés

aux maîtres des comptes et aux trésoriers des finances, qui n'étoient

également que trois, dans chacune de ces deux juridictions; et ces

neuf officiers furent placés dans le palais à Paris, au lieu qu'occupe

encore aujourd'hui la chambre des comptes. Les généraux des monnoies

avoient, dans cette enceinte, une chambre particulière, dans laquelle

ils s'assembloient, pour ce qui concernoit le fait de leur

juridiction.

Ces trois corps ayant été augmentés sous Charles V, cette circonstance

amena leur séparation, qui fut faite vers 1358. Alors la chambre des

monnoies fut placée au-dessus du bureau de la chambre des comptes; et

ce tribunal y tint ses séances jusqu'en 1686, qu'il fut transféré au

pavillon neuf du palais, du côté de la place Dauphine, où, depuis

cette époque jusqu'à celle de la révolution, il a toujours été

établi.

Les généraux des monnoies étoient alors au nombre de huit; ils furent

ensuite successivement maintenus ainsi, ou diminués par les

successeurs de Charles V jusqu'à François Ier, qui porta jusqu'à onze

le nombre de ces officiers, un président et dix conseillers[257].

[Note 257: Jusqu'au règne de ce prince, on trouve encore des seigneurs

qui avoient le droit de battre monnoie: ce fut lui qui acheva de

l'abolir entièrement. Ses prédécesseurs, depuis Philippe-le-Bel,

n'avoient pas cessé de le restreindre; mais lors même que ce droit

étoit dans toute sa vigueur, le roi connoissoit seul, par ses

officiers, des contestations qu'il faisoit naître; et les officiers,

que les seigneurs nommoient pour leurs monnoies, devoient être agréés

par le souverain, et reçus par les généraux.]

Au mois de janvier 1551, la chambre des monnoies fut érigée en cour et

juridiction souveraine et supérieure, comme étoient les cours du

parlement, pour juger par arrêt, et en dernier ressort, toutes

matières tant civiles que criminelles, dont les généraux avoient

auparavant connu ou dû connoître. Il y eut encore, à cette époque et

depuis, plusieurs créations et suppressions dont le détail deviendroit

fastidieux: il nous suffira de dire qu'en 1789, on comptoit, dans

cette cour, un premier président, huit autres présidents, deux

chevaliers d'honneur, trente-cinq conseillers, tous officiers de robe

longue, deux avocats généraux, un procureur général et deux

substituts, un greffier en chef, deux commis du greffe, un receveur

des amendes et épices, un huissier en chef, et seize huissiers, etc.,

etc.

Cette cour, suivant sa création, avoit le droit de connoître, en toute

souveraineté, du travail des monnoies, des fautes, malversations et

abus commis par les maîtres-gardes, tailleurs, essayeurs, monnoyeurs,

ajusteurs, changeurs etc., et autres faisant des monnoies,

circonstances ou dépendances d'icelles, ou travaillant et employant

les matières d'or, d'argent, en ce qui concernoit leurs charges,

métiers, etc. Elle connoissoit également par prévention, et en

concurrence avec les baillis, sénéchaux et autres juges, des faux

monnoyeurs, rogneurs, altérateurs des monnoies, et généralement de

tous ceux qui transgressoient les ordonnances sur le fait des

monnoies, tant françoises qu'étrangères[258].

[Note 258: On gardoit, dans cette cour, tous les poids originaux de

France, sur lesquels ceux de toutes les villes du royaume devoient

être étalonnés. Elle commettoit, tous les ans, un commissaire, chargé

de faire marquer, en sa présence, tous les poids publics, au poinçon

du roi.]

La cour des monnoies jouissoit des droits de _committimus_, de

franc-salé, et autres droits attachés aux cours souveraines. Elle

avait rang, dans les cérémonies publiques, immédiatement après la

cour des aides; ses présidents portoient la robe de velours noir;

celle des conseillers étoit seulement de satin.

Nous venons de dire que, sous les premières races, on battoit monnoie

dans le palais de nos rois. Sous la troisième, on ne sait pas

précisément, quand et dans quel endroit, fut construit le premier

bâtiment affecté à cet usage. On a vu que saint Louis avoit établi les

religieux de Sainte-Croix de la Bretonnerie dans une maison où l'on

avoit frappé la monnoie[259]. Le nom de _Vieille Monnoie_, que porte

une rue du quartier de Saint-Jacques de la Boucherie, semble annoncer

qu'anciennement elle y avoit été placée. L'hôtel des Monnoies fut

établi, pendant long-temps, dans la rue qui en porte encore le nom, et

qui est située entre celle du Roule et la place des trois Maries; mais

on ignore également dans quel temps il y fut transféré. Les anciens

bâtimens, qui subsistoient encore vers la fin du siècle dernier,

annonçoient le règne de saint Louis ou celui de Philippe-le-Hardi.

Sous Henri II, le moulin de la monnoie étoit placé sur la rivière,

presque vis-à-vis l'endroit où est aujourd'hui la rue de Harlai. On a

aussi frappé des espèces dans la rue du Mouton, à l'hôtel de Nesle, et

dans d'autres endroits. Louis XIII transporta la monnoie aux galeries

du Louvre, dans les salles où depuis fut établie celle des médailles;

et il y a grande apparence que l'intention de ce prince étoit de l'y

fixer pour toujours, puisqu'il disposa du jardin de l'ancien hôtel en

faveur d'un particulier[260]. Cependant la monnoie fut de nouveau

transférée dans ce local, lequel avoit son entrée principale dans la

rue qui porte son nom, et une autre très étroite dans la rue

Thibautodé; elle y resta jusqu'à ce qu'on eût achevé le monument qui

lui étoit destiné[261].

[Note 259: _Voyez_ t. 2, 2e partie, p. 985.]

[Note 260: JAILLOT, _Quartier du Louvre_, p. 50.]

[Note 261: Alors l'ancien édifice fut démoli, et sur son emplacement,

on perça les deux rues _Neuve-Boucher_ et _Étienne_.]

Ce fut le dépérissement sensible de ces vieilles constructions qui

détermina M. de Laverdy, alors ministre des finances, à faire bâtir un

nouvel hôtel des Monnoies. Il choisit, à cet effet, un emplacement

d'un bel aspect, mais qui du reste n'étoit rien moins que favorable,

dans sa disposition, à la construction d'un semblable monument,

l'ancien hôtel de Conti. La première pierre de l'édifice fut posée en

1771, par M. l'abbé Terray, contrôleur général; et le monument s'éleva

sous la direction de M. Antoine, habile architecte, dont le ministre

avoit adopté les dessins.

Destiné à contenir une foule d'objets d'une nature différente, tels

qu'une école et un cabinet de minéralogie, une grande administration,

de vastes ateliers, une forte manipulation de métaux, une immense

réunion d'ouvriers, cet hôtel présentoit à l'architecte de nombreuses

difficultés; et il ne sembloit pas aisé de bien déterminer le genre de

décoration propre à un semblable monument; car s'il ne devoit avoir ni

l'aspect pompeux d'un arc de triomphe, ni l'élégance magnifique et

recherchée d'un palais, destiné cependant à donner une grande idée de

la richesse nationale, il ne pouvoit être traité dans le style sévère

d'un simple monument d'utilité publique. L'architecte a résolu ce

problème avec une habileté et un succès qui ne laissent rien à

désirer.

Il sut profiter, avec beaucoup d'art, des deux faces que pouvoit

offrir le monument, pour les accorder avec la nature des objets qu'il

devoit renfermer, et combiner sa distribution intérieure avec l'effet

extérieur de la décoration. Les ateliers furent rejetés sur la rue

Guénégaud; les pièces d'apparat et l'entrée principale se

développèrent sur le quai de Conti. Il décora cette dernière façade

d'une ordonnance d'Architecture et de figures allégoriques, tandis

qu'il adoptoit, pour les bâtiments secondaires, un style plus ferme,

qui, pour être privé de la présence des ordres, n'en a pas moins le

genre de beauté et le caractère qui lui sont propres. Il y joignit la

précaution essentielle d'isoler des autres bâtiments celui où l'on

frappe la monnoie, pour leur éviter l'ébranlement et la secousse des

balanciers[262].

[Note 262: On a reproché à M. Antoine, et beaucoup de gens lui

reprochent encore, d'avoir aligné le bâtiment principal avec l'un des

pavillons du collége des Quatre-Nations, trop avancé sur le quai, et

dont on annonce toujours la prochaine démolition; mais si l'on

considère avec attention la forme et le peu d'étendue du terrain

qu'occupe l'hôtel des Monnoies, on reconnoîtra qu'il offre une espèce

de triangle très irrégulier; que pour donner à cet endroit du quai une

largeur telle qu'on l'eût désirée, il eût fallu rentrer parallèlement

ce bâtiment d'une grande partie de son épaisseur (car en ne le

rentrant que du côté des Quatre-Nations, l'angle que forme le quai

avec la rue Guénégaud devenoit encore plus aigu, et eût été

insupportable dans la distribution comme dans l'élévation); enfin que

l'un et l'autre eussent fait perdre une quantité considérable d'un

terrain précieux sur cette face, et qu'il n'en seroit pas resté assez

pour les besoins du monument. (LEGRAND.)]

Cet édifice ne présente que deux faces d'un triangle, ayant chacune

environ soixante toises. Il est divisé en trois grandes cours et

plusieurs autres moins considérables, toutes entourées de bâtiments.

Le principal corps de logis, ayant face sur le quai, renferme un

superbe vestibule, orné de vingt-quatre colonnes doriques, un bel

escalier que décorent également seize colonnes ioniques, un immense et

précieux cabinet de minéralogie, plusieurs cabinets de machines, des

salles pour l'administration et de vastes logements.

Au fond de la grande cour, entourée de galeries, est la salle des

balanciers; celle d'au-dessus est occupée par les ajusteurs. Elles ont

chacune soixante-deux pieds de longueur sur trente-neuf de largeur; à

côté est une chapelle dont on a fait depuis une pièce de travail. Le

surplus des bâtiments se compose d'ateliers et autres dépendances.

La décoration de la façade principale présente un avant-corps de six

colonnes ioniques, élevées sur un soubassement de cinq arcades, orné

de refends; un grand entablement, avec consoles et modillons, couronne

l'édifice dans toute sa longueur. L'avant-corps est surmonté d'un

attique, au devant duquel sont six figures isolées. Ces figures

exécutées par Pigale, Mouchy et Le Comte, représentent la Loi, la

Prudence, la Force, le Commerce, l'Abondance et la Paix[263].

[Note 263: _Voyez_ pl. 191.]

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 8/8) · 第 22 / 39 段