Le roi profita de cet intervalle qu'avoit bien bien voulu fixer le

parlement, pour convoquer à Paris une assemblée d'évêques, à l'effet

d'avoir leur avis sur les constitutions des Jésuites. Cinquante

prélats avoient été convoqués: sur ce nombre, quarante-cinq se

déclarèrent pleinement et formellement en faveur de ces constitutions,

n'y trouvant rien à changer ni à redire sur aucuns points, et

représentèrent la destruction de la société de Jésus comme un malheur

pour l'Église. Quatre demandèrent quelques modifications dans son

régime, et un seul se déclara contre elle[213]. Tel fut le triomphe

des Jésuites dans cette assemblée vénérable. Quatre évêques, nous

venons de le dire, y avoient ouvert un avis plus foible: il devoit

plaire à Louis XV, qui crut y avoir trouvé un moyen de concilier les

esprits. Cet avis fut donc la base d'un édit qu'il rendit au mois de

mars de l'année suivante, peu de jours avant le terme fatal fixé par

le parlement. Par cet édit, les Jésuites continuoient d'exister en

France, mais sous la condition d'y être assujettis à l'autorité du

roi, et à la juridiction des ordinaires; l'autorité du général de

l'ordre y était soumise à certains réglements, ainsi que le régime de

leurs établissements, etc.

[Note 213: M. de Fitz-James, évêque de Soissons, et janséniste

fanatique. Toutefois, dans la lettre qu'il écrivit contre eux, la

force de la vérité lui arracha ce témoignage: «Que les moeurs des

Jésuites étoient pures, et qu'il leur rendoit volontiers la justice de

reconnoître qu'il n'y avoit peut-être point d'ordre dans l'Église dont

les religieux fussent plus réguliers et plus austères dans leurs

moeurs.» (Voyez les _Mém. pour servir à l'Histoire ecclésiastique du

dix-huitième siècle_, année 1761.)]

Pendant qu'une réunion si imposante des premiers pasteurs de l'église

de France réclamoit ainsi en faveur des Jésuites, leurs ennemis

n'avoient eu garde de perdre un temps que tant de circonstances leur

prescrivoient de bien employer. À peine la dénonciation de l'abbé de

Chauvelin avoit-elle été prononcée, que toutes les presses du parti

s'en étoient emparées; on l'avoit répandue avec profusion dans les

provinces, et à ce signal convenu, tout avoit commencé à fermenter

dans les autres parlements. Trois avocats et procureurs généraux, Joli

de Fleury à Paris, Monclar à Aix, La Chalotais à Rennes, s'étoient mis

sur le champ à l'oeuvre. Un atelier de Jansénistes, établi aux

Blancs-Manteaux, leur fournissoit des matériaux, composés, suivant les

traditions polémiques de la secte, de textes altérés, isolés,

tronqués, falsifiés; des plumes, plus exercées que celles de ces

magistrats, étoient employées à revêtir ces compositions mensongères

de tous les prestiges de l'art oratoire, et des formes les plus

énergiques de la satire. Ce fut ainsi qu'ils publièrent des _Comptes

rendus_. L'écrivain choisi pour polir le travail de La Chalotais,

s'étoit montré le plus adroit et le plus éloquent[214]. Ce fut ce

_compte rendu_ qui fit le plus de sensation, et cette sensation fut

prodigieuse: on se l'arrachoit, on en dévoroit les pages, on croyoit à

toutes ces infamies que le silence des jésuites sembloit confirmer, et

un cri presque universel s'éleva contre l'_Institut_.

[Note 214: L'abbé Georgel raconte qu'il se trouvoit chez le prince

Louis de Rohan, à un dîner auquel avoit été invité M. de La Chalotais,

et où se trouvoient réunis, entre autres convives, Buffon, Duclos,

d'Alembert et Marmontel. «Quelqu'un, dit-il, voulant faire sa cour à

l'auteur présumé du _compte rendu_ à la mode, fit tomber la

conversation sur les jésuites. M. de La Chalotais, qui savoit sa

diatribe par coeur, en fit fort bien les honneurs..... J'avois fait,

pour le prince, quelque temps auparavant, un petit travail qui

démontroit à quel point l'ouvrage du magistrat breton avoit tronqué,

altéré et falsifié l'Institut. Interpellé par lui et provoqué par M.

de La Chalotais lui-même, je me trouvai tout à coup entré en lice avec

ce redoutable athlète. Le combat, commencé avec sang-froid et sans

fiel, se prolongea avec chaleur d'une manière très pressante.....

L'issue n'en fut pas heureuse pour le _compte rendu_. L'_Institut_,

édition de Prague, et le _compte rendu_, furent apportés et

confrontés: les altérations étoient palpables. L'extrême embarras du

procureur général fut remarqué de tous les assistants: il sortit, pour

ne point entendre sans doute les réflexions que cette vérification

faisoit naître. Le triomphe de l'_Institut_ fut complet; on parut

persuadé que M. de La Chalotais n'étoit point l'auteur de son _compte

rendu_.» (_Mém._, t. I, p. 80.)]

Ce fut une grande faute de leur part que ce silence qu'ils gardèrent

trop long-temps: il y avoit, dans cette espèce d'abandon de leur

propre cause, cette simplicité trop confiante de l'innocence qui ne

peut croire au succès de la calomnie, lorsqu'elle est poussée à ce

degré qui la confond avec l'extravagance. Ils s'aperçurent enfin

qu'ils se trompoient; que tel étoit l'esprit de vertige répandu sur la

multitude, que ce qu'il y avoit de plus fou dans ces diatribes, étoit

justement ce qui obtenoit le plus de croyance; et leurs apologies

commencèrent à paroître. Elles détruisirent sans peine tout cet

échafaudage de mensonges et d'infamies que l'on avoit élevé contre

eux. Quelques-unes sont restées et resteront comme un éternel monument

de la bassesse et de la méchanceté de leurs ennemis, qui y sont

démasqués et confondus, et dans leurs projets coupables, et dans leurs

manoeuvres ténébreuses. On n'y répliqua point, parce qu'elles étoient

sans réplique. Choiseul, Mme de Pompadour et les parlements, avoient,

pour les réfuter, d'autres arguments: arrivés au point où ils avoient

voulu parvenir, les jésuites ayant été livrés entre leurs mains par

cette suite d'intrigues si savamment ourdies, il n'y avoit plus qu'un

dernier effort à faire auprès du monarque pusillanime, que sa famille,

le corps des évêques, le souverain pontife, maintenoient encore dans

une sorte de résistance à leurs sinistres projets. Son ministre et sa

maîtresse l'entraînèrent enfin en l'effrayant sur sa propre sûreté.

Depuis l'attentat de Damiens, c'étoit un moyen à peu près immanquable

de lui faire faire ce que vouloit le parlement, que de lui montrer un

nouvel assassin prêt à sortir de la foule, que cette réunion de

factieux exaspéroit à son gré. Ils eurent même l'adresse perfide de

faire partager ces alarmes à la famille royale. Elle cessa ses

sollicitations en faveur des Jésuites, et Louis XV retira son édit.

Alors se consomma l'iniquité. Le 1er avril 1762, ainsi qu'il l'avoit

déclaré, une année à l'avance, le parlement fit fermer tous les

colléges des Jésuites; et au même instant, fut publié le recueil

fameux «des _Assertions_ des écrivains de la société,» recueil composé

par des agents de la cabale[215], et avec la même bonne foi qui avoit

présidé aux _Comptes rendus_, et à tant d'autres libelles; et cette

publication fut faite pour justifier cet acte de violation de tous

droits et de toute justice, qui surpassoit ses plus grands

excès[216]. Le 6 août suivant, il rendit son arrêt définitif contre la

société. Elle y étoit présentée «comme abusive, inadmissible, par sa

nature, dans tout état policé; contraire au droit naturel,

attentatoire à l'autorité spirituelle et temporelle[217], etc.» Il

étoit ordonné aux Jésuites de sortir de leurs maisons, d'en quitter

l'habit, de renoncer à l'institut, à ses règles, à la vie commune, de

cesser toutes correspondances avec les membres de leur ordre, etc. Le

parlement de Rennes suivit le premier cet exemple; après lui vint le

parlement de Rouen, qui se signala par une fureur encore plus grande,

et telle, qu'elle fut blâmée même dans le parti. À Bordeaux, à Metz, à

Perpignan, à Aix, à Toulouse, à Pau, à Dijon, à Grenoble, la cabale

eut plus d'obstacles à vaincre; mais il est remarquable que, partout,

elle ne l'emporta que d'un petit nombre de voix[218]. Quelques

parlements ne se laissèrent point ébranler, et refusèrent de mentir à

leur conscience[219]. Clément XIII condamna ce qui venoit de se

passer, aussitôt, qu'il en eut connoissance, par un bref apologétique

des Jésuites, annonçant aux cardinaux françois, qu'il avoit déclaré

_vains et nuls_, dans un consistoire et par un décret solennel, tous

ces arrêts des parlements de France. L'archevêque de Paris, à peine

revenu de l'exil, éleva de nouveau cette voix que l'on étoit toujours

sûr d'entendre chaque fois qu'il y avoit péril pour la religion; et,

dans une instruction pastorale devenue fameuse, attaquant le jugement

rendu contre les Jésuites par les tribunaux séculiers, les convainquit

de mensonge et d'ignorance dans ce qu'ils avoient avancé sur leur

institut, sur leurs voeux, sur leurs doctrines, sur leurs fonctions.

Un grand nombre d'évêques, qui n'avoient point encore parlé, rompirent

le silence, et unirent leurs réclamations à celles de l'intrépide

archevêque; et, à l'exception de quatre de ses membres, ce fut alors

le corps épiscopal qui s'éleva tout entier en faveur de la société.

Les actes les plus graves et les plus solennels des premiers pasteurs

de l'Église, n'étoient pas faits pour en imposer au parlement: on peut

dire au contraire que son audace en devint plus insolente.

L'instruction de l'archevêque de Paris lui fut dénoncée; et bien que

le dénonciateur eût lui-même reconnu qu'elle étoit écrite avec

modération, un arrêt la condamna au feu. Ces furieux attaquèrent

ensuite le prélat lui-même, et quoique le roi l'eût exilé

sur-le-champ à la Trappe, comme pour le soustraire à leur vengeance,

et que, dans l'impossibilité de _mieux faire_ pour lui, il les

conjurât de ne pas aller plus loin, il ne put éviter des remontrances

où ils distillèrent, en quelque sorte, leur rage contre les Jésuites

et contre leurs généreux défenseurs. Cette rage ne connoissant plus de

bornes; ils sévirent contre tous les écrits que l'on publioit en

faveur de la société, contre les distributeurs de la lettre pastorale

de M. de Beaumont, contre les évêques qui y adhéroient par des

mandements, et supprimèrent les brefs du pape[220]. Il leur manquoit

encore de chasser de Paris le grand nombre d'évêques que ce danger

imminent de l'Église y avoit attirés: ils essayèrent de le faire, en

ordonnant au procureur-général «de faire exécuter les lois sur la

résidence.» Enfin, voulant en finir tout d'un coup avec ses victimes,

le parlement rendit un arrêt qui prescrivoit aux Jésuites de renoncer

à leur institut «par un serment,» c'est-à-dire, qui leur ordonnoit le

parjure contre Dieu même; et comme ils refusèrent presque tous de le

prêter, un autre arrêt fut rendu sur le champ, et c'étoit celui de

leur bannissement. Jamais proscription plus inique ne fut exécutée

avec plus de cruauté: ni l'âge, ni les infirmités, ni l'éclat des

talents, ni la vertu la plus éprouvée, ni les plus utiles travaux, ni

les supplications même de la famille royale qui demandoit que du moins

on lui laissât quelques-uns de ces proscrits qu'elle avoit attachés à

son service, rien ne put devenir un titre d'exception; et quatre mille

religieux, qu'il avoit plu à ces tyrans en simarre de placer entre

leur conscience et la faim, furent arrachés à leur famille, à leur

pays, et forcés d'aller mendier leur pain dans une terre

étrangère[221]. De quoi les accusoient leurs persécuteurs? ils ne leur

reprochoient aucun crime; ils avouoient que leur conduite étoit

régulière; que leurs moeurs étoient irréprochables: tout leur tort

étoit d'être soumis «à une règle impie, sacrilége, attentatoire à la

majesté divine et à l'autorité des deux puissances.» C'étoit

uniquement pour cela que l'on sévissoit contr'eux. Nous avons vu qu'en

Portugal, au contraire, on les avoit chassés, parce que c'étoient des

hommes corrompus, abominables, «qui avoient dégénéré de la _sainteté_

de leur pieux institut[222].» Telles sont les contradictions

monstrueuses de l'iniquité. Cependant ce dernier acte de barbarie

trouva des désapprobateurs, même parmi les ennemis les plus ardents

des Jésuites. Peu de parlements se sentirent le courage d'imiter celui

de Paris; et, de cette diversité de conduite, il résulta que le roi,

conseillé par Choiseul qui trouvoit lui-même que les instruments de sa

haine avoient trop fait, rendit un édit qui adoucit la rigueur de

l'arrêt, soumit les Jésuites à une loi commune, et permit aux bannis

de respirer du moins l'air de leur pays.

[Note 215: On a conservé les noms de ces artisans de mensonges:

c'étoient un conseiller nommé Roussel de Latour, un abbé Goujet, et un

sieur Minard. (_Mém. pour servir à l'Histoire ecclésiastique du

dix-huitième siècle_, année 1762.)]

[Note 216: «Ce qui est révoltant à l'excès, dit un contemporain dont

l'écrit, encore manuscrit et rempli des détails les plus curieux sur

cette grande affaire, est entre nos mains, c'est d'avoir falsifié la

doctrine de ces Pères, pour la rendre odieuse; d'avoir altéré,

tronqué, mutilé les textes de leurs auteurs, de manière à leur faire

dire précisément le contraire de ce qu'ils disoient, soit pour leur

faire combattre la doctrine pure et sainte établie et défendue dans

ces textes, soit pour leur faire soutenir et appuyer la doctrine

erronée, combattue et réfutée dans ces textes mêmes, calomnies

horribles, impostures inimaginables, qu'il faut avoir vues et

vérifiées pour les croire, et qui donnent l'idée la plus étrange, non

seulement des accusateurs, mais de juges assez dégradés, assez

corrompus pour avoir prononcé, d'après de pareils témoins.» C'étoit

justement ce livre des _Assertions_ qui excitoit à ce point

l'indignation de cet écrivain. Les infâmes qui avoient fabriqué ce

tissu de mensonges et d'horreurs furent confondus dans un écrit

intitulé: _Réponse aux Extraits des Assertions_; mais les

calomniateurs étoient les plus forts: ils _brûloient_, et ne

répondoient pas.]

[Note 217: Il ne se peut rien imaginer de plus odieux et de plus

dérisoire, que de voir cette assemblée de gens de robe, qui supprimoit

les brefs du pape, exiloit les évêques, emprisonnoit et bannissoit les

prêtres, prendre hypocritement fait et cause pour la puissance

_spirituelle_, à l'égard d'un ordre religieux que le pape déclaroit

utile à l'Église, et soutenoit contre les arrêts de ces factieux par

de nouveaux brefs qu'ils supprimoient encore; en faveur duquel le

corps épiscopal entier élevoit des réclamations qu'ils flétrissoient

de condamnations infamantes; et qu'il n'étoit permis à aucun membre du

clergé de défendre, sous peine de châtiment.]

[Note 218: «Ce qui fait douter, dit encore un contemporain, que tous

les parlements fussent dans le secret, c'est la diversité des

suffrages. À Rouen, 20 contre 13; à Rennes, 32 contre 29; à Toulouse,

41 contre 39; à Aix, 24 contre 22; à Bordeaux, 23 contre 18; à

Perpignan, 5 contre 4. De sorte qu'en faisant le résumé des opinions,

5 à Rouen, 3 à Rennes, 2 à Toulouse, 2 à Aix, 5 à Bordeaux, 1 à

Perpignan; le nombre se réduit à _dix-huit_. Il se trouve que ce sont

dix-huit particuliers qui, malgré l'édit du roi, l'intervention du

pape, le suffrage des évêques, le voeu de la nation, détruisent les

Jésuites, condamnent un institut religieux, annulent des voeux

solennels, disposent de l'enseignement public, et jugent l'affaire du

monde la plus importante, qui est le moins de leur compétence, et qui

intéresse le plus directement l'autorité de l'Église et le

gouvernement du roi.» (_Mes Doutes sur l'Affaire présente des

Jésuites_, brochure de 49 pages, 1762.)]

[Note 219: Les parlements de Douai, de Besançon et d'Alsace. Le

conseil provincial de l'Artois se déclara aussi pour les Jésuites;

mais il ne put soutenir ses arrêts, qui furent cassés par le parlement

de Paris. En Lorraine, ils demeurèrent tranquilles sous la protection

du roi Stanislas, et n'en furent expulsés qu'après sa mort.]

[Note 220: Il n'est pas besoin de dire que les autres parlements

suivirent leur exemple. Il y en eut même qui firent brûler ces brefs

par la main du bourreau. (_Mém. pour servir à l'Histoire

ecclésiastique du dix-huitième siècle_, année 1764.)]

[Note 221: Cependant tous ne furent pas exilés. À Brest, on condamna

un Jésuite à être pendu pour _quelques indiscrétions_. Semblable arrêt

fut rendu à Paris contre un ecclésiastique nommé Ringuet, accusé de

s'être _émancipé_ sur les parlements, _dans la chaleur de la

conversation_: il fut pendu le 30 décembre 1762. Depuis, le tribunal

révolutionnaire n'a guère mieux fait. (Voyez les _Mém. pour servir à

l'Histoire ecclésiastique du dix-huitième siècle_, année 1762.)

Voltaire et d'Alembert s'égaient sur l'exécution de ce prêtre, dans

leur correspondance infernale. La lettre de d'Alembert est du 12

janvier 1763, et la réponse de son patron, du 18 du même mois.]

[Note 222: _Voyez_ page 319.]

Cette même année mourut Mme de Pompadour, et la date de sa mort nous

dispense de toute réflexion sur cette femme. La faveur de Choiseul,

déjà grande, s'accrut de toute celle qu'elle avoit possédée[223]:

sans en avoir le titre, il obtint tous les pouvoirs de premier

ministre, les honneurs qu'il voulut, les richesses qu'il lui plut

d'accumuler, et n'en devint que plus acharné contre les Jésuites,

qu'il avoit des motifs particuliers de haïr, motifs que l'on a crus

fort différents de ceux qu'il faisoit publiquement valoir[224]. Lié

avec les chefs du parti philosophe dont il étoit le disciple, poussé

par eux et par une perversité égale à la leur, cet homme, devenu le

maître de la France, avoit conçu le projet insensé (et des lettres de

sa main en font foi) de détruire, dans le monde entier, l'autorité du

pape et la religion catholique. Or, l'entière destruction d'un ordre

religieux si fortement constitué, et qui, répandu dans les deux

hémisphères, soutenoit et propageoit de toutes parts la pureté de la

foi et la plénitude de cette autorité apostolique, devenoit la

condition première d'un semblable projet: il s'y porta donc de toute

l'activité de son esprit, nourri d'intrigues et de fraudes. C'étoit en

Espagne que le plus grand coup restoit à frapper: il n'est point

encore de notre sujet de raconter, par quels moyens et par quels

sacrifices faits aux dépens de la dignité du trône de France, il sut

s'introduire dans les bonnes grâces de Charles III, s'appuyant en

même temps, et par d'autres concessions, de l'influence de la cour de

Vienne, afin de se rendre inébranlable dans son pouvoir et dans son

crédit; l'horrible machination des prétendues lettres du P. Ricci,

dans lesquelles il avoit tracé lui-même le plan d'une conspiration

imaginaire contre le monarque espagnol; l'insurrection populaire que,

d'accord avec Pombal, il sut exciter à Madrid, pour aigrir encore

davantage les ressentiments d'un prince, dont le caractère opiniâtre

et impétueux étoit propre à embrasser tous les partis extrêmes

auxquels ils vouloient le pousser; l'expulsion des Jésuites de toutes

les contrées de l'Espagne, sans en excepter le Paraguay qu'ils avoient

civilisé, décidée par le roi dans un conseil mystérieux où furent

admis seulement trois de ses plus affidés ministres; l'exécution

violente et singulière de cette décision, opérée le même jour, à la

même heure, dans toutes les parties du monde; et ces victimes, que

l'on disoit possédées de l'esprit d'indépendance et de révolte,

étonnant leurs persécuteurs par leur patience et leur résignation; les

Jésuites, chassés immédiatement après, du royaume de Naples et du

duché de Parme[225], sur une simple invitation de Charles III, à son

fils et à son frère; Clément XIII recueillant ces pieux exilés que

l'on avoit jetés sur les côtes de ses États, et leur faisant partager

l'asile qu'il avoit déjà accordé à leurs frères du Portugal; les

inutiles efforts de ce saint pape pour ramener à des sentiments plus

justes et plus modérés, un monarque dominé par ses terreurs, par ses

préventions, et à qui les machinateurs de ce complot avoient eu l'art

de persuader qu'il ne pouvoit, sans danger, laisser échapper un

secret, dont la découverte les eût perdus[226]; ce même Charles III,

plongé, par ces terreurs toujours croissantes, dans une sorte

d'égarement, et poursuivant les Jésuites dans l'Europe entière après

les avoir chassés de ses États; entraînant d'abord le roi de Portugal,

plus difficilement Louis XV, mais enfin, à l'aide de Choiseul, le

déterminant à s'unir aussi à lui pour demander au pape la suppression

de l'ordre, son existence seule étant encore un sujet d'alarmes pour

ses implacables ennemis; la résistance inflexible de Clément XIII, et

sa mort, sur laquelle s'élevèrent d'affreux soupçons[227]; les

intrigues qui précédèrent le conclave où le cardinal de Bernis, envoyé

par Choiseul, continua d'intriguer pour faire élire un pape tel qu'il

étoit nécessaire qu'il fût pour l'accomplissement du dessein arrêté

par les trois couronnes; Ganganelli élu, et les soupçons qui se

répandirent alors, soupçons qui ne sont point encore détruits, d'un

marché simoniaque, dont cette suppression des Jésuites devoit être le

prix[228]; ses indécisions, ses terreurs, ses tergiversations[229]

lorsqu'il fut sommé d'exécuter son engagement; les circonstances

honteuses et singulières qui accompagnèrent cet acte arraché à sa

foiblesse et à sa lâcheté; la vie de ce pontife devenue, depuis ce

moment, une suite continuelle d'inquiétudes, de remords, et se

terminant par une mort effrayante et prématurée[230]; sa rétractation

trop tardive de la faute qu'il avoit commise, rétractation qu'il fit

peu de temps avant de mourir, et dont l'authenticité est

incontestable[231]; enfin les Jésuites, repoussés et comme exterminés

de tous les États catholiques[232], trouvant, par une circonstance qui

n'est pas la moins frappante et la moins extraordinaire de cette

grande catastrophe, un refuge assuré chez des princes hérétiques et

schismatiques, comme si ceux-ci eussent reçu mission de conserver ces

restes précieux de la milice chrétienne, la plus redoutable au schisme

et à l'hérésie[233]. Nous passons donc légèrement sur cette suite

d'événements qui se prolongèrent jusqu'à l'année 1774, où ils eurent

leur dernier accomplissement. Ce qui se passa en France doit seul nous

occuper. L'exemple de l'Espagne n'y fut pas perdu pour le parlement:

ces nouveaux crimes dont les Jésuites étoient accusés leur fournirent

un prétexte d'importuner le roi de nouveaux cris, d'accabler leurs

victimes de nouvelles accusations, d'obtenir enfin qu'un nouvel arrêt

de bannissement qu'ils prononcèrent ne fût point révoqué par un nouvel

édit. Il fut rendu en 1767; et les Jésuites, à l'exception d'un très

petit nombre, qui s'étoient parjurés, disparurent entièrement du sol

de la France.

[Note 223: «Il n'a pas échappé au soupçon, bien ou mal fondé, d'avoir

contribué à hâter le trépas de cette maîtresse dont le pouvoir étoit

si absolu, et que Louis XV oublia si facilement après l'avoir perdue.

(_Mém. de l'abbé Georgel_, t. I, p. 96.)]

[Note 224: Il racontoit une prétendue conversation qu'il disoit avoir

eue, pendant son ambassade à Rome, avec le P. Ricci, général des

Jésuites, dans laquelle il s'étoit convaincu que le chef de cet ordre,

au moyen du voeu secret qui lioit toutes les volontés de ses religieux

à la sienne, étoit instruit de tout ce qui se passoit, et dans les

cabinets des princes et dans l'intérieur des familles; ajoutant que,

dès lors, il avoit jugé qu'une société semblable étoit dangereuse dans

un État. Cette conversation semble fort invraisemblable; mais vraie ou

fausse, elle ne fut point le véritable motif de l'acharnement qu'il

mit à la destruction des Jésuites. L'abbé Georgel raconte, et son

récit est confirmé par d'autres écrits du temps[224-A], qu'instruite,

et dans le plus grand détail, par le dauphin lui-même, des manoeuvres

secrètes et détestables employées pour lui nuire, par ce ministre et

par madame de Pompadour, la société avoit fait faire, par le plus

habile de ses écrivains (le P. Neuville), un Mémoire contre lui, et

que ce Mémoire avoit été présenté au roi. Cet incident suscita un

orage que la favorite et son protégé eurent beaucoup de peine à

apaiser; enfin ils parvinrent à persuader à leur dupe qu'on les avoit

calomniés, et le Mémoire fut jeté au feu. «Mais, dès ce jour, ajoute

cet écrivain, ces âmes vindicatives conjurèrent la perte du dauphin et

l'anéantissement de ses protégés. Effectivement, à dater de cette

époque, ce prince, calomnié sans cesse près de son père, perdit sa

confiance; et une maladie lente, dont il connut la cause, le conduisit

au tombeau. Les gens de l'art y découvrirent les traces d'un poison

lent et infaillible.» Il ajoute avoir entendu dire à l'empereur Joseph

II, dans une conversation familière chez la princesse d'Esterhasy,

qu'à l'occasion de cette mort, de fortes présomptions s'élevoient

contre le duc de Choiseul. (_Mém._, t. I, p. 102.)]

[Note 224-A: Particulièrement dans une brochure intitulée:

«_Destruction des Jésuites en France_, anecdote politique et

intéressante, trouvée dans les papiers d'un homme bien instruit des

intrigues du temps.» Londres, chez Jos. Booker, nº 56, new Bond

Street.]

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 8/8) · 第 20 / 39 段