présenter cette réunion de caractères)[199], sembloit alors parvenue
au plus haut degré de prospérité, et plus solidement établie qu'elle
ne l'avoit jamais été. Elle répandoit à la fois les lumières de la
religion, et exerçoit les oeuvres de la charité évangélique au milieu
des nations les plus policées, et parmi les hordes sauvages les plus
abruties; les puissances catholiques de l'Europe lui devoient
l'accroissement de leur commerce dans les deux hémisphères et la
civilisation de leurs colonies; ce qui étoit surtout frappant à
l'égard du Portugal, dont la puissance, si petite en Europe, étoit
ainsi devenue colossale dans les Indes et dans le Brésil. Les miracles
et l'apostolat de Xavier, les travaux, les sueurs et le sang de ses
compagnons et de ses frères, avoient valu à la cour de Lisbonne ces
conquêtes immenses aux extrémités de l'Asie, et avoient fécondé pour
elle ces vastes contrées de l'Amérique méridionale. Aussi n'étoit-il
aucun royaume de la chrétienté où les jésuites eussent plus de crédit
et de prépondérance, dans toutes les classes de la société, que le
Portugal: ce fut du Portugal que partit le signal de leur destruction.
[Note 199: _Voyez_ sur l'institut des jésuites, le tome 2 de cet
ouvrage, deuxième partie, page 1187.]
Il n'est point de notre sujet de raconter comment Carvalho, depuis
marquis de Pombal, ce ministre ambitieux et pervers d'un roi fainéant
et voluptueux, parvint à exécuter cette audacieuse et criminelle
entreprise; d'expliquer en détail les motifs de sa haine contre les
jésuites, qui avoient projeté de le faire expulser du ministère, parce
qu'ils avoient deviné son caractère et ses dangereux projets
d'innovation; les moyens adroits et perfides qu'il sut employer pour
séduire Joseph Ier, après avoir plus facilement gagné le vénal
patriarche de Lisbonne, Saldagna; l'édifice de mensonges et de
calomnies qu'il sut élever contre la société des enfants d'Ignace, la
présentant à la fois comme une réunion de moines corrompus dans leurs
moeurs et dans leurs croyances, puis comme un corps puissant et
redoutable qui avoit conçu le projet d'une domination indépendante
dans le Nouveau-Monde; comment il sut, à force d'importunités et en
supposant des délits imaginaires, arracher à Benoît XIV un bref pour
leur réformation, bref au moyen duquel Saldagna et lui commencèrent à
les avilir et à les dépouiller, pour rompre ensuite brusquement avec
Clément XIII, lorsque, la fraude ayant été reconnue, ce saint pape fit
entendre ses cris et ses réclamations en faveur de l'innocence
calomniée et persécutée; enfin cette machination exécrable et si digne
de couronner cette oeuvre d'iniquité d'un prétendu complot contre la
vie du roi, complot dirigé et exécuté par Pombal lui-même, ce qui fut
prouvé depuis jusqu'à l'évidence[200]; la procédure atroce et
scandaleuse qui s'ensuivit, et dans laquelle furent enveloppés et les
jésuites et deux illustres familles que redoutoit encore ce ministre
tout puissant; les exécutions sanglantes qui la terminèrent et
détruisirent ces deux familles[201]; la procédure plus abominable
encore au moyen de laquelle, n'ayant pu parvenir à faire un régicide
du jésuite Malagrida, on lui supposa des crimes monstrueux,
impossibles, pour lesquels ce vieillard de soixante et quinze ans fut
brûlé vif, à la vue de la population entière de Lisbonne, qu'il avoit,
pendant un demi-siècle, édifiée de ses paroles et de ses exemples: «De
manière, dit Voltaire lui-même, dont l'autorité sur ce point n'est pas
suspecte sans doute, que l'excès du ridicule et de l'absurdité fut
joint à l'excès de l'horreur[202].» La plus courte analyse de cette
trame détestable, dont tous les fils furent saisis et mis à découvert
du vivant même de Pombal[203], nous entraîneroit trop loin: il nous
suffira de dire que le résultat de tant de crimes, fut un édit arraché
le 3 septembre 1759 à l'imbécille monarque dont ce scélérat avoit fait
sa dupe, par lequel les jésuites furent chassés de toutes les contrées
soumises à la domination du Portugal, «pour avoir dégénéré de la
sainteté de leur pieux institut;» et la manière dont on l'exécuta ne
fut pas moins barbare que tout ce qui l'avoit précédé et amené[204].
[Note 200: «Les dépêches secrètes du comte de Merles, alors
ambassadeur de France à Lisbonne, ne dévoilent que trop la main
ministérielle qui a dirigé ce prétendu assassinat: il en résulte que
c'étoit l'ouvrage bien combiné de Pombal; que la blessure du roi
n'étoit qu'une contusion égratignée, et que cette égratignure ne
venoit pas de l'explosion du coup de carabine qui avoit été tiré
contre sa voiture, et dont on n'avoit voulu faire qu'un épouvantail.»
(_Mém. de l'abbé Georgel_, t. I, p. 47.)]
[Note 201: Les familles d'Aveyro et de Tavora. Le roi avoit une
intrigue galante avec la jeune marquise de Tavora; ce fut en revenant
d'un rendez-vous qu'elle lui avoit donné, que ce prétendu assassinat
fut commis. Il fut facile à Pombal de diriger les soupçons de ce
prince coupable et passionné contre les parents de la femme qu'il
avoit séduite.]
[Note 202: Le père Malagrida étoit un missionnaire dont l'influence sur
le peuple de Lisbonne étoit prodigieuse, et la vie d'une sainteté qui en
faisoit un objet de vénération pour toutes les classes de la société.
Pombal le haïssoit et avoit juré sa perte, à cause de cette influence
qu'il redoutoit. (Sur cette oeuvre d'iniquité et les horreurs de ce
procès, voyez un ouvrage italien intitulé: _Il Buon Raziocinio
dimostrato in due Scritti, o siano siaggi Critier-Apologetici sul famoso
processo e tragico fine del fu P. Gabriele Malagrida, etc., in Lugano,
1784._)]
[Note 203: La reine de Portugal le fit mettre en jugement après la
mort de Joseph Ier; une enquête juridique et solennelle mit à nu tous
les crimes de cet homme; et dans le décret qui le condamnoit à passer
le reste de ses jours dans une forteresse, cette princesse déclare,
«que consultant plus sa clémence que sa justice, elle fait grâce au
coupable du supplice qu'il a mérité, mais seulement en faveur de son
âge et de ses infirmités.» (_Mém. de Pombal_, préf., in-12, p. lx.)]
[Note 204: «On les entassa au fond de cale des vaisseaux qui les
ramenoient du Brésil et des Indes en Europe, souffrant la faim, la
soif et la nudité, pour, à leur arrivée en Portugal, les uns être
jetés sur les côtes d'Italie, dans les États du pape, comme une
_vermine pestiférée_, et les autres, sans avoir jamais été
personnellement accusés et jugés, aller pourrir dans des cachots que
l'on avoit infectés à dessein; et le marquis de Pombal, pour assouvir
sa vengeance, alloit repaître ses yeux et son odorat de cette
infection.» (_Mém. de l'abbé Georgel_, t. I, p. 51.)]
Cet événement retentit dans l'Europe entière; mais en même temps qu'il
indignoit les âmes honnêtes, il réveilloit, dans la pensée des
implacables ennemis de la compagnie de Jésus, ces espérances qui ne
s'y étoient jamais entièrement éteintes, de trouver enfin un moyen de
la frapper d'un coup décisif et mortel. Ces ennemis étoient plus
actifs et plus puissants en France que partout ailleurs; et à peine la
catastrophe des jésuites portugais y eut-elle été connue, que leurs
presses clandestines recommencèrent à gémir, et qu'un grand nombre de
libelles en sortirent, dans lesquels étoient reproduites toutes ces
anciennes calomnies contre l'institut, qu'offroient, toutes préparées,
les _Provinciales_ de Pascal et la _Morale pratique_ du GRAND Arnauld.
Il n'y avoit pas moins de perversité à la cour de France qu'à celle de
Portugal, et le nombre des pervers y étoit plus grand. Ils entouroient
de même un roi livré à la paresse et à la volupté, mais que des moeurs
plus douces et un sentiment inquiet de religion dont il étoit toujours
obsédé, n'auroient pas permis de rendre complice de mesures violentes
contre les jésuites françois; il ne montroit contre eux aucune
prévention, et avoit même donné des marques d'un vif intérêt à ceux de
leurs frères qui venoient d'être persécutés en Portugal. Sa pieuse
famille les aimoit et les considéroit. Appuyés de ces puissants
protecteurs, jouissant de l'estime publique pour la régularité de
leurs moeurs et l'utilité de leurs travaux, non pas seulement dans
l'éducation publique dont ils étoient presque exclusivement chargés,
mais encore dans toutes les parties du saint ministère, il ne semble
pas qu'il y ait eu d'abord, dans cette coterie d'intrigants qui
régnoient à la place du monarque, un projet arrêté d'imiter les
exemples que venoit de donner le ministre portugais. Les complots que
l'on faisoit contre les Jésuites s'ourdissoient hors de son sein; et
il est probable, qu'en ce moment du moins, elle ne se fût point
associée à ses ennemis, si Mme de Pompadour eût pu trouver, parmi ces
religieux, l'instrument docile qu'elle cherchoit, pour l'aider à
masquer son hypocrisie, et à se perpétuer dans le pouvoir, en trompant
la religion d'une reine vertueuse, dont elle avoit si long-temps
encouru le mépris et entretenu les douleurs. La trop grande simplicité
du Jésuite à qui elle s'étoit adressée, pour exécuter le prétendu
projet de conversion qu'elle avoit conçu, compromit sa compagnie
entière, dans l'injonction qu'il lui fit comme première réparation de
ses scandales, de quitter à jamais la cour[205]. N'ayant joué cette
comédie que dans l'intention de s'y établir plus honorablement, elle
fut à la fois irritée et alarmée de cette décision; et jura, dès ce
moment, la perte d'un ordre dont l'influence étoit grande au sein même
de cette cour si corrompue, et qui pouvoit, tôt ou tard, jeter, dans
l'âme de son royal complice, assez de trouble et de remords pour lui
faire exécuter lui-même la sentence qui venoit d'être si unanimement
prononcée contre elle. Pombal avoit éprouvé les mêmes alarmes et le
même ressentiment; et des causes à peu près semblables produisirent de
semblables effets.
[Note 205: Ce religieux étoit le P. de Sacy. Madame de Pompadour,
malgré toute sa puissance, sentoit que sa position étoit fausse et son
existence précaire à la cour: elle voulut être dame du palais de la
reine, pour s'y établir d'une manière inébranlable; et ce fut pour y
parvenir qu'elle arrangea cette scène d'hypocrisie. Si le P. de Sacy,
après lui avoir donné son avis sur le parti qu'elle avoit à prendre,
se fût retiré, il est probable que cet événement n'auroit pas eu de
suite fâcheuse: elle se seroit contentée d'appeler un autre
ecclésiastique. Mais troublé des objections qu'elle lui présenta, et
peut-être du dépit qu'elle laissa éclater, lorsqu'il lui eut fait
connoître les conditions de sa réconciliation avec l'Église: «Je vais,
lui dit-il, retourner à Paris pour consulter nos Pères, et je
reviendrai le plus tôt possible vous rapporter leur décision.» Cette
décision fut prompte, et les jésuites ne balancèrent pas un moment sur
l'application d'un principe dont il n'étoit pas possible de s'écarter
sans prévarication. Mais les plus habiles aperçurent, dès lors,
l'abîme que leur creusoit la bonhomie du P. de Sacy. En le chargeant
de leur réponse, quelles qu'en pussent être les suites, ils lui firent
sentir combien il avoit été imprudent d'en appeler au conseil de ses
frères sur un point qu'il devoit décider lui-même avec une fermeté
évangélique, et sans aucune considération humaine. (_Mém. de l'abbé
Georgel_, t. I, p. 65.)]
Les plus dangereux ennemis des jésuites, ceux qui pouvoient servir le
plus efficacement la vengeance de la favorite, étoient dans le
parlement. Nous avons vu que là étoit le foyer du jansénisme, et que
la secte philosophique y avoit aussi ses partisans. Il faut ajouter
qu'en sa qualité d'opposition politique, cette compagnie accusoit les
jésuites d'être, depuis long-temps, les provocateurs secrets de tous
les coups d'autorité qui avoient pu la contrarier dans ses
prétentions, ou l'arrêter dans ses excès; et c'étoit là surtout ce
qu'elle ne leur pardonnoit pas. Ce fut Berryer, l'une des créatures de
Mme de Pompadour, et de lieutenant de police devenu, par sa
protection, ministre de la marine, qui prépara les premiers ressorts
de cette intrigue, en lui indiquant, comme propres à l'aider dans son
projet, trois parlementaires qui jouissoient, dans leur corps, d'un
grand ascendant; l'abbé de Chauvelin, l'abbé Terray, Laverdy. L'abbé
de Bernis fut le quatrième personnage que l'on initia dans cette
manoeuvre ténébreuse[206]; et l'ami intime de Duclos étoit bien digne
d'y entrer.
[Note 206: _Mém. de l'abbé Georgel_, t. I, p. 71.]
Tout étant ainsi préparé, il falloit ou trouver ou faire naître une
occasion d'éclater: elle se présenta malheureusement d'elle-même. Un
jésuite, dont le nom a acquis une bien triste célébrité, le père
Lavalette, chargé du temporel des établissements que la société avoit
formés à la Martinique, imagina de faire des spéculations commerciales
dans lesquelles il ne pouvoit avoir qu'un seul but, celui d'enrichir
son ordre: tout autre eût été folie. Ses spéculations, d'abord
heureuses, et que ses supérieurs immédiats eurent la foiblesse de
tolérer, ne réfléchissant pas que ce qui est innocent pour un
particulier cessoit de l'être pour un religieux, tournèrent mal
ensuite. Le commerce de France s'étoit plaint, dès le principe, d'une
semblable concurrence: ce qui avoit été un premier scandale. Les
frères Lioney, négociants de Marseille, et d'autres encore, se
trouvèrent compromis dans les opérations désastreuses du
jésuite-banquier: on le sut, et des agents, mis en oeuvre par la
cabale, leur persuadèrent de renoncer à un projet de conciliation
qu'ils avoient entamé avec les maisons de l'ordre, dans la dépendance
desquelles étoit le père Lavalette, pour attaquer l'ordre entier,
comme solidaire des écarts d'un de ses membres. En droit, la maison de
la Martinique étoit seule responsable: toutefois, et malgré ce droit
si évident, il eût mieux valu mille fois, en un cas si grave et si
délicat, consulter la prudence, et étouffer l'affaire au moyen d'une
contribution levée sur toutes les maisons de la société. La cabale
manoeuvra avec la même adresse auprès des premiers supérieurs de
l'ordre, qu'elle l'avoit fait auprès des créanciers; et de même
qu'elle avoit déterminé ceux-ci à l'attaque, elle persuada à ceux-là,
non seulement de se défendre, mais, ce qui étoit le chef-d'oeuvre de
sa perfidie, d'user du crédit que les Jésuites de Paris avoient à la
cour, pour faire attribuer à la grand'chambre le jugement de ce
procès. On a peine à croire qu'une société, où dominoient les conseils
de tant de personnages également remarquables par l'esprit, les
lumières, et cette grande expérience du monde que leur donnoient leurs
nombreuses et continuelles relations avec les classes supérieures de
la société, ait pu se laisser prendre à un piége aussi grossier, se
jeter ainsi, tête baissée, dans les filets que lui tendoient des
ennemis si bien connus. Il y a, dans ce singulier aveuglement, un
dessein de la providence, qu'il ne nous est pas donné de pénétrer.
Toutefois, dès le premier pas qu'ils firent dans ce funeste procès,
les Jésuites parurent comprendre les dangers qu'il entraînoit avec
lui, puisqu'ils cherchèrent à éviter l'éclat des plaidoiries, et
demandèrent, par requête, que la cause se discutât par écrit. Leur
demande fut rejetée; et les premiers mémoires que publièrent les
avocats de leurs adversaires, les premiers plaidoyers qu'ils
prononcèrent, leur firent déjà entrevoir ce qu'on leur préparoit.
L'affaire des créanciers du père Lavalette n'y fut traitée que
subsidiairement: ce fut sur les constitutions de la société que
s'exerça la faconde des légistes, que l'on avoit déchaînés contre eux.
Dans ces constitutions, si semblables, pour le fond, à celles de tous
les ordres religieux, et spécialement en ce qui concerne la loi
d'obéissance entière aux supérieurs, sans laquelle aucune institution
de ce genre ne pourroit subsister, loi d'obéissance qui n'avoit ici
plus d'extension que parce que la compagnie de Jésus embrassoit un
plus grand nombre d'oeuvres, ces sophistes gagés virent le germe de
tous les crimes que l'hypocrisie peut commander au fanatisme; et les
ayant ainsi travesties, ils les exposèrent avec tous les artifices et
toutes les brutalités du style de palais, devant un tribunal qui,
d'avance, avoit prononcé son arrêt. Sur les conclusions de l'avocat
général, Pelletier de Saint-Fargeau[207], janséniste fougueux, tous
les jésuites de France furent déclarés solidaires du père Lavalette,
et condamnés à payer les sommes considérables dues à ses créanciers.
Cet arrêt fut rendu le 8 mai 1761, au milieu des acclamations, des
trépignements de pieds, et de mille autres démonstrations d'une joie
furieuse que firent éclater leurs ennemis, accourus en foule pour
jouir de leur défaite.
[Note 207: Le même qui, depuis, vota la mort de Louis XVI dans la
convention nationale, et fut assassiné, peu de jours après, par un
garde-du-corps, nommé Pâris. C'étoient de pareils hommes qui, entre
autres crimes dont ils accusoient les jésuites, leur reprochoient de
professer la doctrine du régicide.]
Ce fut comme un signal donné aux libellistes qui, sur le champ,
inondèrent le public de pamphlets où reparurent, sous toutes les
formes, toutes les calomnies inventées ou recueillies par de plus
habiles qu'eux, contre la société; tactique usée et misérable, que
nous signalons, pour ainsi dire, à chaque instant, dans cette guerre
anti-religieuse, mais toujours nouvelle et décisive pour la multitude
dont le vice incurable est d'être ignorante et passionnée. Ce fut en
cette circonstance, tant étoit effrénée la haine des jansénistes, que
commença leur alliance ouverte avec les philosophes qui, dans une
occasion si favorable au succès de leurs doctrines, ne pouvoient
manquer d'en faire leurs instruments, en feignant de se présenter
comme leurs auxiliaires[208]. Les circonstances ne les servoient que
trop: une guerre de jour en jour plus désastreuse achevoit d'avilir
l'autorité du prince, et l'affoiblissoit de tout ce qu'elle ajoutoit
de force au mécontentement de la nation. Ils étoient sûrs du
parlement: le ministère, et particulièrement celui qui en étoit alors
le chef[209], applaudissoit à leurs doctrines, et étoit affilié à leur
clique: la perte des Jésuites fut jurée.
[Note 208: «Les parlements, disoit d'Alembert, croient servir la
religion; mais ils servent la raison, sans s'en douter. Ce sont des
exécuteurs de la haute justice pour la philosophie dont ils prennent
les ordres sans le savoir.» (Lettre à Voltaire, du 4 mai 1762.) «C'est
proprement la philosophie qui a détruit les Jésuites, dit-il ailleurs,
le jansénisme n'en a été que le solliciteur.» (_Voyez_ sa brochure
intitulée: _De la Destruction des Jésuites_.)]
[Note 209: Le duc de Choiseul.]
C'étoit dans le plaidoyer de l'avocat général que se trouvoient les
déclamations les plus violentes contre les constitutions de la
société. Il y insistoit surtout, avec une affectation marquée, sur
cette obéissance des religieux envers leur général, obéissance qu'il
appeloit passive et aveugle, comparant celui-ci à ce _Vieux de la
montagne_, dont le moindre signe dirigeoit à son gré ses bandes
d'assassins. La composition en avoit été concertée avec l'abbé de
Chauvelin qui, prenant de là son texte, dénonça ces constitutions dans
une séance du parlement[210], à laquelle on avoit affecté de donner
une grande solennité. Cette dénonciation, faite avec assez d'art, et
qu'il renouvela, quelques jours après, dans un second discours,
n'étoit néanmoins, quant au fond, qu'un résumé des vieilles calomnies
répétées jusqu'à la satiété contre cette institution religieuse, et
toutes constamment fondées sur ce raisonnement absurde: «Que plusieurs
Jésuites théologiens, anciens et modernes, ayant publié certaines
opinions pernicieuses, tant dans le dogme que dans la morale, il
s'ensuivoit nécessairement que tel étoit l'enseignement _constant et
non interrompu_ de la société[211];» Argument au moyen duquel il
n'étoit pas une seule institution politique et religieuse qu'il n'eût
fallu détruire en France, à commencer par le parlement, à qui l'on
pouvoit opposer un si grand nombre d'arrêts hérétiques, séditieux et
même régicides, qu'il avoit rendus, à peu près dans tous les temps. Il
n'est pas besoin de dire que la dénonciation fut accueillie: le
parlement ordonna en conséquence qu'examen seroit fait des
constitutions de la société de Jésus.
[Note 210: Le 17 avril 1761.]
[Note 211: À certaines époques, déjà fort éloignées, où l'on agitoit,
dans les écoles, beaucoup plus de questions de morale et de théologie
qu'on ne l'a fait depuis, et particulièrement la question si
importante des rapports de suprématie et de dépendance qui existent
entre les deux puissances, il en sortoit une foule d'opinions plus ou
moins hasardées, parmi lesquelles il y en avoit même d'exagérées et de
dangereuses. (Celle du régicide, considéré comme _justifiable dans
certains cas_, étoit de ce nombre.) L'Église, attentive à toutes ces
controverses, s'en emparoit, les examinoit avec soin, condamnoit ce
qui étoit condamnable, fixoit les limites du vrai, dans toutes ces
questions; et, sous peine d'anathème, il falloit se soumettre à ses
décisions. Il n'étoit pas un seul ordre religieux, pas une seule
faculté de théologie, qui n'offrît, et en plus grand nombre que chez
les Jésuites, de ces doctrines erronées, que le Saint-Siége avoit
réprouvées: on le prouvoit jusqu'à la démonstration. On défioit, en
même temps, leurs adversaires de citer un seul Jésuite qui eût
enseigné, avec l'autorisation de ses supérieurs, une proposition
condamnée par l'Église, c'est-à-dire _après que l'Église l'avoit
condamnée_: il étoit donc d'une absurdité révoltante de s'en prendre,
sur ce point, aux seuls jésuites, de faire un crime à la société de
n'avoir pas été douée du privilége unique et surnaturel d'être
composée de membres incapables de se tromper.]
Cependant quelque opposition se manifesta dès lors contre cette
persécution inique, et ce fut dans la famille royale qu'elle se forma.
La reine, dont la pitié étoit si sincère et si vive, le Dauphin, qui
promettoit à la France un règne si différent de celui de son père,
savoient les répugnances qu'éprouvoit Louis XV à se prêter aux projets
de la cabale, et ne cessoient de l'exciter à montrer enfin qu'il étoit
le maître, en arrêtant ce torrent d'intrigues et de basses vengeances.
Leurs sollicitations en obtinrent un arrêt qui ordonnoit aux jésuites
de remettre à son conseil d'état les titres de leurs divers
établissements, et qui défendoit au parlement de rien statuer avant un
an, sur l'institut et les constitutions de ces religieux. De pareils
ordres n'étoient pas faits pour l'arrêter: il avoit déjà bravé les
injonctions royales pour de moins grands intérêts; et nonobstant
l'arrêt du conseil, il reçut le procureur général appelant comme
d'abus de toutes les bulles ou brefs promulgués en faveur de la
société[212]; condamna au feu vingt-quatre ouvrages composés par des
jésuites, comme séditieux, destructifs de la morale chrétienne, et
enseignant une doctrine coupable et meurtrière; déclara, d'après
l'assertion absurde et calomnieuse du dénonciateur, «Que tel étoit
l'enseignement _constant et non interrompu_ de la société; rejetant à
cet égard tous _désaveux_ ou _rétractations_, comme inutiles et
dérisoires; lui défendit de tenir des colléges, et à tout sujet du roi
d'y étudier, ou d'entrer dans son institut.» À cet acte de révolte si
insolent, le déplorable prince, qu'ébranloient et commençoient à
entraîner les manoeuvres artificieuses de sa favorite et de son
principal ministre, ne sut opposer que des lettres patentes qui
suspendoient l'exécution de ces mesures iniques, lettres que le
parlement enregistra, mais avec cette stipulation audacieuse, que la
suspension ordonnée auroit pour terme le premier avril 1762.
[Note 212: Le 12 juillet suivant.]