La compagnie de Jésus (car quelle autre société religieuse pourroit

présenter cette réunion de caractères)[199], sembloit alors parvenue

au plus haut degré de prospérité, et plus solidement établie qu'elle

ne l'avoit jamais été. Elle répandoit à la fois les lumières de la

religion, et exerçoit les oeuvres de la charité évangélique au milieu

des nations les plus policées, et parmi les hordes sauvages les plus

abruties; les puissances catholiques de l'Europe lui devoient

l'accroissement de leur commerce dans les deux hémisphères et la

civilisation de leurs colonies; ce qui étoit surtout frappant à

l'égard du Portugal, dont la puissance, si petite en Europe, étoit

ainsi devenue colossale dans les Indes et dans le Brésil. Les miracles

et l'apostolat de Xavier, les travaux, les sueurs et le sang de ses

compagnons et de ses frères, avoient valu à la cour de Lisbonne ces

conquêtes immenses aux extrémités de l'Asie, et avoient fécondé pour

elle ces vastes contrées de l'Amérique méridionale. Aussi n'étoit-il

aucun royaume de la chrétienté où les jésuites eussent plus de crédit

et de prépondérance, dans toutes les classes de la société, que le

Portugal: ce fut du Portugal que partit le signal de leur destruction.

[Note 199: _Voyez_ sur l'institut des jésuites, le tome 2 de cet

ouvrage, deuxième partie, page 1187.]

Il n'est point de notre sujet de raconter comment Carvalho, depuis

marquis de Pombal, ce ministre ambitieux et pervers d'un roi fainéant

et voluptueux, parvint à exécuter cette audacieuse et criminelle

entreprise; d'expliquer en détail les motifs de sa haine contre les

jésuites, qui avoient projeté de le faire expulser du ministère, parce

qu'ils avoient deviné son caractère et ses dangereux projets

d'innovation; les moyens adroits et perfides qu'il sut employer pour

séduire Joseph Ier, après avoir plus facilement gagné le vénal

patriarche de Lisbonne, Saldagna; l'édifice de mensonges et de

calomnies qu'il sut élever contre la société des enfants d'Ignace, la

présentant à la fois comme une réunion de moines corrompus dans leurs

moeurs et dans leurs croyances, puis comme un corps puissant et

redoutable qui avoit conçu le projet d'une domination indépendante

dans le Nouveau-Monde; comment il sut, à force d'importunités et en

supposant des délits imaginaires, arracher à Benoît XIV un bref pour

leur réformation, bref au moyen duquel Saldagna et lui commencèrent à

les avilir et à les dépouiller, pour rompre ensuite brusquement avec

Clément XIII, lorsque, la fraude ayant été reconnue, ce saint pape fit

entendre ses cris et ses réclamations en faveur de l'innocence

calomniée et persécutée; enfin cette machination exécrable et si digne

de couronner cette oeuvre d'iniquité d'un prétendu complot contre la

vie du roi, complot dirigé et exécuté par Pombal lui-même, ce qui fut

prouvé depuis jusqu'à l'évidence[200]; la procédure atroce et

scandaleuse qui s'ensuivit, et dans laquelle furent enveloppés et les

jésuites et deux illustres familles que redoutoit encore ce ministre

tout puissant; les exécutions sanglantes qui la terminèrent et

détruisirent ces deux familles[201]; la procédure plus abominable

encore au moyen de laquelle, n'ayant pu parvenir à faire un régicide

du jésuite Malagrida, on lui supposa des crimes monstrueux,

impossibles, pour lesquels ce vieillard de soixante et quinze ans fut

brûlé vif, à la vue de la population entière de Lisbonne, qu'il avoit,

pendant un demi-siècle, édifiée de ses paroles et de ses exemples: «De

manière, dit Voltaire lui-même, dont l'autorité sur ce point n'est pas

suspecte sans doute, que l'excès du ridicule et de l'absurdité fut

joint à l'excès de l'horreur[202].» La plus courte analyse de cette

trame détestable, dont tous les fils furent saisis et mis à découvert

du vivant même de Pombal[203], nous entraîneroit trop loin: il nous

suffira de dire que le résultat de tant de crimes, fut un édit arraché

le 3 septembre 1759 à l'imbécille monarque dont ce scélérat avoit fait

sa dupe, par lequel les jésuites furent chassés de toutes les contrées

soumises à la domination du Portugal, «pour avoir dégénéré de la

sainteté de leur pieux institut;» et la manière dont on l'exécuta ne

fut pas moins barbare que tout ce qui l'avoit précédé et amené[204].

[Note 200: «Les dépêches secrètes du comte de Merles, alors

ambassadeur de France à Lisbonne, ne dévoilent que trop la main

ministérielle qui a dirigé ce prétendu assassinat: il en résulte que

c'étoit l'ouvrage bien combiné de Pombal; que la blessure du roi

n'étoit qu'une contusion égratignée, et que cette égratignure ne

venoit pas de l'explosion du coup de carabine qui avoit été tiré

contre sa voiture, et dont on n'avoit voulu faire qu'un épouvantail.»

(_Mém. de l'abbé Georgel_, t. I, p. 47.)]

[Note 201: Les familles d'Aveyro et de Tavora. Le roi avoit une

intrigue galante avec la jeune marquise de Tavora; ce fut en revenant

d'un rendez-vous qu'elle lui avoit donné, que ce prétendu assassinat

fut commis. Il fut facile à Pombal de diriger les soupçons de ce

prince coupable et passionné contre les parents de la femme qu'il

avoit séduite.]

[Note 202: Le père Malagrida étoit un missionnaire dont l'influence sur

le peuple de Lisbonne étoit prodigieuse, et la vie d'une sainteté qui en

faisoit un objet de vénération pour toutes les classes de la société.

Pombal le haïssoit et avoit juré sa perte, à cause de cette influence

qu'il redoutoit. (Sur cette oeuvre d'iniquité et les horreurs de ce

procès, voyez un ouvrage italien intitulé: _Il Buon Raziocinio

dimostrato in due Scritti, o siano siaggi Critier-Apologetici sul famoso

processo e tragico fine del fu P. Gabriele Malagrida, etc., in Lugano,

1784._)]

[Note 203: La reine de Portugal le fit mettre en jugement après la

mort de Joseph Ier; une enquête juridique et solennelle mit à nu tous

les crimes de cet homme; et dans le décret qui le condamnoit à passer

le reste de ses jours dans une forteresse, cette princesse déclare,

«que consultant plus sa clémence que sa justice, elle fait grâce au

coupable du supplice qu'il a mérité, mais seulement en faveur de son

âge et de ses infirmités.» (_Mém. de Pombal_, préf., in-12, p. lx.)]

[Note 204: «On les entassa au fond de cale des vaisseaux qui les

ramenoient du Brésil et des Indes en Europe, souffrant la faim, la

soif et la nudité, pour, à leur arrivée en Portugal, les uns être

jetés sur les côtes d'Italie, dans les États du pape, comme une

_vermine pestiférée_, et les autres, sans avoir jamais été

personnellement accusés et jugés, aller pourrir dans des cachots que

l'on avoit infectés à dessein; et le marquis de Pombal, pour assouvir

sa vengeance, alloit repaître ses yeux et son odorat de cette

infection.» (_Mém. de l'abbé Georgel_, t. I, p. 51.)]

Cet événement retentit dans l'Europe entière; mais en même temps qu'il

indignoit les âmes honnêtes, il réveilloit, dans la pensée des

implacables ennemis de la compagnie de Jésus, ces espérances qui ne

s'y étoient jamais entièrement éteintes, de trouver enfin un moyen de

la frapper d'un coup décisif et mortel. Ces ennemis étoient plus

actifs et plus puissants en France que partout ailleurs; et à peine la

catastrophe des jésuites portugais y eut-elle été connue, que leurs

presses clandestines recommencèrent à gémir, et qu'un grand nombre de

libelles en sortirent, dans lesquels étoient reproduites toutes ces

anciennes calomnies contre l'institut, qu'offroient, toutes préparées,

les _Provinciales_ de Pascal et la _Morale pratique_ du GRAND Arnauld.

Il n'y avoit pas moins de perversité à la cour de France qu'à celle de

Portugal, et le nombre des pervers y étoit plus grand. Ils entouroient

de même un roi livré à la paresse et à la volupté, mais que des moeurs

plus douces et un sentiment inquiet de religion dont il étoit toujours

obsédé, n'auroient pas permis de rendre complice de mesures violentes

contre les jésuites françois; il ne montroit contre eux aucune

prévention, et avoit même donné des marques d'un vif intérêt à ceux de

leurs frères qui venoient d'être persécutés en Portugal. Sa pieuse

famille les aimoit et les considéroit. Appuyés de ces puissants

protecteurs, jouissant de l'estime publique pour la régularité de

leurs moeurs et l'utilité de leurs travaux, non pas seulement dans

l'éducation publique dont ils étoient presque exclusivement chargés,

mais encore dans toutes les parties du saint ministère, il ne semble

pas qu'il y ait eu d'abord, dans cette coterie d'intrigants qui

régnoient à la place du monarque, un projet arrêté d'imiter les

exemples que venoit de donner le ministre portugais. Les complots que

l'on faisoit contre les Jésuites s'ourdissoient hors de son sein; et

il est probable, qu'en ce moment du moins, elle ne se fût point

associée à ses ennemis, si Mme de Pompadour eût pu trouver, parmi ces

religieux, l'instrument docile qu'elle cherchoit, pour l'aider à

masquer son hypocrisie, et à se perpétuer dans le pouvoir, en trompant

la religion d'une reine vertueuse, dont elle avoit si long-temps

encouru le mépris et entretenu les douleurs. La trop grande simplicité

du Jésuite à qui elle s'étoit adressée, pour exécuter le prétendu

projet de conversion qu'elle avoit conçu, compromit sa compagnie

entière, dans l'injonction qu'il lui fit comme première réparation de

ses scandales, de quitter à jamais la cour[205]. N'ayant joué cette

comédie que dans l'intention de s'y établir plus honorablement, elle

fut à la fois irritée et alarmée de cette décision; et jura, dès ce

moment, la perte d'un ordre dont l'influence étoit grande au sein même

de cette cour si corrompue, et qui pouvoit, tôt ou tard, jeter, dans

l'âme de son royal complice, assez de trouble et de remords pour lui

faire exécuter lui-même la sentence qui venoit d'être si unanimement

prononcée contre elle. Pombal avoit éprouvé les mêmes alarmes et le

même ressentiment; et des causes à peu près semblables produisirent de

semblables effets.

[Note 205: Ce religieux étoit le P. de Sacy. Madame de Pompadour,

malgré toute sa puissance, sentoit que sa position étoit fausse et son

existence précaire à la cour: elle voulut être dame du palais de la

reine, pour s'y établir d'une manière inébranlable; et ce fut pour y

parvenir qu'elle arrangea cette scène d'hypocrisie. Si le P. de Sacy,

après lui avoir donné son avis sur le parti qu'elle avoit à prendre,

se fût retiré, il est probable que cet événement n'auroit pas eu de

suite fâcheuse: elle se seroit contentée d'appeler un autre

ecclésiastique. Mais troublé des objections qu'elle lui présenta, et

peut-être du dépit qu'elle laissa éclater, lorsqu'il lui eut fait

connoître les conditions de sa réconciliation avec l'Église: «Je vais,

lui dit-il, retourner à Paris pour consulter nos Pères, et je

reviendrai le plus tôt possible vous rapporter leur décision.» Cette

décision fut prompte, et les jésuites ne balancèrent pas un moment sur

l'application d'un principe dont il n'étoit pas possible de s'écarter

sans prévarication. Mais les plus habiles aperçurent, dès lors,

l'abîme que leur creusoit la bonhomie du P. de Sacy. En le chargeant

de leur réponse, quelles qu'en pussent être les suites, ils lui firent

sentir combien il avoit été imprudent d'en appeler au conseil de ses

frères sur un point qu'il devoit décider lui-même avec une fermeté

évangélique, et sans aucune considération humaine. (_Mém. de l'abbé

Georgel_, t. I, p. 65.)]

Les plus dangereux ennemis des jésuites, ceux qui pouvoient servir le

plus efficacement la vengeance de la favorite, étoient dans le

parlement. Nous avons vu que là étoit le foyer du jansénisme, et que

la secte philosophique y avoit aussi ses partisans. Il faut ajouter

qu'en sa qualité d'opposition politique, cette compagnie accusoit les

jésuites d'être, depuis long-temps, les provocateurs secrets de tous

les coups d'autorité qui avoient pu la contrarier dans ses

prétentions, ou l'arrêter dans ses excès; et c'étoit là surtout ce

qu'elle ne leur pardonnoit pas. Ce fut Berryer, l'une des créatures de

Mme de Pompadour, et de lieutenant de police devenu, par sa

protection, ministre de la marine, qui prépara les premiers ressorts

de cette intrigue, en lui indiquant, comme propres à l'aider dans son

projet, trois parlementaires qui jouissoient, dans leur corps, d'un

grand ascendant; l'abbé de Chauvelin, l'abbé Terray, Laverdy. L'abbé

de Bernis fut le quatrième personnage que l'on initia dans cette

manoeuvre ténébreuse[206]; et l'ami intime de Duclos étoit bien digne

d'y entrer.

[Note 206: _Mém. de l'abbé Georgel_, t. I, p. 71.]

Tout étant ainsi préparé, il falloit ou trouver ou faire naître une

occasion d'éclater: elle se présenta malheureusement d'elle-même. Un

jésuite, dont le nom a acquis une bien triste célébrité, le père

Lavalette, chargé du temporel des établissements que la société avoit

formés à la Martinique, imagina de faire des spéculations commerciales

dans lesquelles il ne pouvoit avoir qu'un seul but, celui d'enrichir

son ordre: tout autre eût été folie. Ses spéculations, d'abord

heureuses, et que ses supérieurs immédiats eurent la foiblesse de

tolérer, ne réfléchissant pas que ce qui est innocent pour un

particulier cessoit de l'être pour un religieux, tournèrent mal

ensuite. Le commerce de France s'étoit plaint, dès le principe, d'une

semblable concurrence: ce qui avoit été un premier scandale. Les

frères Lioney, négociants de Marseille, et d'autres encore, se

trouvèrent compromis dans les opérations désastreuses du

jésuite-banquier: on le sut, et des agents, mis en oeuvre par la

cabale, leur persuadèrent de renoncer à un projet de conciliation

qu'ils avoient entamé avec les maisons de l'ordre, dans la dépendance

desquelles étoit le père Lavalette, pour attaquer l'ordre entier,

comme solidaire des écarts d'un de ses membres. En droit, la maison de

la Martinique étoit seule responsable: toutefois, et malgré ce droit

si évident, il eût mieux valu mille fois, en un cas si grave et si

délicat, consulter la prudence, et étouffer l'affaire au moyen d'une

contribution levée sur toutes les maisons de la société. La cabale

manoeuvra avec la même adresse auprès des premiers supérieurs de

l'ordre, qu'elle l'avoit fait auprès des créanciers; et de même

qu'elle avoit déterminé ceux-ci à l'attaque, elle persuada à ceux-là,

non seulement de se défendre, mais, ce qui étoit le chef-d'oeuvre de

sa perfidie, d'user du crédit que les Jésuites de Paris avoient à la

cour, pour faire attribuer à la grand'chambre le jugement de ce

procès. On a peine à croire qu'une société, où dominoient les conseils

de tant de personnages également remarquables par l'esprit, les

lumières, et cette grande expérience du monde que leur donnoient leurs

nombreuses et continuelles relations avec les classes supérieures de

la société, ait pu se laisser prendre à un piége aussi grossier, se

jeter ainsi, tête baissée, dans les filets que lui tendoient des

ennemis si bien connus. Il y a, dans ce singulier aveuglement, un

dessein de la providence, qu'il ne nous est pas donné de pénétrer.

Toutefois, dès le premier pas qu'ils firent dans ce funeste procès,

les Jésuites parurent comprendre les dangers qu'il entraînoit avec

lui, puisqu'ils cherchèrent à éviter l'éclat des plaidoiries, et

demandèrent, par requête, que la cause se discutât par écrit. Leur

demande fut rejetée; et les premiers mémoires que publièrent les

avocats de leurs adversaires, les premiers plaidoyers qu'ils

prononcèrent, leur firent déjà entrevoir ce qu'on leur préparoit.

L'affaire des créanciers du père Lavalette n'y fut traitée que

subsidiairement: ce fut sur les constitutions de la société que

s'exerça la faconde des légistes, que l'on avoit déchaînés contre eux.

Dans ces constitutions, si semblables, pour le fond, à celles de tous

les ordres religieux, et spécialement en ce qui concerne la loi

d'obéissance entière aux supérieurs, sans laquelle aucune institution

de ce genre ne pourroit subsister, loi d'obéissance qui n'avoit ici

plus d'extension que parce que la compagnie de Jésus embrassoit un

plus grand nombre d'oeuvres, ces sophistes gagés virent le germe de

tous les crimes que l'hypocrisie peut commander au fanatisme; et les

ayant ainsi travesties, ils les exposèrent avec tous les artifices et

toutes les brutalités du style de palais, devant un tribunal qui,

d'avance, avoit prononcé son arrêt. Sur les conclusions de l'avocat

général, Pelletier de Saint-Fargeau[207], janséniste fougueux, tous

les jésuites de France furent déclarés solidaires du père Lavalette,

et condamnés à payer les sommes considérables dues à ses créanciers.

Cet arrêt fut rendu le 8 mai 1761, au milieu des acclamations, des

trépignements de pieds, et de mille autres démonstrations d'une joie

furieuse que firent éclater leurs ennemis, accourus en foule pour

jouir de leur défaite.

[Note 207: Le même qui, depuis, vota la mort de Louis XVI dans la

convention nationale, et fut assassiné, peu de jours après, par un

garde-du-corps, nommé Pâris. C'étoient de pareils hommes qui, entre

autres crimes dont ils accusoient les jésuites, leur reprochoient de

professer la doctrine du régicide.]

Ce fut comme un signal donné aux libellistes qui, sur le champ,

inondèrent le public de pamphlets où reparurent, sous toutes les

formes, toutes les calomnies inventées ou recueillies par de plus

habiles qu'eux, contre la société; tactique usée et misérable, que

nous signalons, pour ainsi dire, à chaque instant, dans cette guerre

anti-religieuse, mais toujours nouvelle et décisive pour la multitude

dont le vice incurable est d'être ignorante et passionnée. Ce fut en

cette circonstance, tant étoit effrénée la haine des jansénistes, que

commença leur alliance ouverte avec les philosophes qui, dans une

occasion si favorable au succès de leurs doctrines, ne pouvoient

manquer d'en faire leurs instruments, en feignant de se présenter

comme leurs auxiliaires[208]. Les circonstances ne les servoient que

trop: une guerre de jour en jour plus désastreuse achevoit d'avilir

l'autorité du prince, et l'affoiblissoit de tout ce qu'elle ajoutoit

de force au mécontentement de la nation. Ils étoient sûrs du

parlement: le ministère, et particulièrement celui qui en étoit alors

le chef[209], applaudissoit à leurs doctrines, et étoit affilié à leur

clique: la perte des Jésuites fut jurée.

[Note 208: «Les parlements, disoit d'Alembert, croient servir la

religion; mais ils servent la raison, sans s'en douter. Ce sont des

exécuteurs de la haute justice pour la philosophie dont ils prennent

les ordres sans le savoir.» (Lettre à Voltaire, du 4 mai 1762.) «C'est

proprement la philosophie qui a détruit les Jésuites, dit-il ailleurs,

le jansénisme n'en a été que le solliciteur.» (_Voyez_ sa brochure

intitulée: _De la Destruction des Jésuites_.)]

[Note 209: Le duc de Choiseul.]

C'étoit dans le plaidoyer de l'avocat général que se trouvoient les

déclamations les plus violentes contre les constitutions de la

société. Il y insistoit surtout, avec une affectation marquée, sur

cette obéissance des religieux envers leur général, obéissance qu'il

appeloit passive et aveugle, comparant celui-ci à ce _Vieux de la

montagne_, dont le moindre signe dirigeoit à son gré ses bandes

d'assassins. La composition en avoit été concertée avec l'abbé de

Chauvelin qui, prenant de là son texte, dénonça ces constitutions dans

une séance du parlement[210], à laquelle on avoit affecté de donner

une grande solennité. Cette dénonciation, faite avec assez d'art, et

qu'il renouvela, quelques jours après, dans un second discours,

n'étoit néanmoins, quant au fond, qu'un résumé des vieilles calomnies

répétées jusqu'à la satiété contre cette institution religieuse, et

toutes constamment fondées sur ce raisonnement absurde: «Que plusieurs

Jésuites théologiens, anciens et modernes, ayant publié certaines

opinions pernicieuses, tant dans le dogme que dans la morale, il

s'ensuivoit nécessairement que tel étoit l'enseignement _constant et

non interrompu_ de la société[211];» Argument au moyen duquel il

n'étoit pas une seule institution politique et religieuse qu'il n'eût

fallu détruire en France, à commencer par le parlement, à qui l'on

pouvoit opposer un si grand nombre d'arrêts hérétiques, séditieux et

même régicides, qu'il avoit rendus, à peu près dans tous les temps. Il

n'est pas besoin de dire que la dénonciation fut accueillie: le

parlement ordonna en conséquence qu'examen seroit fait des

constitutions de la société de Jésus.

[Note 210: Le 17 avril 1761.]

[Note 211: À certaines époques, déjà fort éloignées, où l'on agitoit,

dans les écoles, beaucoup plus de questions de morale et de théologie

qu'on ne l'a fait depuis, et particulièrement la question si

importante des rapports de suprématie et de dépendance qui existent

entre les deux puissances, il en sortoit une foule d'opinions plus ou

moins hasardées, parmi lesquelles il y en avoit même d'exagérées et de

dangereuses. (Celle du régicide, considéré comme _justifiable dans

certains cas_, étoit de ce nombre.) L'Église, attentive à toutes ces

controverses, s'en emparoit, les examinoit avec soin, condamnoit ce

qui étoit condamnable, fixoit les limites du vrai, dans toutes ces

questions; et, sous peine d'anathème, il falloit se soumettre à ses

décisions. Il n'étoit pas un seul ordre religieux, pas une seule

faculté de théologie, qui n'offrît, et en plus grand nombre que chez

les Jésuites, de ces doctrines erronées, que le Saint-Siége avoit

réprouvées: on le prouvoit jusqu'à la démonstration. On défioit, en

même temps, leurs adversaires de citer un seul Jésuite qui eût

enseigné, avec l'autorisation de ses supérieurs, une proposition

condamnée par l'Église, c'est-à-dire _après que l'Église l'avoit

condamnée_: il étoit donc d'une absurdité révoltante de s'en prendre,

sur ce point, aux seuls jésuites, de faire un crime à la société de

n'avoir pas été douée du privilége unique et surnaturel d'être

composée de membres incapables de se tromper.]

Cependant quelque opposition se manifesta dès lors contre cette

persécution inique, et ce fut dans la famille royale qu'elle se forma.

La reine, dont la pitié étoit si sincère et si vive, le Dauphin, qui

promettoit à la France un règne si différent de celui de son père,

savoient les répugnances qu'éprouvoit Louis XV à se prêter aux projets

de la cabale, et ne cessoient de l'exciter à montrer enfin qu'il étoit

le maître, en arrêtant ce torrent d'intrigues et de basses vengeances.

Leurs sollicitations en obtinrent un arrêt qui ordonnoit aux jésuites

de remettre à son conseil d'état les titres de leurs divers

établissements, et qui défendoit au parlement de rien statuer avant un

an, sur l'institut et les constitutions de ces religieux. De pareils

ordres n'étoient pas faits pour l'arrêter: il avoit déjà bravé les

injonctions royales pour de moins grands intérêts; et nonobstant

l'arrêt du conseil, il reçut le procureur général appelant comme

d'abus de toutes les bulles ou brefs promulgués en faveur de la

société[212]; condamna au feu vingt-quatre ouvrages composés par des

jésuites, comme séditieux, destructifs de la morale chrétienne, et

enseignant une doctrine coupable et meurtrière; déclara, d'après

l'assertion absurde et calomnieuse du dénonciateur, «Que tel étoit

l'enseignement _constant et non interrompu_ de la société; rejetant à

cet égard tous _désaveux_ ou _rétractations_, comme inutiles et

dérisoires; lui défendit de tenir des colléges, et à tout sujet du roi

d'y étudier, ou d'entrer dans son institut.» À cet acte de révolte si

insolent, le déplorable prince, qu'ébranloient et commençoient à

entraîner les manoeuvres artificieuses de sa favorite et de son

principal ministre, ne sut opposer que des lettres patentes qui

suspendoient l'exécution de ces mesures iniques, lettres que le

parlement enregistra, mais avec cette stipulation audacieuse, que la

suspension ordonnée auroit pour terme le premier avril 1762.

[Note 212: Le 12 juillet suivant.]

Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 8/8) · 第 19 / 39 段