d'Avignon et du Comtat, pour venger ce même duc de Parme d'un bref
d'excommunication que le pape, poussé à bout par les entreprises
audacieuses et sacriléges de ce prince sur les droits de l'Église,
s'étoit vu forcé de lancer contre lui. Il ne semble pas cependant que
ce fût pour se liguer contre le père commun des fidèles, que les
Bourbons eussent signé le _Pacte de Famille_.]
[Note 226: Voyez les _Mém. de l'abbé Georgel_, t. I, p. 123.]
[Note 227: Cette mort, ardemment désirée par ceux qui soupiroient
après la ruine des Jésuites, ne parut pas naturelle. Les dernières
paroles de Clément XIII prouvent qu'il en jugeoit ainsi lui-même. »Je
pardonne ma mort, dit-il à ceux qui ne m'ont jamais pardonné mon
attachement pour un ordre, que j'ai toujours regardé comme un des plus
forts boulevarts de l'Église.» (_Mém. de l'abbé Georgel_, t. I, p.
132.)]
[Note 228: Sur ce marché conclu par le cardinal Ganganelli avec les
ministres des trois couronnes, l'abbé Georgel donne des détails
curieux, circonstanciés, mais qui n'ont pas un caractère suffisant
d'authenticité. Cependant il paroît certain que pour arracher un
consentement qu'il s'efforçoit encore de refuser, l'ambassadeur
d'Espagne à Rome, Florida Blanca, le menaça de faire imprimer
certaines lettres et certaines promesses; et que sur cette menace, il
ne résista plus.
Telles étoient toutefois les angoisses auxquelles il étoit livré,
qu'il n'osa exécuter cette destruction de la société de Jésus par une
bulle solennelle. Il pensa qu'un simple bref le compromettroit moins;
et ne pouvant même prendre sur lui de faire la rédaction de ce bref,
ce fut un général d'ordre, celui des _Piaristes_, qu'il en chargea. Il
fallut encore de nouveaux cris et de nouvelles menaces de la part des
ambassadeurs-philosophes dont il étoit sans cesse obsédé, pour le
déterminer à y mettre sa signature. Enfin il le signa[229-A]; mais ce
qui est remarquable, c'est que ce bref ne fut ni publié ni affiché
dans les endroits destinés, à Rome, à la publication des lois, ni au
Champ de Flore ni aux portes de Saint-Pierre; il ne fut pas non plus
enregistré à la chancellerie, publication et enregistrement
nécessaires cependant, même aux bulles, pour leur donner force de loi.
Il sembloit que ce pape infortuné cherchât ainsi à invalider, autant
qu'il étoit en lui, l'acte injuste et honteux que la peur lui avoit
arraché.]
[Note 229: Nous avons recueilli une lettre curieuse et très rare, que
Clément XIV écrivit à Louis XV, en 1769; elle peut donner matière à
bien des réflexions.
«Je m'attends que les ambassadeurs de la maison de Bourbon vont
faire les plus vives instances..... Il est donc à propos que je
prévienne Votre Majesté sur ces objets, et que je lui déclare mes
sentiments. 1º J'ai envoyé au duc de Parme les dispenses de
mariage qu'il m'a demandées. Je suspends, à son égard, tous les
effets du bref dont il se plaint[229-B] et des bulles qui y sont
relatives, et je lui donne cordialement ma bénédiction
apostolique.
»2º Pour ce qui regarde les Jésuites, je ne puis ni blâmer ni
anéantir un institut loué par dix-neuf de mes prédécesseurs, et
le puis d'autant moins qu'il a été confirmé par le saint concile
de Trente, et que, _selon vos maximes françoises_, le concile
général est au dessus du pape. Si l'on veut, j'assemblerai un
concile général, où tout sera discuté avec justice et équité, à
charge et à décharge, dans lequel les Jésuites seront entendus
pour se défendre; car je dois aux Jésuites, comme à tout ordre
religieux, justice et protection. D'ailleurs, la Pologne, le roi
de Sardaigne et le roi de Prusse même, m'ont écrit en leur
faveur; ainsi je ne puis, par leur destruction, contenter
quelques princes qu'au mécontentement des autres.
»3º Je ne suis point propriétaire, mais administrateur des
domaines du Saint-Siége. Je ne puis céder ni vendre le comtat
d'Avignon, ni le duché de Bénévent; tout ce que je ferois à cet
égard seroit nul, et mes successeurs pourroient réclamer comme
d'abus.
»Au reste, je céderai à la force, et ne repousserai pas par la
force, quand je le pourrois: je ne veux pas répandre une goutte
de sang pour des intérêts. Vous êtes, Sire, fils aîné de
l'Église; je connois la droiture de votre coeur. Je travaillerai
volontiers, seul à seul, avec Votre Majesté, tous les intérêts
que nous avons à démêler. Je prie, tous les jours, pour votre
prospérité, et je vous donne cordialement ma bénédiction
apostolique.»
Cette lettre a été publiée dans un bulletin du 1er novembre 1769.]
[Note 229-A: Le 21 juillet 1773.]
[Note 229-B: Le bref d'excommunication publié contre lui par Clément
XIII, et dont nous venons de parler.]
[Note 230: Voyez les _Mém. de l'abbé Georgel_, t. I, p. 158.]
[Note 231: Cette rétractation est datée du 29 juin 1774, jour de la
fête de Saint-Pierre. Elle est écrite en latin, et se trouve rapportée
en entier dans une histoire des Jésuites, écrite en allemand par
Pierre-Philippe Wolff, imprimée à Zurick, en 1791; troisième partie,
page 296 et suivantes. (Voyez les _Mémoires de l'abbé Georgel_, t. I,
p. 159.)
Voilà un pape qui se rétracte: que devient donc l'infaillibilité du
Saint-Siége, s'écrieront peut-être quelques esprits superficiels?
Cette infaillibilité est dans la foi et non dans un fait personnel, à
l'occasion duquel un pape, en sa qualité d'homme, peut se tromper et
faillir tout comme un autre homme, et même autant que le plus foible
des hommes. En détruisant les Jésuites, Clément XIV a-t-il sacrifié la
doctrine du concile de Trente et la foi de tous les conciles,
soutenues et défendues par cette société? a-t-il approuvé celles des
Jansénistes et des Quesnélistes leurs ennemis? Pour s'être fait le
complice de leurs passions et de leur animosité, s'est-il fait en même
temps le docteur de leur hérésie et de leurs impiétés? Toute la
question de l'infaillibilité est là dedans.]
[Note 232: Marie-Thérèse ne se prêta qu'avec la plus grande répugnance
à l'exécution du bref de destruction des Jésuites; et pour l'y
déterminer, il fallut que Clément XIV lui fit un cas de conscience de
sa résistance au chef visible de l'Église. «L'Allemagne, la Pologne,
le Piémont, Venise, Gênes, la Suisse, y procédèrent avec des
ménagements, qui annonçoient l'estime et la considération qu'on y
conservoit pour cette société. Dans tous ces États, les individus
supprimés reçurent des pensions alimentaires; les évêques continuèrent
de les employer dans le ministère; et plusieurs Jésuites, sous l'habit
de prêtres séculiers, furent réservés pour l'enseignement et
l'éducation de la jeunesse.» (_Mém. de l'abbé Georgel_, t. I, p.
156.)]
[Note 233: Le roi de Prusse et l'impératrice de Russie. Frédéric leur
laissa leurs maisons et leurs biens en Silésie; Catherine II, malgré
toutes les sollicitations des souverains de la maison de Bourbon,
s'obstina à les conserver dans la Russie Blanche, où ils avoient des
établissements.]
Alors se fit sentir, dans toutes les parties du saint ministère, la
plaie qu'avoit faite à la France la destruction de cet ordre
religieux. La prédication évangélique perdit en eux ses organes les
plus éloquents; et les moyens mercenaires que l'on crut devoir
employer pour exciter, en ce genre, quelque émulation, ne servirent
qu'à prouver que le zèle et le désintéressement font seuls les
orateurs sacrés. On vit, dès lors, languir les missions nationales par
lesquelles se renouveloit en quelque sorte la face des diocèses et des
paroisses, se réparoient les scandales, se ranimoit la ferveur
religieuse, et dont les Jésuites étoient les principaux et les plus
habiles ouvriers. Le vide fut plus affligeant encore dans les missions
étrangères: elles tombèrent presque entièrement; la société de Jésus,
qui les avoit si admirablement organisées, ayant seule, dans ses
institutions, les moyens de les maintenir florissantes et d'en
développer complétement les progrès, au milieu de tant d'obstacles
dont elles sont environnées. Mais c'est surtout dans l'éducation de la
jeunesse que cette plaie fut sensible; c'est là qu'elle devint
irrémédiable. À ces écoles, où les semences des doctrines et des
sentiments religieux pénétroient de toutes parts l'intelligence des
élèves, en même temps qu'elle se fortifioit de ces études profanes
dans lesquelles les Jésuites encore n'avoient point de rivaux,
succédèrent des colléges, que nous peindrons d'un seul trait, en
disant que d'Alembert fut chargé d'y fournir le plus grand nombre des
professeurs. Alors venoit de naître la génération qui a fait la
révolution de 1789; et c'est là qu'elle a été élevée.
Ce fut immédiatement après la destruction des Jésuites en France, et
seulement après (ceci mérite d'être remarqué) que l'impiété rompit
toutes ses digues, déchira ses derniers voiles, et attaqua, non plus
obliquement comme elle l'avoit fait jusqu'alors, mais en face, Dieu et
le christianisme; c'est alors que parut, dans tout son éclat, le
sophiste Jean-Jacques Rousseau, le plus éloquent sans doute et
peut-être le plus dangereux de tous ces professeurs d'incrédulité, par
cela même qu'il couvroit d'un vernis de _religiosité_ ses attaques
contre la religion, et calmoit jusqu'à un certain point la conscience
en corrompant l'esprit et en justifiant les passions; aussi
l'enthousiasme qu'il fit naître alla-t-il jusqu'au fanatisme. Alors
Voltaire commença à entrer dans ces fureurs impies, qui firent de son
affreuse vieillesse comme une longue possession; et le projet de
détruire le christianisme fut publiquement avoué, et, autant qu'il
étoit en lui, publiquement exécuté par ce patriarche des modernes
philosophes[234]. Alors parurent l'_Émile_, la _Nouvelle Héloïse_, le
_Dictionnaire philosophique_, les _Lettres de la Montagne_, le _Sermon
des cinquante_, le _Testament de Jean Meslier_, la _Profession de foi
du vicaire savoyard_, la _Philosophie de l'Histoire_, et tant d'autres
écrits où ces deux hommes, dont le talent étoit alors hors de pair,
endoctrinoient une génération depuis si long-temps préparée à recevoir
leurs funestes leçons; ce fut à cette même époque que la
correspondance de Ferney prit une plus grande activité, et multiplia,
dans toutes les parties de la France, ses dangereuses relations.
Ministres, gens de cour, magistrats, ne craignirent plus d'avouer
leurs liaisons de doctrine et d'intérêts avec la secte philosophique;
et, le croira-t-on, les livres qu'elle produisoit, dénoncés encore au
parlement, et, par la plus absurde des contradictions, quelquefois
condamnés, circuloient librement sous la protection du magistrat, qui
étoit alors directeur de la librairie[235]. Plus d'une fois encore le
clergé poussa des cris d'effroi et fit entendre des gémissements qui
retentirent jusqu'au pied du trône; et les actes de son assemblée de
1765, dans lesquels sa prévoyance signala tous les maux dont tant de
licences inouïes menaçoient la société, et établit, d'une main ferme,
les droits de l'autorité spirituelle, que l'on envahissoit de toutes
parts, sont au nombre des monuments les plus remarquables que ces
assemblées solennelles aient produits. Le corps épiscopal entier, à
l'exception de quatre évêques, toutes les facultés de théologie, une
foule innombrable de curés et autres ecclésiastiques y adhérèrent: le
parlement proscrivit ces actes; l'assemblée protesta contre les
violences et les usurpations continuelles du tribunal séculier, et la
cour cassa les actes du parlement. Mais (et cette circonstance est
surtout digne d'attention) cette cour, qu'importunoit un parlement
factieux, s'alarma de la liberté généreuse avec laquelle le clergé
venoit de défendre l'indépendance de l'Église; et la bulle
_Apostolicum_ de Clément XIII[236], dans laquelle cette indépendance
de l'autorité spirituelle étoit fortement exprimée, ayant été publiée
à cette même époque, un arrêt du conseil, en date du 24 mai 1766,
rappela les dispositions de l'édit de 1682, non seulement tombé en
désuétude, mais formellement révoqué par la lettre de Louis XIV à
Innocent XII[237], et lui rendit le caractère de loi du royaume, qu'il
avoit depuis si long-temps perdu. Ainsi reparurent les quatre articles
que, de nos jours, quelques membres du clergé, heureusement peu
nombreux, et dont le nombre va toujours décroissant, ont encore le
courage de défendre, et que promulguoit alors un ministère philosophe,
disputant le servage de l'Église à un parlement janséniste[238].
[Note 234: Ce fut alors que toutes ses missives à ses disciples et à
ses frères, se terminèrent par cette formule, qu'aucune expression ne
sauroit qualifier, dans aucune langue: _écrasons l'infâme_.]
[Note 235: M. de Malesherbes; c'étoit un des protecteurs et des
admirateurs les plus déclarés de J.-J. Rousseau. Il a depuis expié,
par un acte sublime de dévouement, les graves erreurs de sa carrière
administrative; et sa mort demande grâce pour sa vie.]
[Note 236: Cette bulle, donnée en 1765, fut le dernier effort de ce
vénérable et courageux pontife en faveur de la compagnie de Jésus. Ses
sollicitations auprès de Louis XV n'ayant pu arrêter la catastrophe
qu'il redoutoit, il pensa qu'un acte aussi solennel qu'une bulle du
Saint-Siége feroit peut-être plus d'effet: celle-ci confirma de
nouveau l'Institut, dont elle louoit la sainteté et l'utilité. Clément
XIII ne la publia toutefois qu'après avoir écrit à tous les évêques
pour leur demander leur avis. On assure que presque tous, dans leurs
réponses, se prononcèrent pour la conservation de l'ordre. (_Mém. pour
servir à l'Histoire ecclésiastique du dix-huitième siècle_, année
1765.)]
[Note 237: _Voyez_ la première partie de ce volume, p. 131.]
[Note 238: Certes, l'Église de France, que nous voyons, pendant tout
le cours de ce malheureux siècle, presque uniquement occupée de
défendre les droits de la puissance _spirituelle_, sans cesse attaqués
et si souvent envahis par l'autre puissance, étoit loin de désirer le
rétablissement de cette déclaration fatale, à peu près tombée dans
l'oubli depuis près d'un demi-siècle, et dont l'effet devoit être de
légitimer tant de violences et d'usurpations. On peut même dire que
ces combats qu'elle n'avoit cessé de soutenir contre les parlements,
et ces représentations solennelles qu'elle avoit tant de fois
adressées au souverain, étoient comme une continuelle protestation
contre ce que l'on appeloit si dérisoirement les _libertés
gallicanes_.]
Ce n'étoit pas contre de semblables édits que ce parlement faisoit des
remontrances: il se hâta de montrer combien il approuvoit celui-ci,
en rendant un arrêt pour faire exécuter une nouvelle loi de
silence[239] que le ministère avoit publiée, en même temps qu'il
rétablissoit les quatre articles, ce qui les mettoit sans contredit
hors de toute discussion; et sans perdre un moment il fit payer au
clergé séculier cette espèce de trève qu'il lui avoit accordée, alors
que les jésuites occupoient tout son temps, en recommençant ses
procédures sur les refus de sacrements, remettant en vigueur les
poursuites, les décrets de prise de corps, les bannissements;
ordonnant à des évêques, convoqués à Paris par les agents du clergé,
d'en sortir dans trois jours, comme il auroit pu le faire à des
malfaiteurs; bravant les arrêts du conseil qui essayoit vainement de
modérer ses excès, et qui commençoit à s'en effrayer.
[Note 239: On a sans doute remarqué ces lois de _silence_ qui se
renouvellent si souvent, et qui semblent être la dernière ressource du
pouvoir, au milieu de ces déplorables débats. Le despotisme n'en sait
pas davantage: c'est aux intelligences qu'il en veut, parce qu'il n'y
a que le mouvement des intelligences qui le contrarie dans sa marche
stupide et orgueilleuse. Dans l'Orient, où tant de causes arrêtent le
développement de la raison humaine, il peut régner paisiblement sur
des populations abruties et stationnaires dans leur abrutissement: sa
folie est de vouloir s'établir au milieu des nations chrétiennes, et
même lorsqu'elles abusent le plus de la lumière du christianisme.
C'est la région des intelligences: là il est donné au pouvoir,
lorsqu'il est intelligent lui-même, de les diriger: les arrêter en une
entreprise au dessus de ses forces; et c'est pour n'avoir pas compris
cette grande vérité, pour ne pas la comprendre encore, que tout
pouvoir chancelle ou périt au sein de la chrétienté.]
Cependant le torrent des mauvais livres alloit toujours croissant: il
débordoit jusque dans les campagnes, attaquant à la fois tous les
pouvoirs et toutes les vérités; les brochures de Voltaire, où
s'exhaloit, sous les formes les plus cyniques, une fureur d'impiété
poussée jusqu'à la rage, se succédoient avec une rapidité prodigieuse,
et la police ne sembloit veiller sur lui que pour lui assurer
l'impunité[240]. Sa considération, son influence s'augmentoient par
l'effet même des poisons qu'il répandoit dans la société; ses
protecteurs et ses admirateurs étoient partout[241]. À leur tête
s'étoit placé ce même Frédéric, dont la cour n'avoit cessé d'être le
refuge assuré de tous les écrivains impies que la France rejetoit de
son sein, qu'il faut considérer lui-même comme le plus coupable et le
plus dangereux de tous, parce qu'il étoit roi, qu'il avoit une grande
renommée, et qu'ainsi les exemples et les leçons qu'il donnoit, venant
de plus haut, avoient plus d'autorité. La coterie, plus détestable
encore, du baron d'Holbach[242] s'étoit organisée, et le _Système de
la nature_ avoit paru, c'est-à-dire un livre où, plus conséquents que
tous les libres-penseurs qui les avoient précédés, ceux-ci déclaroient
ouvertement la guerre à Dieu, aux prêtres, aux rois, rejetant tout
ordre et toute société, livre qui effraya l'autre clique des
philosophes[243], et que Voltaire attaqua avec ces foibles armes qui
sont à l'usage des déistes contre les athées, et qu'il est si facile à
ceux-ci de briser entre leurs mains[244]. D'Holbach et son principal
auxiliaire, Diderot, triomphèrent donc, et sans beaucoup d'efforts, de
leurs _consciencieux_ adversaires, et la nouvelle école de philosophie
qu'ils avoient formée, plus positive et plus entreprenante, répandit
encore plus de doctrines séditieuses et anarchiques, eut des succès
plus décisifs, et un plus grand nombre de sectateurs. Épouvanté de ces
ravages que faisoient en France les mauvais livres, Clément XIV en
condamna plusieurs par des décrets; l'assemblée du clergé de 1770
renouvela ses avertissements et les accompagna de prédictions
sinistres sur ce fléau, le plus grand de tous ceux dont la France
étoit désolée; le parlement lui-même, inconséquent jusqu'à la fin, osa
condamner de nouveau ces funestes productions, les accusant de saper à
la fois le trône et l'autel[245].
[Note 240: Toutes ses lettres étoient ouvertes par un sieur Marin,
censeur et secrétaire général de la librairie. Il s'en effraya
d'abord, et se rassura bientôt, n'ayant point tardé à acquérir la
conviction qu'on n'avoit aucun projet hostile contre lui.]
[Note 241: Tant qu'elle vécut, Madame de Pompadour le protégea, et,
après elle, le duc de Choiseul. Il étoit recherché, on pourroit même
dire courtisé, par beaucoup de grands seigneurs; et l'on sait quel
étoit le concours de personnages de toutes conditions, qui alloient
visiter, dans sa retraite, le seigneur de Ferney.]
[Note 242: Diderot, Helvétius, Turgot, Naigeon, Grimm, Saint-Lambert,
Thomas, Saurin, etc., en étoient les principaux membres; elle comptoit
encore un grand nombre d'affiliés étrangers, et entre autres, Hume,
Gagliani, le marquis de Caraccioli, le comte de Creutz, le baron de
Gleichen, Galli, etc.; Rousseau, d'Alembert et Buffon y avoient été
attirés d'abord, et ne tardèrent point à s'en retirer.]
[Note 243: Celle-ci se partageoit encore en plusieurs coteries qui,
toutes, avoient certaines nuances d'opinions. Les plus célèbres
étoient celle de mademoiselle Lespinasse, dans laquelle dominoit
d'Alembert; celle de madame Necker, où se réunissoit surtout le
troupeau philosophique, à la suite de Voltaire; et la société de Mme
Doublet. On étoit plutôt parlementaire et janséniste, dans celle-ci,
que philosophe; mais, dit Grimm, on n'_y étoit pas chrétien_, ce qui
étoit la première condition de toutes les réunions de ce genre.]
[Note 244: Lorsqu'on a secoué le joug salutaire de la révélation,
s'arrêter dans le déisme est une absurdité: c'est ce que n'a jamais
fait un esprit doué d'une véritable vigueur. Il va droit aux dernières
conséquences de l'incrédulité, qui sont l'athéisme et le scepticisme,
où il trouve une sorte de repos dans la mort de son intelligence; ou
bien il rétrograde jusqu'à la foi, qui en est la vie et la véritable
paix. Voltaire, Rousseau, et leurs disciples, qui se débattoient dans
ce milieu des opinions philosophiques, étoient, sans contredit, les
plus foibles de tous ces insensés raisonneurs.]
[Note 245: Ce double projet des philosophes fut mis à découvert dans
un réquisitoire de l'avocat-général Séguier.]
C'étoit de sa part folie ou dérision. Il avoit depuis long-temps fait
ses preuves contre l'autel: l'année suivante combla la mesure de ses
outrages contre le trône. Des troubles s'étoient élevés en Bretagne,
où l'administration inepte et arbitraire du duc d'Aiguillon,
gouverneur de cette province, avoit fait naître une opposition
séditieuse dans la noblesse et dans la magistrature: c'étoit une
occasion offerte au parlement de Paris de sanctionner ce principe
d'unité et d'indivisibilité de tous les parlements de France, qu'il
avoit lui-même établi et qu'il lui importoit de maintenir. Il prit
donc fait et cause pour le parlement de Rennes, fit, au sujet du duc
d'Aiguillon, des remontrances, et prit à son égard des arrêts qui
passoient tout ce qu'il avoit fait jusqu'alors de plus violent et de
plus séditieux[246], secrètement soutenu et encouragé en cette
circonstance par le duc de Choiseul, qui, jusqu'alors, s'étoit si
heureusement servi de ses résistances pour intimider et gouverner son
maître; poussa la témérité jusqu'à braver ouvertement le roi, qui,
dans un lit de justice, avoit apporté lui-même à cette compagnie des
ordres dont le ton plus ferme auroit dû cependant lui faire soupçonner
que quelque chose d'extraordinaire se tramoit contre elle, si une si
longue impunité ne l'eût plongée dans le dernier aveuglement[247].
Pour sévir contre une magistrature séditieuse qui, depuis tant
d'années, le fatiguoit et l'irritoit, Louis XV n'avoit besoin que
d'être dirigé et soutenu par une volonté plus ferme que la sienne: le
chancelier Maupeou apporta cette volonté dans son conseil. Il arriva
que le duc de Choiseul fut disgracié dans ce même temps, pour n'avoir
pas su apprécier les justes bornes de sa faveur, et s'être fait un
point d'honneur ridicule d'insulter la nouvelle maîtresse du
roi[248], après avoir si long-temps rampé devant l'autre: alors il
fut décidé qu'on auroit raison du parlement, ou qu'il seroit brisé. Il
aima mieux rompre que plier, refusa d'obéir, cessa le service et
résista aux lettres de jussion. Le chancelier, non moins opiniâtre et
plus entreprenant, lui prouva que l'autorité royale, au milieu de
toutes ses foiblesses, pouvoit être encore plus forte que lui: tous
les membres du parlement furent exilés; la grand'chambre à qui, dans
son exil, on avoit encore conservé son caractère et ses fonctions de
cour de justice, persistant dans sa révolte, le dernier coup fut
frappé, et, dans un lit de justice, tenu à Versailles avec une
solennité extraordinaire, le roi cassa le parlement. Tout avoit été
préparé par le chancelier pour qu'il fût, à l'instant même, remplacé
par une autre cour de justice; et la rapidité d'exécution que l'on mit
dans ces mesures bien concertées, en assura l'exécution.